4167 – Technologie – Semi-conducteurs … la quête de la Chine … par M. Duchâtel – Institut Montaigne … Janvier 2021

Insitut-Montaigne

Semi-conducteurs … la quête de la Chine

Note – Janvier 2021Mathieu Duchâtel – En deux Parties + Accès Notes (72 pages)

À PROPOS DE L’AUTEUR Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie Mathieu Duchâtel est directeur du programme Asie à l’Institut Montaigne depuis janvier 2019.

Mathieu Duchâtel est directeur du programme Asie de l'Institut Montaigne.

Avant de rejoindre l’Institut, il était Senior Policy Fellow et directeur adjoint du programme Asie et Chine au Conseil européen des relations extérieures (2015-2018), chercheur principal et Représentant à Pékin de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (2011-2015), chercheur avec Asia Center à Paris (2007-2011) et chercheur associé basé à Taipei avec Asia Center (2004-2007).
Il est titulaire d’un doctorat. en science politique de l’Institut d’études politiques (Sciences Po Paris). Il a passé un total de neuf ans à Shanghai (Fudan University), Taipei (Natio-nal Chengchi University) et Beijing et a été chercheur invité à l’École d’études internationales de l’Université de Pékin en 2011/2012 et à l’Institut japonais des affaires internationales.
http://www.institutmontaigne.org/fr

« Notre dépendance aux technologies de base est notre problème caché le plus grave », a déclaré Xi Jinping en 2016. Les semi-conducteurs sont l’une de ces technologies de base. Essentiels à l’ambition chinoise de leadership mondial, leur problème n’est pourtant pas caché. Les failles de ce secteur pourtant en plein essor sont visibles, malgré le soutien massif que les politiques industrielles chinoises lui apportent.

L’Europe doit agir rapidement et cultiver ses atouts pour réduire ses vulnérabilités face aux ondes de choc à venir dans ce secteur au cœur de la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine.

Insitut-Montaigne

Qu’est-ce qu’un semi-conducteur ?

Des smartphones aux ordinateurs, en passant par les missiles balistiques et l’industrie automobile, les semi-conducteurs sont aux fondements de l’électronique et ont de ce fait un rôle central dans notre économie numérique. Comme son nom l’indique, un semi-conducteur se situe entre un matériau entièrement conducteur, comme les métaux, et un isolant, comme le verre ou la céramique. Il constitue la base des circuits intégrés (CI), ou micropuces, qui se répartissent en deux grandes catégories : les processeurs, qui permettent à un dispositif électronique de fonctionner, et la mémoire.

Insitut-Montaigne

Pourquoi les semi-conducteurs jouent-ils un rôle stratégique ?

infographie-weak-links-chinas-drive-semiconductors

De la santé à la communication en passant par le secteur bancaire, les semi-conducteurs permettent le fonctionnement de technologies faisant partie intégrante de nos vies quotidiennes. Ils sont essentiels au progrès technologique accéléré par la 5G, notamment dans les domaines des smartphones, du Cloud, de l’Internet des objets, mais aussi dans d’autres secteurs à forte valeur ajoutée, comme l’industrie automobile ou l’industrie de l’armement. La valeur de production de la chaîne industrielle des semi-conducteurs s’est élevée à 502,4 milliards de dollars en 2019, selon l’institut taiwanais Industrial Technology Research Institute (ITRI).

Les semi-conducteurs jouent un rôle important dans la course technologique entre la Chine et les États-Unis. Ces derniers, qui dominent la propriété intellectuelle du secteur et la conception des semi-conducteurs, ont adopté une position offensive vis-à-vis de la Chine, lui bloquant l’accès à de nombreuses technologies clés. La Chine se voit contrainte d’accélérer sa quête d’autonomie dans le secteur. En plus des États-Unis et de la Chine, l’industrie est concentrée autour de quatre autres grands acteurs : l’Europe, le Japon, la Corée du Sud et Taiwan.

Insitut-Montaigne

À quoi l’Europe doit-elle prêter attention ?

