3761 – Réponses aux questions de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, dans l’émission « Grand jeu » sur la chaîne Perviy kanal, Moscou, 25 avril 2020

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Marina Kim: Bienvenue dans l’émission « Grand jeu. La diplomatie pendant la pandémie ».

  • Y a-t-il une place pour les contacts internationaux dans un monde dont la principale préoccupation est le confinement?
  • Comment la politique étrangère évolue-t-elle sous la pression du coronavirus?

Le Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov est avec nous aujourd’hui. Bonjour.

 

Sergueï Lavrov: Bonjour.

RUSSIE Viatcheslav Nikonov d390e51dc60ced70d856cd5a092dca28  Viatcheslav Nikonov

Viatcheslav Nikonov:

Monsieur Lavrov, aujourd’hui nous ne parlerons pas seulement du coronavirus:

souvenons-nous des événements datant d’il y a 75 ans. L’histoire s’est compressée à l’époque: de nombreux événements historiques se sont produits le même jour. Le 25 avril 1945, il y a exactement 75 ans, comme convenu à Yalta, s’est tenue la première réunion constituante de l’Organisation des Nations unies.

Ce même jour, les forces du 1er Front ukrainien d’Ivan Konev et les forces du 12e groupe d’armées d’Omar Bradley se sont rencontrées à Torgau sur l’Elbe. C’est ainsi que l’Onu a été créée.

Aujourd’hui, d’un côté, les nations se souviennent toutes de cet événement, et le sommet des pays fondateurs de l’Onu se prépare. En même temps, on dit de plus en plus que la crise du coronavirus a conduit au fait que l’humanité devient plus désunie, que chaque État agit pour soi, que les efforts internationaux nécessaires pour combattre le coronavirus ne sont pas visibles.

Que pensez-vous de la situation du point de vue de l’activité de la communauté internationale?

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Sergueï Lavrov: C’est une question centrale pour toutes les discussions qui se déroulent actuellement chez nous, à l’étranger, à l’Onu, au sein des centres de politologie.

Je suis certain que pour l’instant nous n’avons pas tous les faits en mains pour tirer une conclusion globale et générale sur ce qui s’est passé, et quelles leçons nous devons en tirer.

Une chose est sûre: les tendances accumulées ces deux dernières décennies se sont accélérées et aggravées à cause de la pandémie. Les contradictions entre les grandes puissances sont devenues plus marquées. Regardez ce qui se passe ne serait-ce qu’entre les États-Unis et la Chine.

Les Anglais, les Australiens et plusieurs pays européens exigent  en chœur avec les États-Unis des réparations de la Chine, en menaçant de saisir les biens et les comptes pour que Pékin paie pour les « erreurs » qui lui sont reprochées lors des premiers mois de propagation de cette infection.

Regardez ce qui se passe au sein de l’UE avec des débats enflammés pour savoir qui paiera pour tout et assumera le premier rôle.

Ces contradictions mènent la conclusion suivante:

on assiste à une hausse significative du rôle des États-nations. Dans toutes les régions du monde, qu’il existe des associations d’intégration ou non, les États-nations assument le rôle principal pour assurer la sécurité de leurs citoyens.

Cette tendance n’est pas à cent pour cent, il existe également une aspiration à mettre en place des efforts collectifs en UE. Il faut mentionner également l’attention accordée à nos tâches communes de lutte contre cette menace dans le cadre de l’Union économique eurasiatique (UEE).

Mais prévaut tout de même l’aspiration des États-nations à compter davantage sur eux-mêmes. Cela reflète probablement non seulement un problème immédiat pour surmonter la pandémie, mais également une certaine fatigue, c’est surtout évident en UE, de l’obstination avec laquelle se comporte la bureaucratie supranationale multilatérale.

D’ailleurs, dans le cadre de l’UEE, nous avons toujours cherché à l’éviter et à chercher des consensus, des compromis. Mais je dois dire que ce n’est pas toujours le cas. C’est la première tendance que je voudrais souligner.

La seconde est l’impact sur l’économie mondiale, la rupture de nombreux liens économiques (souvent une rupture physique sur de nombreux axes), la chute du PIB, un choc pour de nombreuses économies nationales si ce n’est pas pour la majorité, et pour l’économie mondiale dans l’ensemble.

Force est de constater évidemment que tout cela s’accompagne d’une hausse de la conflictualité, du manque de confiance.

