4592 – Faut-il défendre notre souveraineté économique, et comment ?… « Attention aux mythes qui entourent la relocalisation » … Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience – ne confondons pas tout !

  1. Faut-il défendre notre souveraineté économique, et comment ? Du 03.10.2021
  2. Conversation avec Anaïs Voy-Gillis : « Attention aux mythes qui entourent la relocalisation » du 01.12.2020
  3. Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience : ne confondons pas tout ! Du 14.09.2020

1/Faut-il défendre notre souveraineté économique, et comment ?

3 octobre 2021, 18:59 CEST

Auteurs

Sébastien Jean  -Directeur CEPII
Isabelle Bensidoun  – Économiste CEPII

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PHOTO Dans des domaines qui relèvent de la compétence nationale comme la santé, la crise appelle l’État français à renforcer son autonomie stratégique. Loïc Venance / AFP


Depuis 18 mois, la crise sanitaire met en lumière les interdépendances dans les chaînes de valeur mondiales. Cette prise de conscience de nos fragilités dans l’approvisionnement de produits stratégiques (médicaments, énergie, télécommunications, etc.) peut-elle constituer le point de départ vers une réorganisation des flux économiques ? Éléments de réponse sur une question qui devrait trouver sa place dans les débats de la campagne présidentielle avec Sébastien Jean – directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par Isabelle Bensidoun, économiste et adjointe au directeur du CEPII.


Pourquoi parle-t-on autant de souveraineté économique, alors que cette notion était jusqu’ici peu présente ?

La pandémie a joué un rôle de révélateur, en mettant en évidence notre dépendance aux approvisionnements venus de Chine pour des produits aussi essentiels que les masques ou certains médicaments. Mais la prise de conscience trouve sa source dans le mouvement, plus structurel, de montée des tensions géopolitiques. Pendant longtemps, les Européens s’en sont moins préoccupé parce que leurs relations économiques internationales s’inscrivaient dans le cadre d’un système organisé et dominé par les États-Unis, qui étaient aussi le garant de fait de leur protection.

Aujourd’hui, les États-Unis apparaissent à la fois moins dominants et moins fiables, la présidence Trump ne l’a que trop bien montré, et ils doivent faire face à la rivalité stratégique de la Chine. Cette situation appelle la France et l’Union européenne à se donner les moyens de protéger leurs valeurs et leurs intérêts, et d’assurer leurs missions régaliennes même en situation de crise.

Du point de vue économique, cela modifie le regard porté sur les liens commerciaux et financiers, qui ne sont plus seulement considérés comme des moteurs économiques, mais aussi comme des sources potentielles de vulnérabilité. De fait, les sanctions économiques, formelles ou informelles, directes et parfois extraterritoriales, se multiplient, et l’Union européenne n’est d’ailleurs pas la dernière à les utiliser.

Tous les secteurs sont-ils concernés par ces préoccupations ?

Non, les produits importants de ce point de vue sont ceux pour lesquels un défaut d’approvisionnement est difficilement acceptable pour la collectivité, et ceux qui conditionnent la maîtrise des moyens d’action.

Dans le premier cas, on pense aliments, médicaments, eau, énergie, et désormais infrastructures de télécommunication. Dans le second, on pense industries de défense, qui sont d’ailleurs aujourd’hui intimement liées aux technologies de l’information et de la communication, et de plus en plus également technologies de la transition énergétique, parce que leur maîtrise est un enjeu majeur des prochaines années.

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Pour la France, l’échelle pertinente pour penser la souveraineté économique est-elle nationale ou européenne ?

La France reste petite à l’échelle mondiale : moins d’un pourcent de la population totale, 3,1 % du PIB aux prix de marché, par exemple. C’est à l’échelle de l’Union que les Européens peuvent réellement peser et se donner les moyens de leur indépendance.

La Commission européenne s’efforce d’ailleurs de le faire en développant une politique d’autonomie stratégique ouverte, qui inclut le filtrage des investissements directs étrangers, le renforcement des capacités industrielles intérieures, le contrôle des exportations de technologies sensibles et l’analyse des vulnérabilités. Des initiatives ont également été prises pour subventionner des secteurs jugés stratégiques, comme la microélectronique ou les batteries.