Ces deux dernières années, les semi-conducteurs sont devenus le théâtre de la rivalité technologique sino-américaine. L’offensive américaine compromet les ambitions chinoises dans le secteur, avec des effets sur l’ensemble de la chaîne de valeur. L’Europe dispose néanmoins d’atouts importants dans cette industrie. Elle a donc des choix importants à faire pour s’assurer de rester dans cette course technologique mondiale. Dans ce contexte, le commissaire européen Thierry Breton a appelé à la création d’une alliance européenne pour l’électronique. En décembre 2020, 18 États membres de l’UE ont signé une déclaration commune pour unir leurs forces dans le secteur.

Avec l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington, les six prochains mois seront décisifs. Ils offrent à l’Europe une occasion d’affiner sa stratégie en matière de soutien à son industrie des semi-conducteurs, pour qu’elle puisse prospérer dans une chaîne de valeur interdépendante.

Insitut-Montaigne

Quels sont les enseignements de cette note ?

Les semi-conducteurs sont le maillon faible de la stratégie de développement chinoise centrée sur l’innovation. La Chine apporte un soutien massif à son secteur en visant à tendre vers l’autosuffisance, afin de réduire sa vulnérabilité aux importations de technologies étrangères. Or, l’environnement international et les obstacles internes auxquels le pays est confronté montrent combien ses plans de quasi-autonomie (produire 70 % de la consommation globale du pays d’ici 2025) s’avèrent excessivement ambitieux. La Chine n’atteindra sans doute pas tous ses objectifs, mais s’il y a un enseignement à tirer de l’histoire des réformes économiques chinoises, c’est que sa capacité à définir des orientations politiques fortes et sa grande détermination se mettent souvent au service de son rattrapage technologique.

L’Europe se trouve à l’intersection de deux forces. D’une part, les États-Unis, à l’initiative de restrictions en matière de transferts de technologies qui ne sont pas sans conséquences pour l’Europe. D’autre part, la Chine, et sa volonté inébranlable d’acquérir les technologies dont elle a besoin, par le développement national quand c’est possible, par tous les autres moyens si nécessaire. La confrontation de ces deux forces dans la guerre technologique sino-américaine ébranle la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs. L’Europe doit donc s’efforcer d’anticiper les risques géopolitiques susceptibles d’affecter sa résilience stratégique. Dans cette perspective, l’auteur formule cinq recommandations pour l’industrie européenne des semi-conducteurs, en s’appuyant sur de nombreux entretiens menés avec des représentants de gouvernements et d’entreprises en Europe et à Taiwan, ainsi que sur une analyse approfondie fondée sur des sources chinoises.

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0

1. Chaîne de valeur des semi-conducteurs : un marché marqué par un nombre restreint d’acteurs et une forte interdépendance

La chaîne de valeur des semi-conducteurs se caractérise par la coexistence d’effets d’interdépendance forts et de technologies de type « goulet d’étranglement » (choke point technologies). Ceux qui contrôlent ces technologies bénéficient d’un avantage stratégique majeur.

Elle se structure autour de trois grandes étapes : la conception, la fabrication, et l’assemblage, les tests et le conditionnement. Les goulets d’étranglement sont concentrés dans la phase de conception et de fonderie. Ils comprennent notamment les logiciels de conception et la lithographie, deux segments spécialisés très concentrés de l’industrie des semi-conducteurs et pour lesquels la Chine accuse un retard considérable.

  • La conception des circuits intégrés (IC design) – La fabrication « sans usine » (fabless), opérée par les entreprises de semi-conducteurs sans installation de production physique, est un élément important de cette première étape. Elle représente 38,5 % du volume mondial des ventes de circuits intégrés. La fabrication fabless est dominée par six entreprises, dont quatre sont américaines. 90 % du marché des outils EDA (logiciels nécessaires à la conception de tous les circuits intégrés) est contrôlé par une poignée d’entreprises américaines, à une exception européenne près : Siemens EDA.

  • La fabrication – Une fois conçus, les semi-conducteurs sont commandés aux fonderies. Cette étape est principalement dominée par l’entreprise taiwanaise TSCM, qui détient près de 50 % du marché mondial des fonderies et a réalisé un chiffre d’affaires de 36,4 milliards de dollars en 2019. Sa seule concurrente dans le très haut de gamme est la société sud-coréenne Samsung.