Nous assistons à bien plus de tentatives de recourir à la concurrence déloyale, au règlement de comptes, à la tentation de jouer « à sens unique », d’agir chacun pour soi. Mais la nuisance de telles tentatives se manifeste toujours, à mes yeux, et devient évidente pour tous les acteurs internationaux.

J‘espère vraiment qu’au final prévaudra la compréhension du fait que c’est seulement ensemble qu’il sera possible de lutter contre de telles menaces, qui ne connaissent et ne reconnaissent pas les frontières entre les États. La pandémie se répand indépendamment du continent, du climat, de la température dans laquelle les individus se trouvent en ce moment, indépendamment de la présence de réserves de change ou de l’arme nucléaire.

C’est pourquoi notre ligne, que nous défendons depuis longtemps, visant à protéger l’équité de tous les États, des principes et des objectifs de la Charte de l’Onu – qui prescrivent le respect de l’égalité souveraine, et le recours à des moyens pacifiques pour régler les litiges – doit être très sollicitée dans les conditions où il sera impossible de sortir de cette crise, et d’autres similaires, sans soutien mutuel, sans respecter ce que nous appelons la diversité culturelle et civilisationnelle du monde contemporain, sans respecter le droit des pays à disposer d’eux-mêmes et à unir les efforts sur cette base et non sur celle du « mené » et du « meneur », de la domination de qui que ce soit.

Cela pourrait paraître idéaliste ou romantique pour certains, mais je suis certain que cela doit constituer la base d’une politique sérieuse.

Dimitri Simes TWN

Dimitri Kostantinovich Simes

Viatcheslav Nikokov: Dimitri Simes se trouve à Washington dans des conditions de sévère confinement, en pleine cœur de la pandémie mondiale. Il prend le pouls des événements les plus importants de la politique américaine et mondiale. Nous lui donnons la parole.

Dimitri Simes: Certes, je suis isolé du studio à Moscou, mais j’espère que nous pourrons parler de manière totalement constructive. Il n’y a pas d’isolement particulier à Washington.

Quand je me suis réveillé ce matin, j’attendais avec impatience la nouvelle de savoir si la Chambre des représentants des États-Unis allouerait 480 milliards de dollars pour aider les petites et moyennes entreprises, mais je n’arrive pas à obtenir cette information. La Chambre des représentants était occupée par un sujet complètement différent:

déterminer les paramètres de l’enquête visant le Président américain Donald Trump concernant de nouvelles accusations de crimes et d’abus. Il s’avère que cette fois, il ne combattrait pas correctement la pandémie.

Il y a aussi de bonnes nouvelles. Au dernier moment, la Chambre a voté pour allouer des fonds afin de soutenir l’économie américaine.

Vous le savez, du point de vue de la médecine et de l’économie, la situation aux États-Unis est très grave. Un seuil significatif a été franchi aujourd’hui:

  • 50.000 Américains sont morts du coronavirus.

  • Un Américain sur six n’a pas de travail,

  • plus de 26 millions de personnes ont déposé une demande d’allocation de chômage.

Tôt dans la matinée, la maire de Washington a déclaré qu’elle n’était pas du tout d’accord avec Donald Trump sur le fait qu’on verrait « la lumière au bout du tunnel ». Elle a dit que la situation allait empirer, que le pic de la pandémie frapperait Washington mi-mai.

J’ai entendu vos avis sur ce qui se passe dans le monde. Je voudrais vraiment ne pas être d’accord avec vous, mais c’est difficile. Nous vivons dans un monde désuni, et pour combattre la pandémie nous devons prendre nos propres mesures nationales – c’est probablement la seule réaction possible. La Russie n’adopte pas seulement des restrictions vis-à-vis des pays occidentaux (et l’Occident vis-à-vis de la Russie):

la Russie et la Chine sont contraintes d’engager des mesures restrictives entre elles. C’est regrettable mais c’est raisonnable.

Nous avons vu quelle a été la première réaction à la pandémie.

C’est comme une première semaine de guerre: quand la pandémie a frappé aucun de nous n’y était vraiment préparé. C’est pourquoi on assiste à une confusion, les pires des instincts se déclenchent, parfois.

Dans vos conversations (même informelles) avec les dirigeants américains, de l’UE, voyez-vous des signes d’intérêt pour changer les règles du jeu et essayer de trouver des solutions communes? Ou jusqu’à présent tout paraît assez sombre?

