4162 – France – Montebourg … « La démondialisation est en train de se réaliser » – 10/01/2021

 

ENTRETIEN. + 2 VIDÉOS Arnaud Montebourg rêve de la présidentielle. Il espère rassembler au-delà de la gauche en jouant sur la fibre patriotique.

Propos recueillis Marc Vignaud – Modifié le 10/01/2021  –  Le Point.fr

M02246822971-largeIl refuse de se déclarer officiellement pour l’instant, mais Arnaud Montebourg* se prépare activement à une éventuelle candidature à l’élection présidentielle. L’ancien ministre du Redressement productif de François Hollande, devenu aujourd’hui entrepreneur dans l’agroalimentaire (miel, glaces, amandes)(1), a publié au mois de novembre un livre opportunément titré L’Engagement* qui signe son retour dans l’arène politique. Il y raconte son combat interne au sein du gouvernement contre les fermetures d’usines et « l’austérité » européenne dont François Hollande n’a pas voulu – ou pas su – s’émanciper, malgré sa promesse initiale incarnée par le discours de campagne du Bourget.

Un portait acide de l’ancien chef de l’État que l’avocat de formation a toujours affronté dans les luttes internes du Parti socialiste (2). Ce n’est pas le seul à en prendre pour son grade dans cette chronique de ses trois années à Bercy, marquées par son combat pour le maintien des hauts fourneaux de Florange ou contre la vente d’Alstom (3)à l’américain General Electric (4). Le tribun à l’humour corrosif s’attaque à Emmanuel Macron, dépeint comme une girouette. À force de transgressions, Arnaud Montebourg finit par provoquer son départ, fin août 2014.

Le chantre de la démondialisation et du made in France voit dans la situation actuelle le triomphe de ses idées. Et espère rassembler sur sa ligne au-delà de la gauche. Entretien.

Le Point : Vous signez un livre à charge contre le quinquennat de François Hollande, marqué par le sceau de l’austérité. Mais n’êtes-vous pas parti du ministère de l’Économie précisément au moment où il a relâché la pression, en obtenant deux ans de plus, de 2015 à 2017, pour revenir sous 3 % de déficit ?

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Arnaud Montebourg : Une politique d’austérité, c’est une politique qui appauvrit les ménages. On peut la mener en baissant les pensions et les salaires, comme cela fut le cas en Europe du Sud après la crise des subprimes. En France, elle a pris la forme d’une hausse des impôts sur les classes populaires et moyennes. C’était une austérité sous forme fiscale. Une grave erreur.

L’État a tant d’influence dans l’économie que lorsqu’il diminue ses dépenses, cela provoque une baisse de ses recettes encore plus importante. C’est ce que les économistes appellent l’effet multiplicateur. Quand l’État réduit ses dépenses pour réduire ses déficits et sa dette, en vérité il fait augmenter ceux-ci. C’est la leçon qu’a tirée le Fonds monétaire international lui-même de ses propres plans d’ajustement.

C’est pour cela qu’à l’époque de la crise grecque, il s’était opposé aux mesures inutilement cruelles imposées par la troïka européenne.
Vous parlez là de la politique du début du quinquennat Hollande, qui s’est précisément relâchée, à partir de 2014, avec le pacte de responsabilité et de nouvelles baisses de charges pour les entreprises. La situation économique s’est améliorée ensuite… Votre départ n’était-il pas à contretemps ?

Sur cinq ans, cette politique a mené à un appauvrissement des classes moyennes et populaires. Le relâchement dans la gestion fine des déficits n’a eu aucune influence sur la vie des gens. François Hollande n’a même pas pu se représenter et Mme Le Pen a fait un score historique et a obtenu 34 % au second tour, ce qui est inédit ! L’Histoire a tranché.

Il y a quand même eu de fortes créations d’emplois depuis, dont Emmanuel Macron a bénéficié. N’est-ce pas le résultat, certes tardif, du redressement de la compétitivité des entreprises entamé avec le CICE et le pacte de responsabilité ?

On ne doit pas confondre les politiques de hausses d’impôts sur les gens avec la politique de compétitivité, qui sont des impôts en moins sur les entreprises. On peut mener une politique de compétitivité sans augmenter les impôts !

