4052 – «La Suisse ne pourra pas se passer de si tôt de ses centrales nucléaires» du 15/10/2020

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«La Suisse ne pourra pas se passer de si tôt de ses centrales nucléaires» 15/10/2020

En publiant un mémorandum très remarqué deux scientifiques, Anne Veronika Wendland et Rainer Moormann, tentent de relancer le débat sur l’abandon de l’atome en Allemagne.

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Intitulé «Pourquoi nous avons encore besoin des centrales nucléaires allemandes», le document demande la poursuite de l’exploitation des six centrales nucléaires encore en service dans le pays, au titre d’un tournant énergétique revu à la lumière de l’urgence climatique. Dans un entretien avec le Forum nucléaire suisse, Mme Wendland expose les motifs et les objectifs de son intervention. De son point de vue, la Suisse gère intet-ligemment son parc nucléaire. Son mémorandum, dit-elle, est même une solution suisse.

avw_1000x288-1Bulletin Forum nucléaire suisse Les auteurs du mémorandumAnna Veronika Wendland, docteure en histoire,  Bulletin Forum nucléaire suisse 3 / 202015INFORMATIONS DE FONDLes auteurs du mémorandum  Anna Veronika Wendland, docteure en histoire,


«Nous ne nous attentions pas à susciter un aussi large écho ni autant de réactions positives», déclare Mme Wendland à propos de la tribune qu’elle a publiée avec Rainer Moormann dans l’hebdomadaire allemand «Die Zeit» parallèlement à leur mémorandum et au site Internet www.saveger6.de.

Rainer Moormann                      Rainer Moormann

De fait, les nombreux commentaires parus sur Internet et dans les médias sociaux, ainsi que la discussion animée qui s’y déroule, montrent clairement l’intérêt que suscite la controverse autour de la décision d’arrêter en 2022 les centrales nucléaires encore en service en Allemagne.
Le maintien du nucléaire permettrait de réduire les émissions allemandes de 10%. Mme Wendland et M. Moormann estiment que la déci-sion d’abandonner l’atome était une erreur: «Tant que nous ne savons pas si des dispositifs de stockage de longue durée seront disponibles à temps, nous ne pouvons pas considérer que la décarbonisation de notre société industrielle sera réalisable à l’aide des seules énergies renouvelables à injection intermittente.
La tendance, actuellement observée en Allemagne, qui consiste à utiliser le gaz comme backup pour le renouvelable parce qu’on ne veut ni du charbon ni de l’atome n’est pas une solution. Le gaz naturel, du fait des émissions de méthane qu’il génère, est presque aussi nocif pour le climat que le charbon. La transition énergétique doit donc reposer sur une combinaison de nucléaire et de renouvelable», souligne Mme Wendland.
Au vu de l’urgence climatique et du retard pris par le tournant énergétique, les deux scientifiques proposent de maintenir en exploitation les dernières centrales nucléaires encore connectées au réseau en Allemagne, si possible sous le contrôle de l’État et en leur imposant des conditions strictes.
En parallèle, ils proposent de fermer les centrales au lignite, particulièrement nocives pour le climat, ce qui réduirait de 10% les émissions de CO2 du pays. Si les progrès substantiels nécessaires à la mise en place d’installations de stockage à grande échelle, clé de voûte d’un système largement basé sur les énergies renouvelables, n’étaient pas observés d’ici à 2030, il faudrait inévitablement envisager la construction de nouvelles centrales nucléaires, en plus du développement des énergies renouvelables. «À nos yeux, c’est la solution la plus raisonnable – même si certains des problèmes de la technologie nucléaire, comme le stockage des déchets, n’ont pas encore été entièrement résolus.»