  • L’assemblage, les tests et le conditionnement – Ces entreprises produisent 6 % de la production totale de la chaîne, représentant ainsi une industrie de 30 milliards de dollars. Cette troisième étape est dominée par une entreprise américaine et quelques entreprises taiwanaises et chinoises.

Seuls quelques géants de l’industrie intègrent ces trois phases et dominent le marché en termes de revenus : Intel (États-Unis), Samsung (Corée du Sud), SK Hynix (Corée du Sud) et Micron (États-Unis). L’Europe compte trois entreprises parmi le top 20 mondial : Infineon, NXP et STMicroelectronics, avec une spécialisation dans certaines applications industrielles, comme le secteur automobile.

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0

2. Succès des politiques industrielles chinoises : un rôle clé pour les semi-conducteurs

La feuille de route de Xi Jinping visant à faire de la Chine un leader technologique mondial d’ici 2050 implique de contourner un certain nombre d’obstacles qui entravent la modernisation de son industrie des semi-conducteurs. L’industrie chinoise est déjà robuste. Ses succès se sont nourris de l’interdépendance de la chaîne de valeur. Mais l’interdépendance n’est pas un acquis – de nombreux obstacles se dressent devant l’accès chinois aux technologies étrangères de semi-conducteurs.

En 2019, la Chine a importé l’équivalent de 304 milliards de dollars de semi-conducteurs, soit plus que le pétrole et plus que l’ensemble des importations de son principal partenaire commercial, l’Union européenne. Dans le même temps, seuls 15,7 % de sa demande ont été produits sur son sol. En d’autres termes, le plus grand marché de consommation de semi-conducteurs et de circuits intégrés au monde dépend de fournisseurs étrangers. L’administration Trump a exploité cette dépendance, à travers différents outils restreignant les transferts de technologie, en premier lieu les contrôles à l’exportation. Ces actions ont fait de l’industrie des semi-conducteurs un théâtre central de la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Cela va-t-il durer ? Les premiers signes invitent à penser que l’administration Biden poursuivra cette politique de plus en plus restrictive. Les mesures prises par l’administration Trump ont fait naître un sentiment d’urgence à Pékin, poussant la Chine à accélérer ses efforts pour atteindre son objectif ambitieux en matière de réduction de sa dépendance aux technologies étrangères. Le 14e plan quinquennal de la Chine, attendu pour mars 2021, fixera de nouveaux objectifs chiffrés en la matière.

Ces obstacles font des semi-conducteurs l’industrie chinoise qui connaît le plus grand écart entre les objectifs politiques fixés et la réalité technologique du secteur.

C’est d’autant plus un défi pour la Chine que les semi-conducteurs sont aussi incontournables pour atteindre l’objectif fixé par Xi Jinping lors du 19e Congrès national du Parti communiste chinois en 2017 : faire de l’Armée populaire de libération une force de « classe mondiale » d’ici 2050. La compétition technologique dans le domaine militaire est au cœur des relations sino-américaines – cet aspect militaire, marginal sous l’angle du chiffre d’affaires des fonderies, n’en est pas moins un déterminant stratégique de la compétition autour du secteur.

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0

3. Circuits intégrés : un frein aux ambitions chinoises

La Chine a réalisé d’impressionnants progrès au cours de la dernière décennie. Elle reste néanmoins à la traîne par rapport à ses concurrents mondiaux dans chacun des segments de cette industrie, et demeure fortement dépendante de la propriété intellectuelle étrangère.

Grâce à l’ampleur du soutien public sur lequel elle peut s’appuyer, la Chine devrait poursuivre sa trajectoire ascendante. Mais dans le processus de fabrication des circuits intégrés, elle fait aujourd’hui face à un obstacle majeur : franchir le seuil que constitue la technologie des 7 nanomètres. Les circuits intégrés sont constitués de transistors – plus il y a de transistors, plus la puissance d’une micropuce est élevée. L’espace entre deux transistors est mesuré en nanomètres, et les dernières avancées portent aujourd’hui sur une technologie de 5 nanomètres. À ce jour, seuls TSMC (Taiwan) et Samsung (Corée du Sud) fabriquent des semi-conducteurs fondés sur une technologie inférieure à 7 nanomètres. Les smartphones haut de gamme nécessitent a minima un processus de fabrication de 7 nanomètres pour leurs microprocesseurs, ce qui signifie que l’économie numérique mondiale, y compris la Chine, dépend de Taiwan et de la Corée du Sud.