Il n’empêche, pour les entreprises, les prélèvements ont beaucoup baissé…

Cette politique de rétablissement de la compétitivité de nos entreprises était effectivement nécessaire. Je ne l’aurais peut-être pas menée de cette manière, mais cela doit rester un objectif politique à surveiller pour défendre notre appareil productif dans la compétition mondiale. Néanmoins, nous étions en droit d’espérer des résultats avant 2018 en termes d’emplois ! Ils ne sont jamais venus.

Le quinquennat Hollande a créé 700 000 chômeurs de plus. Ce n’est pas rien. Sa politique fut désastreuse au plan humain et inefficace économiquement. Tous les pays qui ont mené une politique keynésienne, dont les États-Unis, ont rétabli leurs comptes publics en un temps record et créé beaucoup d’emplois.

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C’est donc bien qu’il y avait un problème avec la position de ce que j’appelle les « trois B » : Bercy, Bruxelles, Berlin.

Lors d’une rencontre avec Barack Obama à Washington, en 2014, le président américain nous fit la leçon en nous demandant pourquoi nous n’étions pas encore sortis de la crise, comme eux. Parce que nous faisions en Europe les plus mauvais choix.

Est-ce que votre stratégie alternative de confrontation avec la Commission européenne et surtout l’Allemagne peut aboutir sans risquer de faire exploser la zone euro ?

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Je ne vois pas comment une autre politique, surtout si elle pousse la croissance, pourrait faire exploser la zone euro. Bien au contraire. En revanche, une politique de déflation peut y parvenir et nous n’en avons pas été très loin avant que la Banque centrale européenne installe des taux négatifs, ce qui a réduit le risque de l’explosion de la dette publique. Ce risque reste encore, malheureusement, devant nous aujourd’hui.

Il va pourtant falloir investir des milliards d’argent public dans la reconstruction écologique de l’industrie et de l’agriculture. Ce serait d’ailleurs une forme de politique de compétitivité de faire de nos entreprises les leaders de la transition écologique.

Dans votre livre, vous décrivez un Emmanuel Macron qui offre à ses interlocuteurs l’image qu’ils souhaitent voir. C’est un manipulateur, Emmanuel Macron ?

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Je n’ai pas employé ce mot. Je le compare à Fregoli, cet artiste qui changeait de costume toutes les trente secondes.

Le philosophe Pascal Bruckner

Le philosophe Pascal Bruckner a dernièrement dit qu’Emmanuel Macron avait le complexe de Zelig, ce personnage du film de Woody Allen. « Il devient tous ceux qu’il croise. » Je partage cette compréhension de sa personnalité. Il se déguise en fonction de son interlocuteur, ce que traduit son goût immodéré pour le théâtre. Il aime jouer.

Avec vous, ce théâtre a bien marché, puisque vous racontez que vous vous entendiez très bien, et qu’il vous ouvrait toujours la porte de son bureau à l’Élysée lorsqu’il en était secrétaire général adjoint…

C’est vrai, je ne peux dire le contraire.

Vous a-t-il séduit ?

Je cherchais des alliés et il a su me tendre la main. Mais je ne me faisais guère d’illusion. Les masques sont tristement tombés dans l’affaire Alstom.(5)

Il disait ce que vous aviez envie d’entendre ?

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C’est ce qu’il fait tous les jours avec tout le monde. On en voit le résultat aujourd’hui.

Emmanuel Macron avait un humour extrêmement corrosif […] Ses blagues de corps de garde en faisaient rire plus d’un à l’Élysée.

Il vous a aussi séduit, sans doute, parce qu’il ne vous cachait pas son agacement vis-à-vis de François Hollande…

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Oui, nous nous sommes rapprochés par notre rejet partagé de la façon dont le président de la République agissait. Emmanuel Macron avait un humour extrêmement corrosif. Il m’a un jour envoyé par texto l’image d’une plaque dorée professionnelle sur laquelle était marqué « Institut de la procrastination, repassez plus tard » à propos d’un dossier où il n’arrivait pas à obtenir l’arbitrage de son chef. J’ai trouvé cette saillie très drôle. Ses blagues de corps de garde en faisaient rire plus d’un à l’Élysée. J’en faisais partie.

Mais je n’oubliais pas que Macron était l’employé de Hollande, ce que je n’ai jamais été.