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Les deux scientifiques ont ainsi jeté un pavé dans la mare de la politique climatique allemande. Car la sortie du nucléaire a valeur de chose jugée depuis 2011 en Allemagne. Cette initiative ne vient-elle pas trop tard?
«Il y a toujours eu des doutes sur la question de savoir si se débarrasser aussi brutalement de l’atome était une bonne chose, mais ils ont été balayés par Fukushima. Aujourd’hui toutefois, de plus en plus de gens se rendent compte que l’Allemagne n’atteindra pas ses objectifs climatiques dans un avenir prévisible si elle reste sur cette voie», explique Mme Wendland.
Son intervention arrive tard, certes, «mais, pour nous autres scientifiques, la vérité n’est pas soumise à prescription.» Et de préciser qu’il n’y avait pas auparavant de données suffisantes pour étayer l’analyse effectuée et justifier l’intervention des deux chercheurs. Des études internationales ont par ailleurs exprimé des doutes considérables quant au réalisme d’une solution «basée à 100% sur les énergies renouvelables».
Pour Mme Wendland, l’abandon de l’atome par l’Allemagne est aussi imputable à la communication de la branche et à l’image qu’elle a donnée d’elle-même en faisant profil bas des années durant: «Qui s’exclut du discours politique finit par être exclu tout court».
Une prise de conscience commune pour stimuler le débat politique Bien que les deux scientifiques travaillent depuis long-temps sur le nucléaire, ils se percevaient jusqu’à présent comme des outsiders du débat politique. «Ce n’est pas forcément un désavantage. Les percées et les idées nouvelles viennent souvent de la périphérie du système. Moins empêtrés dans les dépendances, les outsiders abordent les situations avec un regard neuf.»
Historienne et écomoderniste, Anna Veronika Wendland travaille dans un institut de recherche de Marbourg sur l’histoire comparée et le présent de la sûreté des réacteurs, ce qui l’amène souvent à mener des recherches dans des centrales nucléaires.
Ce parcours a transformé cette ancienne adversaire de l’atome en une partisane du nucléaire.
Le coauteur de l’initiative, le chimiste physicien Moormann, a travaillé durant près de quatre décennies au Centre de recherche nucléaire de Jülich, où il s’est fait un nom comme critique de l’industrie nucléaire.

Centre de recherche nucléaire de Jülich

Les deux chercheurs se sont rencontrés par une voie assez inhabituelle: «Nous nous sommes tombés dessus à bras raccourcis sur Twitter, mais au cours de cette escarmouche, nous avons aussi réalisé que nous avions des points communs, à savoir notre passion pour le génie nucléaire et la conscience que la protection du climat ne peut plus attendre», raconte Mme Wendland.
Cette rencontre a ouvert la voie à une analyse scientifique commune et à l’élaboration d’un modèle de solution incluant le nucléaire. D’où un mémorandum de 13 pages proposant une approche pragmatique destinée avant tout à susciter un débat politique. «Si le tournant énergétique échoue, personne ne doit pouvoir prétendre qu’il n’y avait pas d’alternative», souligne Mme Wendland.
C’est pourquoi le document a été envoyé à tous les parlementaires du Bundestag, à l’exception des membres de l’AfD «car ce parti ne partage pas les préoccupations liées au changement clima-tique, qui sont à la base de notre mémorandum». Elle estime que le problème est connu du monde politique, mais reste en arrière-plan.
Selon elle, il y a même des Verts qui aimeraient l’aborder, mais se retiennent par crainte de perdre des mandats ou des places dans les listes électorales. «J’espère que nous parviendrons à susciter la réflexion au moins dans la partie de la so-ciété qui est très engagée en faveur du climat et qui s’est jusqu’à présent abstenue majoritairement de prendre position sur la question du nucléaire», précise Mme Wendland.
«En fait, c’est la Suisse qui a choisi la meilleure voie»Interrogée au sujet de la Suisse, Anna Veronika Wendland fait montre d’une admiration mâtinée d’un soupçon d’envie:
«En fait, c’est la Suisse qui a choisi la meil-leure voie». Car ce pays nous montre d’ores et déjà comment exploiter un système nucléaro-renouvelable produisant une électricité à 90% décarbonée, grâce notamment au fait que son énergie renouvelable provient essentiellement de la force hydraulique, laquelle peut être pilotée avec une grande précision.»
Et d’expliquer qu’après Fukushima, la Suisse a pris le temps de la réflexion, alors que l’Allemagne a décidé dans la précipitation d’abandonner l’atome. «La Suisse a su tenir compte très intelligemment de l’atmosphère qui régnait à l’époque».
Selon elle, en décidant de laisser les centrales nucléaires fonctionner aussi longtemps qu’elles sont sûres, la Suisse s’est donné le temps de mettre en place sa Stratégie énergétique 2050. «Notre proposition est en fait une solution suisse», relève la scientifique.Mme Wendland juge très réaliste la crainte qu’une pénurie d’approvisionnement touche la Suisse après la fermeture de ses centrales nucléaires en raison de l’impossibilité d’importer d’Allemagne les mêmes quantités d’électricité qu’aujourd’hui: «Dans la situation actuelle, je ne saurais trop recommander à la Suisse de se libérer autant que possible de toute dé-pendance envers les importations d’électricité en pro-venance d’Allemagne, car, en la matière, l’avenir est tout sauf prévisible. La Suisse a donc intérêt à bien entretenir ses centrales nucléaires, car elle ne pourra pas s’en passer de si tôt.»
Les deux auteurs du mémorandum ne se font pas d’illusions. Anna Veronika Wendland n’imagine pas pour l’heure que la sortie totale du nucléaire prévue pour 2022 soit annulée: «L’inertie de ce gigantesque système alliant politique, législation et planification du démantèlement est très grande. Les pas accomplis sont tout simplement trop nombreux»
. Mais en tant qu’historienne, elle se dit habituée à penser sur de plus longues périodes. «Nous connaissons tous des cas dans lesquels la situation s’est retournée complètement en un rien de temps. Je pense par exemple au changement de système survenu en Europe de l’Est à partir de 1989, aux attentats du 11 septembre 2001, à Fukushima et au coronavirus, autant d’évènements pratiquement imprévisibles même pour les experts».
S’il y avait, au sein de la société, un consensus sur le fait que le changement climatique constitue une urgence à combattre par tous les moyens, y compris la technologie nucléaire, les questions formelles pourraient être réglées assez rapidement. Reste que l’Allemagne n’investit plus rien, depuis des années, pour la formation, la recherche et le développement dans le domaine nucléaire. «De ce fait, nous avons perdu beau-coup de savoir-faire, ce que nous regretterons peut-être un jour.» (S.D./D.B., d’après une interview télépho-nique menée le 30 juillet 2020)Vous trouverez le mémorandum et de nombreuses autres informations de fond sur le site Internet www.saveger6.de.
Les auteurs du mémorandum

