3018 – Deuxième table ronde … La stratégie de la Chine derrière les nouvelles routes de la soie ?

Introduction >La stratégie de la Chine derrière les nouvelles routes de la soie ?

Introduction de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica

1 — Les nouvelles routes de la soie, enjeux maritimes ?

Intervention de Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie et Chine

2 — Que contient précisément le programme « Une ceinture, une route » ? Quelle est l’ambition politique de Xi Jinping à travers ce projet ?

Intervention de Jean-François Huchet, professeur des universités à l’INALCO, vice-président à la recherche de l’INALCO

3 — Comment la Chine perçoit-elle le monde et quelles sont les ambitions de la politique étrangère chinoise?

Intervention d’Alice Ekman, chercheur, responsable des activités Chine du Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri)

4 — Quelle stratégie chinoise derrière les nouvelles routes de la soie ?

Intervention de Claude Martin, ambassadeur de France, ancien ambassadeur à Pékin, auteur de « La diplomatie n’est pas un diner de gala.

5 — Débat final

Débat final lors du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Note Sans a priori … toutes les problématiques sont abordées … par ailleurs la revue « Marianne »n°1124 du 28/09/2018 comporte un dossier spécial « Quand la Chine nous avalera » qui complète fort bien cette table ronde … en particulier sur la jeunesse de XI Jinping qui éclaire cette personnalité, qui comme celle de Vladimir Poutine  explique leurs personnalités … des « survivants » à une « Histoire » dure !

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Introduction >La stratégie de la Chine derrière les nouvelles routes de la soie ?

Introduction de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica, lors de la deuxième table ronde du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

france Jean-Pierre Chevènement7533840_7394bba6-06aa-11e8-b620-683b6e0c0d6d-1_1000x625 Jean-Pierre Chevènement

Je vous remercie pour cette invitation à venir partager quelques idées sur la route de la soie.

Lors de la préparation de cette table ronde, vous m’aviez notamment demandé de préciser le contenu de ce grand projet multi-facette et d’envisager les prolongements géopolitiques de ce projet.

La route de la soie est un projet très vaste, multi-facette, au point qu’on a parfois du mal à s’y retrouver quand on analyse les différents documents qui, depuis près de cinq ans, émanent du gouvernement chinois.

On a souvent comparé le projet de la route de la soie au plan Marshall (1948-1951), en particulier pour sa version terrestre ciblant l’Eurasie.

Sur le plan de l’importance des investissements, le plan Marshall correspondait à peu près à 140 milliards de dollars actuels (soit 13 milliards de dollars de l’époque).

Le projet route de la soie a déjà très largement dépassé ces ordres de grandeur. Beaucoup de chiffres circulent. On estime aujourd’hui que 800 à 900 milliards de dollars d’investissements seraient « dans les tuyaux », ce qui ne signifie pas qu’ils ont été réalisés, loin de là. La Chine annonce plutôt un ordre de 150 milliards de dollars par an, ce qui est déjà énorme à l’aune des montants investis lors du Plan Marshall.

  • Vont-ils tenir le rythme dans les dix années à venir ?

La Chine pourrait investir entre 1 000 et 1 500 milliards de dollars dans les dix années à venir dans ce grand projet des routes de la soie. C’est beaucoup et c’est relativement peu comparé aux besoins de financement en infrastructures constatés dans toute la région de l’Eurasie.

Là encore, beaucoup de chiffres ont circulé, mais on parle d’environ 12 000 milliards de dollars d’investissements nécessaires dans cette région. Cet ordre de grandeur permet d’évaluer ce que pourrait être la contribution de la Chine. On comprend aussi pourquoi des institutions existantes, comme la Banque Asiatique de Développement, très largement dominée par le Japon, ou la Banque Mondiale, ne peuvent pas à elles seules combler ce besoin de financement. C’est par rapport à ce besoin immense en matière de financement que la Chine se positionne.

france usaLe plan Marshall,«+Pour+ou+contre+le+Plan+Marshall+»

Le plan Marshall, très largement constitué d’aides, était accompagné de forts encouragements, de la part des États-Unis, à faire des réformes en matière fiscale, en matière d’ouverture des frontières. Les différents investissements réalisés pour le moment par la Chine ne sont pas assortis de toutes ces incitations. Par ailleurs, les sommes investies par les États-Unis étaient également complétées par des financements provenant des pays européens récipiendaires du plan Marshall.

En termes de croissance, le plan Marshall a eu assez peu de retombées directes. Sur toute la période de 1948 à 1951, on a estimé à 0,3 % le supplément de croissance dans l’ensemble des pays touchés par le plan Marshall. Ce sont surtout des modifications institutionnelles qui sont sorties de ce plan.

Plusieurs stades sont prévus dans l’exécution de ce projet de la nouvelle route de la soie.

Le premier stade consiste aujourd’hui à financer, à bâtir des infrastructures dans des pays dont la liste s’allonge jour après jour. On parle même d’inclure des pays hors de l’ancien périmètre des anciennes routes de la soie (des pays de l’Amérique du Sud réclameraient d’être inclus dans le projet des routes de la soie).

Dans un deuxième temps, qui a commencé, on parle aussi de construction de nœuds industriels. Le gouvernement chinois préfère le terme de « zones économiques spéciales » qui correspond à sa propre histoire : la Chine en avait ouvert quatre à la fin des années 1970, au moment où Deng Xiaoping avait pris le pouvoir, puis leur nombre a augmenté. Ensuite des zones de collaboration avec les pays étrangers se sont multipliées après 1984.
Enfin, troisième stade, on devrait voir rapidement l’ouverture de couloirs de transport de l’information entre les différents nœuds économiques bâtis dans les pays qui font partie de ce projet de route de la soie.

La dimension internationale et la dimension nationale sont intimement liées dans ce projet de route de la soie.

chine Deng Xiaoping  Deng Xiaoping

Pendant très longtemps, en termes de politique étrangère et de politique économique, la Chine a fait profil relativement bas, appliquant ce qu’on a appelé la « doctrine Deng Xiaoping » après 1978. Deng Xiaoping considérait qu’il fallait d’abord faire la paix avec ses voisins, notamment avec l’Ouest, pour permettre à la Chine de se développer d’un point de vue économique et de bénéficier d’un certain nombre de transferts de technologies.
À partir de 2008, au tournant de la grande crise économique qui nous a frappés, on a vu l’économie chinoise accéder à un stade de maturité totalement différent.
Pendant longtemps les réserves en devises accumulées très rapidement depuis la fin des années 1990 ont été placées dans des bons du Trésor américain qui étaient le placement le plus sûr.
À partir de 2008, la diversification de ces placements est devenue une nécessité pour la Chine qui ne pouvait plus placer tout cet argent en bons du Trésor américain.
La question des investissements directs à l’étranger s’est alors posée de manière impérative.

Parallèlement, la Chine a eu des besoins croissants en matières premières à partir du début des années 2000, notamment en pétrole et en gaz, et c’est ce qui l’a amené à investir dans le secteur de l’énergie en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Asie centrale. De même, les entreprises chinoises ont recherché des transferts de technologies plus sophistiquées. C’est un aspect extrêmement important qui explique les rachats d’entreprises européennes.