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Sergueï Lavrov: En prenant la pandémie comme telle et en tant que sujet principal des pourparlers menés actuellement, il existe une aspiration sérieuse et active à mettre en place une coopération internationale. Pas besoin d’aller trop loin pour trouver des exemples.

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté peu de temps après la propagation de cette maladie une résolution pour exprimer sa solidarité dans la lutte contre le coronavirus, puis une autre fixant des objectifs concrets visant à faire en sorte que les progrès dans l’élaboration des antidotes contre cette menace soient accessibles à tous les pays du monde. Je trouve que c’est un principe important.

N’oublions pas non plus que le G20 (malgré toutes les divergences parce que certains membres ont tenté de désigner les coupables, de montrer du doigt un ou plusieurs pays, l’OMS) a pris des décisions à ce sujet. Nous partons du principe que ces décisions montrent la volonté de toutes les puissances, et je pense de tous les pays du monde, d’unir leurs efforts.

Vous avez parfaitement raison, les mesures de quarantaine pour empêcher les déplacements trop importants et lointains des individus sont justifiées avant tout au niveau national. Sachant que de la même manière que les frontières sont contrôlées entre les États, de la même manière sont contrôlées les limites entre les maisons et les appartements, les rues et les places dans chaque pays. Je n’y vois aucune tendance à long terme. Même si, je le répète, il s’est avéré aujourd’hui que les capacités des structures multilatérales par rapport à la rapidité et à la détermination des États-nations étaient évidemment perdantes dans cette épreuve.

Cependant, on ne voudrait pas que l’aspiration à unir les efforts soit politisée. Je constate les signes d’une telle politisation dans les attaques contre l’OMS où, selon moi, se manifestent des tentatives de justifier différentes actions qui auraient été trop tardives ou insuffisantes.

Je pense que l’OMS qui, conformément à sa Charte, doit agir en tant qu’organe de supervision et de coordination en matière de santé, remplit tout à fait son rôle. Pas à la perfection, bien sûr, mais personne n’est parfait, comme disaient les héros du grand film hollywoodien Certains l’aiment chaud.

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N’oublions pas qu’en soi l’OMS est une Organisation dont l’activité est déterminée et mise en œuvre par les États.

Jusqu’à dernièrement, ils n’exprimaient aucun reproche à son égard. En ce qui concerne le Secrétariat de l’OMS, je voudrais dire deux mots de la critique américaine. Les États-Unis sont le principal contributeur au budget de l’OMS, tout comme c’est le cas pour les budgets de la grande majorité des autres organisations du système de l’Onu.

En cette qualité, Washington a le droit être représenté dans les secrétariats, y compris de l’OMS, à un niveau bien plus élevé que les pays qui versent des cotisations moins élevées au budget de cette structure. C’est pourquoi en prenant les chiffres relatifs, parmi les spécialistes qui déterminent l’activité du Secrétariat de l’OMS la plupart sont des citoyens américains, notamment aux postes de direction. Je doute que les Américains travaillent en isolement total de leur gouvernement depuis toutes ces années. Tout comme les citoyens d’un autre pays ils doivent être indépendants, mais jamais un collaborateur du Secrétariat, quelle que soit sa citoyenneté, ne refuse le contact avec d’autres délégations des pays membres s’ils ont des questions.

Aujourd’hui, au lieu de crier « attrapez-le » et de chercher des coupables, je me concentrerais avant tout sur les mesures nécessaires pour élaborer un vaccin parallèlement aux mesures de précaution, de confinement et de quarantaine. Et seulement ensuite, à plus long terme, je réfléchirais à la manière d’améliorer les contacts mondiaux, l’interaction dans le domaine de la santé.

MjAyMDA0NTJmZGE3MTY0MWVjNDg4NmIxMjA2NTM3M2RmZmU2Nzc le Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian,

Nos collègues français en la personne de mon ami, le Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, parlent déjà de la nécessité de créer une sorte de conseil de haut niveau pour la santé de l’homme et des animaux pour aider l’OMS.

Au sein de l’OMS il existe déjà une pratique assez profondément établie de coopération avec les scientifiques. Si ce conseil pouvait apporter une valeur ajoutée, analysons cette proposition. Je ne voudrais pas que les initiatives avancées actuellement aient pour but de calmer ceux qui avancent des preuves infondées envers l’Organisation mondiale très respectée.