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0

4. Accès à la technologie des semi-conducteurs : Biden sur la lignée de Trump ?

Sous l’administration Trump, les États-Unis ont lancé une offensive contre l’accès de la Chine à certaines technologies étrangères, en commençant par cibler l’offre d’infrastructures 5G de Huawei. Entreprendre de barrer l’accès de Huawei à certaines technologies de semi-conducteurs contenant de la propriété intellectuelle américaine s’est avéré très efficace puisque cette offensive a fait émerger de sérieux doutes quant à la capacité de l’entreprise chinoise à maintenir son offre d’équipement réseau et de smartphones haut de gamme.

Mais la campagne contre Huawei n’est qu’un aspect de l’offensive américaine. Les États-Unis ont également renforcé leurs contrôles sur les transferts de technologie vers d’autres entreprises chinoises utilisant de la technologie étrangère de semi-conducteurs, en se concentrant principalement sur celles dont les utilisateurs finaux sont potentiellement militaires. En avril 2020, les États-Unis ont également ajusté leur réglementation en matière de contrôle des exportations, de sorte que tous les transferts de technologie vers la Chine, la Russie et le Venezuela nécessitent désormais un examen pour l’octroi de licences pour s’assurer qu’ils ne nourrissent pas les efforts militaires de ces pays.

L’administration américaine a dressé une liste des « entreprises militaires communistes chinoises » (Chinese communist military companies). Celle-ci inclut la plus grande fonderie chinoise, mais aussi des entreprises d’État et des acteurs privés dont les opérations impliquent l’importation de technologies étrangères de semi-conducteurs. Certaines entreprises technologiques chinoises ont également été ajoutées à la liste des entités du département du Commerce américain, sur le fondement de leur implication dans les violations des droits de l’Homme liées à la détention de minorités musulmanes dans le Xinjiang. Ces listes constituent une base pour de possibles nouvelles mesures restrictives.

Huawei a été le plus durement touché, mais l’offensive américaine contre la Chine a une portée plus large – et se nourrit des faiblesses de l’industrie chinoise des semi-conducteurs. Malgré les incertitudes entourant les outils politiques avec lesquels l’administration Biden abordera la concurrence technologique avec la Chine, on peut s’attendre à ce qu’elle poursuive des objectifs stratégiques similaires.

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0

5. Politiques chinoises de soutien au secteur des semi-conducteurs : sont-elles suffisantes ?

Si la Chine a réalisé d’impressionnants progrès au cours des deux dernières décennies, en se hissant parmi les six premiers acteurs mondiaux de l’industrie des semi-conducteurs, ce succès repose sur l’interdépendance mondiale qui caractérisait la chaîne de valeurs jusqu’à l’intensification des mesures de contrôle sur les transferts de technologie.

Dans l’ensemble, l’avenir du secteur dépendra de la capacité de la Chine à gérer sa rivalité avec les États-Unis, mais aussi les faiblesses intrinsèques à son modèle centralisé de politique industrielle. Trois obstacles apparaissent particulièrement ardus :

  1. Le gaspillage et une allocation sous-optimale des ressources, qui ne permettent pas de tirer pleinement parti de l’ampleur du marché chinois

  2. L’incapacité à résoudre à moyen terme la pénurie de talents dans l’industrie

  3. Les barrières étrangères aux transferts de technologie.

Il est donc peu probable que la Chine atteigne chacun des ambitieux objectifs qu’elle s’est fixés. On peut s’attendre à ce qu’elle utilise toutes les ressources à sa disposition pour contourner les goulets d’étranglement dans l’accès aux technologies étrangères, des efforts d’innovation au niveau national aux acquisitions à l’étranger.

