1489 – La stratégie américaine d’exportation gaz de schiste en Europe et en France

Forage à Fort Worth, dans le nord du Texas, une ville pionnière dans l'exploitation des gaz de schiste. © Jill Johnson

 

En janvier 2015 a lieu en Écosse un moratoire sur l’exploitation de gaz de schiste : ainsi, alors que la Grande-Bretagne est favorable à l’exploitation de gaz de schiste, l’Écosse interdit toute exploitation sur son territoire. Malgré cela, en octobre 2016, l’Écosse devient l’un des premiers importateurs européens de gaz de schiste américain, après la Norvège et le Portugal.


Par Claire Le Meur – 9 janvier 17 – Knowxkers


L’entreprise suisse Ineos [1] transforme l’éthane en éthylène, afin de fabriquer du plastique.

  • Ses deux sites principaux de transformation se trouvent à Rafnes en Norvège et à Grangemouth en Écosse. Les réserves d’éthanes situées en mer, à proximité de ces sites, sont bientôt épuisées.

Pour cette raison, le PDG d’Ineos passe un contrat avec ses salariés[2] : il n’y aura pas de licenciement, mais l’entreprise expérimentera l’importation de gaz de schiste américain, afin de renflouer ses réserves de méthane. Ineos conclut donc un accord d’approvisionnement avec le gisement américain Marcellus Shale.

Les exportations américaines de gaz de schiste ne sont cependant pas une nouveauté : elles ont déjà lieu en Amérique du Sud, notamment au Brésil.

  • Le gaz de schiste est considéré depuis plusieurs années comme un atout majeur pour les États-Unis en matière économique et géopolitique[3].
  • L’exploitation de gaz de schiste aux États-Unis permet en effet de réduire la dépendance énergétique américaine, et d’affaiblir la capacité de pression des puissances pétrolières et gazières sur les États-Unis.
  • Les États-Unis ont donc tout intérêt à inciter leurs principaux alliés dépendant des mêmes puissances pétrolières et gazières à développer l’utilisation du gaz de schiste.

A long terme, la Russie et les États de l’OPEP pourraient ainsi se voir dramatiquement impactés économiquement par la perte de leur monopole énergétique. Par là même, ils perdraient également leur principal vecteur d’influence.

Des décisions contradictoires

Jusqu’à présent, les États-Unis peinent à engranger l’utilisation du gaz de schiste. L’impact environnemental de l’exploitation de gaz de schiste est largement débattu ; les témoignages de populations vivant à proximité des exploitations déjà existantes ainsi que de scientifiques sceptiques se multiplient.

La majorité des États européens affichent des réticences[3] au développement de telles exploitations : seuls le Royaume-Uni, le Danemark, la Pologne et la Roumanie se sont engagé dans la création d’exploitations.

Certains États européens, tels la France et la Bulgarie, ont interdit la fracturation hydraulique sur leur territoire : il s’agit de la seule méthode d’extraction de gaz de schiste expérimentée jusqu’à aujourd’hui. Cependant ils ne s’engagent pas au-delà contre ces pratiques et ne mènent pas d’opérations d’influence.

De son côté, la Commission Européenne met en avant ses réticences à l’égard des conséquences sanitaires et environnementales de l’exploitation de gaz de schiste ;

elle a cependant adopté, le 22 janvier 2014, une recommandation laissant la voie libre aux exploitations de gaz de schiste dans l’Union Européenne, à la condition de respecter quelques précautions minimales.

La Commission n’a cependant mis en place aucun dispositif juridique contraignant.

De plus, les accords TAFTA et CETA impliquent l’exploitation du gaz de schiste dans l’Union Européenne ; cette condition a donc été acceptée par la Commission, qui marque ainsi un engagement très clair en faveur de l’exploitation des gaz de schiste.

Bataille parlementaire européenne autour des gaz de schiste

À l’inverse, le Parlement Européen s’était prononcé en 2012 pour l’interdiction totale de l’exploitation de gaz de schiste[5]. Ces prises de position sont le résultat d’opérations d’influence très importantes menées, d’un côté par les lobbys de défense de l’environnement, de l’autre par les entreprises et les États européens les plus engagés pour l’exploitation du gaz de schiste.

Le contexte actuel n’est pas porteur pour le développement du gaz de schiste en Europe. La baisse du prix du pétrole rend son intérêt moins évident ; de plus, la société européenne est très sensibilisée aux conséquences environnementales de ces exploitations.