PHOTO Les batteries électriques, une technologie pour laquelle la Commission européenne vise l’autonomie stratégique. Paul Brennan/Pixabay, CC BY


Cela étant, la capacité d’action doit être développée à l’échelle de la prise de décision. Dans les domaines qui restent de compétence nationale, c’est à l’État français de prendre ses responsabilités. C’est le cas de la santé, par exemple, même si la politique vaccinale contre le coronavirus a pu être gérée au niveau européen. Et de la Défense, naturellement, pour laquelle la responsabilité politique et la décision en dernier ressort restent nationales, même si la coordination européenne progresse.

Sommes-nous trop dépendants des importations ?

La France s’inscrit dans le marché unique européen, c’est donc à cette échelle qu’il faut répondre à la question. Les importations de marchandises de l’Union européenne prise dans son ensemble représentaient 12,5 % de son PIB en 2019, d’après la base Chelem du CEPII. C’est certes légèrement plus que les États-Unis (11,0 %), mais c’est moins que la Chine (13,1 %) par exemple, et je ne crois pas qu’il faille voir dans ce degré d’ouverture un signe de vulnérabilité.

La question est plutôt d’éviter de dépendre d’un seul fournisseur. En 2018, près de 6 % des importations françaises concernaient des produits pour lesquels un seul pays représentait plus de 50 % des exportations mondiales et dans deux tiers des cas, ce fournisseur était la Chine.

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Les produits chimiques spéciaux (dont certains principes actifs), les produits finals de la filière électronique et des produits intermédiaires dans l’automobile et l’électronique en constituaient l’essentiel. Cette concentration de l’approvisionnement, lorsqu’il s’agit de produits d’importance critique, relève typiquement d’une situation justifiant une intervention de l’État.

Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne », un partenariat CEPII – The Conversation.


Avant de partir…

En période de pandémie, l’information factuelle est vitale. Nous travaillons avec des expertes et des experts – épidémiologistes, immunologues, scientifiques et spécialistes des politiques publiques – pour vous livrer des analyses basées sur la recherche, en totale transparence et en toute indépendance. Si vous le pouvez, faites un don mensuel pour nous soutenir. VOIR / https://donate.theconversation.com/fr?frequency=monthly&amount=10&utm_source=theconversation.com&utm_medium=EndOfArticle&utm_campaign=FR+Donations+September+2020&utm_content=promo-509


Fabrice Rousselot  Directeur de la rédaction

https://theconversation.com/faut-il-defendre-notre-souverainete-economique-et-comment-168289

2/Conversation avec Anaïs Voy-Gillis – « Attention aux mythes qui entourent la relocalisation »

1 décembre 2020, 21:07 CET

PHOTO Le gouvernement a dédié un milliard d’euros de son plan de relance à la relocalisation des activités économiques sur le territoire. Ludovic Marin / POOL / AFP


Marie-Christine Lipani  –Maitre de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication habilitée à diriger des recherches à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA), Université Bordeaux Montaigne
Anaïs Voy-Gillis  – Docteure à l’Institut Français de Géopolitique, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Pour Anaïs Voy-Gillis – docteure en géographie à l’Institut français de géopolitique et co-auteure de « Vers la renaissance industrielle » (éditions Marie B), présente aux Tribune de la presse 2020 qui se sont déroulées du 26 au 28 novembre à Bordeaux, la crise sanitaire liée à la Covid-19 a révélé les failles de la dépendance française en matière industrielle. Aujourd’hui, l’émergence d’un « monde d’après », plus durable, questionne nos rapports commerciaux et la nécessité d’une relocalisation de nos productions.

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Les restrictions sanitaires liées à la Covid-19 ont bouleversé notre rapport à la mondialisation, notamment en matière médicale. Quel serait le rôle de la relocalisation dans ce « monde d’après » ?

Anaïs Voy-Gillis : On parle beaucoup de relocalisation, de réindustrialisation et de souveraineté depuis le premier confinement. Au sens strict, la relocalisation se définit comme étant le retour d’unités de production délocalisées dans un pays à bas coût.

