2901 – Sergueï Lavrov – Who are you to F****** lecture me ? … et « La fabrique des diplomates de Poutine »

RUSSIE Sergueï Lavrov 1018147677

En seize ans à la tête de la diplomatie russe, il a vu défiler des interlocuteurs de tous acabits, aucun à son niveau, les jaugeant patiemment, les testant, les soupesant, tentant parfois de les apprivoiser, voire même de les séduire, avant de les terrasser.

La totalité de ses interlocuteurs occidentaux et arabe de la fameuse coalition islamo-atlantiste de la guerre de Syrie ont trépassé:

  • Hillary Clinton (USA),
  • David Miliband et William Hague (Royaume Uni),
  • Alain Juppé et Laurent Fabius (France),
  • Hamad Ben Jassem (Qatar) et Saoud Al Faysal (Arabie saoudite)…

Unique survivant, impassible, impavide, vainqueur par Ko technique de tous ses adversaires occidentaux dans la bataille de Syrie. Et ce n’est pas fini

Retour sur cette séquence

Charles de Gaulle, vantant le flegme de son ministre des Affaires étrangères devant Nikita Khrouchtchev, dira de Maurice Couve de Murville:Je lui ordonne de s’asseoir sur un bloc de glace, il y reste jusqu’à ce que la glace fonde”.

Désignant Andréi Gromyko, Khrouchtchev lui répondra du tac au tac: «Pareil pour lui, mais à la différence de Couve, la glace avec lui ne fond pas».
Si Gromyko est passé à la postérité pour avoir été le “Monsieur Niet” de la diplomatie soviétique, Sergueï Lavrov, en digne successeur de son aîné, a glané, lui, le titre envié de “Minister Niet” pour son bras de fer victorieux au Conseil de sécurité de l’ONU à propos de la Guerre de Syrie, bloquant par veto cinq résolutions devant ouvrir la voie à une intervention militaire atlantiste sous couvert de l’ONU.

Excédé par la ténacité du russe, le plus capé des hiérarques socialistes pensera trouver la parade par une astuce, qui s’est révélée grossière, couvrant de ridicule son auteur, le ministre français des Affaires étrangères: Laurent Fabius a en effet proposé lundi 22 octobre 2012 la réforme du recours au Droit de veto au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, préconisant que son usage soit réduit au seul cas où un état détenteur de ce droit était menacé d’une action hostile des instances internationales.

Depuis la création de l’ONU,

  • les pays occidentaux ont fait usage du droit de veto 132 fois
  • contre 124 fois à l’Union soviétique puis de la Russie,
    • dont onze veto américains en faveur d’Israël.

FRANCE FABIUS & JUPPE Bordeaux-destination-touristique-exceptionnelle-de-France               Laurent Fabius & Alain Juppé

Les Occidentaux sont donc bénéficiaires de ce passe-droit, qui leur a permis de bloquer l’admission de la Palestine en tant que membre de plein droit de l’organisation internationale. A l’analyse, la proposition de Laurent Fabius s’est révélée être un bobard diplomatique pour enfumage médiatique en ce qu’en voulant priver la Russie de son droit de veto en faveur de la Syrie, il privait, par ricochet, Israël de son bouclier diplomatique américain. Depuis lors, Fabius, petit télégraphiste des Israéliens dans les négociations sur le nucléaire iranien, frustré par ailleurs d’un Prix Nobel pour son bellicisme outrancier, a été placé en état de congélation politique avancée par sa promotion à la Présidence du Conseil Constitutionnel.