Depuis qu’il est président de la République, Emmanuel Macron a utilisé l’arme de nationalisation temporaire pour les Chantiers de l’Atlantique. Cela ne devrait pas être pour vous déplaire. N’est-ce pas une preuve de son pragmatisme ?

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Qu’a-t-il fait sur ce dossier sinon vendre les Chantiers de l’Atlantique à Fincantieri ?

Pour moi, Macron, c’est l’anti-homme d’État qui a vendu Alstom et Technip aux Américains, Alcatel au finlandais Nokia, Lafarge au suisse Holcim et les Chantiers de l’Atlantique à l’italien Fincantieri.

Il continue à abandonner tous les jours des entreprises entre les mains de l’étranger alors qu’il a le pouvoir juridique et légal de bloquer ces ventes.

Vente d’Alstom énergie: la très vilaine affaire qui attend Macron à sa sortie de l’Elysée

Emmanuel Macron, pendant le temps où il était le ministre de l’économie (du 26 août 2014 au 30 août 2016), a vendu pléthore de joyaux de notre industrie aux étrangers. Que ce soit Alcatel-Lucent vendu au finlandais Nokia, Technip, cédé aux américains de FMC Technologies, ou Alstom énergie, son plus beau coup, mais aussi sans doute son plus tordu. Il aurait agi par dissimulation puisque ses déclarations devant des commissions d’enquêtes parlementaires sont entachés de graves soupçons de mensonges de la part de responsables en place au moment des faits voire de corruption (voir la dernière partie). Cela lui vaut personnellement une action en Justice qui ne manquera pas de lui revenir en boomerang à la vitesse du TGV à la fin de son mandat (le plus vite possible).
 

Alstom, une obsession ancienne pour le jeune loup de la finance
Un petit point historique d’abord: Alstom, entreprise française, créée en 1928, avait une activité stratégique avec sa branche énergie qui équipait (avec des chaudières, turbines et alternateurs) toutes sortes installations nucléaires, comme des centrales, les sous-marins d’attaque ou du porte-avions Charles de Gaulle. Elle était dans ce domaine en concurrence avec Thermodyn, une filiale de Général Electric. A l’époque le PDG d’Alstom est Patrick Kron.
Si c’est en novembre 2014, à la tête de Bercy, qu’Emmanuel Macron autorise l’achat de la branche énergie d’Alstom par le géant américain General Electric (GE) pour la coquette somme de 12,7 milliards d’euros, l’histoire remonte à bien plus loin dans le temps. …/… cf/  https://ladroiteaucoeur.fr/2020/07/04/vente-dalstom-energie-la-tres-vilaine-affaire-qui-attend-macron-a-sa-sortie-de-lelysee/
Il a utilisé votre décret pour empêcher le rachat de Photonis, dans le domaine de la Défense, par les Américains…
Photonis produit notamment des éléments d'intensification de lumière utilisés dans les jumelles de vision nocturne des militaires. (Crédit Photonis)  Photonis produit notamment des éléments d’intensification de lumière utilisés dans les jumelles de vision nocturne des militaires. (Crédit : Photonis) cf/ https://www.enderi.fr/Le-gouvernement-francais-bloque-le-rachat-de-Photonis_a735.html

 

Oui, cette seule fois et après beaucoup de protestations pour qu’il se décide ! Emmanuel Macron mène malheureusement une politique d’abandon de nos intérêts.

Vous avez plaidé pour rééquilibrer la politique fiscale en faveur des ménages pendant tout le quinquennat de François Hollande. N’est-ce pas précisément ce qu’a réalisé Emmanuel Macron avec la suppression de la taxe d’habitation ?

Rappelons que les ménages ont perdu, au cours du quinquennat Hollande, l’équivalent de 1 200 euros en moyenne.

La presse a appelé cela le « matraquage fiscal », à juste titre. À cette aune, on comprend pourquoi il y eut la révolte ultérieure des Gilets jaunes.

Les gens travaillent mais ne peuvent pas en vivre !

Cette perte-là n’a pas été réparée depuis, même par la réforme de la taxe d’habitation, dont vont faire les frais les collectivités locales. Si je suis parti du gouvernement à l’époque, c’est justement parce que je demandais que 15 milliards d’euros indûment prélevés sur les ménages leur soient restitués. La révolte des Gilets jaunes s’est réduite par une restitution de 11 milliards. Mais Emmanuel Macron ne l’a concédée que sous la pression d’une jacquerie qui faillit le faire vaciller.