Mais il faut être conscient des mythes qui l’entourent : cette définition peut laisser entendre que l’on va revenir à une situation antérieure. « Relocaliser », « réindustrialiser », dans l’inconscient collectif, nous imaginons faire revivre des usines avec 10 000 salariés. Cela est trompeur. Il n’est pas forcément question de création ex nihilo d’usines, mais d’extensions de sites, d’agrandissement de certaines capacités de production, ou encore d’implantation d’industries qui n’avaient jusqu’ici pas d’activités en France.

Bien entendu, nous allons recréer des emplois par ce levier-là et surtout générer de la valeur. Le « monde d’après » implique plusieurs choses : une régionalisation des productions, l’acceptation du risque industriel sur notre territoire et l’élaboration d’une véritable stratégie industrielle systémique, à long terme.

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Est-ce que des productions industrielles ont déjà été relocalisées ?

A. V-G. : Il y a déjà eu des phénomènes de relocalisation avant la crise de la Covid-19, mais cela concernait un nombre limité de cas. Entre 2012 et 2015, des entreprises comme le fabricant de brosses à dents Bioseptyl, le spécialiste du thé Kusmi Tea, ou encore les sociétés d’électronique Lucibel et Actia ont sauté le pas du rapatriement. La crise sanitaire a également favorisé les relocalisations dans les secteurs jugés « stratégiques » par l’État pour sa souveraineté nationale : santé, agroalimentaire, électronique, matières premières et 5G. Le groupe Seqens, spécialisé dans la chimie pharmaceutique, va ainsi investir pour produire des antiviraux et anticancéreux sur cinq de ses sites français.

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Il s’agit d’investissements de plusieurs millions d’euros permettant, à terme, de créer des emplois directs et indirects. D’autres initiatives ont aussi été déployées : des secteurs émergents s’implantent, comme celui de la production d’insectes dans l’agroalimentaire, quand d’autres relocalisent pour des raisons commerciales, logistiques ou marketing. D’après une récente étude du baromètre Randstad Inhouse et OpinionWay, 4 % des industriels français se disent prêts à relocaliser leurs activités.

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Cette vision ne se confronte-t-elle pas à la concurrence internationale ? À quel point sommes-nous dépendants des produits importés ?

A. V-G. : Nous devons développer une meilleure connaissance des chaînes de valeur et être conscients de nos dépendances. Prenons l’exemple de la construction d’une voiture : les composants viennent du monde entier et sont eux-mêmes issus de processus de transformation. Accéder à une indépendance complète, c’est impossible. Il faut donc évaluer les risques : « comment en sortir ? ». Souvent, il s’agit de s’assurer qu’il existe plusieurs fournisseurs d’un même produit dans le monde, en prévision d’une rupture d’approvisionnement.

Avec la crise sanitaire, nous nous sommes rendu compte de notre dépendance envers la Chine. On ne joue pas à armes égales avec l’Asie. Au législateur européen de rééquilibrer le jeu dans la mondialisation, sans qu’il faille forcément parler de protectionnisme. Pour cela, nous devons déterminer nos technologies clefs, celles qui vont assurer notre indépendance de demain, ainsi qu’une stratégie de développement industriel nationale et européenne.

Vous évoquez une « quatrième révolution industrielle » : quelle forme prend-elle ? Comment se concrétise-t-elle ?

A. V-G. : Après l’ère de « production de masse » qui a caractérisé la troisième révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de « personnalisation de masse ». La production ne repose plus sur un effet d’échelle et de volume, mais sur une production flexible et localisée, à proximité de la demande. Il serait désormais plus pertinent de parler de « localisation » que de « relocalisation ». En France, cette révolution correspond au programme de « l’industrie du futur », ou « Industrie 4.0 ». Un ensemble de briques technologiques (robotique, réalité augmentée, numérique) qui permet de moderniser les sites industriels, d’améliorer la maîtrise des process et de maîtriser les coûts. Il y aura bien entendu des divergences d’un secteur à l’autre, mais la tendance consiste bien à réduire les tailles de lot en faveur d’une personnalisation des productions, notamment pour des questions d’impacts environnementaux.

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Est-ce que relocaliser, c’est réindustrialiser ? Quels sont les enjeux de la relocalisation ?