Alain Juppé, un autre hyper capé de la méritocratie française, a eu droit au même traitement énergisant du russe. Se vantant avec son compère du Qatar, Hamad Ben Jassem, de faire de la bataille de Bab Amro (Syrie), “le Stalingrad du Moyen orient”, février 2012, -qui s’est révélé un des grands désastres militaires de la diplomatie française-, Lavrov, excédé par la morgue de son homologue français lui a tout bonnement raccroché au nez sans jamais le reprendre au téléphone jusqu’à son départ du Quai d’Orsay.

angleterre David_Miliband-EU-flag-770x403  David Milliband,

Auparavant, l’anglais David Milliband, impertinent et quelque peu présomptueux, a entrepris de dicter au téléphone les termes d’une résolution qu’il entendait soumettre au vote dans le contexte du conflit russo-géorgien en Ossétie du Sud (Août 2008): la réponse du russe, mémorable, demeurera dans les annales de la diplomatie onusienne: WHO ARE YOU TO F***ING LECTURE ME” qui peut se traduire selon la version soft: Qui es-tu ? pour me dire ce que je dois faire !?” et selon la version hard : “Qui es-tu, putain ! pour me faire la leçon !”. Ah qu’en termes élégants ces mots-là sont dits.

Le soutien continu à la Syrie dans sa guerre contre la coalition islamo-atlantiste (2011-2015) a valu à la Russie et à son président Vladimir Poutine un regain de sympathie au sein de larges couches de la population arabe lassée par les ingérences incessantes du pacte atlantique dans les affaires intérieures du Monde arabe.

egypte le président égyptien Abdel Fattah Sissi 1031708569  le président égyptien Abdel Fattah Sissi

Rompant avec quarante ans de servitude israélo-américaine, le président égyptien Abdel Fattah Sissi a renoué avec Moscou dans la grande tradition des relations égypto-soviétiques de l’époque nassérienne. Mieux, l’Égypte a récupéré les Mistral français destinés à la Russie dont elle a été privée pour cause d’embargo sur l’Ukraine, en les équipant d’un armement russe.

Irak Le Premier ministre irakien Haider Al-Abadi, 7 janvier 2017.692D5AFF-29D9-4923-B85A-CE98F698384A_cx48_cy19_cw51_w1023_r1_s  Le Premier ministre irakien Haider Al-Abadi, 7 janvier 2017.

Et le premier ministre irakien Haidar Al Abadi, excédé par le chantage des Américains qui subordonnaient leur lutte effective contre Daesh à la promotion d’un système confédéral en Irak, prélude à la partition du pays, s’est lui aussi tourné vers Moscou, obtenant une promesse de livraison d’armes, dans le prolongement du rééquipement de l’armée égyptienne et de la levée de l’interdit sur la livraison des missiles SS-300 à l’Iran.

Russie Bâtiment du MGIMO (Institut d'Etat de Moscou des relations internationales) MGIMO  Bâtiment du MGIMO (Institut d’Etat de Moscou des relations internationales)

Issu d’une famille arménienne originaire de Tbilissi, Sergueï Lavrov, en poste depuis 2004, est diplômé d’un prestigieux “Institut d’état des relations internationales de Russie”, dont l’enseignement repose sur un axiome immuable, à savoir: “la diplomatie est un sport de combat” et non une péroraison verbeuses pour éditocrates bêtifiés, gobant sans sourciller des énormités du genre de celles proférées par Laurent Fabius, assurant, contre toute évidence, que “Jabhat An Nosra fait du bon travail en Syrie”… oui, Jabhat An Nosra, le ravisseur des religieuses de Maaloula, dont l’un des factotum, Hédi Nemmouche, aura été le geôlier des quatre journalistes français retenus à Alep… Jabhat An Nosra, la succursale franchisée en Syrie d’Al Qaida, le commanditaire du carnage de Charlie Hebo.

Russie Mikhaïl Bogdanov 58dae0f9c46188fa1e8b46d6  Mikhaïl Bogdanov

“Du beau travail” en effet Sergueï Lavrov est secondé pour les affaires arabes par un grand arabisant Mikhaïl Bogdanov

 Bachar Jaafari & Walid Mouallem

En tandem avec le duo syrien Walid Mouallem et Bachar Jaafari, ils ont fait office de brise glaces à tous les assauts de la diplomatie atlantiste. Au point que Fabius a dû ravaler son chapeau le 2 juin 2015 à Paris, préconisant sous forte pression américaine, un règlement politique en Syrie et, ultime humiliation, gratifié le président syrien du titre de “Monsieur” Bachar Al-Assad.