À la même époque, on perçoit des signes d’essoufflement du modèle économique chinois, avec une baisse de la rentabilité des entreprises d’État, qui ont reçu beaucoup d’aides, qui sont beaucoup intervenues sur les grands projets d’infrastructures en Chine.

Ce projet des routes de la soie offre aux grands acteurs du secteur public chinois qui ont construit des réseaux ferroviaires, des réseaux routiers, la possibilité de profiter d’un positionnement à l’international pour continuer à développer un certain nombre de marchés qui seraient financés par le gouvernement chinois.

À partir de 2008, toute une série de raisons vont pousser la Chine à modifier son positionnement international sur le plan économique. On peut dire que le projet de route de la soie reprend ces différents éléments pour capitaliser cette maturité économique de la Chine et se muer en un grand projet géopolitique qui va servir les intérêts économiques de la Chine.

Cette dimension nationale soulève des questions : par exemple, toutes les industries chinoises ont des surcapacités.

  • Le projet de route de la soie va-t-il permettre à ces surcapacités de se répandre dans les pays d’Asie centrale ?
Pour certaines industries, tel l’acier, on peut penser que oui. Pour d’autres, tel le ciment, difficile à transporter, c’est plus compliqué. Par ailleurs on peut imaginer que les pays qui vont recevoir des financements de la Chine souhaiteront construire ces infrastructures avec les Chinois posant le problème du degré d’ouverture du projet de route de la soie aux pays récipiendaires.

Sur le plan financier, on observe une volonté, de la part de la Chine, d’accélérer l’internationalisation de la monnaie chinoise.

Sans rentrer dans ce domaine complexe qui nous conduirait trop loin, je dirai que des réformes du système financier intérieur chinois sont nécessitées par les précautions qu’impose à la Chine l’internationalisation du yuan. La route de la soie pourrait permettre de poursuivre l’internationalisation de la monnaie chinoise parallèlement à des réformes prudentes sur le plan intérieur.

En ce qui concerne les prolongements géopolitiques de la nouvelle route de la soie, on a vu s’appliquer en Amérique du Sud, en Afrique,

une stratégie chinoise (qui consiste en une série de prêts sans conditions politiques) d’aide au développement sur des projets fréquemment construits par des firmes chinoises et qui permettent à la Chine d’accroître son influence géopolitique dans ces pays.

En retour, cette influence géopolitique augmente les chances de la Chine et de ses entreprises nationales d’obtenir de nouveaux contrats économiques.

C’est une sorte de « cercle vertueux » à l’avantage de la Chine qui pourrait s’installer avec les pays qui reçoivent les investissements chinois. C’est pourquoi j’emploie le terme de Pax Sinica dans cette région qu’est l’Asie centrale et l’Eurasie de manière plus générale.

Cette influence grandissante de la Chine dans cette immense région pose la question de l’émergence des grandes puissances.

Un bref retour dans l’histoire nous rappelle que dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les États-Unis avaient pu élargir leur influence sans rencontrer trop d’obstacles, que ce fût sur la façade maritime ou sur la façade terrestre. La puissance coloniale espagnole n’était pas capable d’endiguer la puissance américaine. La Chine est dans une situation totalement différente. La façade maritime demeure largement sous le contrôle des États-Unis. Sur la façade terrestre d’autres grandes puissances comme l’Inde, la Russie, ou l’Iran disposent d’une influence importante. Le corridor eurasiatique n’est dominé par aucune de ces puissances, y compris l’Union européenne ou les États-Unis. Les pays du corridor eurasiatique sont aussi marqués par une forte instabilité politique et économique. Mais la Chine fait le pari qu’elle aura les moyens économiques, peut-être demain les moyens militaires (même si aujourd’hui personne ne parle de cette dimension qui effraie) d’occuper cette façade terrestre. C’est un pari compliqué. Les puissances régionales comme l’Inde, la Russie, l’Iran malgré une coopération de façade restent assez prudentes face au projet chinois de nouvelle route de la soie.
Ce projet comporte également quelques risques et la Chine pourrait rencontrer un certain nombre d’obstacles. Sur la route de la soie, un certain nombre de pays sont déjà fragilisés par une dette déjà très importante et les prêts accordés aujourd’hui par la Chine propulsent ces pays dans une zone d’instabilité financière qui risque de les fragiliser.

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Bienvenue au club des superpuissances ! Comme les États-Unis et l’Europe, la Chine va devoir apprendre à gérer des changements de majorité politique, à gérer des pays en instabilité économique.

Elle va très certainement enregistrer des pertes sur le plan financier. Elle devra apprendre ici à gérer une dette qu’on ne pourra pas lui rembourser, ailleurs à rééchelonner des dettes. Certes la Chine apprend vite. Mais quand on regarde ce qui se passe au Venezuela, au Sri Lanka et dans d’autres États fragilisés par la dette, on peut craindre qu’un certain nombre de pays ne se retrouvent dans des situations préoccupantes.

Il faut s’attendre à des remises en cause.

On a vu des réactions dans la classe politique pakistanaise par rapport à une série d’investissements réalisés par la Chine dans le cadre du corridor Chine-Pakistan.

L'ancien Premier ministre de Malaisie Mahathir Mohamad « Ce sont les autres qui font de vous un leader »MM8  L’ancien Premier ministre de Malaisie Mahathir Mohamad : « Ce sont les autres qui font de vous un leader »

En Malaisie, la nouvelle majorité du docteur Mahathir (Premier ministre nouvellement élu) veut remettre en cause un certain nombre d’investissements chinois conclus avec l’ancien président.

Concernant les questions environnementales, on observe une dichotomie.

Les projets financés par la Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures (Asian Infrastructure Investment Bank, ou AIIB), dominée par la Chine, présentent une façade extrêmement verte et « clean » de la Chine. En effet, une grande majorité des investissements sont orientés vers des technologies vertes. Mais seuls 4 ou 5 milliards d’investissements viennent de l’AIIB.

La très grande majorité des investissements opérés aujourd’hui dans le cadre du projet de la route de la soie sont réalisés par des organismes financiers chinois, comme la China Development Bank, la China Exim Bank et différents fonds créés par la Chine, qui, sur les questions environnementales, sont beaucoup moins « clean » : les projets de centrales de production d’électricité, par exemple, restent principalement des centrales à charbon qui posent problème pour les négociations sur le climat. On ferme des centrales en Chine… et on en ouvre à l’étranger !

Chaque grand leader chinois aime avoir un grand projet.

Sous Hu Jintao il n’était question que de la fameuse « société harmonieuse ». Aujourd’hui le rêve chinois est la nouvelle route de la soie. Ce projet, qui s’est beaucoup précisé depuis 2013, risque d’évoluer encore.

Je pense néanmoins que ce projet est là pour durer car il correspond à une maturité économique de la Chine et à une volonté de penser la projection économique de la Chine à l’étranger.

Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le professeur, pour cet exposé qui prolonge le précédent et ceux qui ont été tenus dans la table ronde que présidait Marie-Françoise Bechtel.

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Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 238 fois
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1 –Les nouvelles routes de la soie, enjeux maritimes ?

 

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Intervention de Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie et Chine à l’European Council on Foreign Relations, auteur de l’étude « Blue China : Navigating the Maritime Silk Road to Europe » (ECFR, avril 2018), au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Je vous remercie de m’avoir convié à cette table ronde.

Je reprendrai le contenu de l’étude « Blue China: Navigating the Maritime Silk Road to Europe » (téléchargeable sur le site de l’European Council on Foreign Relations), résultat d’un travail, non pas sur les routes de la soie mais sur les politiques maritimes de la Chine : politique de sécurité maritime, politique destinée à soutenir l’économie bleue de la Chine. Le point de départ était de mettre en rapport la manière dont les Chinois concevaient leur politique maritime, en travaillant sur les sources primaires, et la manière dont les intérêts européens étaient affectés par ces politiques, tout cela se rejoignant dans l’idée de route de la soie.

Je commencerai par la manière dont le débat sur les routes de la soie et en particulier sur le maritime s’est structuré en Europe ces trois dernières années pour m’attacher ensuite à décrire précisément comment les Chinois les conçoivent et ce qui a déjà été accompli dans le volet maritime des routes de la soie.

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Comment le débat sur les routes de la soie et en particulier sur le maritime s’est-il structuré en Europe ces trois dernières années ?

Pour simplifier, je dirai qu’on peut distinguer aujourd’hui trois « camps », avec des variantes autour de deux extrêmes dans la manière dont on regarde l’initiative de Xi Jinping de routes de la soie.

Une approche assez classique, analyse de realpolitik très partagée en Europe, à l’inverse de ce qu’on a entendu pendant la première table ronde, voit avant tout dans la route de la soie un projet géopolitique de domination.

Un autre discours, plutôt entrepreneurial, est tenu par des entrepreneurs politiques et les acteurs ayant des intérêts commerciaux qui voient les occasions que leur offre le projet de routes de la soie. Cela va du petit entrepreneur qui veut coopérer avec les Chinois dans les pays tiers à un Jean-Pierre Raffarin qui met en avant l’idée qu’on ne devrait pas concevoir les routes de la soie comme un projet de mondialisation à la chinoise mais plutôt comme un ensemble de projets précis auxquels il faut répondre de manière pragmatique, projet par projet, projet d’infrastructure par projet d’infrastructure.

asie malaca au coeur des rivalités horizons-malacca-29-01-2016 Malacca, cœur de toutes les rivalités en Asie du Sud-Est

Entre ces deux discours, sur le sujet des routes maritimes de la soie, se dessine un troisième camp qui a une approche plus ironique, voire un peu cynique, avançant que la route maritime de la soie n’a finalement que peu d’intérêt puisque la route maritime existe déjà. C’est bien sûr le cas pour l’Europe : la route Malacca-Suez permet le transit de 65 % du commerce Europe-Chine (300 milliards de dollars). La route Arctique, qui commence à peine à se dégeler, reste encore très marginale. Quant au commerce par voie ferrée, il ne représente que 2 % du commerce Europe-Chine. L’idée est donc que la route maritime de la soie est une sorte de nouvel emballage pour quelque chose qui a déjà une existence importante puisque le commerce maritime est le cœur de la relation commerciale Europe-Chine.

Quand on va de l’analyse générale au débat plus politique quatre questions se dégagent aujourd’hui en Europe dans les discussions sur les routes de la soie, des questions sur lesquelles on se positionne dans un sens ou dans un autre ou on ne se positionne pas encore.

La première est une question politique sur la nature des règles du jeu qui intéresse particulièrement Bruxelles.

Cela explique par exemple l’initiative actuelle de la Commission européenne : la rédaction d’un document qui devra expliciter clairement les normes, les standards et les règles de l’Union européenne sur la coopération concernant les projets d’infrastructures de « connectivité » (terme assez à la mode). Cette réponse directe aux routes maritimes de la soie et aux routes de la soie en général a été déterminée par le projet hongrois (mentionné lors de la première table ronde) d’une voie ferrée reliant Budapest à Belgrade. L’idée est que, quand on coopère avec des Chinois sur des projets d’infrastructures, on travaille soit avec leurs règles soit avec les nôtres. Si nous n’imposons pas nos règles, nous nous verrons imposer les leurs ou nous devrons accepter de nous y soumettre. Il y a donc une discussion très politique sur la nature des règles d’engagement entre l’Europe et la Chine.

Une deuxième question émerge sur l’agenda comme un point politique où les acteurs se positionnent différemment :

le discours sur le lien entre investissement et influence politique a pris beaucoup d’ampleur en Europe ces deux dernières années, en particulier à propos de la Hongrie mais aussi de la Grèce car il existe un lien (qui n’est pas prouvé par des éléments clairs et définitivement compromettants) entre le positionnement de la Grèce, le Conseil des droits de l’homme aux Nations Unies et la nature des investissements chinois dans le port du Pirée en particulier. Une discussion émerge en Europe à propos de l’impact des investissements chinois sur les relations politiques entre la Chine et les pays qui reçoivent ces investissements.

Une troisième question politique pour l’Europe concerne la coopération contre la complémentarité.

Dans cette étude, nous nous sommes particulièrement intéressés au secteur de la construction navale. Nous en avons conclu que les projets chinois en matière de construction navale pouvaient signifier, à un horizon de quinze ou vingt ans, la fin de l’industrie de construction navale européenne en matière de construction de bateaux de croisière de luxe. Dans certains secteurs précis la compétition est très évidente ; dans d’autres des complémentarités sont possibles ; certains projets sont communs, je pense à Yamal [1] en Russie, où on a un investissement de Total et un autre de CNPC. Là encore se pose la question de la distinction entre complémentarité et compétition.

Enfin, une quatrième question, de nature plus stratégique, est liée à un autre aspect de la route maritime de la soie qui n’est plus sa dimension économique mais sa dimension de construction d’une puissance navale par la Chine.

Elle porte sur le positionnement de la France et de l’Europe à propos de l’émergence d’une coalition pour contrer la puissance navale chinoise dans l’aire indo-pacifique La coopération États-Unis, Inde, Japon, Australie prend forme de manière de plus en plus serrée et pose des questions à l’Europe. Lors du Dialogue Shangri-La dont il a été question dans la précédente table ronde, Florence Parly, ministre française de la Défense, a pris une position très claire en faveur du soutien de la France à l’idée de l’indopacifique.

Après ce panorama politique sur les questions qui se sont posées jusqu’à présent à l’Europe, je traiterai de la route maritime de la soie :

  • comment les Chinois l’ont-ils conçue ?
  • Qu’ont-ils accompli jusqu’à présent ?
Selon l’Administration océanique d’État, une administration de rang ministériel du Conseil d’État, l’une des institutions les plus importantes dans la mise en œuvre de la route maritime de la soie, ce projet n’a vraiment commencé qu’en 2016. L’idée a été lancée en 2013 par Xi Jinping dans son discours de Djakarta mais la mise en œuvre de ce projet débute vraiment à partir de 2016.