Insitut-Montaigne

Guerre technologique entre les États-Unis et la Chine : quels enjeux pour l’Europe ?

Face à la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine, l’Europe doit cultiver ses atouts pour renforcer sa résilience et assurer, sur le long terme, sa position stratégique dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs. Les cinq propositions suivantes tâchent de répondre à ces enjeux :

1Détails

Agir sur les forces de l’industrie européenne des semi-conducteurs, et concentrer le soutien public sur les technologies chokepoint européennes (lithographie EUV, software EDA).

2Détails

Priorité à la recherche et au développement.

3Détails

Organiser, courant 2021, une conférence européenne pour examiner les options relatives à la construction d’une fonderie de dernière génération sur le territoire de l’Union européenne.

4Détails

Renforcer les contrôles sur les transferts de technologies.

5Détails

Construire une plus grande convergence transatlantique sur les transferts de technologie propres à l’industrie des semi-conducteurs, et en faire une priorité stratégique pour 2021.

Téléchargements

Lire le résumé des 72 pages = 3 pages 


Note (en anglais) ( 72 pages)

https://www.institutmontaigne.org/publications/semi-conducteurs-la-quete-de-la-chine

twitter-weak-links-chinas-drive-semiconductors

Résumé

Semi-conducteurs :la quête de la Chine

NOTE JANVIER 2021

Aux fondements de l’électro-nique, les semi-conducteurs sont essentiels à l’économie du pur numérique – un rôle accéléré sous l’effet des trans-formations engendrées par la 5G (smartphones, cloud, inter-net des objets) – mais aussi à de nombreux autres secteurs aux mutations rapides et à forte valeur ajoutée,comme l’industrie automobile ou l’industrie de l’armement.

La note Semi-conducteurs : la quête de la Chine offre une analyse approfondie des politiques industrielles menées par la Chine au service de son rattrapage technologique dans ce secteur.

Du fait de la dépendance très forte de la Chine aux technologies étrangères, les semi-conducteurs constituent une vulnérabilité critique pour ses ambitions en matière de leadership mondial dans le numérique, mais aussi pour son industrie d’armement. Cette dépendance chinoise, en particulier à l’égard de la propriété intellectuelle américaine, a offert à l’administration Trump un puissant levier d’action que l’administration Biden devrait continuer d’utiliser pour ralentir la montée en puissance technologique de la Chine.

L’affrontement sino-américain a des conséquences pour tous les acteurs de l’industrie et soulève des risques pour de nombreux secteurs industriels européens. La note propose cinq recommandations pour un positionnement européen clair dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs, invitant l’Europe à s’appuyer sur les forces de ses entreprises de semi-conducteurs et à ainsi construire une plus grande résilience dans la perspective des crises à venir.

stmicroelectronics-fabrication-de-composants

1/4-Une industrie très spécifique

L’industrie des semi-conducteurs est globalisée, spécialisée, inter-dépendante et portée par des efforts massifs de recherche et développement (R&D).

Les fonderies les plus avancées, en Corée du Sud et à Taiwan, demandent un investissement minimum en capital d’une douzaine de milliards de dollars.

La première étape de la chaîne est la conception des circuits intégrés (IC design), qui nécessite des outils logiciels spécifiques de CAO élec-tronique (electronic design automation, EDA).

Ce segment est dominé par des entreprises situées aux États-Unis (Broadcom, Qualcomm, Nvidia, Cadence, Synopsys), à Taiwan (MediaTek) et en Chine (HiSilicon).

Le champion allemand du logiciel de conception, Siemens EDA, s’appuie surtout sur une propriété intellectuelle américaine.

La seconde étape est la fabrication.

Les procédés industriels les plus avancés sont structurés autour d’un duopole entre le Coréen Samsung et le Taiwanais TSMC – le pionnier du modèle de fonderie sous contrat, pesant pour 50 % du marché mondial de la fonderie.

Derrière ce duopole, SMIC (Chine), UMC (Taiwan) et GlobalFoundries (États-Unis) dominent. Chacune de ces fonderies s’appuie sur le secteur de l’équipement semi-conducteur (SME) dominé par trois entreprises américaines (Applied Materials, Lam Research et KLA-Tencor) et une néerlandaise (ASML).

