3382 – L’Ukraine abandonnée ? … Avril 2019, un saut dans le vide ?

Mis en ligne le 01 Juil 2019 – GEOSTRATEGIA/CSFRS – Jean Francois DREVET –

Avec cet article, l’auteur propose une mise en perspective historique et un constat des difficultés que rencontre ce pays, comme pris en étau entre l’Occident et l’Eurasie : voisinage tumultueux avec la Russie, fragilités économiques, exacerbations politiques, contestations des frontières… Pour lui, l’Ukraine, qui ne manque ni de ressources, ni d’atouts internes, ni de soutiens internationaux, pourrait agir sur ses propres faiblesses aux fins d’une meilleure intégration dans son environnement particulier.
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.
Les références originales de ce texte sont:  « L’Ukraine abandonnée ? » par Jean-François DREVET dans le numéro 427 de la revue Futuribles.
Ce texte, ainsi que d’autres publications peuvent êtres consultés sur le site de Futuribles.

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Parce qu’elle ne fait pas partie de l’actualité brûlante, l’Ukraine n’occupe qu’une place restreinte dans les médias. Son avenir est pourtant un enjeu important. Avec ses 603 000 kilomètres carrés, nettement plus étendue que la France, elle est le plus vaste pays européen après la Russie.

Dans une Europe de plus en plus morcelée, ses 44 millions d’habitants la classeraient parmi les « grands » si elle n’était pas si pauvre.
Aux parités de pouvoir d’achat, son produit intérieur brut (PIB) par habitant est trois fois inférieur à celui de la Pologne.
Elle est néanmoins un partenaire commercial important : en 2017, ses échanges avec l’Union européenne (UE) ont atteint 37 mil – liards d’euros, 1 % du total de ses échanges, dégageant pour l’Union un excédent de 3,5 milliards d’euros.

L’Ukraine est le membre le plus important du partenariat oriental [1].

En 2014, elle a signé un accord d’association de la nouvelle génération [2], entré en vigueur en septembre 2017, qui prévoit une intensification du libre-échange.
Ce rapprochement avec le marché unique européen a fortement déplu au Kremlin, qui aurait voulu que Kiev adhère à l’Union eurasiatique.
L’avenir de l’Ukraine reste problématique en raison des menaces qui pèsent sur son intégrité territoriale et des doutes qui subsistent sur la pérennité de « l’indépendance par défaut » [3] acquise en 1991.
Au-delà des péripéties des dernières années, nous allons tenter de situer les perspectives à long terme et d’explorer quelques-unes des options possibles.

D’une richesse proverbiale à un territoire dévasté

Si les géographes ont célébré sa « merveilleuse fécondité du sol  » [4] et ses richesses minières [5], suscitant les convoitises des zélateurs hitlériens du Lebensraum [6], l’Ukraine est aujourd’hui un pays en crise, subissant à la fois le poids de l’héritage d’un XXe siècle particulièrement violent et l’obsolescence de son modèle industriel paléo-technique fondé sur le charbon et l’acier.
Comme les autres « terres de sang  »[7], l’Ukraine a connu les ravages successifs de la Première Guerre mondiale (1914-1919) et de la Révolution russe (1917-1923), puis de la Seconde (1941-1945) avec le flux et le reflux des armées et l’extermination des juifs [8].
Dans les années 1930, la collectivisation de l’agriculture y a en traîné une terrible famine (Holodomor [9]. Si on ajoute les purges staliniennes et la catastrophe de Tchernobyl (1986), peu de territoires européens ont connu une histoire aussi tragique.

Plus que d’autres régions de l’ex- URSS, elle est confrontée aujourd’hui à une reconversion de grande ampleur :

en 1991, avec 18 % de la population de l’URSS sur 3 % du territoire, l’Ukraine produisait 35 % de la production agricole soviétique et 32 % de sa production industrielle.

Les contraintes de la transition économique sont une épreuve supplémentaire pour une région qui n’a pas beaucoup de moyens financiers. Ce qui serait déjà difficile dans un pays stable l’est encore davantage dans le contexte chaotique qui a suivi l’indépendance.

