2093 – N.Polony – «Petit éloge du mérite» & L.Ferry – «Rawls contre l’égalitarisme à la française»

Natacha Polony : «Petit éloge du mérite»

2017.07.21 Natacha Polony XVM407cdcea-3ca1-11e7-8018-1134ab7dd4db

CHRONIQUE – Le mérite est une fiction, mais une fiction nécessaire, car une société qui ne valorise pas l’effort et la conscience professionnelle est condamnée à décourager toute volonté.

Quel est le mérite qui revient à chacun? À qui devons-nous ce que nous avons, ce que nous réussissons? La question est cruciale, tant elle est au cœur de toute notre conception de l’organisation sociale et de la répartition des tâches et des richesses. C’est toute la beauté de la démocratie que de permettre l’expression civilisée des opinions divergentes et des choix politiques opposés, et sur un sujet comme celui-ci, les différentes options déterminent nos priorités en matière d’éducation, de droit social et de fiscalité.

Ainsi, cette semaine encore, Luc Ferry nous proposait une réflexion éminemment intéressante sur ce fameux «égalitarisme français» dont nombre de commentateurs font la cause de cette crise qui frapperait plus la France que ses voisins. Passons sur le fait que cet égalitarisme a permis de limiter depuis 2008 les effets de la crise, qui s’est traduite ailleurs, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, par des millions de travailleurs pauvres, et que la France est un des pays où les inégalités se sont le moins creusées ; c’est un autre sujet.

Il est étonnant de voir que la notion de mérite fait l’objet depuis quelques décennies d’un tir croisé de la part des libéraux et des tenants d’un égalitarisme béat

Mais à travers la théorie de la justice élaborée par John Rawls depuis les années 1970, ce qui se fait jour sous la plume de Luc Ferry est l’idée que le «mérite» n’aurait aucune valeur morale, puisque nous ne devons nos talents qu’à la chance, et que ce qui rend acceptables les inégalités ne peut se trouver que dans un système dans lequel les avantages supérieurs obtenus par un petit groupe concourent à l’amélioration des conditions des plus défavorisés. Pour le dire autrement, il n’y aurait aucune raison de s’émouvoir des bonus délirants d’un grand patron, du moment que cela fait tourner la machine économique et sort quelques malheureux du chômage. Tout le reste ne serait que ressentiment.

Il est étonnant de voir que la notion de mérite fait l’objet depuis quelques décennies d’un tir croisé de la part des libéraux et des tenants d’un égalitarisme béat. Tir croisé que rend possible une étrange définition du terme lui-même. Le mérite n’existerait pas car nous devons notre talent à la chance, disent les libéraux, pour qui les individus ne sont que des êtres rationnels, détachés de tout lien de solidarité, et ne devant déterminer leurs choix qu’en fonction de leur intérêt rationnellement évalué. Le mérite n’existerait pas, nous disent les égalitaristes, car il est toujours le fruit d’un déterminisme. Le bon élève n’a aucun mérite: il est forcément le bénéficiaire d’un capital culturel ou d’une domination symbolique.

Il ne s’agit pas de faire croire qu’on pourrait, en observant les places occupées dans l’échelle sociale, en conclure que le plus riche a le plus de mérite

Le talent, voire le génie, du pianiste virtuose évoqué par Luc Ferry à titre d’exemple n’a pourtant rien à voir avec la notion de mérite car il ne constituera jamais qu’une exception. En tirer la conclusion que nous devons tout à la chance et aux hasards de la naissance semble un peu cavalier. Il faudrait du moins l’expliquer à l’artisan qui se lève à quatre heures du matin ou à l’étudiant qui trime pour réussir ses examens. D’autant que le mérite ne peut être évalué que partiellement en fonction du résultat de nos actions. Il ne s’agit pas de faire croire qu’on pourrait, en observant les places occupées dans l’échelle sociale, en conclure que le plus riche a le plus de mérite. C’est bien pour répondre à ce sophisme tellement en vogue dans les pays anglo-saxons que John Rawls a élaboré sa théorie.