Le gouvernement affirme avoir baissé les impôts de 20 milliards sur les ménages depuis le début du quinquennat. Est-ce suffisant ou faut-il aller encore plus loin ?

Je ne peux accorder aucun crédit à la communication du gouvernement, dont la parole publique n’est guère digne de confiance. Les journalistes doivent passer leur temps à contrôler que les informations délivrées sont exactes.

Donc, je ne peux pas répondre à votre question car je ne sais pas si ce calcul est réel et honnête.

Dans le livre, vous vantez les 34 plans pour la Nouvelle France industrielle que vous avez mis sur pied à Bercy. Finalement, Bruno Le Maire (6) ne mène-t-il pas au ministère de l’Économie le même genre de politique au travers de son plan de relance ?

bruneau lemaire  À la merci. Si Bruno Le Maire, à Bercy, mise sur un rebond économique, celui-ci reste tributaire de la situation sanitaire.

C’est une drôle de question ! Ces plans datent de 2013 et ont été abandonnés en 2014. Il y avait des plans sur les batteries, l’intelligence artificielle, la réalité augmentée, le cloud souverain, etc.

Qui a dirigé l’économie française depuis cette période ? Emmanuel Macron. Sept ans de perdus !

  • Si on avait fait une batterie électrique à l’époque, on en produirait déjà en France.
  • Si on avait continué sur le véhicule à 2 l aux 100 km, Peugeot et Renault seraient mieux placés aujourd’hui !

Par ailleurs, le plan de relance n’est pas opérationnel. Il faut, pour en profiter, passer par les fourches caudines de processus technocratiques infernaux qui renvoient la mise en œuvre aux calendes grecques, ce qui ne permet pas de relancer l’économie par l’investissement.

  • Ce plan de relance a été organisé pour qu’il n’y ait pas de dépenses ! Ce n’est pas un plan de relance, mais un plan d’investissement à très très long terme. Les dépenses réelles sont assez homéopathiques.
Beaucoup d’entreprises ont répondu à des appels à projets et ont reçu des subventions…

Oui, mais les appels à projets mettent des mois ou des années. Le programme d’investissement d’avenir, dirigé par les technocrates, est malheureusement conçu pour qu’on n’investisse pas trop.

La politique de coopération avec l’Allemagne, que vous critiquez tant, a débouché sur un plan de relance européen avec, pour la première fois, une dette commune. N’est-ce pas finalement plus efficace que la confrontation que vous prônez ?

Je dis que la France doit s’opposer à l’Union européenne lorsqu’elle porte atteinte à ses intérêts et doit mener une autre politique. Quand l’Europe fait le bien de l’Europe et de la France, il faut savoir le dire.

C’est le cas avec le plan de relance ?

Cet endettement commun est un progrès dans la mesure où la dette n’est plus portée au niveau des États membres mais au niveau supranational.

Mais le problème de cette dette à venir est-il résolu ?

Nullement, car il n’y a pas de recettes en face.

Elles sont prévues…

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Cela fait dix ans qu’on envisage la taxe carbone aux frontières, à l’époque du président Sarkozy, déjà. Où est-elle passée ?

Aujourd’hui, les seules recettes en face de cette dette européenne, ce sont les contributions des États membres. Ce n’est donc pas un progrès :

l’Union européenne s’endette, mais ce sont les États qui vont rembourser. La France quant à elle reçoit 40 milliards et va devoir en rembourser 67 milliards. Je ne vois pas où est le progrès.

C’est le principe même de la solidarité et de la mutualisation européenne vis-à-vis des pays les plus fragiles !

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C’est pourtant un principe battu en brèche par les Pays-Bas. On leur a fait des concessions telles qu’ils vont recevoir à peu près autant qu’ils contribuent alors qu’ils sont censés être contributeurs nets et qu’ils nous appauvrissent par du dumping fiscal pour attirer les sièges sociaux de nos entreprises !

Il n’y a pas d’issue économiquement ou humainement acceptable au remboursement de cette dette.

Face à la crise du coronavirus, l’État est intervenu pour protéger les entreprises et les ménages au point de creuser sa dette de plus de 20 points supplémentaires. Qu’auriez-vous fait de différent ?