La dernière étape, celle de l’assemblage, des tests et du packaging, est moins gourmande en capital, ce qui explique qu’elle se soit déplacée, dès les années 1960, vers l’Asie orientale, y créant les fondements d’une montée en gamme technologique.

Là encore, les acteurs sont principa-lement taiwanais (ASE, SPIL, Powertech), chinois (JCET Group, Tongfu Microelectronics) et américain (Amkor).

semi-conducteurs

2/4-Un secteur décisif pour la compétition technologique

La chaîne de valeur des semi-conducteurs est concentrée autour de six acteurs clés : la Chine, la Corée du Sud, le Japon, les États-Unis, Taiwan et l’Europe (Allemagne, France, Royaume-Uni, Pays-Bas, et dans une moindre mesure Suède).

Elle se caractérise par la coexistence d’effets d’interdépendance forte et de technologies de type « goulet d’étranglement » (chokepoint technologies).

Qui contrôle ces technologies bénéficie de leviers à actionner contre ses concurrents lors des moments de rapports de force.

Les États-Unis dominent la propriété intellectuelle du secteur.

L’Europe a des forces dans deux technologies chokepoint, la lithographie EUV et les logiciels de conception des circuits intégrés (design software), et dans la conception de semi-conducteurs pour certaines finalités industrielles, en particulier l’automobile.

Les progrès des circuits intégrés se mesurent en nanomètres – correspondant à l’espace séparant deux transistors.

Ces dernières décennies ont été caractérisées par une densification du nombre de transistors sur chaque puce. Quand, dans les années 1970, on parlait de procédés de gravure impliquant une technologie de type 10 micromètres, on parle aujourd’hui de technologie 5 nanomètres, et les 3 et 2 nanomètres sont attendus dans un futur proche.

Graver en 5 nanomètres représente un investissement très élevé mais permet d’énormes avantages compétitifs.

Si les smartphones haut de gamme s’appuient déjà sur des processus de fabrication de type 7 nanomètres et si la génération 5 nanomètres est déjà mise en vente sur le marché, les précédentes générations de semi-conducteurs ont vocation à demeurer pertinentes dans la plupart des domaines autres que le numérique pur (industrie automobile, robotique, navigation satellite, biens de consommation).

Dans le domaine militaire par exemple, la fiabilité et la spécificité de la conception des puces priment sur la miniaturisation extrême des semi-conducteurs, même si cette réalité sera sans doute amenée à évoluer, les avancées technologiques prises dans les applications civiles des semi-conducteurs se diffusant toujours à l’industrie militaire.

Ce détour par la nanoélectronique illustre par ailleurs combien la technologie 7 nanomètres est un seuil.

Intensité capitalistique, enjeux de ressources humaines, défis de gestion des processus de production, capacité à assurer l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement, maîtrise de technologies spécifiques, cette barrière contribuera à façonner les rapports de force de demain.

La Chine ne maîtrise pas aujourd’hui la technologie propre aux procédés de gravure en 7 nanomètres, cruciale dans la révolution numérique à venir.

Or la fiabilité de l’accès aux technologies les plus avancées est un déterminant de la compétitivité des industriels du secteur, ainsi que de la compétition économique, voire militaire entre États.

chine-semi-conducteur-1280x720  Jusqu’à 80 % des semi-conducteurs utilisés dans la fabrication électronique chinoise sont soit importés soit fabriqués localement par des sociétés étrangères. (Source : Asia Nikkei

3/4-L’industrie chinoise des semi-conducteurs : ambitions et défis

Les semi-conducteurs sont incontournables pour chacune des ambitions que s’est fixées la Chine dans son chemin vers un leadership mon-dial, de la révolution numérique en cours à la puissance militaire.

Le succès du projet chinois de « stratégie de développement axée sur l’innovation » dépend d’un accès fluide aux semi-conducteurs les plus avancés et aux technologies qui entrent dans leur conception et leur fabrication.

L’interdépendance industrielle a longtemps été un atout pour la Chine. Or elle est aujourd’hui devenue un défi que cette dernière doit relever au vu de sa lourde dépendance envers ses fournisseurs étrangers.