Analyse du déroulement de la polémique – comment on attaque

Wikileaks a donné accès à un document de l’ambassade des États-Unis à Paris datant de 2010, à propos des possibilités de développement du gaz de schiste en France.[6] L’existence de ce document confirme que les États-Unis ont bien des intérêts à ce que le gaz de schiste se développe en France et en Europe.

Ce document souligne que le gaz de schiste n’a pas d’intérêt spécifique pour la France, qui dispose déjà d’un bouquet énergétique diversifié.

Le développement à venir de nombreux véhicules à moteur électrique en France serait une opportunité à exploiter pour stimuler l’intérêt du gaz de schiste. Le document souligne l’intérêt de modifier le marché européen de l’énergie, afin de baisser drastiquement les prix et de concurrencer l’électricité tirée du nucléaire.

Le travail d’influence, pour défendre ou s’opposer au gaz de schiste, a lieu à la fois au niveau de l’Union Européenne et au niveau national.

Les rapports scientifiques se sont multipliés dans les deux sens[7], donnant lieu à l’impossibilité d’avoir accès à des données objectives.

  • En avril 2011, la revue Climatic Change publie un étude sur la probabilité des risques de fuites de gaz toxiques dans l’environnement au cours d’un cycle d’exploitation de gaz de schiste (entre 3,6% et 7,9%) : jugés trop élevés, ces chiffres déclenchent une polémique.
  • En août 2011, des chercheurs de la National Oceanic and Atmospheric Administration publient une étude soulignant des risques plus alarmants encore à propos de l’extraction de gaz de schiste.
  • En septembre 2011, des chercheurs de l’université du Texas publient une nouvelle étude, évaluant cette fois le même risque comme beaucoup moins élevé.
  • Les ONG dénoncent le financement de cette étude, qui viendrait d’entreprises gazières et pétrolières ; on trouve cependant également parmi les financeurs l’Environmental Defense Fund, qui affirme faire confiance aux résultats de l’étude.
  • La succession d’études contradictoires et la guerre de l’information se poursuit jusqu’à aujourd’hui, en Europe et en France.

La potentialité économique du gaz de schiste

La bataille des données concerne le plus souvent l’importance de l’impact environnemental. Mais les partisans de l’exploitation de gaz de schiste jouent aussi la carte du nombre d’emplois que créerait l’exploitation des gaz de schiste[7] :

  • le 14 septembre 2012, François Hollande donne une conférence dans laquelle il confirme l’interdiction des permis d’exploration sur les supposés gisements de gaz de schiste sur le territoire français.
  • Ce même jour, les lobbys rendent officielle une étude selon laquelle l’exploitation du gaz de schiste créerait 100 000 emplois en France.
  • Cela donne également lieu à un échange d’études scientifiques et à une guerre de l’information.

Enfin, ils mettent également en avant l’indépendance énergétique de la France, que permettrait d’atteindre l’exploitation de gaz de schiste en France.

Devant le tollé provoqué dans plusieurs pays par l’idée d’exploiter le gaz de schiste, les entreprises favorables à ces expérimentations mènent également une opération de greenwashing[8], visant à dédiaboliser le gaz de schiste.

La société Ecorb Steam propose un nouveau procédé, plus propre que la fracturation hydraulique : la fracturation au propane non inflammable. La mise en avant de procédés « alternatifs » à la fracturation hydraulique relance effectivement le débat.

Ces mêmes entreprises jouent également sur l’appui de nombreuses personnalités :

  • au niveau européen, elles ont pu s’appuyer sur José Manuel Barroso, favorable au gaz de schiste et président de la Commission Européenne.
  • En France, elles s’appuient sur
    • des PDG (notamment Christophe de Magerie, à l’époque PDG de Total),
    • des hauts fonctionnaires et des personnalités politiques :
    • Montebourg est contacté par la société Ecorb Steam et adhère à l’idée d’une alternative à la fracturation hydraulique,
    • et plusieurs sénateurs sont invités à des dîners par une société pétrolière.
    • Laurent Fabius et Maud Fontenoy se rallient également à la cause du gaz de schiste.
    • La ministre de l’environnement Delphine Batho dénonce enfin le rôle joué par les entreprises favorables au gaz de schiste dans son éviction du gouvernement, qui serait dû à son engagement très important contre le gaz de schiste.

Des stratégies d’influence de l’opinion publique sont également utilisées, tels que les sondages orientés : ceux-ci permettent de distiller dans la société l’idée que l’opinion publique n’est pas majoritairement opposée au gaz de schiste.