Arménie Edward Nalbandian, ministre des Affaires étrangères d_Arménie, 59c10317488c7bee2e8b4567  Edward Nalbandian, ministre des Affaires étrangères d’Arménie,

Pire, deux des derniers visiteurs de Damas auront été, fin avril 2015, Edward Nalbandian, ministre des Affaires étrangères d’Arménie, dont le peuple a été victime du génocide par la Turquie, pays allié de la France dans le démembrement de la Syrie,

liban Cardinal Béchara Boutros Raï, Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient pour les Maronitesbishop-al-rahi   Cardinal Béchara Boutros Raï, Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient pour les Maronites

ainsi que, fin Mai 2015, Mgr Béchara El Rahi, patriarche des Maronites, ces chrétiens d’Orient dont la France est théoriquement le pays protecteur.

Depuis lors l’intervention massive russe, le 1er septembre 2015, a brisé le monopole de la navigation aérienne et maritime des Occidentaux en Mer Méditerranée, alors que l’étau diplomatique autour de la Syrie se desserrait avec la normalisation des rapports entre l’Égypte et la Syrie et l’implication massive de la Chine auprès du pouvoir baasiste avec une aide de 7 milliards de dollars à l’effort de guerre syrien, doublé de l’aménagement d’une plate forme navale opérationnelle dans le périmètre de la base navale russe de Tartous.

Pour avoir ignoré cette règle cardinale de la diplomatie internationale, pour avoir mésestimé son adversaire, Fabius, le somnolent des forums internationaux, -ah le roupillon d’Alger, une “micro sieste” répétitive le 15 juin 2015 lors du voyage de François Hollande en Algérie et le 9 juin 2014- en a payé le prix par un KO technique. Ibidem pour Alain Juppé, les deux meilleurs capés de gauche et de droite de la méritocratie républicaine. C’est à se demander, devant un tel gâchis, à quoi servent les grandes écoles françaises.

Palestine Mahmoud Abbas 1034319197  Mahmoud Abbas

“Si tu veux obtenir tes droits, tourne-toi vers les Russes pour les récupérer”, conseille, amer, Mahmoud Abbas, chef de l’autorité palestinienne, lassé par les tortuosités de la diplomatie occidentale.


René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l’AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l’information, membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme et de l’Association d’amitié euro-arabe. Auteur de « L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres » (Golias), « Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français » (Harmattan), « Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres (Harmattan), « Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David » (Bachari), « Média et Démocratie, la captation de l’imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme (SIHR), dont le siège est à Genève et de l’Association d’amitié euro-arabe. Depuis 2014, il est consultant à l’Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l’Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Depuis le 1er septembre 2014, il est Directeur du site Madaniya.

SOURCE/ https://www.madaniya.info/2016/11/28/serguei-lavrov-who-are-you-to-f-lecture-me/


La fabrique des diplomates de Poutine

L'étudiant Alexeï Kuznetzov en cours de langue arabe au MGIMO - l'Institut
d'Etat des relations internationales de Moscou.

L’étudiant Alexeï Kuznetzov en cours de langue arabe au MGIMO – l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou.

Par Axel Gyldén et Alla Chevelkina, publié le

Le rôle décisif de la Russie au cœur de la crise syrienne témoigne de l’efficacité du prestigieux Institut d’État des relations internationales. Plongée au cœur de l’école d’influence de Moscou.

Il est partout, Sergueï Lavrov. Dans l’annuaire des anciens élèves, à la Une du magazine du campus, sur la coque des smartphones qui portent son effigie, dans l’hymne de l’école (dont il est l’auteur), au conseil d’administration (qu’il préside), dans le grand amphi, où il prononce une leçon inaugurale tous les 1er septembre. Bref, il est omniprésent dans l’esprit et le cœur des 6500 étudiants du MGIMO – l’Institut d’État des relations internationales de Moscou – qui, tous sans exception, le tiennent pour un modèle.

