4979 – Et si la démocratie allemande restait fidèle à elle-même …? L’Allemagne dans l’impasse du défi ukrainien par Karl-Jürgen Müller – 7 juin 2022 – Horizons & Débats

Poussés par d’autres pays de l’OTAN et par les médias privés et publics allemands, la plupart des hommes et femmes politiques et des représentants des autorités du pays rivalisent, depuis le 24 février 2022, de rhétorique hostile envers la Russie et de serments d’allégeance envers l’alliance transatlantique. Tout cela s’exerce avec une intensité jamais vue auparavant, même pas pendant la première Guerre froide. Jusqu’à présent, il n’y a aucun signe d’atténuation. Les exemples les plus récents sont la déclaration gouvernementale du Chancelier allemand devant le Bundestag allemand, le 19 mai, et les réactions qu’elle a soulevées. Il en est de même du discours du Président de l’Office fédéral allemand de protection de la Constitution du même jour.

Thomas Haldenwang


    Pour quelles raisons ce discours de Thomas Haldenwang mérite-t-il notre attention? Malheureusement toutes ces prises de position étayent le fait qu’en Allemagne, les chefs et les représentants des autorités ne parlent qu’une langue, celle de la politique politicienne. C’est une attitude servile qui n’a plus rien à voir avec les exigences des Allemands d’antan, (après 1945) par rapport à la nouvelle génération de leurs leaders politiques. Ces derniers doivent (selon l’esprit du Grundgesetz allemand) être des modèles de pensée indépendante, animés par l’idée du bien commun et soumis à la Constitution du pays ainsi qu’au droit et à la loi. Ils doivent se déterminer clairement face aux médias et aux mouvances politiques à la mode.

Sergueï Lavrov

    Sergueï Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères, a tenté de caractériser la situation actuelle des Etats occidentaux, dans un discours du 14 mai 2022, affirmant que l’Occident avait «déclaré une guerre hybride totale» à la Russie, pour y ajouter: «Ce qui est étonnant, c’est que dans presque tous les pays ‹civilisés›, une russophobie furieuse se répand. Ils ont jeté aux orties ce qu’ils considéraient jadis être politiquement correct, leur décence, leurs règles et leurs propres normes juridiques.»

    Il serait frivole de prendre de telles paroles comme de la propagande russe.

Un discours officiel devenu insupportable

Ce que nos médias, nos politiciens, nos représentants des autorités déballent actuellement tous les jours est devenu insupportable. Si l’on ne veut pas y participer, ni s’y soumettre, ni anesthésier sa pensée et ses sentiments, une telle attitude n’est abordable qu’en analysant les faits et le comportement de nos «responsables». Cela nécessite d’être inspiré par le bon sens et de faire preuve d’un certain recul, en ne se laissant pas trop entraîner uniquement par les émotions. En effet, au vu de la tragédie qui n’a pas commencé le 24 février 2022, mais bien auparavant, qui ne concerne pas seulement l’Ukraine, mais l’état global de notre monde actuel, nous devons tout de même garder une certaine insistance et confronter ce qui se passe et ce qui se dit avec ce qui reste «normal», raisonnable et émotionnellement approprié. Quant aux délibérations dans la Diète allemande de ce 19 mai 2022, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce qu’aurait pu être, à cette occasion, un autre discours tenu par notre Chancelier, un discours ayant pris au sérieux les propos du Ministre russe des Affaires étrangères, formulés cinq jours auparavant, un discours qui aurait permis de tendre la main à la paix.

Idées clés d’un autre discours
«allemand» face au monde actuel

German Chancellor Olaf Scholz speaks during an extraordinary session of the Bundestag (lower house of parliament) on February 27, 2022 in Berlin. – Germany on February 26, 2022 (Photo by Odd ANDERSEN / AFP)

Il n’est bien sûr pas question ici de formuler le texte complet d’un tel discours; quelques idées clés suffisent.

    Le Chancelier allemand aurait pu commencer son discours en énonçant la Charte des Nations unies de juin 1945, qui a vu le jour par la tentative de nombreux hommes et femmes politiques sérieux du monde entier, bouleversés par la mort et la destruction et épris de la volonté de créer, après la fin de la guerre mondiale, la base d’une coexistence pacifique et de nations souveraines et égales entre elles, de peuples autodéterminés. Et combien il était déjà difficile à l’époque de passer des paroles aux actes! Car quelques semaines seulement après l’adoption de la Charte et l’espoir d’un monde meilleur, les pilotes de bombardier d’un membre fondateur de l’ONU ont largué les deux premières bombes atomiques sur le Japon, tuant ainsi des dizaines de milliers d’innocents.