L’histoire de l’industrie chinoise des semi-conducteurs est d’abord celle d’un succès. La Chine se situe dans le TOP 6 mondial du secteur et représente une part de marché s’élevant à 5,9 % du marché mondial. Le montant total du soutien public consenti par la Chine au service de son industrie des semi-conducteurs s’élève à 150 milliards de dollars, sans compter les capitaux privés sur lesquels l’industrie peut s’appuyer.

Le volontarisme politique à l’égard d’un secteur identifié par le gouvernement chinois comme une priorité dès 1956, dont l’importance n’a cessé d’être rappelée ces dernières années dans les différentes orientations stratégiques définies par le pays, est indéniablement une composante de ces progrès remarquables.

Dans certains segments d’avenir de l’industrie, comme la conception spécialisée pour certaines industries, les puces intelligence artificielle ou encore les nouveaux matériaux pour les semi-conducteurs, les horizons semblent dégagés pour l’industrie chinoise.

Mais cette montée en puissance est aujourd’hui mise à mal par l’offensive américaine qui cible désormais l’entièreté de l’industrie chinoise des semi-conducteurs.

Cette offensive a d’abord ciblé le géant chinois Huawei, via la création d’un ensemble de mesures visant à lui barrer l’accès aux technologies étrangères. Elle s’est récemment étendue à toute entreprise chinoise servant des utilisateurs finaux militaires et est complétée par d’autres initiatives : arrangement de Wassenaar et contrôles multilatéraux des exportations, front contre les entreprises chinoises accusées d’être impliquées dans des actions chinoises violant les droits humains, etc.

Les entreprises chinoises sont donc contraintes de s’adapter et de trouver d’autres fournisseurs pour les technologies dont elles ont besoin. Cette adaptation est rendue plus difficile par les défis internes auxquels la Chine fait face : une bureaucratie qui ne permet pas une allocation optimale de ses ressources et génère du gâchis, et une pénurie de talents au regard des objectifs qu’elle s’est fixés.

semi conducteur UE

4/4-Recommandations : pour une Europe qui tire son épingle du jeu

Si les progrès de la Chine sont impressionnants et sa dynamique positive, elle peinera à décoller dans certains segments les plus avancés des semi-conducteurs.

L’avenir de son industrie dépend en partie de décisions qui seront prises à Washington. On peut attendre de l’administration Biden une certaine continuité avec la stratégie initiée par l’administration Trump, visant à utiliser les semi-conducteurs pour ralentir le rattrapage technologique de la Chine.

L’Europe doit prendre la mesure de la guerre technologique sino-américaine et agir pour préparer son avenir dans cette industrie si importante pour son rang stratégique dans le monde.

Elle devra prendre ses décisions à la lumière de trois risques :

Qu’adviendrait-il si l’industrie européenne des semi-conducteurs perdait l’accès à ses clients chinois ?

… si les restrictions aux transferts de technologies mises en œuvre en Europe étaient instrumentalisées par la concurrence pour l’accès au marché chinois, en particulier de la part des États-Unis ?

si l’industrie européenne perdait l’accès aux fonderies les plus avancées, aujourd’hui localisées en Corée du Sud et à Taiwan, demain dans l’Arizona ?

Pour réduire ces risques, la note formule cinq propositions de politiques publiques.

Proposition 1 – Agir sur ses forces, et concentrer le soutien public sur les technologies chokepoint européennes (lithographie EUV, software EDA).Les ambitions chinoises sont à la fois un levier de croissance et un défi concurrentiel pour l’industrie européenne des semi-conducteurs. L’auto-nomie absolue est une utopie, mais l’Europe a des forces sur lesquelles elle peut s’appuyer :

Soutenir le secteur de la lithographie EUV afin d’accompagner la croissance de sa chaîne de fournisseurs, à l’heure où la pro-duction doit augmenter.

Développer la propriété intellectuelle européenne en matière de logiciel EDA et en faire un enjeu de résilience stratégique.