Bien que celle-ci se soit opérée pacifiquement, la nouvelle Ukraine n’est pas parvenue à conserver son intégrité territoriale et à se doter d’un régime politique fonctionnel.

Des frontières « floues » [10]

Dans un espace dépourvu de limites naturelles, l’étymologie de l’Ukraine elle-même, « frontières », exprime les fluctuations du pays tout entier. Il a néanmoins reçu de son héritage soviétique des limites qui englobent presque tous les territoires revendiqués par les nationalistes ukrainiens de la première moitié du XXe siècle.

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À l’est, avec la Russie, les deux populations étant intrinsèquement mêlées [11], Staline a inclus dans la république socialiste soviétique (RSS) d’Ukraine la plus grande partie (85 %) du bassin houiller du Donbass, bien que largement russophone, pour contrebalancer le poids de la paysannerie ukrainienne, réputée hostile aux bolcheviks.

À l’ouest, en 1945, faisant droit aux revendications des nationalistes, le dictateur a annexé les territoires ukrainophones de l’ancienne monarchie austro-hongroise [12] et une bande de territoire (le Boudjak) donnant à l’URSS un accès au delta du Danube. L’ancienne Ruthénie a été brutalement intégrée, son Église uniate [13] rattachée au patriarcat de Moscou et son agriculture collectivisée.

Un échange obligatoire de population a expulsé les Polonais (les habitants de Lviv ont été envoyés à Breslau, aujourd’hui Wrocław). Les ukrainophones résidant à l’ouest de la nouvelle frontière sont venus en URSS ou ont été réinstallés par les Polonais en Warmie (ex-Prusse orientale). Ainsi la nouvelle frontière Pologne-Ukraine sépare deux territoires devenus homogènes.

Avec la Crimée (dont Staline avait expulsé les habitants tatars) offerte en 1954 par Khrouchtchev [14], la RSS d’Ukraine, membre fondateur de l’Organisation des Nations unies (ONU), a reçu des frontières confirmées par référendum en 1991 et internationalement garanties par le mémorandum de Budapest [15], ce qui n’a pas empêché les contentieux avec Moscou de se développer pendant les années 1990 et 2000 pour aboutir à la perte de contrôle de Kiev sur la Crimée et le Donbass.

Le cas de la Crimée

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La Crimée,la population russophone est majoritaire (60 % à 67 % suivant les recensements (tableau cicontre), a accepté de rester dans l’Ukraine lors du référendum de 1992.

Sous un régime d’autonomie précaire, elle a connu une histoire troublée, marquée par les différends entre Moscou et Kiev. Après une reprise en main par une intervention de l’armée ukrainienne en 1995, l’autonomie a été reconnue par le Kremlin en 1997.

En échange, l’Ukraine a accepté le maintien de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol [16], avec la préservation pour la ville du statut spécial hérité de l’URSS. En 2010, Moscou avait obtenu de continuer à stationner sa flotte jusqu’en 2042 [17].

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En mars 2014, la chute du président ukrainien Ianoukovytch a décidé le Kremlin à prendre le contrôle total de la péninsule, ce qui n’a pas été très difficile, du fait de la présence militaire russe à Sébastopol. Moscou n’a pas non plus eu de problème à décider le parlement de Crimée à proclamer l’indépendance, puis à organiser un référendum qui a approuvé l’incorporation à la Russie (83 % de participation, 97 % de oui).

Après l’acceptation de l’annexion par la douma, la république de Crimée est devenue un nouveau sujet de la fédération de Russie, et Sébastopol une ville à statut fédéral.

Pour assurer ce rattachement, la Russie a décidé de construire un pont sur le détroit de Kertch, qui a été ouvert à la circulation routière en mai 2018 (la connexion ferroviaire est prévue pour 2019).

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette violation des traités n’a pas de précédent.

La Turquie n’a pas osé le faire à Chypre et jusqu’en 2014, la Russie s’était limitée à des prises de contrôle (Transnistrie moldave, Abkhazie et Ossétie du Sud géorgiennes). Cette annexion n’a pas été reconnue par la communauté internationale [18] et fait l’objet de sanctions économiques occidentales, notamment pour les produits originaires de Crimée.