RUSSIE Viatcheslav Nikonov d390e51dc60ced70d856cd5a092dca28  Viatcheslav Nikonov

Viatcheslav Nikonov: Monsieur Lavrov, Dimitri Simes a dit – ce qui a suscité une certaine confusion dans mon esprit – que vous entreteniez actuellement des contacts informels avec des partenaires étrangers.

  • Des contacts informels sont-ils possibles actuellement au niveau international si tous les contacts sont en ligne et que tout le monde sait parfaitement qu’ils ne sont pas confidentiels? Comment peuvent-ils être informels?

En effet, en grande partie la diplomatie est un échange d’informations confidentielles. Cela devient pratiquement impossible aujourd’hui. Cela revient à sortir sur une place et mener les négociations avec un mégaphone. Même en présence de canaux d’information fermés, on ne sait jamais ce qui arrivera de l’autre côté.

  • D’une part, il est clair que certaines choses sont facilitées, qu’il est possible de réaliser davantage de contacts internationaux à la fois. Nous assistons à leur intensification notamment au format multilatéral en ligne. Il est évident qu’à présent vous arrivez à mieux dormir à la maison que dans un avion. C’est indéniablement un grand avantage pour la diplomatie russe aussi.
  • Mais d’autre part, on ne peut pas parler en parfaite franchise.
  • Cela laisse certainement une empreinte. Qu’est-ce que la diplomatie en ligne pour vous aujourd’hui?

Sergueï Lavrov: Monsieur Nikonov, vous venez d’énumérer pratiquement tout ce qui est lié à la période actuelle des contacts diplomatiques. Bien évidemment, cela permet de mieux prendre conscience des capacités des technologies modernes, de savoir qu’elles existent et conviennent tout à fait pour une communication urgente quand il faut transmettre d’urgence quelque chose aux partenaires ou obtenir des informations.

Vous avez parfaitement raison: on les nomme sûrement informels car ils peuvent difficilement se solder par un sérieux accord nécessitant des communications plus confidentielles, je veux avant tout parler des contacts directs entre les diplomates, y compris les rencontres en tête-à-tête. Nous n’évoquerons probablement pas de secrets sérieux même dans la vie réelle, nous n’organiserons pas de complots. Mais parfois les informations qui nécessitent des explications pour un partenaire ne sont pas publiques.

C’est pourquoi pour élaborer une ligne correcte qui correspond aux normes du droit international sur divers problèmes, parfois il faut évoquer des choses qu’il ne vaut mieux pas mentionner en ligne.

Dimitri Simes TWN Dimitri Kostantinovich Simes

Dimitri Simes: Monsieur le Ministre, je voudrais vous poser une question non diplomatique. Ce que vous avez décrit aujourd’hui, vos impressions et l’analyse de la situation internationale, est probablement ce que vous ressentiez et pensiez depuis longtemps. Le Président russe Vladimir Poutine et vous avez dit plusieurs fois que le rôle des États souverains était sous-estimé. Je pense que ce n’était pas une surprise pour vous que le monde manque de « bonne volonté » et de capacités pour la communauté internationale, notamment dans les situations critiques.

Je ne vous ai jamais entendu faire d’éloges sur les idées de l’ordre mondial libéral, qui part du principe que les démocraties sont plus parfaites, plus humaines et possèdent des droits particuliers sur la scène internationale. Vous avez dit tout cela à plusieurs reprises, et nous avons assisté à certaines de ces choses ces dernières semaines.

  • Mais avez-vous eu des surprises?
  • Avez-vous vu quelque chose qui vous a frappé et montrerait dans une certaine mesure que la situation n’est pas simplement négative, qu’elle est pire que vous le pensiez?
  • Y a-t-il de nouvelles possibilités?

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Sergueï Lavrov: Merci beaucoup, Dimitri. Vous avez parfaitement raison. Je ne veux pas manquer d’autocritique,

mais aujourd’hui nous voyons que les idéaux et les idées que nous promouvions avant l’épidémie de coronavirus deviennent de plus en plus demandés.

Non pas que nous critiquions le principe même de démocratie.

Vous avez très justement noté que le système classique de la démocratie libérale, de l’idéologie libérale, des approches néolibérales impliquant l’absolutisation de tout ce qui est une envie, une richesse personnelle, s’est sérieusement épuisé dans les conditions où l’interdépendance, l’interconnexion du monde contemporain a fait tomber les frontières, notamment pour les menaces telles que le terrorisme, le trafic de stupéfiants, le crime organisé, et maintenant les maladies contagieuses (les maladies infectieuses et non infectieuses inquiètent depuis longtemps l’OMS et nous tous).

