3242 – Venezuela … de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve

31 janvier 2019 –  Jean-Paul Yacine – Question Chine

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Le président Xi Jinping avec Nicolas Maduro à Caracas en juillet 2014. A l’époque, le président chinois effectuait une tournée sud-américaine qui l’avait aussi conduit au Brésil, en Argentine et à Cuba. L’augmentation de l’empreinte de Pékin en Américaine Latine, homothétique de la montée en puissance chinoise est vue à Washington comme une concurrence à l’influence américaine et occidentale et une contestation des valeurs des sociétés ouvertes. En même temps, les stratégies de Pékin contribuent à isoler Taïwan. Inscrits dans l’aventure globale des « nouvelles routes de la soie », tous les projets ne présentent pas toujours toutes les garanties de rentabilité. En médaillon le portrait le Simon Bolivar.

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Alors que les États-Unis, le Canada et 10 pays d’Amérique Latine [1] avaient déjà reconnu la légitimité du président autoproclamé Guaido au milieu de manifestations monstres à Caracas, Pékin et Moscou réaffirmèrent ostensiblement leur soutien au successeur si peu charismatique d’Hugo Chavez dont la réélection en mai 2018 était contestée par l’opposition dont une partie des candidats avaient été interdits de scrutin.

En Europe, l’Espagne, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume Uni et le Portugal mettent en demeure le Président Maduro d’organiser de nouvelles élections.

Depuis la fin de la guerre froide le positionnement stratégique anti-occidental et contre Washington, négligeant la réalité politique et économique objective des situations s’était rarement affirmé avec une telle force caricaturale.

Pékin et Moscou rejettent l’influence des États-Unis et ont clairement pris leur distance avec la démocratie et les systèmes de sociétés ouvertes. En recherche d’influence stratégique globale et décidés à préserver chez eux leur magistère contre les menaces de mouvements démocratiques internes, ils ne mesurent plus leur stratégie qu’en termes de rapports de force.

Que la « République bolivarienne » indépendante de l’Espagne depuis 1811 aux termes de la révolte de Simon Bolivar, icône politique de renommée mondiale, soit aujourd’hui affligée par une crise socio-économique de grande ampleur marquée par une inflation de 1 000 000% et un exode de plus de 2 millions de Venezueliens poussés à l’exil par la pénurie de médicaments et de produits de première nécessité, n’entre nullement dans les calculs russes et chinois.

Ainsi se dessine autour du Venezuela un affrontement de puissances, à rebours des critères de « développement harmonieux » et de « bonne gouvernance » vantés par tous, mais que la plupart des thuriféraires de Maduro ignorent.

Dans son style de « vandale diplomatique » contredisant sa promesse de retrait stratégique, Trump d’autant plus sensible à la crise qu’elle se développe dans son arrière-cour, somme le reste du monde de se ranger à sa suite : « Vous devez choisir votre camp » dit le secrétaire d’État, Mike Pompeo.

Pékin et Moscou, suivis par Téhéran, Ankara, Pyongyang, La Havane et la Bolivie, soutiennent Caracas. Depuis La Paz, le président Evo Morales a même tweeté « Maduro symbolise la victoire sur l’interventionnisme de Trump, le courage et la dignité de l’Amérique Latine ».

Quant à l’appui à Guaino qu’il s’agisse de celui du Canada, de l’Europe ou des pays de l’Organisation des États de l’Amérique latine, il n’est pas un alignement sans conditions sur Washington. Tous, se souvenant des menaces d’intervention militaire de la Maison Blanche en 2017, insistent pour une solution politique à la crise.

Dans ce chassé-croisé que certains assimilent déjà à une réplique de la guerre froide, Pékin, imperturbable, avance ses pions des « nouvelles routes de la soie » sur les solides fondations du rapprochement opéré par Hugo Chavez avec Jiang Zemin (1989 – 2002) et son successeur Hu Jintao (2002 – 2012).

Aujourd’hui, alors que Maduro en grandes difficultés chez lui, accuse Washington de fomenter un coup d’État et a expulsé ses diplomates, la Chine décidée à protéger ses acquis, constitue avec Moscou un de ses plus sérieux soutiens. Mais la carte est lourde et le pari n’est pas sans risques.

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Quand Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping arrive à la tête de la Chine en 2002, après 5 années à la vice-présidence, Hugo Chavez, « ancien putschiste adulé des foules » (Le Monde du 8 décembre 1997) est déjà à la tête du pays depuis 3 ans.