L’Ukraine orientale

Ce n’était pas la fin des épreuves pour l’Ukraine.

Suivant un scénario déjà rodé en 2008 en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), profitant de la perméabilité de la frontière russo-ukrainienne à travers le Donbass, les « petits hommes verts » du Kremlin sont venus soutenir les sécessionnistes pro-russes, qui sont nombreux dans les deux oblasts (préfectures) de Donetsk et de Lougansk, érigés en républiques autonomes.
En dépit de la gravité des affrontements et notamment de la destruction d’un avion de la Malaysia Airlines en juillet 2014, ni les sanctions économiques ni les pressions diplomatiques ne sont parvenues à faire cesser les combats. Dans le cadre des accords de Minsk (février 2015), la concertation de la France et l’Allemagne avec la Russie et l’Ukraine [19] n’a abouti qu’à un cessez-le-feu peu respecté qui pérennise les positions acquises :
une grande partie du territoire des deux oblasts est rattachée de facto à la Russie, qui dispose ainsi d’un moyen de pression supplémentaire sur Kiev.

Comme en Crimée, la présence russe ne semble pas avoir amélioré les conditions de vie des populations.

Une fois de plus, faute de pouvoir exercer des pressions politiques et économiques adéquates, la Russie s’est servie de sa supériorité militaire pour déstabiliser un peu plus sa voisine. Il ne s’agit plus d’une revendication territoriale, mais d’une menace existentielle, qui ne risque pas seulement de la priver de son principal bassin industriel. Si l’Ukraine peut exister sans la Crimée, l’intervention russe dans le Donbass traduit la volonté du Kremlin de réinsérer le pays tout entier dans son orbite.

Une identité complexe

La pression de Moscou est d’autant plus efficace que depuis le Moyen Âge, l’identité ukrainienne est fortement liée à celle de la Russie.

Au XVIIIe siècle, la conquête du littoral de la mer Noire sur l’Empire ottoman (fondation de Sébastopol et d’Odessa) a installé dans la « Nouvelle Russie » de nombreux immigrants russes.
Le même processus s’est répété aux XIXe et XXe siècles avec l’industrialisation.

Héritière de la principauté de Kiev, partie intégrante de l’empire des Tsars pendant quatre siècles puis de l’Union soviétique, l’Ukraine est liée à la Russie comme l’Écosse à l’Angle terre, ou la Catalogne à l’Espagne, par une relation de longue durée.

La majorité de l’opinion russe n’imagine pas la Russie sans l’Ukraine et une partie de la population ukrainienne est fidèle à son identité russe, même si elle parle ukrainien.

À l’exception d’une courte période au cours des années 1920, le russe a été imposé à l’ensemble des habitants. En conséquence, une proportion très élevée de la population utilise les deux langues. Si l’ukrainien a la prééminence en tant que « langue d’État », les autres langues sont reconnues comme « régionales ».

Une recherche de l’identité ukrainienne (linguistique ou politique) donne des résultats difficiles à interpréter.

Les cartes diffèrent suivant la nationalité (transmise d’une génération à une autre indépendamment de la langue), la langue maternelle ou celle la plus couramment pratiquée et les votes en faveur des partis nationalistes.

D’après le recensement de 2001, 67,5 % des habitants déclarent l’ukrainien comme leur langue maternelle, mais 50 % seulement le parlent à la maison et 39 % l’utilisent dans leur travail [20].

Cette complexité est confirmée par les recensements dans les deux oblasts sécessionnistes du Donbass où un peu plus d’un tiers des habitants se déclarent russes (38 % à Donetsk et 39 % à Lougansk) et les deux tiers russophones (75 % au Donetsk et 69 % au Lougansk).

Le respect des frontières

Pour la communauté internationale, l’annexion de la Crimée porte atteinte au dogme du respect des frontières.

Elle ouvre une « boîte de Pandore » qui peut déstabiliser les Balkans occidentaux (en raison de la non-correspondance des frontières politiques et ethniques) ou la Méditerranée (si la Turquie imitait la Russie en annexant le nord de Chypre).