Enfin, ces entreprises se sont réunies en 2015, créant le « Centre Hydrocarbures Non Conventionnels[9] » (CHNC), afin de faire mieux porter la voix de ces entreprises. Rassemblant des experts des deux bords, le CHNC annonce vouloir diffuser une information scientifique claire et précise sur le sujet, et nie toute officiellement toute velléité de convaincre ministres et parlementaires. Ce type de regroupement ressemble cependant fortement à la création d’un lobby.

De leur côté, les lobbys de défense de l’environnement et les opposants au gaz de schiste mènent également une lutte d’influence importante[10], afin d’obtenir une interdiction totale de l’exploitation de gaz de schiste en France.

  • Des collectifs locaux d’opposition au gaz de schiste se forment sur tout le territoire français, à l’instigation du collectif de Millau.

Une coordination nationale est également formée.

  • Les zones concernées par le risque d’exploitation couvrent surtout le bassin parisien et le sud-est de la France ;
  • ces collectifs agissent donc essentiellement à l’échelon local, et notamment par des manifestations au cours des années 2011 et 2012.

Une pétition lancée en mai 2011 recueille 110 000 signatures contre l’exploitation de gaz de schiste. Enfin, les lobbys environnementaux ont su mettre de leur côté la majorité des médias pro-occidentaux : ceux-ci sont quasi unanimes dans leur mise en cause du gaz de schiste.

La victoire des partisans du gaz de schiste

Les lobbys de défense de l’environnement ont obtenu un vote défavorable du Parlement Européen à propos de l’exploitation de gaz de schiste.

Cependant, au niveau de la Commission Européenne, ils ne sont pas parvenus à faire effectivement interdire l’exploitation de gaz de schiste, ni même à imposer un dispositif juridique contraignant.

La présidence de la Commission était à cette époque assurée par Barroso, favorable aux gaz de schiste, qui a clairement pu favoriser l’autorisation d’exploiter les gaz de schiste.

Les opposants au gaz de schiste obtiennent, en 2012, le vote par le Parlement de la proposition de loi de Christian Jacob, interdisant la fracturation hydraulique au nom du principe de précaution.

Depuis, Christian Estrosi sous le gouvernement de François Fillon,[11] puis le rapport Gallois remis au gouvernement de Jean-Marc Ayrault [12], ont tenté de remettre sur la table la question de l’exploitation des gaz de schiste, mais aucun gouvernement n’a souhaité revenir sur la loi votée au 2011.

Les partisans du gaz de schiste ont mené une action qui a porté ses fruits, à la fois au niveau européen et au niveau français.

  • Ils ont obtenu, non que la Commission s’engage clairement pour le gaz de schiste, mais qu’elle laisse la possibilité d’exploitation ouverte.
  • Le travail de la Commission n’aboutit en effet qu’à une recommandation, sans dispositif juridique contraignant, et sans obligation d’effectuer des études d’impact.
  • La France, pourtant officiellement opposée au gaz de schiste, n’a pas fait entendre sa voix ni participé au vote.

Ils ont également mené une bataille de l’information efficace : il n’y a pas de résultat évident, mais les informations contradictoires sont suffisamment nombreuses pour rendre l’opinion publique très indécise sur les gaz de schiste. Cela a permis de neutraliser une opposition potentiellement massive.

Les États-Unis ont donc su manipuler l’opinion publique, afin de pouvoir se lancer dans l’exportation de gaz de schiste à grande échelle.

Ségolène Royal a annoncé en mai 2016 vouloir interdire les importations de gaz de schiste[13] : mais plusieurs États-membres de l’espace Schengen importent déjà le gaz de schiste américain, qui pourra donc circuler dans la zone de libre-échange européenne. L’interdiction de ces importations en France n’est donc pas une décision cohérente.

Ils ont également su gérer le dispositif législatif de façon à progressivement arriver à l’exploitation de gaz de schiste : la Commission Européenne laisse le champ libre, la France autorise les explorations et études du sol pour l’instant, et semble perméable aux propositions alternatives à la fracturation hydraulique, que sa législation n’interdit pas. La possibilité d’explorer seulement les sols, ainsi que l’importation de gaz de schiste, sont évidemment des atouts : ils banalisent l’exploitation des gaz de schiste, et sont un signe précurseur de l’autorisation des gaz de schiste en Europe.

Claire Le Meur

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