Pour se démarquer de Washington, il imprima aux relations avec Pékin un dynamisme nouveau embrassant un vaste éventail de coopérations et d’échanges commerciaux. Multipliant les visites dès sa prise de fonctions, Chavez fut, des chefs d’État sud-américains celui, qui durant ses mandats, visita le plus souvent la Chine.

La Chine et Hugo Chavez. Solidarité socialiste anti-américaine.

C’est avec Jiang Zemin, ici en avril 2001 à Caracas que Hugo Chavez a lancé sa grande politique chinoise pour faire contrepoids à l’Amérique de Georges Bush.

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En 2004, 5 ans après son investiture, Chavez en était déjà à son 3e voyage, quand, dans un discours à l’Université de Pékin, il établit un parallèle anachronique entre Simon Bolivar (1783 – 1830) et Mao (1893-1976) dont il dit qu’ils étaient « frères dans l’âme ».

Dans sa fougue pro-Pékin et anti-Washington, Chavez inscrivit son programme de gouvernement dit de la « Révolution bolivarienne » dans le cadre de l’idéologie communiste d’essence maoïste.

Engagé dans une stratégie d’influence en Amérique Latine [1] qui s’accéléra sous Xi Jinping, dont le but stratégique est aussi de dépouiller Taïwan de ses appuis diplomatiques, Pékin répondit très positivement aux avances de Caracas.

Dès 2001, la Chine rehaussait le niveau de la relation à celui de « partenariat stratégique ». Entre 2003 et 2012 les échanges commerciaux explosèrent de 800 millions à 20 Milliards de $ et, durant cette période où le Venezuela devint le 4e fournisseur de pétrole de la Chine, Caracas s’aligna sur Pékin en Iran et en Corée du Nord.

Symbole des stratégies chinoises investissant en priorité dans les zones en difficultés économiques et/ou hostiles aux États-Unis, depuis 2008, Caracas a selon le Center for International & Strategic Studies (CISS), bénéficié de plus de 62 Mds de $ de prêts, représentant 53% du total des prêts chinois accordés à toute l’Amérique Latine.

Au bilan, Pékin, premier créditeur, détient aujourd’hui 23 Mds de la dette de Caracas soit 16,4% du total des 140 Mds de $ dus par le pays, dont une part importante est remboursée en livraisons de pétrole.

La structure des investissements chinois révèle un intérêt croissant pour le secteur de l’énergie et du pétrole comptant pour 95% des exportations du pays.

Depuis 2008 (source CISS), 12 des 17 prêts accordés par la Chine ont ciblé le gisement d’Orinoco où, en 2010, la CNPC a obtenu un bail de 25 ans en échange de 40% des 80 Mds nécessaires à l’exploitation du gisement.

En 2009, une JV contrôlée à 40% par la branche technique des chemins de fer d’État chinois 中国中铁 – Zhongguo Zhongtie – lança une compagnie ferroviaire venezuelienne que Caracas présenta comme le maillon destiné à relier les régions agraires aux bassins pétroliers. En même temps, CNPC projetait plusieurs centaines de forages estimés à 16 Mds de $ dont la production à venir devait atteindre 450 000 barils/jour.

En 2013, un nouveau prêt chinois de 50 Mds de $ sur 5 ans était dédié à la construction de 200 logements.

Les équipements militaires sont un autre secteur où, depuis 2013, la Chine tient le haut du pavé avant la Russie et les États-Unis, avec 628 millions de $ d’achats dont 150 véhicules blindés anti-émeutes et des équipements individuels de protection dédiés à la police [2]. Ces derniers s’ajoutèrent aux radars et aux chasseurs de combat vendus par Chine durant la présidence de Chavez [3].

La « franchise » sud-américaine des routes de la soie.

La photo publiée en mai 2016 par le South China Morning Post montre les restes du projet de ligne TGV Anaco – Tinaco abandonné par la Chine en 2016. Un an plus tard, un autre article décrivait l’impact du chaos au Venezuela sur la communauté chinoise du pays, forte de 400 000 âmes, une des plus nombreuses d’Amérique Latine.

Depuis 2014, des dizaines de milliers de Chinois frappés par la crise qui enfonce le pays dans le désordre et la misère sont rentrés en Chine. Arrivés dans la foulée des promesses du grand projet socialiste d’Hugo Chavez, ils avaient commencé à faire souche dans le pays avec leurs enfants, dans la tradition des premiers immigrants il y a 160 ans. Souvent petits commerçants et restaurateurs après leurs ancêtres qui travaillaient dans les mines, ils retournent au pays, traumatisés par les pénuries et l’inflation.