Contrairement à l’Europe occidentale, où les frontières sont anciennes et reconnues, l’isthme Baltique-mer Noire a connu un XXe siècle (à partir de 1918) particulièrement troublé par des déplacements fréquents de frontières accompagnés de transferts obligatoires de population.

C’est pourquoi le besoin de stabilité n’est pas irrémédiablement lié à un respect sans nuances de frontières d’origine administrative établies par des dictateurs (Staline et Tito) sans consultation réelle des populations.

Dans l’attente d’une « spiritualisation des frontières »[21], le début d’une négociation Kosovo-Serbie en vue d’une révision de leur ancienne limite administrative [22], qui pourrait faire coïncider la limite ethnique avec la frontière politique, ouvre des perspectives.

La Commission européenne et plusieurs États membres (dont la France) se sont prononcés en faveur d’un accord mutuel basé sur l’auto – détermination des zones concernées, à la différence de l’Allemagne qui s’en tient au dogme du respect des frontières, comme les cinq États membres (la Grèce, Chypre, l’Espagne, la Roumanie et la Slovaquie) qui n’ont pas reconnu l’indépendance du Kosovo pour des raisons qui n’ont rien à voir avec celui-ci.
  • Pourrait-on ainsi mettre fin à des conflits anciens (par exemple le Nagorno-Karabakh), où le maintien des frontières du passé n’est pas praticable ?

Il est parfois nécessaire de sortir des sentiers battus, comme viennent de le faire les pays riverains de la Caspienne en concluant un accord de délimitation de leurs zones maritimes [23].

Quel destin pour l’État ukrainien ?

Depuis 1991 et plus précisément de puis 2014, contrairement à ce que souhaitaient les États-Unis [24], son indépendance totale ne s’est pas concrétisée.

D’une part, la Russie est parvenue à conserver des moyens de pression qui se sont révélés décisifs. Si le chantage au gaz et d’autres pressions économiques n’ont eu qu’un effet limité, les démonstrations militaires ont mis l’Ukraine dans l’incapacité de se défendre efficacement. Si le Kremlin l’avait voulu, les « petits hommes verts » auraient pu s’avancer sur tout le littoral de la mer Noire.

D’autre part, le soutien des puissances occidentales à l’indépendance de l’Ukraine s’est limité à des sanctions d’une efficacité moyenne.

Contrairement aux pays baltes, les autres ex-républiques soviétiques européennes n’ont pas obtenu de véritable perspective d’adhésion, ni à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ni à l’UE.

Alors qu’elle faisait son possible pour digérer le grand élargissement de 2004-2007, l’UE a cherché à éviter la formation d’une nouvelle file d’attente en Europe orientale.

Elle a lancé pour cela sa politique de voisinage (PEV), offrant aux pays du partenariat oriental une entrée progressive dans le marché unique, mais sans perspective d’adhésion, y compris à moyen terme, privant ainsi l’Ukraine d’une dynamique qui avait bénéficié aux candidats des années 1990, notamment pour attirer les investissements étrangers.

Rappelée par le président de la Commission Junker en 2016, cette position n’a pas été modifiée depuis.

En 2008, une première demande d’adhésion à l’OTAN a été ajournée par les membres européens de l’Alliance.
Après un mouvement de retrait pendant la présidence Ianoukovytch, Kiev est revenu à la charge après 2014.
En juin 2017, le Parle ment ukrainien a adopté une loi appelant à l’adhésion en tant qu’objectif stratégique de la politique étrangère et de sécurité du pays, mais rien ne permet de penser que l’Alliance, occupée à développer des mesures crédibles pour protéger les Baltes, soit aujourd’hui en position d’affronter la Russie sur ce point.
Enfin, les défaillances de sa gouvernance ont fortement nui à la crédibilité de l’Ukraine à l’étranger :
  • faiblesse des réformes économiques,
  • incapacité à développer une décentralisation efficace qui aurait réduit les forces centrifuges,
  • querelles entre les dirigeants et prévalence de la corruption.
Confrontés à des tâches colossales en matière de reconversion et de modernisation, les dirigeants ukrainiens n’ont pas seulement déçu leurs électeurs.