Pour parler des routes maritimes de la soie, il est indispensable de comprendre ce qu’est la nature de « l’économie bleue » de la Chine.

 Gunter Pauli L’Économie Bleue. Si nous changeons de perspective, nous constaterons que l’Économie Bleue s’attache à des questions de régénération qui vont au-delà de la préservation ou de la conservation. L’Économie Bleue ne recycle pas, elle régénère. D’une certaine façon, l’Économie bleue consiste à s’assurer qu’un écosystème maintient ses règles évolutives afin que tous puissent bénéficier des flux infinis de la Nature en matière de créativité, adaptabilité et abondance.
http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/economie/economie-bleue-gunter-pauli.html
Ce terme (« économie bleue »), utilisé aussi par l’ONU, regroupe toutes les activités liées à la mer :

  • les pêches,
  • la construction navale,
  • l’exploitation de pétrole et de gaz off-shore,
  • l’ingénierie maritime,
  • la biologie marine et ses implications pour l’industrie pharmaceutique,
  • les énergies renouvelables,
  • l’industrie des services avec le tourisme côtier et le tourisme maritime,
  • tous les transports maritimes etc.

Selon l’Administration océanique d’État, le PIB maritime de la Chine (qui cumule tous ces secteurs) représente aujourd’hui 10 % de son PIB total, ce qui placerait le PIB maritime de la Chine au quinzième rang mondial, soit l’équivalent du Mexique.

Il faut regarder les routes maritimes de la soie comme un projet destiné à poursuivre la modernisation de l’économie bleue de la Chine. C’est comme tel qu’il est conçu par l’Administration océanique d’État et par la Commission nationale pour le développement et les réformes.

chine Le Conseil des affaires d'Etat va réorganiser l'Administration nationale océanique 001372a0e6ec12a7d9a503  Le Conseil des affaires d’État va réorganiser l’Administration nationale océanique

Le document-clé, pour comprendre un peu ce que les Chinois ont en tête avec cette route maritime de la soie, est le plan quinquennal rédigé conjointement par l’Administration océanique d’État et la Commission nationale pour le développement et les réformes.

Ce document extrêmement stratégique décrit les secteurs qui doivent bénéficier de la route maritime de la soie. Il est important d’avoir la perspective de ces deux administrations et de tous les acteurs locaux, des provinces côtières aux grandes entreprises d’État, qui travaillent dans l’économie bleue et qui, en-deçà du Comité permanent du bureau politique du Parti, bénéficient directement – ou comptent bénéficier – des routes maritimes de la soie.

Selon un interlocuteur d’un think tank chinois, il ne faut pas s’attendre à ce que les routes maritimes de la soie génèrent énormément de nouveaux projets :

si l’infrastructure portuaire est le cœur du projet, les Chinois sont en train de mettre à niveau leur infrastructure existante pour renforcer leur commerce maritime et leur économie bleue et accompagner la nouvelle phase de la globalisation.

Il a tout à fait raison, jusqu’à présent l’accent est mis sur les divers investissements dans les infrastructures portuaires :

une vingtaine de projets à divers stades de progression. Très peu concernent des investissements sur des sites vierges, c’est-à-dire la construction de nouveaux ports, comme à Gwadar (Pakistan), à Hambantota (Sri Lanka), à Djibouti, qui est une base navale, et, à côté, le nouveau port de Doraleh. De grands projets sont déjà un peu remis en cause en Asie du Sud-Est : Kyaupkyu in Myanmar et Malacca Gateway, en Malaisie, qui sont vraiment les grands ports nouveaux.

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M. Xu Lirong Cosco

Mais l’essentiel de ce que la Chine a fait jusqu’à aujourd’hui- en particulier avec deux grands acteurs publics, Cosco et China Merchants Group – a consisté à prendre des parts dans la gestion de terminaux portuaires dans le monde, en particulier dans de nombreux ports en Europe.

C’est jusqu’à présent la substance des routes maritimes de la soie. Un membre de l’exécutif de Cosco qu’on interrogeait sur la raison de ces investissements répondait : le commerce maritime c’est bien mais les profits fluctuent, en particulier avec le cours du pétrole, tandis que l’investissement dans des terminaux portuaires et la gestion de terminaux portuaires est une source de revenus stable. Les acteurs de premier plan dans la mise en œuvre de la stratégie des routes de la soie sont dans une logique de profits : on s’appuie sur une vision politique (et on en profite pour décrocher des financements) mais on est dans une logique purement économique. Lors de ce même entretien accordé par Cosco à la presse chinoise, M. Xu Lirong expliquait qu’à terme Cosco voyait son profit dans la finance de l’économie bleue de la Chine, la finance du transport maritime, la finance de toutes les opérations qui sont liées à l’économie bleue. La stratégie de Cosco est donc de miser aujourd’hui sur les terminaux portuaires pour s’assurer des revenus stables à l’avenir avec le développement du commerce maritime qui va continuer de croître. Ce qui importe le plus, c’est la finance.

À partir de cet investissement portuaire, d’autres projets se coagulent. Cela se vérifie dans d’autres pays ayant reçu des investissements chinois :

en Grèce, avec le tourisme, la réparation de bateaux de croisière, autour de Djibouti, à Hambantota, avec des zones économiques spéciales … A partir d’un premier investissement dans le portuaire, la sphère publique de l’économie chinoise s’agrège à ces activités et la nature de la relation économique avec le pays qui reçoit l’investissement se diversifie, s’approfondit. C’est donc une cible en mouvement.

De cette étude assez précise des projets chinois dans des ports, nous avons conclu que le discours soupçonnant les investissements portuaires d’être un agenda caché masquant le véritable agenda chinois de construction de bases navales est plutôt exagéré.

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Djibouti reste un cas particulier, certes important, parce que c’est la première base navale de l’histoire de la République populaire de Chine.

C’est une véritable rupture de politique étrangère : l’absence de base à l’étranger était autrefois un véritable marqueur de l’identité internationale de la Chine ; Xi Jinping a pris le contre-pied de cette approche puisqu’aujourd’hui, selon le discours officiel, partout où il y aura un besoin, les Chinois construiront des « facilités logistiques » pour défendre leurs intérêts à l’étranger – c’est le terme officiel pour désigner ce que le reste du monde considère comme des bases.

Les exemples des ports sur lesquels les rumeurs ont été les plus insistantes (Gwadar, Hambantota, Kyaupkyu in Myanmar, plus récemment Vanuatu) montrent que, si la Chine a un intérêt à développer sa relation de défense avec le pays qui reçoit ses investissements, on n’est pas encore dans une logique selon laquelle construire une base serait dans l’intérêt de la Chine.