On peut les comprendre: le ministre des Affaires étrangères personnifie à la fois l’excellence de cette fabrique de diplomates et le retour de la Russie sur la scène internationale.

Diplômé du MGIMO en 1972, le chef de la diplomatie russe en est ressorti avec une connaissance parfaite

  • du cinghalais (la langue du Sri Lanka),
  • du divehi (celle des îles Maldives),
  • une maîtrise totale de l’anglais et un niveau de français correct, pas assez élevé toutefois pour qu’il le parle couramment.

Initialement affecté au Sri Lanka, Sergueï Lavrov, arménien par son père, est ultérieurement devenu ambassadeur de la Fédération de Russie auprès des Nations unies (1994-2004), avant d’occuper le fauteuil de ministre des Affaires étrangères, depuis douze ans.

Considéré comme l’un des diplomates les plus habiles, influents et expérimentés de la planète, c’est lui qui a négocié le récent cessez-le-feu en Syrie avec son homologue américain John Kerry. Lui qui suit au jour le jour l’évolution de la crise ukrainienne. Lui qui parcourt le monde comme ambassadeur de Vladimir Poutine.

Le bâtiment de la bibliothèque situé à l'arrière de l'Institut d'Etat des relations internationales de Moscou, le MGIMO.
Le bâtiment de la bibliothèque situé à l’arrière de l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou, le MGIMO.

Une réponse aux grandes purges staliniennes

En raison des légendaires embouteillages moscovites, il faut compter quarante-cinq minutes depuis le centre-ville pour atteindre, dans le sud-ouest de la capitale, la prestigieuse école supérieure dont la façade de style brejnévien s’étire sur 450 mètres le long d’un boulevard large comme une autoroute. A sa création, en 1944, l’établissement se situait dans un immeuble bleu d’époque tsariste dans le vieux Moscou: la victoire sur les nazis étant tenue pour acquise, il s’agissait alors de « fabriquer » une nouvelle génération de diplomates soviétiques, en remplacement de ceux qui furent éliminés par la révolution bolchevique et les grandes purges staliniennes.

Au fil des années, la faculté de relations internationales (diplomatie) s’est enrichie d’autres enseignements:

  • économie internationale,
  • droit international,
  • journalisme international.

Ce qui a nécessité son déménagement.

Équivalent de l’ENA, de Sciences po et de l’Inalco (l’institut des Langues O’) réunis, le MGIMO a conservé une particularité soviétique: il demeure sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères. Un choix qui n’a rien d’anodin puisque, comme le note Jean-Robert Jouanny, ancien élève de l’ENA et du MGIMO et auteur de Que veut Poutine? (Seuil), « la géopolitique joue, dans la Russie postsoviétique, le même rôle mobilisateur que l’idéologie au temps de l’URSS ».

L’annuaire des anciens élèves témoigne de l’influence du MGIMO. Y figurent deux présidents de la République – l’un en exercice (Azerbaïdjan), l’autre à la retraite (Bulgarie) -, huit Premiers ministres, dix ministres des Affaires étrangères, anciens ou actuels (Kazakhstan, Kirghizistan, Mongolie, Arménie, Slovaquie, Géorgie, Biélorussie, etc.), une directrice générale de l’Unesco, la Bulgare Irina Bokova, et un ex-commissaire européen, le Tchèque Stefan Füle.

Broches et décorations sont en vente au bureau des anciens élèves. Depuis sa création, le MGIMO compte 64 000 diplômés.
Broches et décorations sont en vente au bureau des anciens élèves. Depuis sa création, le MGIMO compte 64 000 diplômés.

1 élève sur 6 est non russe

Avec plus de sept décennies d’existence et 64000 diplômés depuis la fin des années 1940, cette école élitiste représente, pour la Russie, un puissant réseau d’influence.

A l’époque soviétique, le MGIMO formait non seulement les diplomates de l’URSS mais également ceux du pacte de Varsovie (Pologne, Hongrie, Bul garie, etc.), de Cuba, de Mongolie, du Vietnam, du Cambodge et même de Chine. La tradition perdure. Mais, depuis la chute du mur de Berlin, les partenariats se sont étendus à Sciences po Paris, à l’université libre de Berlin et à bien d’autres établissements sur les cinq continents. Aujourd’hui, 1 élève sur 6 est non russe.