Dans ce contexte, il a été facile aux organisations internationales de se réfugier dans l’attentisme :

  • Pourquoi prendre le risque d’affronter le Kremlin en l’absence d’interlocuteurs motivés et efficaces à Kiev ?
  • Pourquoi s’impliquer dans une opération de modernisation coûteuse, aussi colossale et aléatoire, alors que le coût du sauvetage économique de l’Ukraine est déjà exorbitant pour l’Ouest [25] ?

Inversement, la volonté du Kremlin de pleinement vassaliser l’Ukraine a été un échec.

Contrairement à de nombreuses attentes, l’Ukraine est parvenue à diversifier ses échanges en se tournant vers l’UE (42 % des échanges en 2017) et en réduisant la part de la Russie (12 %).
Elle a su aussi réduire ses besoins de gaz russe. À la différence de son voisin biélorusse, elle a quitté la Communauté des États indépendants (CEI) et n’a pas voulu adhérer aux regroupements initiés par Moscou (Pacte de défense et Union eurasiatique).
La perspective d’une « Union slave » (Russie, Biélorussie, Ukraine, Kazakhstan ) [26], évoquée épisodiquement, paraît maintenant bien éloignée. Avec le temps, les liens étroits noués au cours de la période soviétique continuent de se distendre, mais l’Ukraine reste vulnérable aux pressions militaires.
  • Entre les deux orientations extrêmes des adhésions (à l’UE et à l’OTAN) et du retour dans l’orbite russe, quel est le chemin possible ?
Aussi longtemps que le Kremlin a les moyens d’imposer aux anciens membres de la CEI, et notamment à l’Ukraine, une vision « néobrejnévienne » de la « souveraineté limitée », la marge de manœuvre de Kiev est très restreinte. Si la mise en œuvre de l’accord d’association avec l’UE peut lui permettre de développer son indépendance économique et si une démocratie plus ou moins fonctionnelle peut éventuellement prendre racine, la véritable stabilisation dépend d’un retrait de la Russie.

Cela implique des pressions adéquates (ce que l’on n’est pas parvenu à faire) ou un accord : dans l’affrontement actuel, les deux parties sont perdantes.

Si les sanctions perturbent assez les échanges pour que la Russie souhaite y mettre fin, elles n’ont guère de chances de faire plier un pays de 17 millions de kilomètres carrés, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.

Pour l’UE, la Russie est un client important (notamment pour l’Allemagne et l’Italie), ce qui incite les « réalistes » à plaider en faveur d’accommodements (pas nécessairement raisonnables) avec le Kremlin, dont au minimum une normalisation qui assure le rétablissement des courants d’échanges.
L’écart qui s’accroît entre le fait et le droit maintient la relation UE-Russie sur un pied d’hostilité, sans compter un risque permanent de retour à des guerres ouvertes, tant sont nombreux les conflits « gelés » qui ne sont pas vraiment gelés. Par ailleurs, le maintien de la tension avec le Kremlin handicape l’UE sur d’autres fronts, notamment au Moyen-Orient et en Méditerranée, où la Russie s’est fortement impliquée récemment.

En fait, l’attentisme pérennise une situation dans laquelle l’UE n’a rien à gagner.

Attendre la fin de l’ère Poutine, en espérant que ses successeurs se lanceront dans une autre politique, n’est pas un bon calcul, aussi longtemps que celle-ci recueille un assez large soutien dans l’oligarchie et l’opinion russe.

C’est pourquoi certains États membres souhaitent un accord global.

Il est actuellement difficile à imaginer, mais les experts rappellent que même au plus profond de la guerre froide, on est parvenu à de tels résultats, notamment en signant en 1955 le traité d’État qui a rétabli l’indépendance de l’Autriche. D’après la Rand Corporation [27] et quelques autres, il est difficile d’en définir le contenu, parce qu’il touche plusieurs conflits, mais il pourrait avoir comme composantes :
— La confirmation du projet, élaboré à la fin de la présidence Obama, d’acceptation par les Occidentaux de l’annexion de la Crimée, en contrepartie de la réintégration du Donbass, ce qui entraînerait la levée des sanctions.
La neutralisation des pays du partenariat oriental, qui renonceraient à l’OTAN et à l’UE, en échange du retrait de la Russie de la Transnistrie et du retour de la Géorgie à ses frontières internationalement reconnues.
Une relance de la coopération économique : fin des conflits gaziers, mise en œuvre de la stratégie UE-Russie adoptée en 2005, éventuellement recherche d’un accord de libre-échange entre l’UE et l’Union eurasiatique (ce qui est techniquement très difficile, mais serait un grand pas en avant).
Plus de coopération entre l’UE, la Russie et les États-Unis dans la gestion des affaires extra-européennes, afin que le Kremlin puisse faire croire que la Russie a retrouvé son rang de puissance mondiale.