A. V-G. : Relocaliser, c’est participer à la réindustrialisation. Ce n’est pas antinomique. Cependant, il ne faut pas que le soutien aux relocalisations se fasse au détriment des industries déjà implantées, ou de l’investissement dans la recherche de technologies clefs. L’objectif reste de recréer de la valeur en France.

Le nombre d’emplois dans l’industrie que l’on pourra recréer semble intéressant, mais il faut également observer la manière dont nous allons recréer des dynamiques territoriales qui vont régénérer de l’emploi indirect. Implanter une usine dans un territoire permet de recréer de la vie dans les communes. L’usine constitue un facteur de cohésion territoriale. Un emploi industriel génère 3 à 4 emplois indirects. Aucun autre secteur n’est capable de générer ces effets indirects.

Quels sont aujourd’hui les principaux freins à la relocalisation ?

A. V-G. : Ils sont nombreux. On peut citer notamment le différentiel de coût entre pays. On prend souvent l’exemple de la Chine, mais en Europe il existe également une différence entre les pays d’Europe centrale et orientale et les pays d’Europe occidentale. Les produits fabriqués en France restent trop peu diversifiés. Nous manquons de main d’œuvre qualifiée.

VIDEO Anaïs Voy-Gillis : « Les relocalisations ne se décrètent pas » (Xerfi canal, septembre 2020).


Enfin, la France présente parfois une mauvaise image à l’international en termes d’attractivité, celle d’un pays très syndiqué et aux multiples mouvements sociaux. Néanmoins, cette perception tend à s’améliorer et les industriels étrangers déjà présents sur le territoire continuent d’y investir. Il faudra voir l’impact de la crise de la Covid-19 sur la stratégie industrielle mondiale des groupes étrangers.

Les consommateurs sont-ils prêts à payer plus cher pour des produits fabriqués sur le territoire ?

A. V-G. : Les sondages montrent une volonté de consommer français, mais il n’y a pas encore la traduction en actes d’achat.

    • Soit parce que l’offre n’est pas disponible,
    • soit car le différentiel de prix est trop important.

On pourrait imaginer une nouvelle répartition de la valeur avec une réduction des marges des entreprises pour essayer de diminuer les prix finaux. Une perte de rentabilité, certes, mais qui permettrait d’augmenter les volumes vendus. Dans cette crise, la réponse ne peut pas venir uniquement du gouvernement, mais doit être collective. Les entreprises ont un rôle à jouer à la fois dans leur stratégie d’approvisionnement et de production, mais également dans leur contribution à l’intérêt général.

La prise de conscience n’est pas qu’individuelle. C’est un triptyque :

    • le consommateur changerait ses habitudes,
    • les entreprises feraient évoluer leurs politiques d’approvisionnement vers plus de « made in France »
    • et les acheteurs publics privilégieraient les produits locaux.

Chacun a un rôle à jouer dans la renaissance de nos industries.

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Les pouvoirs publics semblent décidés à accompagner la relocalisation grâce à un plan de relance d’un milliard d’euros : est-ce suffisant ? Quelles autres actions publiques pourraient être menées ?

A. V-G. : Les pouvoirs publics doivent définir une vision stratégique d’avenir et un projet de société. Au-delà des aides, il faut réenchanter l’imaginaire autour de l’industrie, ne plus la voir comme « sale » et « has been », mais comme un secteur d’avenir au service de la cohésion sociale et territoriale du pays. Il y a également un impératif à investir massivement dans la formation.

Nous sommes à l’aube de transformations économiques et sociales profondes, impactant des milliers de salariés qui auront potentiellement à changer de métier. Nous devons nous doter des compétences adaptées pour accompagner cette transformation de la société.

Relocalisation et « made in France » : d’après vous, est-ce du storytelling politique ou un véritable engagement ?

A. V-G. : La réponse viendra dans le temps. En ce moment, le « made in France » est un effet de mode : tout le monde s’y engage alors que le problème existe depuis longtemps. Sans vision, relocaliser ou réindustrialiser resteront des vœux pieux. Quand on observe la vente de certains actifs stratégiques à des groupes étrangers, nous pouvons nous questionner sur la prise de conscience de l’État vis-à-vis de nos dépendances, et sur sa capacité à produire une vision d’avenir sur ces enjeux clefs.

