2890 – Les Américains ont-ils perdu le sens de la démocratie ?

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The conversation – 3 juillet 2018 – Marc Fleurbaey

Dans De la démocratie en Amérique,[1] publié en 1835, Alexis de Tocqueville vantait la société égalitaire américaine pour son sens de la démocratie tout en mettant le lecteur en garde contre la tyrannie d’une majorité ignorante et la possibilité d’une dérive vers une forme d’autoritarisme déguisé. Ça vous rappelle quelque chose ?

Auteur – Marc Fleurbaey – Professor in Economics and Humanistic Studies, Princeton University

Déclaration d’intérêts – Marc Fleurbaey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Dans un article daté de 2016 paru dans le Journal of Democracy[2], les auteurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk montrent comment la démocratie s’est délitée aux États-Unis (et dans de nombreux pays européens) ces dernières décennies, notamment en raison du désintérêt croissant pour les institutions démocratiques et leurs garde-fous, en particulier chez les plus jeunes.

Alors, la démocratie américaine est-elle vraiment moribonde ? Notre étude, menée courant avril 2017 par Internet [3] sur un échantillon de 1 041 individus représentatifs de la population des États-Unis, a donné des résultats étonnants.

Ce que la démocratie veut dire

Notre étude s’est tout d’abord attachée à demander aux participants ce que le terme « démocratie » signifiait pour eux.

La démocratie consiste-t-elle uniquement à choisir des représentants lors d’élections libres comme le décrit Joseph Schumpeter [4] ?

Ou bien, de façon plus ambitieuse, s’agit-il du fait de participer de façon collective aux décisions, comme le propose le professeur de Yale Robert Dahl, qui a conçu le concept de « polyarchie »[5] ?

Près de la moitié des enquêtés a choisi la seconde option, dont les trentenaires et les plus jeunes, tandis que les individus aux revenus plus élevés (plus de 100 000 dollars par an) ont moins donné cette réponse.

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Une autre question concerne le partage du pouvoir parmi les citoyens.

La démocratie est généralement comprise en termes d’égalité arithmétique. Cependant elle est parfois pratiquée de façon plus personnalisée : ceux qui sont directement concernés par une décision font plus directement entendre leurs voix (par exemple lors d’élections locales, sociétaires, etc.).

Avec Harry Brighouse[6], nous avons démontré que cette approche était plus efficace en termes de décisions ayant des conséquences positives pour les participants.

Cette approche a été, dans notre questionnaire, soutenue par une petite portion de la population, et plus particulièrement par les plus jeunes, les « modérés » et les individus les plus religieux. Les jeunes sont ainsi loin d’être cyniques et désabusés.

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Comment fonctionne la démocratie

Concernant la question sur la façon dont fonctionne la démocratie dans leurs pays, les enquêtés considèrent que le citoyen ordinaire a bien moins de pouvoir qu’un politicien, des lobbyistes ou une association défendant un projet spécifique (ONG, syndicats, etc.).

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En moyenne, les enquêtés aimeraient que le pouvoir soit largement redistribué, et l’éloigner des politiciens et des lobbys en faveur des citoyens. Mais des leurs réponses sont nuancées.

Selon les tranches d’âge, les jeunes sont les moins inquiets quant à l’impact des groupes de lobby ou des associations, les personnes d’âge médian sont les plus concernées par le pouvoir citoyen tandis que les plus âgés (60 ans et plus) sont les plus favorables à la détention du pouvoir par les politiciens.

Les non-blancs sont moins enclins à confier plus de pouvoir aux citoyens et les moins opposés aux groupes de lobbying. Le niveau d’éducation joue un rôle important sur la question du transfert du pouvoir aux citoyens : plus il est élevé, plus les répondants sont en faveur de ce transfert de pouvoir.

Ceux qui se déclarent « politiquement modérés », « progressistes » ainsi que « modérément religieux » et « très religieux » sont aussi les moins inquiets quant aux monopoles de pouvoir par les politiciens et les lobbys, contrairement aux plus conservateurs et aux moins religieux.

Sur la redistribution du pouvoir

Quand on demande aux enquêtés si les 1 % d’Américains les plus riches et les plus influents ont plus ou moins de pouvoir politique que le reste de la population, ils répondent en moyenne que sur une échelle de 0 (les 1 % ayant un contrôle total) à 100 (la population ayant un contrôle total) la situation actuelle est de 40 et devrait idéalement atteindre les 58 (plus de citoyens en contrôle).

Ce n’est pas énorme, mais tout de même, le résultat démontre une perspective modérée sur la transition nécessaire afin que le pouvoir soit redistribué aux 99 autres pour cent de la société.

Les personnes les plus éduquées et les moins religieuses perçoivent ces 1 % de la population comme plus puissants que ceux qui ont un moins bon niveau d’éducation. Les plus favorables à une redistribution du pouvoir sont les progressistes et les moins religieux des enquêtés.

Comme limiter la démocratie aux forces politiques nous paraissant trop réducteur, nous avons élargi les questions concernant la démocratie à d’autres sphères de la société. Les enquêtés devaient ainsi fournir des réponses sur la nécessité de renforcer l’état d’esprit démocratique au sein de différentes institutions : la famille, l’école, l’entreprise…

Les réponses ont indiqué un soutien massif au besoin de démocratie au sein des institutions gouvernementales – en premier lieu -, puis dans les entreprises et familles.

L’opposition la plus marquée concerne la question concernant l’armée et l’église, bien que l’écart entre les réponses ne dépasse jamais 50 %. Globalement, les enquêtés expriment un vif soutien pour la démocratie dans toutes ces institutions.