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Je ne vais pas vous dire qu’il ne fallait pas le faire, bien au contraire !

Les mesures protectrices prises à titre transitoire étaient très utiles. La question est maintenant de savoir ce qu’il adviendra de la dette publique et de la dette des entreprises contractée via les prêts garantis par l’État, qui représentent 120 à 130 milliards.

Selon l’association des entreprises de taille intermédiaires (ETI), 25 % d’entre elles auront des difficultés à les rembourser.

Nous avons créé des entreprises zombies minées par les prêts garantis par l’État, les PGE, qui ne sont qu’un moyen de repousser les futures faillites.

Dans ma petite entreprise d’apiculture, Bleu-Blanc-Ruche, je n’ai pas à ce jour pris de PGE parce qu’il faut déjà que je rembourse un prêt auprès de ma banque. Pour les ETI ou les grosses PME, l’État aurait pu passer par des obligations convertibles en actions.

Si l’entreprise ne peut pas rembourser, l’État devient actionnaire et peut par exemple décider de léguer ses actions aux salariés. Pour les TPE-PME, il aurait fallu accorder des subventions comme le fait l’État pour les petits commerces.

Cela aurait exposé l’État à des pertes bien plus importantes…

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Comment les prêts garantis par l’État seront remboursés ? Je vous rappelle, par ailleurs, qu’on ne sait toujours pas comment on va gérer les 500 milliards d’euros de dette publique supplémentaires accumulés pendant la crise.

Les économistes ont calculé : il faudrait augmenter l’impôt sur le revenu de 37 % pendant vingt-cinq ans ! Il n’y a pas d’issue économiquement ou humainement acceptable au remboursement de cette dette.

Comment fait-on, alors ?

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Soit l’Union européenne lève des taxes sur les produits ou services importés, soit on trouve une solution pour l’effacer dans le temps sans spolier les créanciers qui ont prêté. C’est ce qui a toujours été fait. La dette de l’Allemagne a été effacée en 1953, après la guerre. La dette Covid prendra inéluctablement le même chemin.

En d’autres termes, vous êtes favorable à ce que la Banque centrale européenne (BCE) annule la dette qu’elle a rachetée pour éviter une augmentation des taux d’intérêt facturés aux États de la zone euro ?

Siège de la BRI à Bâle (Suisse)  Siège de la BRI à Bâle (Suisse)

C’est une recommandation de la Banque des règlements internationaux, qui est la banque centrale des banques centrales.

C’est tout à fait possible, car une banque centrale crée ses propres actifs dans son bilan par la création monétaire.

L’Union européenne jouera sa survie sur ce sujet.

Si elle inflige des plans d’austérité aux États membres pour rembourser la dette qu’elle a levée ainsi que celle des États membres, cela risque bien d’être la fin de l’Union. Cette question est devant nous. Elle est même assez proche.

Dans votre livre, vous faites des technocrates de Bercy les véritables gouvernants de notre pays, qui prônent toujours les mêmes politiques. Le rôle d’un ministre n’est-il pas justement de savoir tenir tête à son administration ?

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C’est évident, un ministre est le chef de son administration. Mais la perversion de ce cercle invisible et invincible, c’est que les hauts fonctionnaires sont désormais partout.

La plupart des grands dirigeants politiques sont issus de la haute fonction publique, comme souvent le président de la République et le Premier ministre eux-mêmes, mais aussi les dirigeants des grandes entreprises. Ils se soutiennent mutuellement. Ce pouvoir-là est sans partage, quel que soit le vote des Français et les alternances.

Comment mettre fin à cet état de fait ? Êtes-vous favorable au spoil system à l’américaine, dans lequel chaque président nomme les dirigeants de l’administration à chaque alternance ?

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Oui, j’y suis favorable, ce système ne peut être que meilleur que celui que nous avons aujourd’hui. Les universitaires, des patrons d’entreprise ou des syndicalistes pourraient parfaitement faire ce travail.

Imbue d’elle-même, la haute administration actuelle se croit plus intelligente que la société, ce que trahit d’ailleurs le macronisme au travers de son langage. C’est Emmanuel Macron qui parle de « ceux qui ne sont rien », des « illettrés », ou qui considère que pour trouver du travail il faut « traverser la rue ». Ces propos trahissent un insupportable mépris de caste.