À Djibouti la Chine avait une mission anti-piraterie depuis 2008. Mais si demain la Chine décidait de construire à Gwadar ou à Vanuatu … sa démarche serait perçue comme agressive par tous ses voisins, par l’Inde à Gwadar, par l’Australie à Vanuatu. On serait alors dans une pure logique stratégique alors qu’à Djibouti on est dans une logique d’accompagnement des investissements chinois et de coopération avec les autres pays présents à Djibouti.
Quelles sont les conséquences pour l’Europe de cette route maritime de la soie ?

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Les investissements portuaires peuvent faire espérer la diminution des coûts du commerce maritime pour tout le monde.

Mais, si les grands acteurs du commerce maritime sont encore européens (Maersk et MSC), à long terme le risque existe, non d’une position monopolistique mais d’un positionnement de Cosco ou de China Merchants Group qui leur permettrait de choisir leurs partenaires, donc de faire des choix pour des raisons politiques. C’est un risque réel.

Le problème de la réciprocité se pose.

  • Un opérateur européen pourrait-il investir dans les grands ports chinois à Ningbo, à Dalian, à Haikou, maintenant que la Chine construit à Hainan une nouvelle zone économique spéciale ?

La réponse est non car on ne peut transiger sur les règles intangibles concernant les achats d’infrastructures publiques.

Le problème de réciprocité se pose aussi pour les entreprises. Selon CMA CGM [2], Cosco se verrait ouvrir grands les ports européens mais quand CMA GGM arrive en Chine avec ses bateaux de porte-conteneurs, la régulation est lourde, il y a un coût… On retrouve la question de la réciprocité au niveau micro-économique.

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1978 : la naissance d’un futur leader mondial à Marseille
Lors d’un stage aux États-Unis, Jacques Saadé découvre les prémices du transport en conteneurs. Il a alors l’intuition que cet outil constitue l’avenir du transport international de marchandises. Il concrétise cette idée en créant la Compagnie maritime d’affrètement (CMA) le 13 septembre 1978 à Marseille. http://www.cma-cgm-blog.com/fr/today-cma-cgm-group-celebrates-35-years-anniversary/

Comme le disait cet interlocuteur chinois lucide, au-delà de l’infrastructure portuaire, il y a d’autres types de projets. J’ai cité le projet Yamal qui est intéressant parce qu’il a une dimension multilatérale franco-russo-chinoise avec des bénéficiaires dans différents pays, aussi bien en Asie du Nord-Est qu’en Europe. J’ai cité les vues de la Chine à partir du plan « Made in China 2025 » dont on a parlé dans la première table ronde.

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yamal Projet gazier Yamal «Total fait entrer la France dans le XXIe siècle multipolaire»5a27d00f15e9f9250f2e7c46-1728x800_c
le projet Yamal … Un «des plus grand projets jamais réalisés par Total, auquel peu de monde croyait au départ», comme le rappelait, son successeur à la tête du groupe pétrolier français, qui a fait de la Russie son principal producteur d’hydrocarbures.http://lesakerfrancophone.fr/projet-gazier-yamal-total-fait-entrer-la-france-dans-le-xxie-siecle-multipolaire

Dans « Made in China 2025 », l’un des dix secteurs stratégiques identifiés par l’État et pour lequel la Chine souhaite un leadership pour l’horizon 2025 est le High Tech Shipping (transport maritime de haute technologie) : réduction des émissions de carbone, utilisation des technologies de l’information etc. Là-dessus la Chine a des vues très claires. Elle l’a annoncé, elle veut le leadership. On est dans une logique de pure compétition.

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Rolls Royce Holdings (pas la marque de voiture, mais la compagnie internationale spécialisée dans la propulsion et la puissance dans le domaine de l’aérospatiale, de la marine ou encore de l’énergie) est en train de développer un nouveau projet de 6,6 millions d’euros qui pourrait ouvrir la voie à des navires autonomes. Le groupe est en train de plancher sur le cahier des charges et les plans préliminaires pour la prochaine génération de navires de pointe. https://www.bateaux.com/article/23606/rolls-royce-lancera-cargo-autonome-d-10-ans
Vous avez sans doute observé que l’une des premières décisions du nouveau gouvernement français liée à l’investissement, la nationalisation temporaire de STX, a été justifiée en partie par le souhait d’éviter des transferts de technologies, non pas à Fincantieri mais au partenaire en joint-venture de Fincantieri qui est la China Shipbuilding Corporation à Shanghai, très active dans la construction de bateaux de croisière de luxe. La boucle est bouclée, on est là vraiment dans une question politique et économique pour la France.
La question de la puissance navale.
CHINE 1-3-1728x800_c  Photo : Le seul avion porte-avions chinois, le Liaoning (R), arrive dans les eaux de Hong Kong le 7 juillet 2017, moins d’une semaine après une visite très médiatisée du président Xi Jinping. Le ministère chinois de la Défense a déclaré que le Liaoning, du nom d’une province du nord-est de la Chine, faisait partie d’une « mission d’entraînement de routine » de la flottille et ferait escale dans l’ancienne colonie britannique. / PHOTO AFP / Anthony WALLACE (Crédit photo devrait lire ANTHONY WALLACE / AFP / Getty Images)

Au-delà de cette économie bleue, la Chine construit sa marine à un rythme accéléré.

Elle est le seul pays qui ait des programmes dans tous les secteurs de la construction navale militaire, donc dans tous les types de bateaux.

On assiste à une modernisation très rapide. Au-delà de cette dimension de stratégie économique, avec le projet de route maritime de la soie, autour de la construction navale chinoise, se profile une dimension de grande stratégie dont l’objet est la position de la Chine dans le système international et les rapports de force internationaux, en particulier la position de leadership dans la région et la rivalité avec les États-Unis.

L’économie bleue et la construction de la puissance navale chinoise sont liées, autour de la notion de défense des intérêts chinois à l’étranger (intérêts des ressortissants comme des investissements), qui est intégrée dans la doctrine de politique étrangère chinoise.

Cela s’est fait de manière progressive. Commencé en 2004, cela a été vraiment intégré au moment du XVIIIème Congrès et confirmé au moment du XIXème Congrès. Les actions de la Chine pour protéger ses intérêts à l’étranger et la construction de sa puissance navale ont des effets qui sont poursuivis intentionnellement, il y a donc une stratégie : la défense des intérêts à l’étranger qui a des bénéfices collatéraux mais a aussi un coût pour la Chine.

En cela je m’inscris en faux avec ce que j’ai entendu pendant la première table ronde, en particulier sur la question du leadership. Le document central est le rapport de travail de Xi Jinping au XIXème Congrès du Parti

(66 pages dans sa version PDF traduite en anglais, trois heures et demie en version discours au XIXème Congrès).

Les éléments de langage de ce discours sont extrêmement clairs : les plans visent l’horizon 2035, l’horizon 2050. Le terme de « leadership » est utilisé pour nommer l’objectif de la Chine : leadership en termes de puissance nationale « globale », ce qui implique l’utilisation de moyens militaires, économiques, d’outils d’influence politique etc., leadership en termes d’influence internationale.

Le terme est aussi utilisé par Xi Jinping. Cette ambition se décline dans d’autres domaines :

  • une armée de classe mondiale,
  • l’innovation technologique.
  • Toute une série d’objectifs ont été fixés à l’horizon 2050.