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Parmi les personnes interrogées, les politiquement « modérés » et les « progressistes » montrent une tendance constante dans leur soutien à la démocratie au sein des institutions suggérées, plus que les conservateurs.

Les adultes d’âge moyen ont moins tendance à soutenir la démocratie au sein des familles ; le genre ou la taille du foyer ne semblent pas avoir d’influence sur leur opinion.

Ils sont aussi plus réticents quant à insuffler plus de démocratie dans les entreprises et l’armée, tandis que les plus religieux sont plus partants.

Les femmes, quant à elles, sont moins favorables à la démocratie à l’école que les hommes. Les plus jeunes et les plus religieux (y compris les très religieux) se déclarent favorables à plus de démocratie dans les institutions religieuses ce qui n’est pas le cas des classes aux revenus moins élevés.

Notre enquête incluait également des questions plus spécifiques sur la famille et les entreprises.

Commençons par la famille : sur une échelle de 0 à 100 (0 étant le contrôle total du pouvoir par les parents, 100 le contrôle total des enfants), les réponses moyennes sont de 42, et 39 pour le chiffre idéal. C’est moins que l’égalité absolue au sein de la famille, mais on n’en est pas loin. Les enquêtés n’ont pas mis en avant la nécessité d’un changement particulier en termes de répartition du pouvoir au sein de la famille.

Comparativement aux hommes, les femmes ont cependant le sentiment que les enfants détiennent plus de pouvoir. Le chiffre idéal quant au pouvoir dont devrait disposer un enfant au sein de sa famille est plus élevé chez les plus jeunes, plus bas chez les conservateurs et également élevé chez les modérés et les très religieux.

Le pouvoir genré

Et si nous parlions du genre ? Sur une échelle de 0 à 100 (0 étant le contrôle total par l’homme, 100 par la femme) la situation actuelle est caractérisée à 49 et l’idéal à 53.

Notre enquête ne révèle pas de tendances particulières liées au genre, en revanche en cas de revenus plus élevés, de grande religiosité ou de famille nombreuse, les répondants ont tendance à penser que les femmes doivent avoir plus de pouvoir au sein des familles, ce qui n’est pas le cas chez les très conservateurs et les moins éduqués.

C’est ainsi une image assez démocratique de la famille qui semble émerger de cette étude. Seuls 18 % des enquêtés, femmes et hommes à proportion égale, valorisent moins le rôle de la femme que celui de l’homme et invoquent comme justification la tradition et le besoin d’un « père fort » pour les enfants.

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L’entreprise est un autre lieu où les relations de pouvoir sont importantes. Les enquêtés ont été divisés selon qu’ils soient patrons, managers ou employés. Pour 60 % d’entre eux, les patrons ont plus de pouvoir que les autres et qu’une redistribution de celui-ci entre les employés (puis les managers) serait nécessaire à plus de démocratie.

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Cette vision est partagée par les jeunes, les non-blancs, les modérés et les très religieux. Ceux qui sont dotés d’un niveau d’éducation plus élevé, ainsi que les femmes, sont plutôt en faveur d’une redistribution du pouvoir parmi les managers tandis que les personnes âgées blanches privilégient les patrons.

Les explications données quant à ce rééquilibrage sont principalement associées aux compétences des employés, mais aussi aux abus de pouvoir vis-à-vis des employés au sein de l’entreprise. Les enquêtés qui prônent un plus grand transfert de pouvoir aux managers invoquent leurs compétences pour le justifier, tandis que ceux qui souhaitent plus de pouvoir pour les patrons mentionnent la notion de risque (sous-entendu, si le pouvoir est trop « dilué ».

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La démocratie reste un idéal

De façon plus générale, cette étude montre à quel point la population américaine reste attachée aux valeurs démocratiques, bien qu’inquiète d’une redistribution inéquitable et insuffisante du pouvoir parmi les citoyens ordinaires, au niveau national, local, ou parmi les employés.

Les jeunes sont ne sont ni apathiques ni plus inquiets que la moyenne quant au risque que le pouvoir reste aux mains de groupes privilégiés. Ils souhaitent étendre les valeurs démocratiques aux entreprises, et même à l’armée et aux institutions religieuses. Ils ont une vision plus participative de la démocratie et sont moins attachés à son acception traditionnelle, liée à la compétition politique et au système électoral égalitaire.

Certes, ils sont donc moins attachés aux institutions démocratiques, mais ils semblent être prêts à défendre les valeurs démocratiques au sein de la société.

L’absence de différence dans les opinions en terme de genres, y compris concernant la famille, est surprenante et suggère une convergence assez impressionnante vers une conception égalitaire du pouvoir.

Un autre point intéressant est le rôle des populations se définissant comme religieuses au vu de leurs réponses sur le besoin de démocratie participative, et la nécessité de rééquilibrer les pouvoirs y compris au sein de l’institution religieuse et familiale.

En bref, si vous souhaitez étendre les valeurs de démocratie participative aux États-Unis, il vous faudra rassembler une coalition de jeunes, de progressistes et de personnes religieuses.

Liens

  1. http://wps.pearsoncustom.com/wps/media/objects/2429/2487430/pdfs/democracy.pdf
  2. https://www.journalofdemocracy.org/article/danger-deconsolidation-democratic-disconnect
  3. https://www.qualtrics.com/fr/
  4. http://digamo.free.fr/capisoc.pdf
  5. https://yalebooks.yale.edu/
  6. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/j.1467-9760.2008.00316.x

Pariroo Rattan a contribué à cet article.

La version originale de cet article a été publiée en anglais.


SOURCE/ https://theconversation.com/les-americains-ont-ils-perdu-le-sens-de-la-democratie-99312

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