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1 – Municipales hongroises … pas de vraie défaite, mais un avertissement à comprendre au plus vite

hongrie Karacsony-Gergely-VP-2 Gergely Karácsony (PM, gauche écologiste), nouveau maire de Budapest. Photo : Facebook.

Politique – Par Raoul Weiss – VisegradPost

Hongrie

Le (très relatif, mais réel) recul de la coalition gouvernementale FIDESZ-KDNP lors des municipales de dimanche dernier sera, bien entendu, interprété par l’opposition hongroise comme un (début de) désaveu à l’échelle nationale de la politique de Viktor Orbán.

D’une part, rien n’est plus faux.

Annihilée au cours de tous les scrutins suivant 2006, la gauche libérale hongroise, bien que totalement unie contre Orbán, et en dépit d’un pacte assez exotique avec l’ancien parti d’extrême-droite (et éternel parti d’extrême-opportunisme) Jobbik [1], n’a, pour l’essentiel « reconquis » que Budapest.
Dans le reste du pays – à part quelques fiefs traditionnels des post-socialistes hongrois, comme Szeged – elle reste très loin derrière les candidats gouvernementaux, plafonnant donc à un niveau qui ne lui permettrait jamais de revenir au gouvernement.
La baguette magique du dégagisme, tout en produisant quelques effets, a donc montré ses limites : jouant sur les clivages d’une société profondément divisée, elle a été capable de stabiliser les positions de partis en cours de fossilisation sous forme d’opposition professionnelle, mais pas de renverser la table.
Pour revenir aux affaires, l’opposition hongroise devra d’abord se rendre à l’évidence : face à un électorat assez intelligent (qu’elle sous-estime systématiquement), la haine du FIDESZ ne suffit pas à pallier à l’absence totale de projet politique.

D’autre part, la coalition gouvernementale serait, elle aussi, bien inspirée d’en rabattre de son triomphalisme des dernières années, en tirant les leçons politiques et socio-culturelles de ce scrutin.

Appartenant tous à la bourgeoisie et vivant pour la plupart à Budapest, les ténors de ladite coalition (notamment ceux issus du FIDESZ libéral des années 1990) ont en effet, au cours des trois dernières années, peu à peu remplacé le discours de résistance de 2010 par une stratégie qu’on peut résumer à deux axes principaux :

  1. Tout miser sur la carte migratoire. Le refus de l’immigration, sentiment qui rassemble dans la société hongroise une majorité d’opinion débordant de loin l’assise électorale du FIDESZ, n’est bien sûr pas un mauvais thème de campagne. Mais, dans un pays pour lequel les effets négatifs du « multiculturalisme » restent – si on le compare, par exemple, à la France – une menace lointaine, comme on pouvait le prévoir, ce thème finit par s’user.
  2. claironner les succès économiques du pays, au demeurant bien réels, et les présenter (souvent à raison) comme des succès de la coalition gouvernementale. Dans certains cas, cette rhétorique de la compétitivité technocratique (au diapason de celle d’un Babiš en Tchéquie) peut être payante (comme à Kecskemét, où les succès économiques de l’usine Mercedes locale sont sûrement pour quelque-chose dans le triomphe électoral de la maire FIDESZ), mais cette médaille a aussi son revers, et notamment :
    1. en rappelant que la Hongrie s’enrichit, comme cet enrichissement s’accompagne (comme toujours) d’un approfondissement des inégalités, on retourne le couteau dans une plaie qui, chez beaucoup de hongrois « perdants du boom », devient purulente ; à Budapest, le boom se traduit notamment par une flambée des prix locatifs, naturellement exploitée dans les campagnes d’opposition, et qui n’a pu que desservir la candidature d’István Tarlós à sa réélection ;
    2. le boom économique, accompagné d’un boom touristique, débouche sur une internationalisation de Budapest, où la communauté des « expats » (massivement acquise à la rhétorique libertaire et pseudo-écologiste de l’opposition) devient peu à peu un facteur électoral réel (d’où l’apparition de messages de campagne en anglais) ; ce facteur a, notamment, pu jouer dans l’élection de Péter Niedermüller à la mairie du VIIe arrondissement (le plus cosmopolite de Budapest) ;
    3. à plus long terme, la croissance hongroise est fragile : l’augmentation constante du nombre des actifs depuis 2010 se heurtera tôt ou tard au mur du vieillissement de la population ; touchant pour l’instant des salaires en hausse du fait de l’assèchement de l’offre sur le marché du travail, les ménages hongrois paieront alors le prix de leur malthusianisme (soit sous la forme d’une fiscalité alourdie, soit sous celle d’une augmentation de l’âge de départ en retraite) ; mais surtout, la structure exportatrice de l’économie de ce pays sans ressources naturelles (autres que l’eau et le tourisme) et sa dépendance en termes de capital lui laissent assez peu de chances de sortir indemne d’une crise internationale majeure (comme celle dont Viktor Orbán a, justement, lui-même prédit l’imminence).