« Un millier d’ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires actuellement en poste dans le monde sont d’anciens du MGIMO. Une moitié appartient à notre réseau diplomatique et une autre représente d’autres pays », se félicite, dans son bureau spartiate, le vice-recteur Andrey Baykov, qui parle couramment le mongol. Les agences de Nations unies (FMI, Unesco, OMS, PNUD, etc.) sont également « colonisées » par les anciens du MGIMO. Et à en juger par la qualité de l’exposé sur les rapports Chine-Russie entendu dans un cours de relations internationales, la relève est assurée. Chaque promo compte 700 diplômés, dont 120 en relations internationales. 

Mais quel est donc le secret du MGIMO?

Sa réputation planétaire tient avant tout à l’excellence de l’enseignement des langues. Arabe, chinois, ouzbek, coréen, pachto, moldave, cinghalais, finnois, grec, néerlandais, ukrainien, swahili ou encore afrikaans et dari (les deux langues les plus rares, parlées respectivement en Afrique du Sud et en Afghanistan, dont c’est la seconde langue officielle après le pachto): au total, 54 idiomes différents sont enseignés à un niveau quasi parfait. Le record est homologué par le Livre Guinness. Chaque élève étudie deux langues au minimum. « L’objectif est d’être brillantissime dans la première et remarquable dans la seconde », explique le chaleureux recteur Anatoly Torkunov (promo 1972, la même que Lavrov), qui parle couramment le coréen et l’anglais.

Dans les couloirs, les apprentis diplomates du MGIMO se reconnaissent facilement avec leurs costumes-cravates.
Dans les couloirs, les apprentis diplomates du MGIMO se reconnaissent facilement avec leurs costumes-cravates.

En fonction des besoins géopolitiques, le ministère des Affaires étrangères détermine des quotas de place pour chaque langue. Cela permet d’en déduire les priorités de la diplomatie russe. Ces dernières années, les effectifs ont augmenté pour le chinois et l’arabe ainsi que pour l’ukrainien. Et, puisque nous sommes en Russie, c’est l’institution, non l’élève, qui choisit sa première langue. Le cinghalais a jadis été imposé à Sergueï Lavrov. « Je voulais étudier une langue slave, mais on m’a attribué l’arabe », témoigne pour sa part Gregory Alexian, 22 ans, natif de l’Oural, qui a vite adopté le dress code – costume-cravate, mise soignée – des apprentis diplomates, seuls étudiants à se lever spontanément lorsqu’un prof ou un visiteur pénètre dans leur classe.

Jusqu’à cinq langues enseignées

Indispensable pour intégrer le ballet diplomatique, l’enseignement linguistique du MGIMO rappelle l’entraînement hyper-exigeant des danseuses du Bolchoï.

La première langue est inculquée à raison de dix heures hebdomadaires dans des classes de sept élèves maximum, par trois professeurs différents:

  1. le premier pour la grammaire et le lexique,
  2. le deuxième pour le langage diplomatique,
  3. le troisième pour l’expression orale et l’interprétariat.

Lorsque, pendant les laboratoires de compréhension orale, les élèves mettent leur casque audio, on se croirait soudain transporté dans une scène de la guerre froide, digne du film La Vie des autres, de Florian Henchel (2007).

Le grand hall d'entrée de l'institut d'Etat des relations internationales.
Le grand hall d’entrée de l’institut d’Etat des relations internationales.

« Un fort accent est mis sur la grammaire, souligne, dans un français plus que parfait, Evguenia Obitchkina, professeur de relations internationales et directrice scientifique du double master MGIMO-Sciences po.

Les étudiants en français doivent par exemple savoir les quatre temps du subjonctif sur le bout des doigts. » La deuxième langue vivante est obligatoirement l’anglais – « l’espéranto de notre temps », dit l’enseignante. A quoi s’ajoute souvent une troisième, voire une quatrième ou une cinquième langue.

