2900 – Chine – États-Unis. James Mattis à Pékin. La difficile recherche d’une conciliation

USA OTAN James Mattis, le Secrétaire à la défense de D. Trump P1D3248864G_px_640_   James Mattis, le Secrétaire à la défense de D. Trump 
Chronique – 6 juillet 2018 –  Jean-Paul Yacine – Question Chine

Du 26 au 28 juin, James Mattis, le Secrétaire à la défense de D. Trump était en Chine pour sa première visite depuis sa prise de fonction, le 20 juillet 2017.

Agé de 68 ans, ancien « Marine », ayant commandé une division en Irak et en Afghanistan, avant d’être nommé à la tête du « Central Command », supervisant toutes les opérations militaires américaines sur la planète, le Général Mattis, porte la vision traditionnelle de toutes les élites américaines selon laquelle la sécurité des États-Unis dépend de leur capacité à exercer la plus large influence possible dans le monde.

A ce titre et de son point de vue qui est aussi celui de l’oligarchie presque sans exception, la montée en puissance de la Chine constitue un défi et une menace, ce que, bien sûr, Pékin conteste. Dans un éditorial du Global Times daté du 25 juin, veille de l’arrivée du Ministre, le régime explique que

« la stratégie globale de la Chine, n’est en réalité que l’expression de sa plus grande influence mondiale que les Etats-Unis ne devraient pas interpréter “malicieusement“ (c’est-à-dire comme un impérialisme – ndlr -)

Néanmoins et en dépit de ses méfiances, rompu au pragmatisme portant la marque de Kissinger et Brezinski, conseillers stratégiques de Nixon et Carter durant la guerre froide, Mattis s’est rendu à Pékin avec, en arrière-pensée, l’idée que Washington doit s’accommoder du mieux possible avec le régime porteur d’un potentiel économique, militaire et stratégique tel qu’il est, malgré les vastes divergences, devenu un interlocuteur obligé.

Dans la même veine de cette pensée plongeant dans l’héritage stratégique antisoviétique et anti-communiste de deux conseillers dont il n’est pas inutile de préciser qu’ils sont originaires pour Kissinger d’Allemagne – où il fut confronté à la double menace du communisme et du nazisme – et, pour Brezinski, de Pologne ayant cruellement souffert des brutalités nazies et communistes, James Mattis continue à nourrir une profonde méfiance envers la Russie, en dépit des positions plus accommodantes de D. Trump à l’égard de Moscou

Le fait que, depuis la fin des années 90, le président Poutine se soit rapproché du régime chinois affichant aujourd’hui une connivence ostentatoire avec Xi Jinping, ne fait qu’augmenter la méfiance du ministre américain.

Wei Fenghe, un ministre sans marge de manœuvre.

chine le général Wei Fenghe, 魏凤和 64 ans. 51fe441a-af22-11e7-9cb1-5f6b75e2d8b2_1320x770_220711  le général Wei Fenghe, 魏凤和 64 ans.

James Mattis s’est rendu en Chine à l’invitation formelle de son homologue, le général Wei Fenghe, 魏凤和 64 ans.

Membre du Comité Central depuis 2012, cet ancien commandant de la 2e artillerie – la grande unité des missiles stratégiques chinois, cœur de la dissuasion nucléaire – nommé ministre de la défense en mars 2018, ne fait pas partie du sérail politique puisque, tout comme son prédécesseur Chang Wanquan, il n’est pas membre du Bureau Politique.

Il n’est pas non plus à la tête de l’appareil militaire puisqu’à la Commission Militaire Centrale, il n’est que le n°4 derrière Xi Jinping, le général Xu Qiliang commandant l’armée de l’air et le général Zhang Youxia, ancien commandant de la Région Militaire de Shenyang.