En revanche, bâtir une société sur l’idée qu’il faudrait que soient récompensés l’effort, le travail, l’utilité sociale et l’honnêteté, plutôt que l’esbroufe et l’exploitation systématique des failles de notre système de répartition, ne semble pas illégitime, du moins si l’on garde à l’esprit que nul ne compensera jamais totalement les inégalités de naissance et que celui qui échoue ne le doit pas forcément à sa paresse ou à son manque de volonté. Et plus que tout, bâtir une société qui ne reposerait pas sur la compétition mais sur l’incitation pour chacun à aller au bout de lui-même, à cultiver ce qui le rend précieux pour autrui, et qui enrichira la communauté dans son ensemble.

Ces inégalités ne seront acceptables que si elles sont limitées à des écarts raisonnables de salaire et si la société dans son ensemble récompense ceux qui œuvrent pour le bien collectif

Mais si l’on admet que, dans la mesure où nous sommes tous différents, que nos aspirations et nos priorités le sont, une part des inégalités de conditions persistera quoi qu’il arrive, ces inégalités ne seront acceptables que si elles sont limitées à des écarts raisonnables de salaire (Henri Ford, qui n’était pas un communiste furieux estimait «admissible» le rapport de 1 à 40 au sein d’une entreprise ; en France, la moyenne est aujourd’hui de 1 à 104) et si la société dans son ensemble récompense ceux qui œuvrent pour le bien collectif, si l’école, en usant de méthodes efficaces et en compensant les inégalités de condition par une redistribution qui met davantage de moyens là où les besoins sont les plus importants, valorise ceux qui travaillent et finissent par récolter le fruit de ce travail.

Le mérite est une fiction, mais une fiction nécessaire, car une société qui ne valorise pas l’effort et la conscience professionnelle est condamnée, soit à élaguer, à décourager toute volonté, soit à ne valoriser que la réussite et, comme c’est finalement le cas dans notre société de spectacle et de consommation, à n’attribuer les places et les rémunérations qu’en fonction du profit que génère un individu dans le cadre d’un système organisé autour de l’accumulation.

Il nous appartient donc de décider collectivement à quelles actions humaines nous accordons une valeur morale, car la neutralité et la régulation par le droit et le marché ont prouvé qu’elles ne récompensaient que l’égoïsme et la vacuité.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 19/08/2017.


SOURCE/ http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/08/18/31001-20170818ARTFIG00183-natacha-polony-petit-eloge-du-merite.php


Luc Ferry – «Rawls contre l’égalitarisme à la française»

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CHRONIQUE – John Rawls, philosophe libéral, démontrait déjà en 1971 que l’égalité n’est pas synonyme de justice et que les disparités économiques et sociales ne sont pas un mal en soi.

Selon un sondage publié récemment par Les Échos et Radio Classique, une majorité de Français estimerait que si les mesures annoncées par Emmanuel Macron en matière de droit du travail peuvent être économiquement efficaces, elles seraient inégalitaires et donc injustes sur le plan social. C’est possible, mais cette course fanatique à l’égalitarisme qui est depuis des lustres une spécialité française n’est paradoxalement pas toujours synonyme de justice.

C’est là ce qu’a brillamment montré John Rawls dans sa fameuse Théorie de la justice.

Selon Rawls, en effet, une société juste devrait idéalement reposer sur deux principes essentiels.

Le premier, conforme aux exigences des droits de l’homme et du libéralisme politique, stipule que le meilleur régime est celui qui offre à tous le maximum de protection des libertés fondamentales. Il correspond au fond aux deux premiers termes de la devise républicaine: «Liberté, Égalité».

Le second principe répond en revanche au troisième mot du programme, la fraternité: il requiert que les inégalités soient organisées non seulement de manière à être attachées à des fonctions ouvertes à tous (égalité des chances), mais surtout de telle sorte qu’elles bénéficient toujours au plus désavantagé.