Évidemment, les autres savoirs indispensables font partie du cursus:

  • histoire des relations internationales,
  • enjeux énergétiques,
  • religions,
  • rhétorique,
  • art des pourparlers,
  • protocole, etc.

Le tout est agrémenté de conférences hebdomadaires de personnalités, comme celles données dans le grand amphi de 600 places par Marine Le Pen en 2013 et Nicolas Sarkozy l’année dernière – tous deux ont fait un triomphe.

Dès la deuxième année, des stages sont organisés dans des ministères et sur le terrain. A 22 ans, l’arabophone Alexeï Kuznetsov s’est ainsi déjà retrouvé successivement en Égypte, en Syrie, en Israël et au Maroc. « Les études ici sont passionnantes mais ardues », avoue ce Pétersbourgeois qui marche à perdre haleine dans les interminables couloirs afin de ne pas rater une seconde du prochain cours, consacré à la géopolitique de l’Union européenne. Mais c’est le prix à payer pour faire rayonner son pays dans les trois grandes zones traditionnelles de la diplomatie russe: « l’étranger proche », qui correspond aux territoires de l’ex- URSS, l’Occident et « l’étranger lointain », qui recouvre le reste du monde.

Moment de répit dans un amphi avant un cours de relations internationales au MGIMO, à Moscou.
Moment de répit dans un amphi avant un cours de relations internationales au MGIMO, à Moscou.

L’influence de « M. Niet »

Enfin, il y a tout ce qui ne s’apprend pas à l’école et qui, cependant, définit les diplomates russes: leur mentalité. « Il y a cette tendance au niet, qui nous vient de l’époque stalinienne, quand la mode était à l’attitude sévère, austère », reconnaît Anatoli Adamichine, 82 ans, qui fut vice-ministre des Affaires étrangères sous Gorbatchev. Ce fin diplomate garde un souvenir amusé des négociations entre l’Allemand Hans-Dietrich Genscher et Andreï Gromyko, sur nommé « M. Niet ». « Genscher disait: ‘Je veux ça, ça, ça, ça et ça’. Gromyko répondait: ‘Alors, pas ça, pas ça, pas ça, pas ça et pas ça.’ C’était interminable », raconte-t-il dans sa datcha de la banlieue aisée de Moscou.

Ancien n° 2 de l’ambassade d’URSS à Paris et diplômé du MGIMO en 1953, Youri Roubinski, autre fringant octogénaire, complète: « Les Russes sont portés au marchandage serré. Sans doute l’influence de l’Asie centrale… D’un autre côté, nous tenons nos engagements et ne changeons pas de ligne au gré des circonstances, ce qui est sans doute une force. » Sous-entendu: à la différence des Américains.

Autre qualité des diplomates russes: leur connaissance poussée du monde islamique. 

En raison des liens étroits avec le ministère des Affaires étrangères, une question s’impose: les étudiants du MGIMO seraient-ils trop formatés? « Nous présentons toujours la pluralité des points de vue afin d’ouvrir l’horizon des élèves, sans quoi ils deviendraient de mauvais diplomates, répond l’élégante professeur de relations internationales Evguenia Obitchkina. Mais je n’oublie jamais de leur rappeler où se situent les intérêts de la Russie. »

Le Français Alexandre Selier, qui étudie pour six mois au MGIMO et habite dans une tour du campus réservée au logement des « expats », nuance: « A Sciences po, les profs sollicitent bien davantage notre sens critique. » De toute façon, tranche un étudiant blond qui ressemble vaguement à Poutine, »ici, on parle de la Crimée et du droit international très librement en comparant les points de vue. Mais, au bout du compte, au MGIMO, la position de l’Etat russe défendue par Sergueï Lavrov reçoit un large soutien ». 

La thésarde Alexandra Golubova, originaire de la région séparatiste de Transnistrie (Moldavie), devant les portraits des docteurs honoris causa de MGIMO.


source/ https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-fabrique-des-diplomates-de-poutine_1771355.html

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