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Emblème des stratégies internationales de la Chine depuis 2013, le concept « Une ceinture une route » initialement appliqué aux relations Chine – Asie du Sud-est – Asie Centrale – Europe – Afrique, s’est aussi dilaté à l’Amérique Latine comme une marque déposée élargie à une franchise, mêlant projets réels à l’habile publicité du Parti.

Depuis deux ans, les diplomates chinois s’appliquent à la suite des discours de Xi Jinping au président argentin Mauricio Macri au forum de Pékin en mai 2017 [2] à présenter l’Amérique Latine comme une extension naturelle et une étape indispensable des « nouvelles routes de la soie ».

Après le Panama, premier pays à adhérer, attiré par la puissance des finances chinoises, tournant brutalement le dos à Taïwan [3], suivirent Antigue et Barbade, Trinidad et Tobago et la Bolivie.

En réalité, comme ailleurs en Afrique, en Asie Centrale ou du Sud-est, les adhésions formelles s’inséraient dans les vastes stratégies extérieures de la Chine déjà à l’œuvre depuis plus de 10 ans. Elles vont des constructions d’infrastructures routières et ferroviaires aux installations portuaires, en passant par les centrales thermiques, les barrages et les infrastructures télécoms.

Avec plus de 150 Mds de $ de financements d’État à État pour tout le continent en un peu plus de 10 ans, elles sont en cours depuis 2005, au Brésil, au Costa Rica, en Argentine, à la Jamaïque, au Panama et au Pérou, y compris un câble optique sous-marin entre la Chine et le Chili. L’entreprise est le pendant oriental du projet de câble reliant Hong-Kong à Singapour en Asie du Sud-est.[4]

Pour les « pays-cibles » accueillant avec soulagement les finances chinoises, l’intérêt immédiat de remettre à neuf leurs infrastructures ou d’en créer de nouvelles est évident. Il s’ajoute à l’espoir de dynamiser l’économie par la connectivité et les flux de capitaux, avec des retombées sur le volume commercial et même, à terme, conséquence de la nouvelle richesse ainsi créée, la perspective de moderniser les systèmes de santé et l’éducation.

Mais les réalisations ne sont pas toujours à la hauteur des annonces. Une fois les feux de la publicité politique éteints, certains projets s’embourbent dans la bureaucratie, les retards de financements à moins qu’ils ne s’avèrent beaucoup moins rentables que prévu.

Au Venezuela, précisément, l’échec du projet de TGV Anaco – Tinaco (500 km Est – Ouest à 150 km au sud de Caracas), abandonné par les Chinois en 2016, est devenu le symbole des rêves avortés de la fraternité socialiste chantée par Hugo Chavez.

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Depuis 2007, la Chine inonde les administrations de Chavez et Maduro de ses subsides, mêlant les dons directs, les prêts et les promesses d’investissements.

Tant que le prix des hydrocarbures était élevé, à Pékin comme à Caracas, l’aventure paraissait robuste et raisonnable. Mais, depuis, l’environnement global a drastiquement changé.

Pékin est aux prises avec le plus sévère freinage de sa croissance depuis 30 ans ; le prix du pétrole brut qui était à 140 $ le baril en 2008, plafonne aujourd’hui à moins de 50 $.

A Pékin, au-delà des discours politiques de soutien à Maduro, les administrateurs des « nouvelles routes de la soie » et les banquiers inquiets de l’état du pays se montrèrent moins disposés à distribuer des aides financières. En 2016, soucieux de toujours garder deux fers aux feu, prêt à toutes les éventualités, Pékin avait même discrètement noué des contacts avec l’opposition à Maduro.

Mais, depuis, la féroce rivalité entre Pékin et Washington a agi comme le catalyseur stratégique du soutien renouvelé de la Chine, d’autant que Caracas, soucieux de ne pas perdre l’appui de Pékin vient de lui accorder quelques largesses supplémentaires. Lors de sa dernière visite à Pékin à la mi-septembre 2018, Maduro augmenta encore l’empreinte chinoise dans son pays.

Alors que Pékin, prudent n’évoqua pas de nouveaux prêts à son allié pourtant en grandes difficultés, plombé par la chute des cours du pétrole, les difficultés de raffinage du pétrole bitumineux et les infrastructures vieillissantes, Caracas accepta de vendre 9,9% des parts de la JV pétrolière opérant sur le gisement de la ceinture de l’Orénoque (300 km au sud de Caracas), les plus vastes réserves mondiales où CNPC possède déjà 40% du capital.