En revanche, ayant le privilège d’être le premier officier non issu de l’armée de terre à être nommé ministre, cet ingénieur missiles joue un rôle dans la modernisation technologique de l’APL et participe activement avec ses pairs au renforcement de ses capacités de combat aux

  • « ordres stricts du Parti et de Xi Jinping » dans la cadre du « renouveau 复兴 » chinois pour – disent les discours –
    • « relever le niveau des entraînements, assurer la mission de défense des droits maritimes du pays (considérés comme des droits de souveraineté au même titre le territoire national et les eaux territoriales – ndlr -) et exprimer, face au monde, le comportement exemplaire de l’Armée Populaire ».

En fond de tableau pèse toujours l’exigence de la lutte contre la corruption (les condamnations des généraux Guo Boxiong et Xu Caihou, le suicide du général Zhang Yang et la mise à l’écart du général Fang Fenghui ont laissé des traces douloureuses dans l’appareil militaire [1])

Dans ce contexte très centré sur les soucis récents de l’APL, l’expérience internationale de Wei Fenghe est faible.

On l’a récemment vu

  • en Biélorussie le 6 avril 2018
  • et en Autriche, le 30 avril
    • deux pays européens où il n’est pas inutile de rappeler que s’y développe un autoritarisme politique ayant les faveurs de la Chine -,
  • au Myanmar une de ses arrières cours stratégiques, couloir d’hydrocarbures vers le Yunnan, où Pékin soigne ses relations à la fois avec les militaires de la junte et avec Aung San Suu Kyi (16 juin 2018)
  • et au Cambodge devenue une « colonie chinoise » à qui Wei a apporté 100 millions de $, cadeau du parti-état à l’armée royale(18 juin 2018 [2])

La visite officielle de Mattis a eu lieu au milieu d’une des plus fortes crises sino-américaines depuis l’établissement des relations diplomatiques depuis 1979.

Une longue série de tensions.

Sur fond de guerre commerciale exacerbée, les tensions sont marquées par les récents rapports sans concession des renseignements américains inhabituellement agressifs à l’égard de la Chine, clairement définie comme une « menace », les inquiétudes de Pékin face

  • au durcissement de la politique taïwanaise de Washington ,
  • l’annulation de l’invitation de la marine chinoise à participer à l’exercice RIMPAC auquel elle avait pris part en 2014 et 2016,
  • ponctuée par l’accusation du général Mattis qui, dans un discours au Collège Naval, avait comparé les pressions et influences chinoises en Asie du sud-est à l’ancienne politique impériale du « tribut ».

Discorde et ambiguïtés en mer de Chine du sud.

Avec Taïwan où Pékin – intraitable sur sa souveraineté dans le Détroit et sourd aux sentiments de la population de l’Îlelaisse entendre que la réunification devra être achevée avant 2049, alors que Washington et Taipei continuent à prôner le statuquo, c’est sur la mer de Chine du sud que planent les plus lourdes incompréhensions. Elles sont doubles. Enracinées à la fois dans un malentendu et dans la rivalité sino-américaine.

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Alors que tout le monde laisse croire – y compris Pékin – que les divergences essentielles tiennent à l’élargissement artificiel des ilots et à leur militarisation à partir de quoi Pékin s’autorise à réclamer des eaux territoriales adjacentes,
le fond des tensions réside en réalité dans l’extravagance de la réclamation chinoise qui prétend exercer sa souveraineté sur toute la mer de Chine du sud, grande comme la Méditerranée.

Quand Washington et les riverains – notamment Hanoi, Manille et Djakarta – appuient leur rejet des réclamations chinoises sur le droit de la mer, la Chine fait, depuis Tchang Kai-chek, référence aux réminiscences de son histoire pour considérer la vaste étendue navale de 2000 km nord-sud et 1000 km est-ouest (sans compter le golfe de Thaïlande et les détroits indonésiens), comme « la porte de la Chine » et son espace souverain.

Renvoyant à la question taïwanaise et à celle de la mer de Chine du sud, le Président chinois a répété que « Pékin n’abandonnerait pas un “pouce “ de son territoire ».

A la recherche d’un accommodement.

Toutes ces divergences dont les mèches explosives sont parfois allumées, étaient sur la table lors de la visite de James Mattis, exprimées clairement.