Bref : pour peu que disparaissent, à l’horizon de l’électorat,

  • d’une part la menace d’une invasion migratoire qui tarde à se produire,
  • d’autre part la promesse d’une prospérité qui pourrait entrer en déclin,

privée de son bâton comme de sa carotte, la coalition gouvernementale risque de ne plus parvenir à mobiliser son électorat, tandis que l’opposition mobilise d’autant mieux les jeunes électeurs que beaucoup d’entre eux sont désormais trop jeunes pour se souvenir des années de plomb 2002-2010, ou ne comprennent pas que le parti jeuniste Momentum qu’on leur vend actuellement n’est qu’une réplique juvénile du DK de Ferenc Gyurcsány, principal organisateur desdites années de plomb.

La coalition gouvernementale s’exposera alors à des défaites en comparaison desquelles l’avertissement de dimanche dernier – s’il n’est pas analysé à temps – passera pour une aimable plaisanterie.

A long terme, le FIDESZ-KDNP ne peut donc pérenniser son pouvoir jusqu’à la fin de l’activité politique de Viktor Orbán (et surtout après !) qu’à condition de repasser de l’évolution à la révolution, en renouant avec le discours de résistance et de réforme nationales qui a fait les grandes heures de son arrivée au pouvoir en 2010.

En effet, si les résultats nationaux peuvent difficilement être décrits comme un désaveu de la politique de Viktor Orbán,

HONGRIE Tarlós DE 2018 SEPTEMBRE d__as20170904006-e1504868511346-1024x577-1024x577 Tarlós István

les résultats budapestois, eux, sont une condamnation assez claire du modèle Tarlós (maire FIDESZ de Budapest depuis 2010, battu ce dimanche) : issu du parti libéral des années 1990 (le SZDSZ), cet édile très professionnel a certes « bien fait son travail », dans le style coutumier des capitales européennes, consistant à accompagner une gentrification qu’on se résigne à ne pas combattre, à se glorifier « en bon gestionnaire » d’une effervescence culturelle largement dominée (comme le fameux festival Sziget) par l’idéologie libérale-libertaire et à autoriser des gay prides qu’on désapprouve moralement en son for intérieur (le for intérieur – nota bene – ne vote pas).
Or, ce style ressemblant – en dépit de l’affiliation tardive de Tarlós au FIDESZ – à s’y méprendre à celui de n’importe quelle municipalité centriste, il ne faut pas s’étonner de la tendance universelle des électorats à préférer l’original à la copie (même quand l’original dispose d’un personnel apparemment moins efficace que celui de la copie – mais l’opposition hongroise, venant de loin, a beau mentir).

Le risque de voir un tel scénario se répéter à l’échelle nationale dans trois ans n’est pas énorme – mais il n’est, à mon avis, pas nul non plus.


  1. https://sansapriori.net/2019/03/25/3257-hongrie-jobbik-breve-histoire-dun-virage-a-180/

SOURCE/https://visegradpost.com/fr/2019/10/14/municipales-hongroises-pas-de-vraie-defaite-mais-un-avertissement-a-comprendre-au-plus-vite/

2 – Hongrie : victoire au goût amer pour Orbán

HONGRIE ORBAN ...2019 OCTOBRE fb-novak-katalin-740x421   – Par la Rédaction – VisegradPost

Hongrie

Dimanche 13 octobre, les résidents de Hongrie ont voté pour élire leurs maires et conseillers de quartiers ou de département. Si le Fidesz de Viktor Orbán remporte le vote à l’échelle nationale, il perd toutefois la capitale.

Un tournant dans le règne d’Orbán ?

Orange amère

Le Fidesz de Viktor Orbán peut se targuer d’avoir remporté une nouvelle fois des élections à échelle nationale, même si celles-ci ont pour lui un goût amer.

Les Hongrois et autres résidents enregistrés comme résidents permanents – ils sont environ 140.000 – ont voté dimanche 13 octobre 2019 pour choisir leurs maires et conseillers régionaux, et à Budapest, pour choisir le maire de la ville, ceux des arrondissements, et leurs conseillers de quartier.
À l’échelle du pays, le Fidesz a remporté une victoire indiscutable : le parti du populiste Viktor Orbán conserve son écrasante majorité au sein des conseils régionaux, et garde la majorité des « communes de droit comital », autrement dit, les principales villes du pays

 13 des 23 villes de droit comital sont acquises au Fidesz – contre 20 en 2014.