    Le Chancelier allemand aurait ensuite pu évoquer les plus de 10 millions d’autres morts de la guerre entre 1945 et 1990, l’échec de la communauté mondiale et notamment des grandes puissances, les anciennes et les nouvelles, à placer leurs propres intérêts, politiques et financiers, au-dessus de ceux promouvant le bien commun de tous les habitants de la planète. Il aurait ensuite pu insister sur les espoirs des hommes et des femmes du monde entier de pouvoir construire un monde plus pacifique et plus juste après 1990, après la fin de la Guerre froide et de nombreuses guerres chaudes.

Amère déception aux
quatre coins du monde


German Chancellor Olaf Scholz attends a news conference with Berlin’s Mayor Franziska Giffey following a meeting of German state governors at the Chancellery in Berlin, Germany June 2, 2022. REUTERS/Annegret Hilse


Le Chancelier allemand aurait également dû insister sur l’amère déception éprouvée, dans de nombreux endroits du monde, lorsqu’un état de ce monde unique, poussé par ses forces influentes, s’est érigé en seule puissance mondiale infligeant à de nombreux Etats et peuples de nouvelles guerres et autres fléaux. Ce dernier se montrait réticent à accepter l’égalité des peuples et des Etats du monde concernant leur souveraineté. Au contraire, il considérait les autres peuples et Etats comme ses vassaux, comme des nouvelles colonies! Dans ce contexte, le chancelier aurait dû parler de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine … et de l’Europe elle aussi et de sa fonction de «tête de pont» qui lui était assignée sur le continent eurasien, sorte de terrain intermédiaire devant le «trou noir» – c’est ainsi que, dans les années 1990, certains occidentaux parlaient de la Russie; de la croyance des peuples anglo-saxons en leur mission particulière dans le monde; et des «Five Eyes» et de leur prétention à pouvoir mettre le monde entier sous surveillance.

L’Allemagne toujours en quête de sa souveraineté –
avec une élite qui refoule sa devise essentielle:
«Non, plus jamais la guerre!»

German Chancellor Olaf Scholz reacts during joint a press conference with the chairman of the Foreign Press Association (VPA) on June 8, 2022 in Berlin. Founded in 1906, the Foreign Press Association (Verein der Auslaendischen Presse in Deutschland, VAP) has more than 450 correspondents from around 60 countries. (Photo by John MACDOUGALL / AFP)

Le Chancelier allemand aurait également pu parler de la manière dont son propre pays, l’Allemagne, a échoué dans sa tentative de devenir un pays réellement souverain avec un peuple autodéterminé – bien que cela ait été officiellement annoncé en 1990. Il aurait pu et dû insister sur le fait suivant: l’Allemagne réunifiée après 1990 n’avait malheureusement contribué que peu à la paix dans le monde. En effet, son gouvernement et son parlement ont enfreint de façon flagrante leurs promesses. Lors des guerres des Balkans des années 1990 (et non pas là seulement), elle avait mené une politique de puissance et d’intérêt, devenant ainsi Etat coresponsable de ces guerres. Oui, il aurait pu et dû avouer que son pays, l’Allemagne, s’était rendu complice d’une guerre d’agression contre un autre pays européen en 1999, en violation du droit international. Il a ainsi été coresponsable de la destruction de ce pays avec tous ses morts. Il aurait dû ajouter qu’après 1990, les hommes et les femmes politiques de son pays avaient contribué activement à faire oublier cette devise si honorable du «Plus jamais de guerre»voulant, au contraire, «normaliser» pas à pas la participation allemande aux guerres en appliquant la «tactique du salami».

    Le Chancelier allemand aurait pu conclure en affirmant son profond regret face à tout cela, qu’il avait honte de cette politique injuste et violente et qu’il éprouvait une profonde compassion pour les victimes de cette politique.