En même temps, par un financement de 184 millions de $, le groupe chinois prenait position dans le gisement d’Ayachuco, à la frontière de la Colombie.

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Ayant beaucoup investi dans le pays, c’est peu dire que la Chine suit l’évolution de la situation du pays avec une attention mêlée d’inquiétude. En abandonnant sa traditionnelle stratégie d’ambiguïté, prête à changer de monture si nécessaire, Pékin positionné clairement en soutien d’un chef d’État fortement contesté, prend le risque de fragiliser tout ou partie de ses investissements si le vent tournait.

Pour l’heure, la priorité chinoise est de creuser avec Moscou les tranchées qui opposent Pékin à Washington, d’autant que la demande d’extradition de Meng Wanzhou adressée par la justice américaine à Ottawa et le harcèlement contre Huawei crispent les relations sino-américaines à un degré rarement observé dans l’histoire récente.
Alors qu’un Canadien accusé de trafic de drogue est condamné à mort en Chine et que Huawei fait l’objet d’une enquête criminelle aux États-Unis, ouverte le 16 janvier par les procureurs fédéraux pour une affaire déjà jugée, D. Trump a promis de faire peser son influence « si les intérêts des États-Unis étaient menacés ».

Dès lors, les plus optimistes, estimant que le pire n’est jamais sûr, imaginent des marchandages en sous main pour désamorcer les explosifs sino-américains.

L’apaisement entre Washington et Pékin pourrait d’autant plus adoucir la position chinoise au Venezuela que sa quête d’hydrocarbures est irrépressible [4].

Avec Maduro qui vient d’accepter de négocier avec son opposition, une délégation chinoise à Washington conduite par le vice-ministre Liu He proche de Xi Jinping accompagné par le gouverneur de la Banque de Chine Yi Gang, tandis que D. Trump se dit prêt à intervenir dans le débat et que les juges canadiens pourraient rejeter la requête américaine d’extrader Meng Wanzhou, les occasions de sauver la face de chacun derrière le rideau ne manquent pas.

LIENS  & NOTES

Liens

  1. https://www.questionchine.net/un-souffle-chinois-sur-l-amerique-latine
  2. https://www.questionchine.net/%E4%B8%80%E5%B8%A6-%E4%B8%80%E8%B7%AF-le-projet-pharaonique-des-routes-de-la-soie-a-1700-milliards-de
  3. https://www.questionchine.net/coups-de-boutoir-methodiques-de-pekin-contre-l-ile-le-panama-quitte-le-navire
  4. https://www.questionchine.net/le-sud-du-cambodge-comptoir-colonial-chinois-point-d-appui-des-routes-de-la-soie

 

Notes :

[1] En Amérique latine, une majorité de gouvernements appuient Guaido, avec les exceptions notables de Cuba, du Mexique, de la Bolivie et du Nicaragua.

[2] La vente d’équipements de police par la Chine au Venezuela sous le coup d’une enquête de la cour criminelle internationale a, à la fois, initié des craintes et des réprobations, accusant Pékin de cynisme stratégique. Après les émeutes du printemps 2017 qui firent 163 morts et plus de 2000 blessés, des dizaines de milliers de Venezueliens ont fui le pays accélérant encore l’exode économique.

[3] Si les vieux équipements militaires vénézuéliens sont américains, les modernes sont en majorité russes. Mais en 2008, Chavez a négocié l’achat de 24 avions d’entraînement et de surveillance K-8 qui furent la première percée des ventes militaires chinoises en Amérique Latine. En 2009, une première promotion de 11 pilotes et 56 mécaniciens ont effectué un stage en Chine. A la fin 2008, les techniciens chinois installèrent un centre de contrôle aérien près de Caracas équipé de radars longue portée JYL-1. La même année, 70 officiers de l’armée de l’air sont allés en Chine se former à la mise en œuvre et à l’entretien de ces équipements.

[4] Entre la fin des années 70 et aujourd’hui, la consommation chinoise de pétrole est passée de 2 millions de barils à 10 millions/jour. Pour 2019, les extrapolations prévoient une consommation de 13 millions de barils/jour. Alors qu’en 1992, les importations chinoises étaient voisines de zéro, elles seront de 9,2 millions de barils/jour en 2019.


SOURCES/ https://www.questionchine.net/venezuela-de-la-realpolitik-aux-rapports-de-forces-les-caracteristiques-chinoises-a?artpage=3-3

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