Encore faudra-t-il convaincre les pays du partenariat oriental et en premier lieu l’Ukraine qu’il ne s’agit pas d’un nouveau Yalta ou, pire, d’une réédition du pacte germano-soviétique !

AJOUT PAR SANS A PRIORI

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8.8 Avril 2019, un saut dans le vide ?

Le 22 avril 2019, l’Ukraine est entrée dans une nouvelle ère après la victoire du comédien Volodymyr Zelensky à la présidentielle de ce pays épuisé par la corruption, les difficultés économiques et une guerre meurtrière. Faisant fi des doutes sur sa capacité à gouverner sans expérience politique et des critiques sur le flou de son programme, l’acteur et humoriste de 41 ans a été élu, selon les résultats quasi définitifs publiés, avec 73,2 % des voix contre 24,5 % pour le président sortant Petro Porochenko.

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Le nouveau président élu de l’Ukraine est un russophone de naissance, qui admet devoir parfaire son ukrainien. De plus, il est doublement « minoritaire », étant non seulement russophone, mais aussi juif. Il s’oppose aux politiques linguistiques nationalistes actuelles de Kiev, celle-ci réduisant progressivement la place du russe dans le système d’enseignement et les médias ukrainiens. Volodymyr Zelensky s’est prononcé en faveur de l’emploi de la langue russe, dans les régions où elle est parlée historiquement. Dans un souci d’apaisement, il insiste sur le fait que l’ukrainien, selon la Constitution, est bel et bien la langue officielle du pays, mais qu’il ne faut pas chercher à étouffer le russe. C’est de cette manière que Zelensky a pu gagner des appuis, tant chez les nationalistes ukrainiens que chez les russophones inquiets de l’érosion de leurs droits. En même temps, ce russophone a largement financé l’armée ukrainienne engagée contre les rebelles pro-russes. La Russie semble partagée après l’élection du comédien Volodymyr Zelensky, potentiellement plus conciliant avec Moscou, tout en restant fermement pro-occidental.
Cependant, le futur s’annonce difficile pour celui qui sera investi président, après avoir joué dans une série télévisée le rôle d’un professeur d’histoire élu… président, dont l’image de simplicité et de droiture lui a fortement bénéficié. Le conflit du Donbass constitue la première question à laquelle devra s’attaquer le prochain président de l’Ukraine lorsqu’il prendra la succession de Petro Porochenko. Les points de friction entre la Russie et l’Ukraine, sur la guerre dans l’est séparatiste ou l’annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014, sont trop profonds pour espérer un rapprochement entre les deux pays. Dans l’état actuel des choses, les Ukrainiens ont préféré, en élisant un parfait inconnu, faire un saut dans le vide plutôt que de poursuivre leur route avec une classe politique décrédibilisée par des années de prévarication et de corruption.
En dernière analyse, il faut se souvenir qu’on ne change pas sa géographie ni son histoire! De plus, la logique de l’affrontement ne peut qu’aboutir inévitablement à la partition du pays. Dans cette éventualité, il faudrait se préparer à des vagues d’immigration considérables dans un pays peuplé de 46 millions d’habitants. Pour ce qui est de la Crimée, c’est terminé avec son annexion unilatérale par la Russie et il n’y aura pas de marche arrière. Malgré les protestations des Occidentaux et les actions «punitives» à l’égard de la Russie, la réalité ne changera pas, tant il est difficile de sanctionner une grande puissance. À partir du moment où la Russie savait que les Occidentaux allaient exclure une intervention militaire et se contenteraient d’adopter des sanctions mineures et symboliques, la partie était gagnée, ce qui démontre encore une fois qu’une grande puissance perd rarement un affrontement avec un «petit» pays. Ce savant calcul reposait sur l’assurance que la Russie n’avait rien à craindre des Occidentaux. Le président Poutine le savait pertinemment. On peut maintenant s’attendre à ce que l’Ukraine s’affaiblisse encore davantage politiquement, ainsi qu’une éventuelle expansion russe jusqu’en Moldavie où vivent en Transnistrie une autre minorité russe prétendument «opprimée», alors que les faits démontrent que ce sont les Moldaves minoritaires qui sont dominés.
Enfin, la plupart des réformes entreprises en Ukraine ont échoué. L’État, tout droit sorti de l’ère soviétique, a développé une énorme bureaucratie qu’il est quasi impossible de faire bouger. Dans ces conditions, il est difficile d’arriver à des solutions, sans oublier la corruption endémique. En 2018, l’Ukraine était classée, selon l’organisme Transparency International, au 120e rang mondial sur 180 pays.