Les disparités économiques et sociales ne sont donc pas un mal en soi, il faut seulement qu’elles soient acceptables par tous, et pour cela, il faut qu’elles bénéficient aussi aux exclus de telle sorte que même le plus mal loti sache que, dans tout autre système social plus égalitaire, il serait malgré tout en plus mauvaise posture.

Pour dire les choses plus simplement encore: mieux vaut recevoir un salaire de 1500 euros dans une société très inégalitaire, plutôt que 1000 euros dans une société égalitariste parfaite, toute la difficulté étant bien sûr de définir le juste compromis.

Telle est selon Rawls la société que tous devraient choisir a priori, «sous le voile d’ignorance» comme il dit, c’est-à-dire avant même de savoir dans quelle situation (en haut ou en bas, riche ou pauvre…) on va de facto se retrouver en son sein.

Le sacrifice de l’individu au profit du bonheur global

On pressent la portée sociale et théorique d’un tel projet, qui allie l’économie, le droit et la philosophie.

Sociale, d’abord, puisque dans le contexte des années 1960, date à laquelle Rawls commence à élaborer son œuvre, il s’agit avant tout de réintégrer dans la cité les marginaux qui peuplent les ghettos noirs des grandes villes américaines.

Théorique ensuite: contre un néolibéralisme triomphant, mais aussi contre les doctrines utilitaristes du sacrifice de l’individu au profit du bonheur global, il s’agit pour Rawls de réaffirmer les valeurs de solidarité sans lesquelles un citoyen n’a aucune raison d’accepter le spectacle des inégalités sociales les plus criantes.

Le grand risque de nos démocraties réside justement dans cette passion funeste, la jalousie qui pousse à l’égalitarisme même quand tout le monde doit en pâtir

Comme il l’écrit lui-même,

«il n’y a pas d’injustice dans le fait qu’un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la moyenne à condition que soit par là même améliorée la condition des plus défavorisés», tout autre système les plongeant dans une situation pire encore.

Ce qui sous-tend ce dispositif, c’est une profonde critique de la méritocratie qu’on pourrait résumer de la façon suivante: il n’y a aucun mérite, strictement aucun, à avoir du talent, c’est-à-dire, si l’on y réfléchit bien, tout simplement de la chance. S’il se trouve que j’ai à la naissance tel ou tel don naturel, que je suis doué par exemple pour un art ou pour un sport, que j’ai d’entrée de jeu les capacités requises pour être un champion de football ou de tennis, un violoniste ou un pianiste virtuose (ce qui se voit très tôt, car c’est avant tout don de nature plus que de travail), voire si j’ai la chance d’être plus intelligent que la moyenne, d’avoir un QI très élevé qui me permet de faire des études brillantes en mathématiques, en biologie ou en physique, je ne dois pas m’en glorifier comme si c’était dû à un quelconque mérite.

C’est pure chance, en vérité, qui n’a à ce titre aucune valeur morale, argumentation qui permet d’expliquer à ceux qui seront moins favorisés que d’autres dans la société pourtant la plus juste qu’ils ne doivent pas perdre l’estime d’eux-mêmes, ni céder à la jalousie envers ceux qui sont plus chanceux qu’eux.

Car le grand risque de nos démocraties réside justement dans cette passion funeste, la jalousie, qui pousse à l’égalitarisme même quand tout le monde doit en pâtir. C’est cela qu’il est temps de comprendre dans notre beau pays où la passion de l’égalité est devenue parfois, comme on l’a vu tout récemment dans l’école, dévastatrice.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 17/08/2017


SOURCE/  http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/08/16/31001-20170816ARTFIG00200-luc-ferry-rawls-contre-l-egalitarisme-a-la-francaise.php

2017.08.19 LUC FERRY XVMc940dd88-8292-11e7-8c2d-3e63b6c8c618  2017.08.11 natacha polony XVMfccaf8ee-7394-11e7-93eb-a5f884e0387e