Accorder une attention renforcée à certains utilisateurs finaux spécifiques, et en particulier l’industrie automobile, l’aéronau-tique, la défense et le secteur des télécommunications. Le marché de la mobilité décarbonée en Chine est en cela une promesse de débouchés

Proposition 2 Priorité à la recherche et au développement.

Les forces européennes s’appuient sur des capacités de R&D présentes sur le territoire européen (Fraunhofer en Allemagne, IMEC en Belgique, le Leti en France). Il convient de concentrer les efforts dans le domaine, à l’image des États-Unis où le soutien fédéral à la R&D dans l’industrie des semi-conducteurs s’accélère. Le domaine des futurs matériaux est particulièrement prometteur ; l’Europe doit engager une réflexion sur son industrialisation.

Proposition 3 Organiser, courant 2021, une conférence européenne pour examiner les options relatives à la construction d’une fonderie de dernière génération sur le territoire de l’Union européenne.

Le commissaire européen Thierry Breton a formulé un objectif ambitieux pour l’Europe : atteindre 20 % de la capacité mondiale de la produc-tion des circuits intégrés et produire les processeurs les plus avancés, à travers une alliance européenne pour la microélectronique.

La construction d’une fonderie de pointe en Europe, si elle sert l’objectif européen de résilience stratégique, est autant sujette à controverses (ses clients ne seraient pas en Europe, il serait plus simple de s’appuyer sur TSMC ou Samsung, une fonderie de cette nature pose des questions de standards environnementaux) que source de promesses (savoir-faire scientifique et technologique, enclenchement d’un cercle vertueux dans l’écosystème européen des semi-conducteurs, perspectives militaires).

Le plan de relance européen est une opportunité stratégique pour lancer des consultations et agir vite afin de définir un cap stratégique.

Proposition 4 Renforcer les contrôles sur les transferts de technologies.Pour faire face aux restrictions qui la freinent, la Chine aura intérêt à accé-lérer ses acquisitions de technologies étrangères par tous les moyens, et l’Europe est une cible de choix. Cette dernière doit renforcer ses dispositifs en centrant son action sur les possibles finalités militaires des technologies de semi-conducteurs. La distinction entre les usages civils et militaires d’une technologie n’est pas toujours évidente mais l’exemple de la lithographie EUV montre combien le niveau général en matière de science et de technologie est crucial pour l’innovation dans le domaine de la défense.

Mettre en œuvre le mécanisme de filtrage des investissements de manière stricte afin de se prémunir contre le risque de trans-fert intangible de technologies.

Être attentifs aux finalités des coopérations en matière d’éducation et de recherche en microélectronique avec des partenaires chinois.

Compléter l’Arrangement de Wassenaar par une réflexion européenne spécifique sur les contrôles à l’exportation des technologies de semi-conducteurs.

Proposition 5Construire une convergence transatlantique sur les transferts de technologies propres à l’industrie des semi-conducteurs et en faire une priorité stratégique pour 2021.

Les six prochains mois seront décisifs pour les relations transatlantiques, notamment sur la politique à l’égard de la Chine.

La clarification de l’approche de l’administration Biden sur le dossier Huawei aura en cela valeur de test

à qui les licences d’exportation seront-elles accordées ? Les transferts de technologies pourraient devenir un sujet de désaccord transatlantique si une convergence politique forte n’est pas établie dans les premiers mois après l’entrée en fonction de la nouvelle administration.

Clarifier les critères américains relatifs à l’octroi ou non de licences, pour balayer les craintes selon lesquelles les contrôles américains seraient en réalité au service du développement de l’industrie américaine au détriment de ses concurrents euro-péens.

Aller dans la direction d’une convergence transatlantique accrue dans les trois piliers du contrôle des transferts de technolo-gies (contrôle des exportations, filtrage des investissements et réglementation de la coopération en matière d’éducation et de recherche).

Construire des partenariats industriels.

Pouvoir bénéficier d’un point de contact dédié aux dossiers relatifs à la Chine au sein du Bureau de l’Industrie et de la Sécurité américain.

Insitut-Montaigne

SOURCE/ https://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/semi-conducteurs-la-quete-de-la-chine-resume.pdf

image-principale-weak-links-chinas-drive-semiconductors_0