EXTRAIT DE/ http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/ukraine-2histoire.htm

1.

Dans le cadre de la politique européenne de voisinage (PEV), l’UE développe des relations particulières avec les six pays du partenariat oriental : Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Armé nie et Azerbaïdjan

2.

ALECA, accord de libre-échange complet et approfondi (en anglais DCFTA, Deep and Compre – hensive Free Trade Agreement).

3.

LEPESANT Gilles, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Paris : CNRS (Centre national de la recherche scientifique) éditions, 2005

4.

JORRÉ Georges, Géographie universelle, Paris : Larousse, 1960, tome 3, p. 79

5.

En 1980, en dépit du développement de la Sibérie, le tiers de la houille et la moitié du minerai de fer soviétique

6.

Généralement traduit par le concept d’« espace vital » (NDLR).

7.

SNYDER Timothy, Bloodlands: Europe between Hitler and Stalin, New York : Basic Books, 2010

8.

Dans le musée d’Auschwitz comme dans celui de l’immigration à Ellis Island (New York), on trouve les mêmes types de valises parties de Galicie, avec des destins ô combien différents

9.

L’historien britannique Robert Conquest (The Harvest of Sorrow, Oxford : Oxford University Press, 1986) évalue le nombre de victimes de la famine à cinq millions. D’autres estimations varient de trois à sept millions de décès mais convergent sur le fait qu’ils furent aux deux tiers ukrainiens. Le 23 octobre 2008, le Parlement européen a reconnu cette famine comme un crime contre l’humanité, dans la mesure où elle a été provoquée).

10.

Suivant l’expression de Joseph Roth (1894-1939) au sujet de Lviv (« Lemberg die Stadt », in Werke Köln, 1956, p. 497-501).

11.

D’après le recensement de 1926, les Ukrainiens étaient majoritaires dans les trois oblasts russes de Koursk (57 %), Voronej (66 %) et Caucase du Nord (55 %), ce qui avait conduit la première république ukrainienne (1917-1922) à les revendiquer en partie.

12.

La Ruthénie austro-hongroise se composait de la Galicie orientale (polonaise de 1918 à 1939), de la Buco vine du Nord (à la Roumanie de 1918 à 1940) et de la Transcarpathie (à la Tchéco slova – quie de 1918 à 1939).

13.

À la suite du rattachement de la Ruthénie à la Pologne, au concile de Brest-Litovsk en 1596, l’Église orthodoxe locale a reconnu la prééminence de Rome en conservant son rite oriental.

14.

Premier secrétaire du PCUS (parti communiste de l’Union soviétique) de 1953 à 1964, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev avait beaucoup à se faire pardonner en Ukraine où il avait été, en tant que dirigeant du parti communiste local, un acteur majeur de la répression stalinienne.

15.

Signé en décembre 1994 à Budapest lors d’une conférence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le mémorandum accorde à la Biélorussie, au Kazakhstan et à l’Ukraine la garantie de leur intégrité territoriale en échange de leur adhésion au traité de non-prolifération, et donc de leur renonciation à détenir les armes nucléaires héritées de l’URSS, qui ont été détruites aux frais des contribuables occidentaux. Cette garantie leur est donnée par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : Russie, Royaume-Uni, États-Unis (et par la France et la Chine dans des documents séparés).