Prendre la Russie au sérieux

German Chancellor Olaf Scholz gives a press statement on Russia’s military operation in Ukraine at the Chancellery in Berlin on February 24, 2022. – German Chancellor Scholz said on February 24 that Russian President Vladimir Putin had put the security of Europe at risk by invading Ukraine and called an urgent parliamentary meeting to discuss the crisis. (Photo by Michael Kappeler / POOL / AFP)



En plus, le Chancelier allemand aurait pu (et dû) dire qu’après 1990, les relations de l’Allemagne avec la Russie n’étaient pas non plus équitables et ouvertes, que l’Allemagne n’avait pas répondu honnêtement aux nombreuses offres de coopération de la Russie et qu’ elle était coresponsable de la tragédie qui se déroulait, depuis de nombreuses années, en Ukraine. En déclarant cela, il aurait été aussi honnête que de mise d’ajouter qu’il voulait enfin prendre au sérieux ce à quoi le Président russe a insisté et réinsisté depuis deux décennies, récemment le 9 mai 2022, en affirmant: «C’est surtout après l’effondrement de l’Union soviétique que les Etats-Unis ont commencé à glorifier leur position d’exception, humiliant ainsi non seulement le monde, mais aussi leurs satellites, qui doivent dorénavant faire semblant de ne pas le remarquer et avaler le crapaud avec déférence. Mais nous sommes des nations différentes. La Russie est de caractère tout différent. Nous n’abandonnerons jamais notre amour pour notre patrie, notre foi et nos valeurs traditionnelles, nos coutumes ancestrales et notre respect pour tous les peuples et toutes les cultures.»

    Oui, le Chancelier allemand aurait pu dire qu’il ne fallait pas faire de la Russie le bouc émissaire des perturbations économiques en Allemagne et dans de nombreux autres pays du monde, en particulier dans les pays déjà pauvres; qu’il y avait, une fois de plus, des profiteurs de la guerre au détriment des intérêts de la totalité des habitants de notre planète et qu’il serait très utile de regarder de plus près les mauvaises décisions de politique économique et financière des dernières décennies, les conséquences désastreuses de notre propre politique de sanctions, de nos bourses et des détenteurs des grandes fortunes dans nos pays.

    Enfin, le Chancelier allemand aurait dû également déclarer, à haute voix, qu’il ne supportait plus le manque de respect des hommes et des femmes politiques impliqués dans la politique politicienne et des autres «élites» de son pays envers les autres pays et gouvernements, ainsi qu’il ne supportait plus que l’on s’érige en juge du bien et du mal, alors que l’Allemagne avait toutes les raisons du monde de faire son autocritique et qu’elle devait enfin s’attaquer à ses propres problèmes politiques, économiques et sociaux.

Nous avons besoin
d’un vrai «changement d’époque»

C’est pourquoi le Chancelier allemand aurait pu (et dû!) dire qu’il était grand temps de s’engager sur une autre voie, totalement différente, celle d’un véritable «changement d’époque» reconnaissant qu’un monde plein d’images hostiles, une Europe en position d’ hérisson contre la Russie, ne peut pas être une perspective, mais seulement un sorte d’autodestruction pour toute l’Europe… et que c’était pourquoi il voulait changer le cours de la politique allemande, la transformer fondamentalement; ajoutant qu’il voulait également implanter cette idée dans l’UE, dans toute l’Europe et même auprès de ses alliés américains. Qu’il voulait désormais honorer pleinement son serment, déposé lors de sa prise de ses responsabilités de Chancelier allemand, à Berlin (face à ceux qui représentaient le peuple allemand), de «consacrer ses forces au bien-être du peuple allemand, accroître son utilité et lui éviter des dommages.» Et tout cela, surtout, en appliquant l’injonction de la Loi fondamentale qui prescrit à l’Allemagne de «servir la paix du monde».

    Avec sa plus profonde conviction et de toutes ses forces, le Chancelier allemand aurait dû ajouter que la voie actuelle est une impasse: pour la politique, l’économie, la culture … pour la grande majorité des êtres humains. Autrement il se pourrait que l’humanité n’ait plus jamais de «chance» …

    Le 19 mai 2022, le Chancelier allemand aurait pu (et dû, selon son serment) déclarer tout cela et bien d’avantage encore. Nous devons vivre avec le fait qu’il ne l’a pas fait … cela aurait été tout à fait improbable et le sera très probablement aussi dans un avenir proche. Mais cela renforce notre propre pensée aussi et calme nos sentiments.

    N’oublions pas que chaque être humain a la capacité innée d’imaginer des alternatives à ce qui s’est avéré être une impasse.•


https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/nr-12-31-mai-2022/was-waere-wenn

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