Carte des régions hongroises suite aux élections municipales et régionales d’octobre 2019 en orange, les départements où le Fidesz est arrivé en têteonkormanyzati-valasztasok-2019-VP

Carte des régions hongroises suite aux élections municipales et régionales d’octobre 2019 : en orange, les départements où le Fidesz est arrivé en tête. En gris, Budapest, où, l’opposition unie est arrivée en tête.

Dans les communes plus modestes, les résultats du Fidesz sont plus éclatants.

L’opposition métropole contre campagne met en relief la dichotomie libéraux contre illibéraux, à l’instar de tous les autres pays occidentaux, où les affrontements libéraux/illibéraux, conservateurs/progressistes, souverainistes/européistes, localistes/mondialistes et centre-ville/campagne se superposent de plus en plus clairement.

Le Fidesz et Viktor Orbán ne font donc pas exception au *Zeitgeist.

Le *Zeitgeist reflète une conception du monde prévalente à une période particulière de l’évolution socio-culturelle.
Il se différencie du Volksgeist (« Esprit du peuple »), qui décrit l’âme d’une nation particulière. À l’opposé, le concept ultime de Weltgeist (« Esprit du Monde »), initialement défini par Hegel, tend à peindre l’esprit immuable de l’humanité, actif depuis le début de l’histoire humaine. Le Weltgeist donne l’élan à la réalisation des esprits historiques de différentes nations (les Volksgeist).
http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Zeitgeist/fr-fr/
Mais alors que la campagne hongroise fait bloc derrière le parti gouvernemental démocrate-chrétien, Budapest retourne dans le giron des libéraux, après une parenthèse de 9 ans dans les mains du maire sortant István Tarlós, 71 ans, qui s’était représenté sur demande de Viktor Orbán lui-même, et visiblement soulagé de ne pas devoir tenir la mairie cinq ans de plus.
Un coup dur pour le gouvernement : dans sa stratégie de développement du tourisme, Budapest est un élément clef qui a connu depuis 2010 un développement jamais vu depuis la Belle Époque. La coopération en bonne entente entre le gouvernement et la mairie arrive ainsi à son terme. « Nous sommes prêts à la coopération, » rassure cependant dimanche soir le Premier ministre hongrois, qui salue le résultat de la gauche et souligne la vitalité de la démocratie hongroise.
Très tôt après l’annonce des résultats, l’expert présent sur le plateau de la télévision publique M1 explique qu’il n’y aura pas de sabotage ou de vengeance de la part du gouvernement à l’égard de Budapest : on comprend que la position d’Orbán est délicate et qu’une forme de cohabitation devra nécessairement prendre place.

« Noël en octobre »

hongrie Gergely Karácsony d__yt20171209015-e1512915441177-1024x563 Gergely Karácsony

Le candidat de gauche écologiste Gergely Karácsony – son nom de famille signifiant « Noël » en hongrois –, choisi par l’opposition unie au début de l’été lors de primaires inédites, est une figure connue de la scène politique hongroise.

Cet enseignant du supérieur âgé de 44 ans, sociologue et politologue de formation, s’est fait un nom grâce au micro-parti de gauche Dialogue pour la Hongrie (Párbeszéd Magyarországért, PM), allié du MSZP, le parti socialiste-libéral hongrois.
Maire du XIVe arrondissement de Budapest depuis 2014, il est tête de liste de la coalition MSZP-PM aux élections législatives d’avril 2018, qui obtient 11,91% des voix. Il ne garde pas son mandat de député afin de rester maire et préparer l’élection municipale de 2019.

    le candidat sans étiquette Péter Márki-Zay

Alors que la quasi-unanimité des partis d’opposition avaient envisagé une union pour vaincre le Fidesz en 2018, inspirés par la victoire de Péter Márki-Zay[1] lors d’une élection locale partielle un peu plus tôt, le front commun ne voit pas le jour, et le Fidesz remporte une troisième fois consécutive une victoire législative avec majorité constitutionnelle[2].

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Gergely Karácsony (PM, gauche écologiste), nouveau maire de Budapest. Photo : Facebook.