Faire renaître notre industrie, c’est aussi arrêter de nous séparer de nos bijoux de famille. Derrière certaines entreprises il y a des années de recherche, souvent réalisées avec un financement public. Nous ne redeviendrons pas une grande puissance industrielle si nous ne nous dotons pas des moyens. D’où la nécessité de développer une vision d’avenir, avec des moyens et des compétences sur le long terme. On a besoin d’un peu de storytelling, mais surtout d’aller au-delà des mots et de la conviction.

Propos recueillis par Valentine Meyer et Emma Rodot, étudiantes en master professionnel de journalisme à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA).

https://theconversation.com/conversation-avec-ana-s-voy-gillis-attention-aux-mythes-qui-entourent-la-relocalisation-151109

3/Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience  – ne confondons pas tout !

14 septembre 2020, 19:38 CEST

  • Thierry Weil Chaire – Futurs de l’industrie et du travail (CERNA, I3, CNRS), Membre de l’Académie des technologies, Mines ParisTech

Interviewés

  • Caroline Granier Cheffe de projet à La Fabrique de l’industrie
  • Caroline Mini  Chercheuse associée à l’École des Mines ParisTech, Mines ParisTech
  • Sonia Bellit Cheffe de projet à La Fabrique de l’industrie

PHOTO La cohésion sociale et territoriale d’un pays nécessite une industrie forte. Frederick Florin / AFP


Le plan France Relance présenté début septembre par le gouvernement prévoit de consacrer un milliard d’euros aux relocalisations. On attend de celles-ci qu’elles renforcent notre souveraineté, créent des emplois, permettent de réindustrialiser le pays, le rendent plus résilient… Or, ces notions (souveraineté, réindustrialisation, résilience, relocalisation) recouvrent des sens assez différents.

Une publication récente de La Fabrique de l’industrie précise utilement ce qu’elles signifient, dans une perspective historique.

Souveraineté ne veut pas dire autarcie

La souveraineté consiste à ne pas dépendre de la bienveillance d’autrui pour satisfaire certains besoins (énergie, alimentation, santé, maîtrise de nos données, etc.), de pouvoir agir en fonction de nos valeurs et de nos intérêts, sans être soumis à la volonté d’un autre État, voire d’une entreprise.

La fragmentation des chaînes de valeur peut créer un risque de souveraineté en cas de dépendance vis-à-vis d’une matière ou d’un composant critique.

La souveraineté s’apprécie dans un domaine, par rapport à un objectif, dans un périmètre géographique spécifiques. Elle ne suppose pas l’autarcie. Si les fournisseurs d’un composant introuvable en France sont répartis dans diverses zones géopolitiques et que certains d’entre eux ont besoin de produits français (ou de technologies, ou de services) ou de débouchés, nous pouvons avoir un niveau d’interdépendance raisonnable.

Si une production n’est pas ordinairement assurée en France, mais qu’en cas de besoin des usines du territoire peuvent la réaliser, même avec une productivité médiocre (équipement médical ou de protection, par exemple), un niveau de stock raisonnable peut suffire à garantir notre indépendance.

La garantie de notre souveraineté repose donc, soit sur l’autonomie, soit sur la construction d’un rapport de force favorable, permettant de sécuriser nos approvisionnements.

Cela nécessite une certaine vigilance : lorsqu’au début de 1970, les producteurs de pétrole de l’OPEP ont décidé de s’entendre entre eux, ils ont pu quadrupler le prix du pétrole en 6 mois, puis le multiplier à nouveau par 2,7 entre 1978 et 1981.

Aujourd’hui, le lithium fait par exemple l’objet d’une forte demande, mais il existe de nombreux fournisseurs possibles, tandis que les fournisseurs de cobalt sont moins nombreux et que la Chine négocie avec eux des accords qui peuvent lui assurer une position de force sur cette matière première.

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Une balance des paiements durablement déficitaire peut ainsi constituer une menace pour notre souveraineté dans la mesure où tout débiteur dépend de la bienveillance et de la patience de ses créanciers.