Nous attirions l’attention sur le fait qu’en cas de nécessité d’unir les efforts dans la lutte contre des menaces communes il ne fallait pas sous-estimer, et encore moins diminuer, le rôle des États souverains. Des structures bureaucratiques supranationales tentaient en effet de contrôler des États souverains. Cela a entraîné depuis longtemps (j’en ai parlé aujourd’hui), bien avant la pandémie, de sérieuses contradictions au sein de l’UE et fait l’objet de différents débats, notamment à l’initiative du Président français Emmanuel Macron, pour savoir comment il fallait vivre, ce qu’était l’Europe, comment elle devait se développer. Vous connaissez l’idée des cercles concentriques.

Je suis d’accord avec ce que vous avez dit. Malgré toutes les différences dans les pays démocratiques, même nos collègues américains ont tenté à une époque de cataloguer les États en fonction de leur attitude envers la démocratie:

  • démocraties libérales,
  • démocraties moins libérales,
  • démocraties autoritaires
  • régimes autoritaires non démocratiques.

Quelque chose du genre était avancée à l’époque. Après tout, la démocratie est un terme assez large qui englobe de nombreux systèmes étatiques, y compris ceux que différents politologues préfèrent qualifier d’autoritaires ou ayant des signes d’autoritarisme.

Madeleine Albright  Madeleine Albright

A une époque, , avec qui j’ai eu l’occasion de travailler à l’Onu et quand elle est devenue Secrétaire d’État américaine, a proposé de créer une alliance d’États démocratiques. Elle continue d’être mise en place sous une certaine forme. Les États-Unis ont défini les critères, et de facto ont accueilli au sein de cette alliance ceux qui le souhaitaient à partir de la liste de ceux qu’ils considéraient comme des candidats convenables pour recevoir le statut de membre. En réalité, c’était évidemment une tentative de saper l’autorité des organisations universelles multilatérales, avant tout le système onu-centrique.

L’Onu est une structure à la légitimité unique, à participation pratiquement universelle. Sa Charte et ses principes restent parfaitement d’actualité. Il me semble utile de le rappeler aujourd’hui, jour anniversaire du début des négociations concrètes sur la Charte de l’Organisation, qui a été ensuite signée à San Francisco. En octobre nous célébrerons le 75e anniversaire du début du fonctionnement à part entière de l’Onu.

Aujourd’hui nous assistons à une autre tendance très intéressante en lien avec les structures multilatérales.

L’an dernier, la France et le Royaume-Uni ont proposé de créer une alliance pour le multilatéralisme, qui a été proclamée par les deux pays et au sein de laquelle ont été invités certains participants afin de garantir un « ordre mondial basé sur des règles ». Nous avons pris connaissance de ce terme depuis longtemps, nous avons tenté de découvrir comment il se distinguait du droit international qui était défendu par tous jusqu’à présent. Nous n’avons pas reçu de réponse claire. Mais à en juger par ceux qui sont appelés à promouvoir le multilatéralisme afin de préserver un « ordre basé sur des règles », nous pouvons tirer certaines conclusions.

Quand la France et le Royaume-Uni ont avancé cette initiative reposant sur le principe du multilatéralisme, ils ont déclaré que les institutions européennes joueraient un rôle clé dans sa mise en œuvre, et que l’UE était une pierre angulaire du système multilatéral – c’est-à-dire de ce fameux multilatéralisme.

Sur la base de cette philosophie se forment déjà certaines alliances et associations sectorielles. L’Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace a été adopté.

Un peu plus de soixante pays y participent. Cela a été fait sur fond de nos efforts insistants pour promouvoir la cybersécurité au format universel, et non dans un cercle étroit de partisans des mêmes idées.

A l’Onu se déroule un travail avec la participation de tous les pays membres pour élaborer des règles de conduite responsable dans le cyberespace. La France, l’Allemagne, n’importe qui a parfaitement le droit de participer à ce travail. Néanmoins un mécanisme à part est créé pour les problèmes de confiance et de sécurité dans le cyberespace.

Parallèlement aux structures de l’Onu a été proclamé l’Appel pour renforcer les normes du droit humanitaire international avec la participation d’un peu plus de quarante pays.