Vous dites que la compétitivité des entreprises est importante. Comment fait-on pour la redresser dans un pays qui a plus de 55 % de dépenses publiques par rapport au PIB ?

Vous parlez de la partie socialisée de la protection sociale, qui est en fait assez comparable à celle de nos voisins. En Allemagne, les dépenses liées aux hôpitaux sont comptabilisées comme des dépenses privées car il s’agit de structures mutualistes. En réalité, nous sommes à peu près au même niveau de dépenses publiques.

Même en prenant en compte ce point, le niveau de dépenses publiques en France reste plus important…

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Nous avons des dépenses militaires très supérieures et, c’est vrai, une boursouflure des collectivités locales. C’est un problème d’efficacité de la dépense publique.

La dépense publique n’est pas un problème si elle sert le bien commun. De ce point de vue, on a eu de graves déconvenues pendant la crise Covid.

Comment fait-on pour rendre l’État plus efficace ?

Cela ne pourra se faire avec le règne de la technocratie actuelle, car elle ne sera jamais d’accord.

Il faudrait assumer un plan social au sommet de l’État afin de la remplacer par des gens de la société, du terrain. Je me rappelle avoir fait remonter 500 mesures de simplification quand j’étais à Bercy. Quand elles sont passées au laminoir des réunions interministérielles, auxquelles le ministre n’a pas le droit de siéger, puisque ce sont les administrations qui discutent entre elles, il en est resté cinq !

Il faut donc remettre l’État au service de la nation. Il va falloir supprimer un nombre incalculable de lois et règlements. En ce moment, je suis en train de déployer des containers de 19 mètres carrés chez des agriculteurs associés pour produire des glaces biologiques sous la marque que j’ai créée, La Mémère. Pour installer ces ateliers de fabrication de glace, il faut consulter six commissions, alors qu’il s’agit de containers qu’on peut retirer à tout moment ! L’État ne fait pas confiance aux gens, et singulièrement à ceux qui entreprennent. Construire un hôpital prend dix ans.

Le sujet, ce n’est pas le nombre de fonctionnaires, mais à quoi on les emploie. Nous avons un besoin urgent de magistrats, de policiers, de profs, et mieux formés, de soignants notamment.

Vous défendez depuis longtemps la démondialisation… [Il coupe :]

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Oui, et elle est en train de se réaliser !

Vous vantez les États-Unis, capables de se protéger par des barrières protectionnistes. Pourtant le poids de leur industrie n’est pas supérieur à celui de la France.

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Les États-Unis dirigent toute la technologie mondiale parce qu’ils ont fait des choix de protection technologiques de leurs intérêts. Nous, nous sommes colonisés par leurs entreprises. Ils ont fait de la politique dans l’économie, ils n’ont pas laissé faire le marché mondial chez eux.

Ils sont en train de prendre le leadership dans le spatial alors que nous étions, en Europe, le leader mondial des lanceurs. C’est parce qu’ils ont subventionné Elon Musk et SpaceX ! Ça ne les empêche pas, par ailleurs, d’être libéral au sens où ils laissent faire la société, ils ne l’empêchent pas du matin au soir. Il faut à la fois un État fort, qui politise la question de la mondialisation, mais aussi un État qui laisse sa liberté et fasse confiance à la société.
La politique commerciale de Donald Trump vous convient-elle ?

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Je n’ai aucune sympathie pour lui, mais sa politique économique a fonctionné avant le Covid. Les bas salaires se sont envolés et il a retrouvé le plein-emploi. Sa politique anti-chinoise est celle que nous devrions avoir. Mme Merkel et M. Macron viennent de signer un accord d’investissement assez déséquilibré en notre défaveur.

En France nous avons 30 milliards de déficit commercial par an avec la Chine. En dix ans, nous avons donc fait un chèque de 300 milliards aux Chinois.

Obama avait, comme Trump, mis une taxe sur les pneus chinois : leur part dans l’économie américaine s’est effondrée de 25 à 5 %. En France, nous avons laissé faire et fermé Continental, Goodyear, Bridgestone – et Michelin a fermé deux usines. Continuons ainsi et nous finirons très pauvres.

Faut-il augmenter le salaire minimum ?