Si, du fait d’un déficit commercial, la balance est équilibrée grâce à l’achat d’entreprises françaises par des étrangers (investissements directs étrangers), nous conservons certes la capacité de production sur notre sol, mais perdons une partie de notre capacité de décision. La Grèce et l’Italie ont ainsi cédé à la Chine des infrastructures portuaires stratégiques (Le Pirée, Trieste).

La désindustrialisation impacte la souveraineté

Le moindre poids de l’industrie stricto sensu dans l’emploi ou le PIB résulte de 4 facteurs :

    • L’externalisation (sous-traitance) de certains services jadis internalisés à des entreprises locales (nettoyage, gestion technique des locaux, restauration du personnel) ou potentiellement étrangères (support client, comptabilité, informatique, R&D…). Les emplois correspondants et leur valeur ajoutée restent en France ou non, mais ne sont plus comptabilisés comme industriels.

    • Les gains de productivité : l’industrie réalise des gains de productivité très supérieurs à ceux des services, donc produit la même quantité de biens avec moins de travail humain et à moindre coût. Le consommateur qui s’enrichit augmente la part des services dans sa consommation (loisirs, culture, éducation, soins…).

Notons que les deux facteurs précédents conduisent à une réduction des emplois et de la valeur ajoutée de l’industrie, mais pas à la fabrication de moins de biens manufacturés.

    • L’économie de la fonctionnalité : le client achète de plus en plus une fonction (la mobilité plutôt qu’une voiture). Ceci conduit à offrir le même niveau de service avec moins de biens matériels : l’autopartage et la mobilité multimodale permettent de faire autant de trajets avec moins de voitures. C’est indispensable pour découpler la croissance des services consommés par une personne de celle de son empreinte énergétique.

Ce dernier facteur conduit à une moindre production de biens (souhaitable pour un développement durable) sans réduction des fonctionnalités et du bien-être des consommateurs.

    • La perte de parts de marché : si nous ne sommes pas compétitifs, les consommateurs (français ou étrangers) préfèrent des biens produits à l’étranger à ceux produits en France. L’écart de compétitivité peut dépendre des domaines, auquel cas nous exporterons certains biens (avions) et en importerons d’autres (t-shirts). Si nous sommes peu compétitifs dans de trop nombreux domaines, nous produisons moins de biens que nous n’en consommons et notre balance commerciale est déficitaire.

Part de l’emploi industriel manufacturier dans l’emploi total de 1949 à 2018. Comptes nationaux, base 2014, Insee. Traitement La Fabrique de l’industrie


Tous les pays développés connaissent une désindustrialisation depuis des décennies, après avoir connu jadis un effondrement de la part de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture. Comme pour l’agriculture, cela ne s’est pas traduit, bien au contraire, par une moindre production disponible.

En revanche, certains pays ont su maintenir ou restaurer la compétitivité de leur industrie (l’Allemagne, l’Espagne, la France jusqu’en 2005, l’Europe globalement), tandis que d’autres (les États-Unis, le Royaume-Uni, la France depuis 2005) ont une balance commerciale des biens manufacturés très déficitaire.

La désindustrialisation induit la perte de certaines compétences (du tissu de sous-traitants, notamment), de sorte que même si le choix politique était fait de payer plus cher les produits pour lesquels nous ne sommes pas compétitifs, il ne serait pas toujours possible de trouver les producteurs sur le territoire national. Elle a donc un impact sur notre souveraineté.

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Penser attractivité plutôt que relocalisation

La délocalisation est un concept mal défini. Au sens strict, elle correspond au transfert d’une unité de production française dans un pays étranger, souvent pour profiter de coûts inférieurs. Mais certains considèrent comme une délocalisation le fait d’ouvrir à l’étranger une unité de production qui aurait pu être localisée en France, parfois pour être plus proche du marché, parfois pour satisfaire une exigence de valeur ajoutée locale imposée par un client ou son État (ce n’est pas pour optimiser ses coûts de production qu’Airbus a ouvert des usines aux États-Unis et en Chine), ou le fait de faire appel à un sous-traitant étranger alors qu’on trouve des sous-traitants nationaux.