La Chine qui, pendant très longtemps, avait été systématiquement accusée d’un manque de transparence, offre aujourd’hui une transparence sans précédent sur le plan de ses intentions stratégiques à l’horizon 2050. Et les routes de la soie, en particulier leur composante maritime, sont bien un instrument de cette grande stratégie.

CHINE MARINE Li Gang Xinhua19china-drill-1-master768  Marine chinoise

Pour l’Europe, les routes maritimes de la soie posent une question de long terme concernant la compétitivité de l’économie européenne de la mer (l’économie bleue de l’Europe). Au-delà des questions de compétitivité, se posent des questions politiques sur les limites de notre engagement avec de la marine chinoise, pour l’instant assez limité : Il y a beaucoup de visites réciproques mais peu de choses se passent à part des exercices conjoints annuels dans le Golfe d’Aden. Mais la question va se poser de plus en plus à mesure que la présence navale chinoise va continuer à effectuer sa transition d’une présence régionale en Asie à une présence globale le long des routes de la soie, y compris en Méditerranée et en Baltique comme on l’a vu des dernières années.

france defense r16-2225 En juin 2018, à l’occasion de la 17e édition du Shangri-La Dialogue, organisé annuellement par l’International Institute for Strategic Studies à Singapour, Mme Florence PARLY, Ministre des Armées, a présenté à ses homologues la nouvelle version du document de référence sur la politique de défense française en Indo-Pacifique : « La France et la sécurité en Indo‑Pacifique ». L’édition 2018 témoigne de l’engagement fort de notre pays, sur le long terme, à développer avec les États de la région des interdépendances utiles ainsi que des actions conjointes au bénéfice de notre sécurité commune.
« La France et la sécurité en Indo-Pacifique » Juin 2018 (pdf)

Derrière tout cela, une question se pose pour l’Europe. Le gouvernement français y a déjà répondu, en particulier le ministère de la Défense qui est très consistant sur ce sujet depuis de nombreuses années mais dont le discours devient de plus en plus précis au fil des années sur la notion d’Indopacifique, sur le partenariat avec l’Inde, avec le Japon, avec l’Australie.

Jusqu’à quel point devons-nous pousser ces relations sachant qu’il est encore possible pour l’instant de faire un choix ? Plus tard, dans un mauvais scénario, pourrait se poser la question du grand choix stratégique entre la Chine d’un côté et ses rivaux de l’autre.

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[1] Yamal LNG est l’un des projets de GN les plus grands et les plus complexes au monde, bénéficie des immenses ressources gazières à terre de la péninsule de Yamal en Russie. Novatek (50,1 %), Total (20 %), CNPC (20 %) et Silk Road Fund (9,9 %) développent le gigantesque gisement de gaz et de condensats de South Tambey. Ce projet vise à exploiter plus de 4 milliards de barils équivalent pétrole de réserves gazières. Toute la production de GNL est vendue à des clients européens et asiatiques, via des contrats de 15 à 20 ans.
[2] CMA CGM (CMA pour Compagnie Maritime d’Affrètement et CGM pour Compagnie Générale Maritime) est le 3ème Groupe mondial et N°1 Français de transport maritime par conteneurs. Basé à Marseille, CMA CGM rayonne dans plus de 150 pays. Doté d’une flotte de 414 navires, le Groupe CMA CGM dessert 400 ports de commerce sur 521 mondiaux.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 660 fois
https://www.fondation-res-publica.org/Les-nouvelles-routes-de-la-soie-enjeux-maritimes_a1141.html

2 – Que contient précisément le programme « Une ceinture, une route » ? Quelle est l’ambition politique de Xi Jinping à travers ce projet ?

france Jean-François Huchet, professeur des universités à l_INALCOweb_recherche_jf_huchet Jean-François Huchet, professeur des universités à l’INALCO

Intervention de Jean-François Huchet, professeur des universités à l’INALCO, vice-président à la recherche de l’INALCO, ancien directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine, ancien directeur de la revue Perspectives chinoises, au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Je vous remercie pour cette invitation à venir partager quelques idées sur la route de la soie.

Lors de la préparation de cette table ronde, vous m’aviez notamment demandé de préciser le contenu de ce grand projet multi-facette et d’envisager les prolongements géopolitiques de ce projet.

La route de la soie est un projet très vaste, multi-facette, au point qu’on a parfois du mal à s’y retrouver quand on analyse les différents documents qui, depuis près de cinq ans, émanent du gouvernement chinois.

On a souvent comparé le projet de la route de la soie au plan Marshall (1948-1951), en particulier pour sa version terrestre ciblant l’Eurasie.

Sur le plan de l’importance des investissements, le plan Marshall correspondait à peu près à 140 milliards de dollars actuels (soit 13 milliards de dollars de l’époque).

Le projet route de la soie a déjà très largement dépassé ces ordres de grandeur. Beaucoup de chiffres circulent.

On estime aujourd’hui que 800 à 900 milliards de dollars d’investissements seraient « dans les tuyaux », ce qui ne signifie pas qu’ils ont été réalisés, loin de là. La Chine annonce plutôt un ordre de 150 milliards de dollars par an, ce qui est déjà énorme à l’aune des montants investis lors du Plan Marshall.

  • Vont-ils tenir le rythme dans les dix années à venir ?

La Chine pourrait investir entre 1 000 et 1 500 milliards de dollars dans les dix années à venir dans ce grand projet des routes de la soie. C’est beaucoup et c’est relativement peu comparé aux besoins de financement en infrastructures constatés dans toute la région de l’Eurasie.

Là encore, beaucoup de chiffres ont circulé, mais on parle d’environ  12 000 milliards de dollars d’investissements nécessaires dans cette région. Cet ordre de grandeur permet d’évaluer ce que pourrait être la contribution de la Chine. On comprend aussi pourquoi des institutions existantes, comme la Banque Asiatique de Développement, très largement dominée par le Japon, ou la Banque Mondiale, ne peuvent pas à elles seules combler ce besoin de financement.

C’est par rapport à ce besoin immense en matière de financement que la Chine se positionne.

Le plan Marshall, très largement constitué d’aides, était accompagné de forts encouragements, de la part des États-Unis, à faire des réformes en matière fiscale, en matière d’ouverture des frontières.
Les différents investissements réalisés pour le moment par la Chine ne sont pas assortis de toutes ces incitations. Par ailleurs, les sommes investies par les États-Unis étaient également complétées par des financements provenant des pays européens récipiendaires du plan Marshall.

En termes de croissance, le plan Marshall a eu assez peu de retombées directes. Sur toute la période de 1948 à 1951, on a estimé à 0,3 % le supplément de croissance dans l’ensemble des pays touchés par le plan Marshall. Ce sont surtout des modifications institutionnelles qui sont sorties de ce plan.

france europe plan Marshall 48oece

VERS UNE EUROPE INSTITUTIONNELLE- 1944-1950 – http://www.histoire-et-philatelie.fr/pages/007_europe/europe_44-50a.html

Plusieurs stades sont prévus dans l’exécution de ce projet de la nouvelle route de la soie.