16.

Qui compte 416 000 habitants en 2016, dont 72 % de Russes (recensement de 2001).

17.

LIMONIER Kevin, « La flotte russe de mer Noire à Sébastopol, une forteresse impériale au Sud ? », Hérodote, n° 138, 2010, p. 66-78.

18.

Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies n° 68/262, adoptée le 27 mars 2014.

19.

Négociations connues sous le nom de « format Normandie », en référence à une réunion tenue à Bénouville entre la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France, le 6 juin 2014 lors de la commémoration du débarquement allié de 1944.

20.

D’après Volodymyr Kulik. Voir « Ukrainien vs russe : laquelle des deux langues a besoin de protection ? », Ukraine Crisis Media Center, mars 2018. URL : http://uacrisis.org/fr/65200-languageneed- protection. Consulté le 18 septembre 2018.

21.

Option défendue par la Hongrie dans les années 1990 pour rétablir le contact avec les minorités magyarophones de sa périphérie, afin de surmonter le traumatisme du traité de Trianon (1920).

22.

Qui n’avait pas à être sacralisée, puisqu’elle ne séparait pas deux républiques fédérées souveraines mais, à l’intérieur de la Serbie, une région autonome du reste de cette république.

23.

DUBNOV Arkady, « What the New Status of the Caspian Will Change », Carnegie Moscow Center, 21 août 2018. URL : https://carnegie.ru/commentary/77078. Consulté le 18 septembre 2018.

24.

Le vice-président Joe Biden à la conférence de Munich en février 2009 : « nous ne reconnaîtrons aucune sphère d’influence. Notre position restera que les États souverains ont le droit de prendre leurs propres décisions et de choisir leurs alliances. »

25.

Depuis 2014, 13 milliards de dollars US de prêts du Fonds monétaire international et 12 mil – liards d’euros de l’UE, d’après Pierre Mirel, « Union européenne-Russie : après trois décennies perdues, vers une cohabitation nouvelle ? », Question d’Europe, n° 483, 10 septembre 2018, Fondation Robert Schuman. URL : https://www.robert-schuman.eu/fr/doc/questions-d-europe/qe- 483-fr.pdf. Consulté le 18 septembre 2018.

26.

Comme la Turquie, le Kazakhstan estime qu’il pourrait se considérer comme un État européen, puisqu’une partie de son territoire se trouve à l’ouest du fleuve Oural.

27.

CHARAP Samuel, SHAPIRO Jeremy et DEMUS Alyssa, Rethinking the Regional Order for Post- Soviet Europe and Eurasia, Santa Monica : Rand Corporation, 2018. URL : https://www.rand.org/ content/dam/rand/pubs/perspectives/PE200/PE297/RAND_PE297.pdf. Consulté le 18 septembre 2018.

source/ https://www.geostrategia.fr/lukraine-abandonnee/

 

2 réflexions au sujet de « 3382 – L’Ukraine abandonnée ? … Avril 2019, un saut dans le vide ? »

  1. C’est une vision de Jean François DREVET qui a travaillé pour l’élargissement de l’UE à la Commission Européenne … je vous conseille de lire son interview par

    Alexis Sierra, « Interview de Jean-François Drevet », EchoGéo [En ligne], 11 | 2010, mis en ligne le 24 février 2010, consulté le 16 juillet 2019. URL : >>>
    http://journals.openedition.org/echogeo/11634 ; DOI : 10.4000/echogeo.11634

    quant a l’encart sur le saut dans le vise … le site référencé porte sur l’aménagement linguistique et les langues dans le monde… avec présentation des situations et des politiques linguistiques dans les pays d’Europe….Donc un constat d’une situation à un temps T

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  2. Article très anticommuniste et anti-russe, à mon avis, depuis la fin de l’URSS, l’Ukraine tente de déstabiliser toute tentative de coexistence pacifique avec la Russie, servant les intérêts économiques et militaires des Européens et des Américains. au lieu de rechercher une coopération à la biélorusse, l’Ukraine a préféré la confrontation et a payé le prix fort pour cette décision

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