  • Mais le droit humanitaire international ne s’appuie-t-il pas sur les conventions universelles auxquelles participent tous les États membres de l’Onu?

  • Pourquoi créer une structure parallèle?

Troisième exemple: le partenariat international pour soutenir la liberté de l’information.

C’était un projet de Reporters sans frontières. Actuellement 30 pays y ont été admis à l’initiative de la France.

Est-ce que les autres ne veulent pas travailler pour soutenir la liberté de l’information?

Je rappelle qu’au début des années 1990 déjà, la dernière année de l’existence de l’URSS, la CSCE a commencé à adopter une série de documents exigeant de chaque pays membre qu’il garantisse un accès total à l’information pour ses journalistes et toute la population.

Aujourd’hui RT et Sputnik ne sont pas admis à l’Elysée, le Royaume-Uni tente de leur infliger des amendes, ils sont oppressés dans d’autres pays. En Estonie Sputnik a été simplement fermé sous peine de poursuites pénales.

Bien sûr, nous voulons tous que l’accès à l’information et la liberté de l’information soient garantis, mais pour une raison qu’on ignore nos collègues occidentaux préfèrent le faire dans leur cercle étroit et ne veulent pas que nous évoquions ces mêmes principes, qui les intéressent, dans un format universel.

Le problème est grave. C’est la différence entre un « ordre mondial basé sur des règles » et les instruments universels du droit international et une tentative de créer des pseudo-structures en dehors des organisations universelles, en dehors de l’Onu.

Dès que, dans le cadre des pourparlers universels, nos partenaires occidentaux sont confrontés à la nécessité de chercher des compromis et des consensus sur un sujet, cela ne leur convient pas.

Ils veulent que leurs approches et avis dominent et soient perçus comme multilatéraux et universels. Mais c’est une substitution des notions.

RUSSIE Viatcheslav Nikonov d390e51dc60ced70d856cd5a092dca28  Viatcheslav Nikonov

Viatcheslav Nikonov: Mais vous êtes d’accord: si auparavant tous les problèmes étaient réglés avec l’aide des structures euro-atlantiques traditionnelles, l’Otan, l’UE, aujourd’hui ils commencent à sortir de ce format. D’après moi, cela témoigne d’une crise de ce qu’ils appellent l’ordre mondial libéral qui, selon moi, n’a jamais été libéral parce qu’il était unipolaire, pas plus qu’il n’était mondial parce qu’il était orienté sur un seul camp ou pays, et ce n’était pas non plus un ordre parce que c’était un monde de chaos global.

Maintenant regardez les chiffres: les pays qui ont été les plus touchés par le coronavirus du point de vue de la propagation de l’infection et du point de vue du nombre de morts sont les États-Unis, l’Espagne, l’Italie, la France, le Royaume-Uni, la Turquie, c’est-à-dire les pays de l’Otan.

Certains disent que cela reflète en quelque sorte une crise, notamment de cet ordre libéral.

D’autre part, nous avons la Chine, les pays de l’Asie de l’Est qui combattent très efficacement le coronavirus, et l’on parle déjà d’un déplacement accentué du centre de gravité de la région euro-atlantique vers le Pacifique, vers l’Asie de l’Est, du déplacement des centres de gravité sur cet axe, de la confrontation américano-chinoise.

Ces déplacements globaux se produisent manifestement parce que la pandémie, comme un séisme, balaie toutes les structures précaires très nombreuses, notamment celles qui étaient associées à l’ordre mondial libéral.

Cette tendance globale pourrait effectivement entraîner un profond changement du rapport de forces dans le monde contemporain étant donné que les conséquences économiques de la pandémie sont également les plus palpables en Occident.

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Sergueï Lavrov: Je suis entièrement d’accord avec cela. Je ne veux certainement pas me réjouir parce que les « professeurs de démocratie«  rencontrent des difficultés. Au contraire, nous sommes solidaires avec tous ceux qui ont été les plus frappés par le coronavirus, nous apportons une aide dans la mesure du possible, notamment selon le principe de réciprocité.

Mais dans l’ensemble, si l’on analyse les capacités des États pour faire face à cette menace, évidemment, cette statistique est assez convaincante. On remarquera que parmi les pays dont la base démocratique n’est pas remise en question par nos amis occidentaux,

les plus efficaces sont les régimes et les gouvernements qui ne font pas partie des pionniers et ne se rapportent pas aux idéaux du libéralisme. Je fais allusion aux pays asiatiques: la Corée du Sud, le Japon, Singapour – des pays avec une verticale étatique assez puissante, même si personne ne les prive du titre de démocratie.