  • Le premier stade consiste aujourd’hui à financer, à bâtir des infrastructures dans des pays dont la liste s’allonge jour après jour. On parle même d’inclure des pays hors de l’ancien périmètre des anciennes routes de la soie (des pays de l’Amérique du Sud réclameraient d’être inclus dans le projet des routes de la soie).
  • Dans un deuxième temps, qui a commencé, on parle aussi de construction de nœuds industriels. Le gouvernement chinois préfère le terme de « zones économiques spéciales » qui correspond à sa propre histoire : la Chine en avait ouvert quatre à la fin des années 1970, au moment où Deng Xiaoping avait pris le pouvoir, puis leur nombre a augmenté. Ensuite des zones de collaboration avec les pays étrangers se sont multipliées après 1984.
  • Enfin, troisième stade, on devrait voir rapidement l’ouverture de couloirs de transport de l’information entre les différents nœuds économiques bâtis dans les pays qui font partie de ce projet de route de la soie.

La dimension internationale et la dimension nationale sont intimement liées dans ce projet de route de la soie.

 

CHINA-BEIHAI-MARINE SILK ROAD-PORT (CN)  Vue aérienne du port de Beihai, dans le sud-ouest de la Chine. Point de départ de l’ancienne route de la soie marine, il y a plus de 2 000 ans, la ville est toujours un point stratégique d’exportation pour la Chine. https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-chine-trace-les-nouvelles-routes-de-la-soie
Pendant très longtemps, en termes de politique étrangère et de politique économique, la Chine a fait profil relativement bas, appliquant ce qu’on a appelé la « doctrine Deng Xiaoping » après 1978. Deng Xiaoping considérait qu’il fallait d’abord faire la paix avec ses voisins, notamment avec l’Ouest, pour permettre à la Chine de se développer d’un point de vue économique et de bénéficier d’un certain nombre de transferts de technologies.
À partir de 2008, au tournant de la grande crise économique qui nous a frappés, on a vu l’économie chinoise accéder à un stade de maturité totalement différent.

Pendant longtemps les réserves en devises accumulées très rapidement depuis la fin des années 1990 ont été placées dans des bons du Trésor américain qui étaient le placement le plus sûr.

À partir de 2008, la diversification de ces placements est devenue une nécessité pour la Chine qui ne pouvait plus placer tout cet argent en bons du Trésor américain. La question des investissements directs à l’étranger s’est alors posée de manière impérative.

Parallèlement, la Chine a eu des besoins croissants en matières premières à partir du début des années 2000, notamment en pétrole et en gaz, et c’est ce qui l’a amené à investir dans le secteur de l’énergie en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Asie centrale. De même, les entreprises chinoises ont recherché des transferts de technologies plus sophistiquées. C’est un aspect extrêmement important qui explique les rachats d’entreprises européennes.

À la même époque, on perçoit des signes d’essoufflement du modèle économique chinois, avec une baisse de la rentabilité des entreprises d’État, qui ont reçu beaucoup d’aides, qui sont beaucoup intervenues sur les grands projets d’infrastructures en Chine.

Ce projet des routes de la soie offre aux grands acteurs du secteur public chinois qui ont construit des réseaux ferroviaires, des réseaux routiers, la possibilité de profiter d’un positionnement à l’international pour continuer à développer un certain nombre de marchés qui seraient financés par le gouvernement chinois.

À partir de 2008, toute une série de raisons vont pousser la Chine à modifier son positionnement international sur le plan économique.

On peut dire que le projet de route de la soie reprend ces différents éléments pour capitaliser cette maturité économique de la Chine et se muer en un grand projet géopolitique qui va servir les intérêts économiques de la Chine.

Cette dimension nationale soulève des questions : par exemple, toutes les industries chinoises ont des surcapacités.

  • Le projet de route de la soie va-t-il permettre à ces surcapacités de se répandre dans les pays d’Asie centrale ?

Pour certaines industries, tel l’acier, on peut penser que oui. Pour d’autres, tel le ciment, difficile à transporter, c’est plus compliqué.

Par ailleurs on peut imaginer que les pays qui vont recevoir des financements de la Chine souhaiteront construire ces infrastructures avec les Chinois posant le problème du degré d’ouverture du projet de route de la soie aux pays récipiendaires.

YUAN l_ouverture du secteur financier et l_internationalisation du yuan vont de pair manar-09455630014746500012 Chine: l’ouverture du secteur financier et l’internationalisation du yuan vont de pair

Sur le plan financier, on observe une volonté, de la part de la Chine, d’accélérer l’internationalisation de la monnaie chinoise.

Sans rentrer dans ce domaine complexe qui nous conduirait trop loin, je dirai que des réformes du système financier intérieur chinois sont nécessitées par les précautions qu’impose à la Chine l’internationalisation du yuan. La route de la soie pourrait permettre de poursuivre l’internationalisation de la monnaie chinoise parallèlement à des réformes prudentes sur le plan intérieur.

En ce qui concerne les prolongements géopolitiques de la nouvelle route de la soie, on a vu s’appliquer en Amérique du Sud, en Afrique, une stratégie chinoise (qui consiste en une série de prêts sans conditions politiques) d’aide au développement sur des projets fréquemment construits par des firmes chinoises et qui permettent à la Chine d’accroître son influence géopolitique dans ces pays.

En retour, cette influence géopolitique augmente les chances de la Chine et de ses entreprises nationales d’obtenir de nouveaux contrats économiques. C’est une sorte de « cercle vertueux » à l’avantage de la Chine qui pourrait s’installer avec les pays qui reçoivent les investissements chinois. C’est pourquoi j’emploie le terme de Pax Sinica dans cette région qu’est l’Asie centrale et l’Eurasie de manière plus générale.

Cette influence grandissante de la Chine dans cette immense région pose la question de l’émergence des grandes puissances.

 

Un bref retour dans l’histoire nous rappelle que dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les États-Unis avaient pu élargir leur influence sans rencontrer trop d’obstacles, que ce fût sur la façade maritime ou sur la façade terrestre.
La puissance coloniale espagnole n’était pas capable d’endiguer la puissance américaine.
La Chine est dans une situation totalement différente. La façade maritime demeure largement sous le contrôle des États-Unis. Sur la façade terrestre d’autres grandes puissances comme l’Inde, la Russie, ou l’Iran disposent d’une influence importante.
Le corridor eurasiatique n’est dominé par aucune de ces puissances, y compris l’Union européenne ou les États-Unis.
Les pays du corridor eurasiatique sont aussi marqués par une forte instabilité politique et économique. Mais la Chine fait le pari qu’elle aura les moyens économiques, peut-être demain les moyens militaires (même si aujourd’hui personne ne parle de cette dimension qui effraie) d’occuper cette façade terrestre.
C’est un pari compliqué. Les puissances régionales comme l’Inde, la Russie, l’Iran malgré une coopération de façade restent assez prudentes face au projet chinois de nouvelle route de la soie.