Bulletin Forum nucléaire suisse Anna Veronika Wendland, docteure en histoire,

Anna Veronika Wendland, docteure en histoire, travaille comme spécialiste de l’Europe de l’Est et de la technologie à l’Institut Herder de recherche historique sur l’Europe centrale et orientale (Herder-Institut für historische Ost-mittel europa forschung – Institut der Leibniz-Ge-meinschaft), situé à Marbourg. Elle est aussi chef fe de projet au sein du programme de recherche SFB-TRR 138 «Dynamiques de la sécurité» (Marbourg/Giessen). Pendant plus de sept ans, elle a mené des études de terrain dans des centrales nucléaires d’Europe de l’Est et d’Allemagne. Elle a récemment achevé un mémoire d’habilitation intitulé «Villes fermées. La modernité nucléaire en Europe de l’Est». Elle tient sur salonkolumnisten.com un blog consacré aux questions climatiques et énergétiques ainsi qu’à la sûreté nucléaire.

Rainer Moormann BB

Rainer Moormann est titulaire d’un doctorat en chimie physique. De 1976 à 2013, il a travaillé au Centre de recherche de Jülich sur la sûreté d’ins-tallations nucléaires comme les réacteurs à haute température, les réacteurs de fusion et les sources de neutrons par spallation. Il a notam-ment axé ses travaux sur l’émission de radio-nucléides lors d’accidents, les phénomènes chimiques survenant lors de défaillances, et l’élaboration de stratégies de gestion des déchets pour des cas problématiques. Ses travaux critiques sur la sûreté des réacteurs à lit de boulet lui ont valu le prix Whistleblower de la section allemande de l’«International Association of Lawyers against Nuclear Arms (IALANA)» et de l’Association des scientifiques allemands (VDW)

source / https://www.nuklearforum.ch/sites/default/files/Wendland_Bulletin_2020_03_F_0.pdf

https://www.nuklearforum.ch/fr/actualites/e-bulletin/la-suisse-ne-pourra-pas-se-passer-de-si-tot-de-ses-centrales-nucleaires

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Das Atomkraftwerk Leibstadt, aufgenommen am Samstag, 28. Mai 2011. (KEYSTONE/Alessandro Della Bella) 

La centrale nucléaire de Leibstadt est située dans le canton d’Argovie en Suisse, à quelques pas en aval de la confluence de l’Aar et du Rhin. La centrale nucléaire de Leibstadt est la plus récente de Suisse, elle a été mise en service le 15 décembre 1984. Elle dispose d’un réacteur à eau bouillante. La puissance électrique de ce dernier ayant évolué depuis sa mise en service …/… CF/ https://fr.wikipedia.org/wiki/Centrale_nucl%C3%A9aire_de_Leibstadt