Mais, comme le dit un communiqué de presse du Pentagone « sans s’appesantir – without dwelling – », comme si, à Pékin comme à Washington, la visite n’avait pas pour objet de poser les différends en vue d’une négociation ultérieure, mais de s’en accommoder.

COREE NORD Kim-Jong-un

Au milieu de ces vastes dissonances, un terrain d’entente au moins apparent : la conscience que les deux doivent coopérer sur l’objectif majeur de la dénucléarisation de la péninsule coréenne et la mise en œuvre de sanctions des NU aussi longtemps que Pyongyang ne tiendra pas ses promesses de démantèlement.[4]

La mise au point survient alors que, depuis le 21 juin, des images satellites diffusées par le site « 38 North »[4]  par ailleurs très critique du sommet de Singapour entre D.Trump et Kim Jong-un – attestent de travaux d’infrastructure sur le site de recherche nucléaire de Yongbyon et sur celui des tests missiles de Sohae.

*

Dans cette partie de « Poker menteur » où on voit bien qu’au-delà des tensions subsiste toujours la puissante trace des visites de Kissinger et Nixon à Pékin en 1972, ce qui semble surnager dans la relation sino-américaine c’est bien l’obligation d’un « arrangement raisonnable » entre deux pôles stratégiques et culturels.

Plus que la vision d’une seule hyperpuissance ou celle, factice et proche d’un vœu pieux, d’un « monde multipolaire », ce qui émerge au moins en Asie et peut-être en voie d’extension à l’ensemble de la planète par le truchement des « nouvelles routes de la soie », est celle d’une « bipolarité » entre l’Amérique et la Chine.

CHINE Yan Xuetong maxresdefault  Yan Xuetong

L’idée est développée par Yan Xuetong, qui, dans les années 90, fut professeur associé dans diverses universités américaines. Aujourd’hui professeur émérite à l’Institut des relations internationales de Qinghua, dont il est le doyen, il développe une perspective selon laquelle, dans les 80 années à venir du 21e siècle, le monde continuera à s’organiser autour des pôles chinois et américain.

Le monde bipolaire de Yan Xuetong.

Contrairement aux idées reçues, Yan anticipe que, même si la Chine réussissait à atteindre en 2049 ses objectifs du centenaire , « construire une société modérément prospère – 小康社会 » et une Nation socialiste puissante, démocratique et civilisée – 建设 一个 繁荣 富强, 民主,文明,社会主义 国家 – »,les États-Unis n’en perdraient pas pour autant leur statut de superpuissance.

L’ordre international, ajoute Yan Xuetong est articulé aux deux facteurs de la prépondérances des « grandes nations » : leur puissance et leurs liens stratégiques. Or, du strict point de vue national, la puissance de la Chine reste déséquilibrée.

S’il est vrai que son économie a un impact global, son influence politique et culturelle est limitée au Pacifique occidental, tandis que ses capacités militaires dépassent à peine le périmètre de sa propre défense. Dans ce domaine militaire, le rattrapage de l’Amérique sera bien plus difficile que dans celui de l’économie, d’autant l’armée des États-Unis a une expérience directe du combat que l’APL n’a pas.

Quant à l’influence culturelle et à la qualité de ses relations internationales, outils de la « puissance douce », celles de la Chine ne sont pas seulement en retard par rapport aux États-Unis, mais également au regard de l’Allemagne, de la France et de la Grande Bretagne. S’il est vrai que la Chine a des « partenaires » et que son influence internationale dépasse celle du Japon et de la Russie, la vérité oblige à dire que l’Amérique compte une soixantaine d’alliés, plus ou moins proches.

*

Pour autant, la Chine reste le seul pays capable de réduire l’écart de puissance avec l’Amérique, tandis que le fossé augmente avec la Russie et les grands pays européens. De même, l’écart de la Chine se creuse avec ses concurrents asiatiques, sud-américains, africains et occidentaux.