L’opposition, en crise après cette débâcle, a su dialoguer et s’organiser de sorte à constituer un front commun à Budapest et dans de nombreuses villes, avec pour socle l’anti-orbanisme, mobilisant les troupes avec une rhétorique de sécession et des méthodes éprouvées d’ingénierie sociale[3].

Une tactique qui a porté ses fruits, récompensant les efforts et les calculs de l’opposition avec la mairie de Budapest et 7 nouvelles grandes villes sur 23, ce qu’aucune des agences de sondage n’avait prévu, toutes sauf une donnant les deux candidats principaux au coude à coude, donnaient le maire sortant gagnant.

Mais tenir Budapest sera également un défi pour l’opposition unie – unie :

  • le restera-t-elle une fois les élections passées ?

  • arrivera-t-elle à continuer sa coopération sans échéance électorale proche ?

  • saura-t-elle dépasser la rhétorique anti-orbanienne pour s’illustrer dans l’action ?

  • qu’adviendra-t-il notamment de la coopération avec le Jobbik, membre de cette coalition arc-en-ciel ?

La fin d’une campagne imbuvable

Les succès à répétition de Viktor Orbán et les échecs de l’opposition, impuissante face au rouleau-compresseur Fidesz depuis 2010, ont amené l’opposition à opter pour une tactique de sabotage plutôt que de conquête du pouvoir.

Dans cette optique, la presse  anti-gouvernementale, toujours dominante dans le pays malgré les tentatives d’Orbán et de ses proches de renforcer leur assise dans les médias, a commencé à partir de 2015la crise de la Route des Balkans étant le point de bascule – à sombrer dans l’anti-orbanisme agressif.

Un jeu auquel le gouvernement a accepté de prendre part. Depuis 4 ans, la politique hongroise s’est spectaculairement cristallisée autour de deux pôles ennemis et de plus en plus violents dans leurs campagnes respectives.

Les affiches de chaque camp moquant les candidats adverses ont pullulé, les activistes de chaque camp ont perturbé les événements du camp adverse. Karácsony a été attaqué pour sa mauvaise gestion du XIVe arrondissement et sa complaisance avec la « mafia du parking », désignant les sociétés privées s’enrichissant sur le parcage urbain. Et enfin cela a conduit cette année à ce que plusieurs scandales ostensiblement préparés à l’avance éclatent durant les dernières semaines de la campagne. Enregistrements sonores et vidéos provenant des deux côtés avec des détails sordides : drogue, prostituées, corruption, détournement de fonds publics, trafic d’influence, etc.
Si les premiers enregistrements sortis visaient des personnalités de la gauche (Wittinghof, Lackner), dont un enregistrement de Gergely Karácsony critiquant durement ses partenaires socialistes et reconnaissant leurs vols et détournements, ainsi que les difficultés qu’il avait à les gérer,
celui qui a fait le plus de bruit – les médias étrangers aidant – est le scandale du maire de Győr, Zsolt Borkai. En effet, un blog anonyme – l’auteur se présentant comme un avocat véreux voulant se venger – a diffusé des images et vidéos du maire avec des prostituées sur un yacht en Croatie. Plus grave, des accusations ont été formulées à son égard concernant des détournements de fonds publics et du trafic d’influence.

Cette affaire, dernière arrivée dans l’ordre chronologique, a servi à l’opposition pour illustrer sa rhétorique anti-corruption – toutefois bien silencieuse quant à la corruption de ses propres membres.

Mais au final, tous ceux ayant subi des attaques vidéos…ont été victorieux.

Tout cela a contribué à faire de la campagne une guerre de l’image bien plus que des projets ou des idées.

Le Fidesz a tenté de jouer de nouveau la carte de l’immigration, accusant les candidats de la gauche de vouloir faire venir des migrants, tandis qu’en face, l’argumentaire principal était de « ne pas laisser le Fidesz gagner » et « se débarrasser d’Orbán ».

Malgré cela, le taux de participation a été relativement élevé, en tout cas comparé aux deux derniers votes. En 2006, 53,12% des votants ont exprimé leur vote, mais en 2010 ils étaient 46.64% et en 2014, seulement 44,30%. Cette année, 48,57% des électeurs sont allé aux bureaux de vote.


  1. https://sansapriori.net/2018/04/09/2684-hongrie-peter-marki-zay-%e2%80%afjaimerais-un-gouvernement-technocrate/
  2. https://sansapriori.net/2018/04/09/2683-victoire-ecrasante-de-viktor-orban/
  3. https://visegradpost.com/fr/2018/12/20/la-hongrie-en-crise/


source/ https://visegradpost.com/fr/2019/10/14/hongrie-victoire-au-gout-amer-pour-orban/