En ce qui concerne l’ordre libéral et sa justesse réelle, sa conformité à l’idéal proclamé « tout pour l’homme, tout pour les droits de l’homme ». Bien avant ces événements nous avons pu voir que les États libéraux, les pays qui professent l’ordre mondial libéral, lorsqu’il s’agit de leurs intérêts vitaux et mercantiles, pouvaient agir de manière extrêmement non libérale.

  • Souvenez-vous

    • des bombardements de la Yougoslavie par ces « libéraux »,

    • des bombardements de l’Irak sous un prétexte fallacieux, ce pourquoi Tony Blair a ensuite présenté des excuses en reconnaissant qu’il n’y avait aucune arme de destruction massive dans ce pays.

    • Et, bien évidemment, ce qui est arrivé à la Libye,

    • ce que les États-Unis cherchent à faire actuellement au Venezuela: ce sont des méthodes pas du tout libérales, pour que le critère principal soit le bien-être de l’homme.

Il est également regrettable que certains pays néolibéraux tentent aujourd’hui d’intégrer la géopolitique dans le cadre de la pandémie, dans une situation où il faut avant tout sauver des gens, leurs fournir des médicaments nécessaires, de la nourriture, organiser des activités nécessaires du point de vue sanitaire.

Nous connaissons bien la situation de l’aide apportée par la Russie à l’Italie à la demande directe du premier ministre de ce pays. Certains médias italiens n’arrivent pas à se calmer et tentent de le présenter pratiquement comme une « invasion militaire sur le territoire de l’Otan ». D’après différentes sources, nous connaissons également un autre exemple intéressant: plusieurs pays européens, dont l’UE et l’Otan, voudraient suivre le chemin de l’Italie et nous demander certains types d’aide où nous avons effectivement de bons avantages comparatifs, mais simplement les « camarades aînés » ne les autorisent pas à le faire.

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Voici un autre cas. Je n’aurais jamais cru que cela pouvait arriver, mais j’ai moi-même vu les originaux des documents en question.

Un grand club de football européen et mondial a émis une demande à ses connaissances en Fédération de Russie, à un fonds non gouvernemental qui s’occupe de la charité et a mis en place, notamment pendant la pandémie, des achats et la diffusion d’équipements et de médicaments pour combattre le coronavirus. Ce club de football de renommée mondiale, je le répète, a écrit une lettre à ce fonds en demandant d’étudier la possibilité d’allouer des choses élémentaires, selon moi, même pour de l’argent, mais cela n’a pas d’importance. Quand ce club a reçu une réponse positive du fonds non gouvernemental russe, il a soudainement envoyé une autre lettre en disant directement: « Désolé, mais pour des raisons inconnues cette transaction est impossible, nous n’avons pas été autorisés à le faire. »

Quand le libéralisme se manifeste dans ce genre de choses, alors il se discrédite lui-même mieux que toute critique.

Mais je répète: j’espère que quand nous sortirons de cette situation les pays tireront des conclusions, les électeurs tireront les conclusions.

Il faut y penser dès à présent. Nous devrons arriver à une situation où la multipolarité cessera d’être un slogan et sera appliquée et incarnée dans des choses concrètes sous nos yeux, il est important d’y apporter un contenu correct.

Il est déjà indéniable que les grandes puissances, les grands centres de croissance mondiale, d’influence mondiale sont bien plus qu’une, deux ou trois. Il faut partir de là et se préparer à la nécessité de chercher un consensus, de travailler sur la base des principes de la Charte de l’Onu, qui restent d’actualité.

C’est aussi l’objectif de la proposition du Président russe Vladimir Poutine avancée en janvier 2020 pour préparer un sommet des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, pour que les dirigeants de ce dernier prennent conscience et réalisent leur responsabilité particulière imposée par la Charte de l’Onu, pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales.

Et bien évidemment la discussion lors d’un tel sommet doit se dérouler (nous en parlons déjà avec nos collègues) sur la plus large approche de la garantie de la stabilité stratégique, de la sécurité mondiale dans toutes les dimensions sans exception. J’espère qu’un tel sommet aura lieu cette année et sera utile pour toute la communauté internationale.

 

à suivre…


SOURCE/ https://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4105593

 

 

 

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