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Source : Statista en français

Oui, mais il faut surtout inventer une politique de revenu du travail pour trouver les moyens d’augmenter de façon significative les salaires. Là où il y a des gains de productivité, ils doivent se traduire en augmentations proportionnées de salaires. Il faut trouver les moyens de partager les résultats dans l’entreprise. Il faut beaucoup mieux, dans notre pays, récompenser le travail.

Qu’est-ce qui vous fait dire que je serais mélenchoniste ?

 

Êtes-vous favorable au revenu universel de Benoît Hamon ?

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Je ne l’ai jamais été. C’est une manière de s’exonérer de la juste rétribution du travail. Et je ne partage nullement le pessimisme selon lequel la robotisation et le numérique détruiraient tant d’emplois qu’il faudrait mettre tout le monde au RSA dès l’âge de 25 ans. Nous méritons mieux que cette perspective.

Qu’est-ce qui vous sépare, aujourd’hui, de la politique prônée par Jean-Luc Mélenchon ?

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Qu’est-ce qui vous fait dire que je serais mélenchoniste ?

La droite post-gaulliste favorable à la participation, qui défend notre pays et n’est pas favorable à la mondialisation, me paraît tout aussi proche de moi que de nombreuses personnalités de gauche.

Ce dont le pays a besoin, c’est d’un compromis historique autour de la refondation de la démocratie et de l’État, mais aussi de la réforme du capitalisme.

Il faut revenir à un capitalisme à l’allemande, beaucoup moins anglo-saxon et plus organisé autour de l’humain et de ses responsabilités.

Le compromis autour d’une forte participation d’inspiration gaulliste nous permettra d’organiser la reconstruction écologique de l’industrie et de l’agriculture. Enfin, il faut défendre la France avant l’Europe, dont on a tout de même besoin face à la Chine et aux États-Unis.

Comment voyez-vous le démarrage très lent de la vaccination en France ?

Comme le symbole supplémentaire de l’incompétence de la technocratie qui dirige ce pays.

Êtes-vous prêt à revenir dans la mêlée politique, vous qui êtes, désormais, un entrepreneur ?

Très engagé dans les petites entreprises, la politique ne m’a jamais quitté, car je suis un citoyen engagé.

Vous envisagez d’être candidat à la présidentielle ?

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Il est évident que la question de mon engagement est posée, mais je n’ai pas encore décidé des voies et moyens. Je ne peux pas répondre à cette question à ce stade, mais je le ferai d’ici quelques mois.

* « L’Engagement », Arnaud Montebourg, Grasset, 416 pages, 22 euros.


https://www.lepoint.fr/politique/montebourg-pour-moi-macron-c-est-l-anti-homme-d-etat-09-01-2021-2408819_20.php?boc=2715482&m_i=DR9NjWWJ1AGwTrgM7ugc2BB%2BRCfDI7ksZjp%2BACujObeMYZN9tZODgovjx_1%2BvNOu8wEqrl5GYaI42FGx%2Bf963OfkPqnDDj&M_BT=3425235646732#xtor=EPR-57-[Push-email]-20210110-10h02

Arnaud Montebourg – Parti socialiste

Arnaud Montebourg est né le 30 octobre 1962 à Clamecy dans la Nièvre.
Diplômé de Sciences Po, il commence sa carrière comme avocat à la cour d’appel de Paris en 1990.
Très en vue, il devient député de Saône-et-Loire en 1997 pour le PS, dont il est membre depuis la fin des années 1980.
Il se pose en défenseur d’une VIe République et tient un discours très à gauche.
Après avoir soutenu Ségolène Royal en 2007, il termine troisième de la primaire socialiste pour la présidentielle 2012, créant la surprise avec 17 % des suffrages.
En mai 2012, on lui attribue le poste de ministre du Redressement productif du gouvernement Jean-Marc Ayrault.
Mais, en août 2014, en qualité de ministre de l’Économie, il critique la politique du couple de l’exécutif Hollande-Valls et est donc débarqué du gouvernement.
Et le 30 décembre 2014, il annonce son retrait de la vie politique.
Un retrait provisoire puisqu’il a annoncé en août dernier sa candidature à la présidentielle.
Il a participé à la primaire socialiste mais finit aux portes du second tour en finissant en 3e position derrière Hamon et Valls.