Pour Yan Xuetong, cette tendance globale où la prévalence de puissance avec le reste de la planète augmente à la fois au profit de la Chine et des États-Unis, fonde son hypothèse de la « trajectoire bipolaire » de l’organisation du monde au 21 ième siècle.

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Celle-ci est clairement à l’œuvre en Asie avec la césure entre la Chine, le Japon, la Corée du sud et plusieurs pays de l’ASEAN ;

  • elle est visible au travers de la proximité des vues entre Moscou et Pékin sur la question ukrainienne et en Syrie, opposés à l’Amérique alliée aux Européens ;
  • on la voit aussi par le truchement de la banque des BRICS dont Tokyo et Washington ne sont pas membres ;
  • elle s’affirme enfin avec la montée en puissance de l’Organisation de Coopération de Shanghai ayant accueilli l’Inde et le Pakistan, dont Washington est exclu .

Les « valeurs universelles » sur la sellette.

Enfin, la vision future de Yan Xuetong spéculant aussi sur l’importance croissante des facteurs scientifiques et technologiques, moteurs de l’innovation, évoque ce qui est au cœur de l’actuel changement de paradigme d’organisation du monde :

le basculement vers une conception articulée à la puissance et aux « spécificités » nationales, culturelles et historiques, prenant ses distances avec les critères politiques occidentaux de démocratie et du Droit international.

« Le liberalisme à l’Occidentale 西方 自由主义 xīfāng zìyóu zhǔyì », n’est plus, dit Yan Xuetong, au cœur des normes internationale qui ne sont plus respectées.

Cette métamorphose en cours sous nos yeux est au cœur de la rivalité sino-américaine.

C’est bien cette dichotomie entre une Amérique championne des « valeurs occidentales » considérées comme « universelles », que la Chine rejette au nom des « caractéristiques chinoises » qui fixe la limite des accommodements en Washington et Pékin.

Les limites de la conciliation.

La difficulté n’a pas échappé à Li Haidong, professeur à l’Institut des Relations à l’Université des Affaires étrangères de Pékin.

Il note

  • la course aux armements et dans l’espace entre Pékin et Washington,
  • les rivalités en mer de Chine du sud, précisément autour d’une conception culturelle de la souveraineté,
  • la manœuvre américaine désignant le théâtre du Pacifique Occidental du nouveau nom de « Indo-pacifique », visant à introduire par l’Inde un contrepoids à la Chine,
  • à quoi s’ajoute le durcissement de la politique américaine à l’égard de Taïwan avec – chiffon rouge stratégique pour Pékin – la perspective évoquée par certains aux États-Unis de manœuvres militaires communes entre l’Île et l’US Navy.

Li et Yan voient dans ce défi américain, venant en appui de Taïwan contre la stratégie de réunification de Pékin, le principal détonateur d’un conflit possible.

En montant l’analyse d’un étage, se souvenant que la rivalité sino-américaine reste placée sous l’anesthésique stratégique de la dissuasion nucléaire, on peut conjecturer que les défis et provocations réciproques ne cesseront pas. Mais que la montée aux extrêmes d’un conflit central est improbable.

Au demeurant, dans le sérail des appareils de défense, la perpétuation des relations militaires que les deux appellent de leurs vœux, est perçue comme l’indispensable moyen d’une meilleure connaissance réciproque et l’assurance contre un dérapage militaire catastrophique.

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Liens

  1. https://www.questionchine.net/suicide-d-un-general-la-justice-entre-droit-et-morale
  2. https://www.questionchine.net/le-sud-du-cambodge-comptoir-colonial-chinois-point-d-appui-des-routes-de-la-soie
  3. https://www.questionchine.net/flambee-de-tensions-dans-le-detroit-sur-fond-de-bruits-de-ferraille-quel-avenir-pour
  4. https://www.38north.org/

SOURCE/ https://www.questionchine.net/chine-etats-unis-james-mattis-a-pekin-la-difficile-recherche-d-une-conciliation?artpage=2-2

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