L’ordre de grandeur est, selon les définitions et les périodes, de 4 000 à 27 000 emplois perdus, à mettre au regard des quelque 250 000 emplois créés et détruits chaque année dans l’industrie, avec un solde qui redevient positif entre 2017 et 2019 après une longue période de déclin.

Le concept de relocalisation est tout aussi mal défini. Par ailleurs, les décisions de localisation des entreprises étrangères ont le même impact que celles des entreprises nationales.

Pour cette raison, et malgré son succès chez certains politiques, communicants, ou consultants, il semble plus pertinent de réfléchir aux facteurs de localisationd’une unité de production (de biens ou de services), que le décideur soit une entreprise nationale ou étrangère.

Ces facteurs incluent la facilité d’accès, à des coûts intéressants, à divers intrants, au marché, aux infrastructures, à une main-d’œuvre qualifiée, motivée et efficace, à diverses compétences complémentaires.

Plutôt que de s’enliser dans des débats sur ce qu’est une délocalisation, il nous semble préférable de se concentrer sur ce qui rend notre territoire attractif pour l’industrie, mais aussi sur ce qui rend les métiers de l’industrie et les territoires où sont localisées les usines attractifs pour les Français.

Les capacités de résilience

La résilience face à une crise telle que celle que nous venons de vivre repose sur plusieurs capacités :

    • Disposer de certains produits là où ils sont nécessaires (produits de santé, alimentation, etc.) : ce qui repose sur des capacités logistiques d’acheminement, sur des stocks (pour les besoins immédiats excédent les flux disponibles) et des flux (d’importation ou de production locale).
    • Desinfrastructures essentielles (notamment énergie, télécom et transports, distribution d’eau, santé, assainissement, sécurité, etc.)
    • Desoptions d’accès à des flux (d’importations ou de production locale), qui demandent parfois un temps de mise en œuvre conditionnant les stocks de sécurité
    • Des compétences (de soin, de production, etc.) adaptées aux besoins et des infrastructures de production opérationnelles répondant immédiatement aux besoins ou reconfigurables pour y répondre rapidement
    • Des institutions robustes, qui font que ceux dont on a besoin se mobilisent de manière volontaire et confiante et peuvent le faire dans de bonnes conditions (prise en compte de leur sécurité et de leurs besoins).

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Réindustrialiser plutôt que relocaliser

Savoir produire ou pouvoir acheter ce dont on a besoin est nécessaire à notre résilience, mais au-delà de cette fonction, l’industrie est aussi un facteur essentiel de cohésion sociale et territoriale.

Cohésion sociale, car l’industrie offre des salaires de tous niveaux (et en moyenne supérieurs à ceux des services). Il est possible d’y progresser, d’y faire carrière en améliorant ses qualifications et en prenant plus de responsabilités, tandis que les emplois des services sont plus souvent polarisés entre des travaux très qualifiés confortablement payés d’une part, et d’autre part des postes ne demandant pas beaucoup de formation, payés au SMIC, même s’ils sont souvent exigeants, et présentant peu de perspectives d’évolution.

Cohésion territoriale, car l’industrie est souvent située dans des villes moyennes ou à leur périphérie, tandis que les services haut de gamme tendent à se concentrer dans les métropoles.

Nous avons donc un impérieux besoin de disposer d’une industrie forte, mais il ne s’agit pas de conserver ou de vouloir faire revenir sur notre territoire une industrie polluante qui offrirait des emplois pénibles et peu qualifiés.
Il nous faut construire et attirer une industrie sobre en ressources, respectueuse des femmes et des hommes qu’elle emploie ainsi que des territoires dans lesquels elle est implantée, pouvant défendre ses parts de marché dans une économie ouverte et globalisée.
Cette industrie offre des emplois attractifs et des possibilités de développement personnel. Elle contribue à l’économie, moins par les emplois directs qu’elle offre que par la richesse qu’elle crée et par tous les emplois indirects qu’elle induit. Elle consolide notre souveraineté et favorise notre résilience.

https://theconversation.com/relocalisation-souverainete-reindustrialisation-resilience-ne-confondons-pas-tout-145890

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