 

Ce projet comporte également quelques risques et la Chine pourrait rencontrer un certain nombre d’obstacles.

Sur la route de la soie, un certain nombre de pays sont déjà fragilisés par une dette déjà très importante et les prêts accordés aujourd’hui par la Chine propulsent ces pays dans une zone d’instabilité financière qui risque de les fragiliser.

Bienvenue au club des superpuissances ! Comme les États-Unis et l’Europe, la Chine va devoir apprendre
  • à gérer des changements de majorité politique,
  • à gérer des pays en instabilité économique.
Elle va très certainement enregistrer des pertes sur le plan financier. Elle devra apprendre ici à gérer une dette qu’on ne pourra pas lui rembourser, ailleurs à rééchelonner des dettes.

Certes la Chine apprend vite.

Mais quand on regarde ce qui se passe au Venezuela, au Sri Lanka et dans d’autres États fragilisés par la dette, on peut craindre qu’un certain nombre de pays ne se retrouvent dans des situations préoccupantes.

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Il faut s’attendre à des remises en cause.

On a vu des réactions dans la classe politique pakistanaise par rapport à une série d’investissements réalisés par la Chine dans le cadre du corridor Chine-Pakistan.

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En Malaisie, la nouvelle majorité du docteur Mahathir (Premier ministre nouvellement élu) veut remettre en cause un certain nombre d’investissements chinois conclus avec l’ancien président.

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Concernant les questions environnementales, on observe une dichotomie. Les projets financés par la Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures (Asian Infrastructure Investment Bank, ou AIIB), dominée par la Chine, présentent une façade extrêmement verte et « clean » de la Chine.

En effet, une grande majorité des investissements sont orientés vers des technologies vertes. Mais seuls 4 ou 5 milliards d’investissements viennent de l’AIIB. La très grande majorité des investissements opérés aujourd’hui dans le cadre du projet de la route de la soie sont réalisés par des organismes financiers chinois, comme la China Development Bank, la China Exim Bank et différents fonds créés par la Chine, qui, sur les questions environnementales, sont beaucoup moins « clean » : les projets de centrales de production d’électricité, par exemple, restent principalement des centrales à charbon qui posent problème pour les négociations sur le climat. On ferme des centrales en Chine… et on en ouvre à l’étranger !
Chaque grand leader chinois aime avoir un grand projet. Sous Hu Jintao il n’était question que de la fameuse « société harmonieuse ». Aujourd’hui le rêve chinois est la nouvelle route de la soie. Ce projet, qui s’est beaucoup précisé depuis 2013, risque d’évoluer encore. Je pense néanmoins que ce projet est là pour durer car il correspond à une maturité économique de la Chine et à une volonté de penser la projection économique de la Chine à l’étranger.

 

france Jean-Pierre Chevènement7533840_7394bba6-06aa-11e8-b620-683b6e0c0d6d-1_1000x625Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le professeur, pour cet exposé qui prolonge le précédent et ceux qui ont été tenus dans la table ronde que présidait Marie-Françoise Bechtel.

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Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 507 fois
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3 – Comment la Chine perçoit-elle le monde et quelles sont les ambitions de la politique étrangère chinoise?

d'Alice Ekman Alice Ekman

Intervention d’Alice Ekman, chercheur, responsable des activités Chine du Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), enseignante à Sciences Po, auteur de « La Chine dans le Monde » (dir.) (CNRS Editions, février 2018), au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Merci, M. Chevènement, pour cette présentation et merci d’avoir rappelé qu’il s’agit d’un livre collectif (auquel ont contribué Françoise Nicolas, Jean-Pierre Cabestan, Marc Julienne, Antoine Bondaz, John Seaman, Mathieu Duchâtel et Agatha Kratz). En effet, nous sommes partis du postulat modeste que personne ne peut tout savoir sur la Chine et qu’il est toujours important de créer des synergies entre les expertises. Nous avons donc réuni des spécialistes de l’économie chinoise, de la sécurité chinoise, des questions énergétiques etc. pour donner une vue d’ensemble de l’approche chinoise du monde. Vaste programme !

Mais nous parlons aujourd’hui des routes de la soie.

Après les interventions très intéressantes de Jean-François Huchet, sur les questions économiques, et de Mathieu Duchâtel, qui nous permettait de prendre en compte la perspective européenne d’un certain nombre de questions relatives aux routes de la soie, je vous propose d’aborder la perception chinoise, la manière dont la Chine conçoit et promeut son projet à l’étranger.
Il est vraiment passionnant de suivre et d’analyser le projet des routes de la soie car il est en constante évolution. Nous avons cinq ans de recul pour analyser ces évolutions.

1/8 — Évolution conceptuelle

Le concept a changé. D’ailleurs les officiels chinois n’utilisent plus le terme de « Nouvelle route de la soie » mais l’expression « One Belt, One Road », devenue ensuite « Belt & Road » (B&R) et maintenant « Belt & Road initiative ». Pékin se plaît à souligner qu’il s’agit d’une initiative et non d’une stratégie, d’un plan. Ces éléments de langage, ces termes répétés par la diplomatie chinoise pourraient évoluer… Il est néanmoins utile de noter cette évolution conceptuelle pour se retrouver dans tout ce jargon formulé par Pékin depuis 2013.

2/8 — Évolution géographique

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Il y a trois ou quatre ans Xi Jinping et de nombreux diplomates chinois mentionnaient 60 ou 65 pays qui seraient concernés par les routes de la soie.

Le nombre était parfois flou… A l’avant-dernier Davos, Xi Jinping parlait d’une centaine de pays et d’organisations internationales concernés. Cela révèle, du point de vue de Pékin, la possibilité d’une expansion géographique.

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Potentiellement tous les pays sont concernés, martèlent aujourd’hui les diplomates chinois.

  • L’Arctique est inclus, en tout cas, dans le livre blanc qui concerne l’Arctique, les routes de la soie sont évoquées.
  • L’Afrique est incluse également.
  • L’espace lui-même, avec la dimension satellitaire, est concerné.
Il est très intéressant de prendre en compte cette expansion géographique et de se dire que si aujourd’hui dans un pays on ne parle pas des routes de la soie on pourra en parler demain, soit parce que la Chine aura fait la promotion de son concept dans ce pays, soit parce que celui-ci, spontanément, demandera à être inclus par la Chine dans les pays dits « membres » des routes de la soie.

Il demeure difficile de dresser une liste précise des pays « membres », compte tenu du caractère évolutif du projet. Ce qui est sûr, c’est que l’on s’est éloigné très largement de la dimension historique initiale. On dépasse largement le cadre eurasiatique.

Il est intéressant aussi de voir que la Chine essaie de formaliser l’adhésion (le membership) aux routes de la soie. De plus en plus la Chine incite certains pays à signer des accords-cadres (memorandum of understandingMoU) qui précisent que le pays « soutient » formellement les routes de la soie. La formalisation du projet par des documents officiels, des communiqués conjoints, pose la question de l’influence politique. C’est une question qui se pose à la France qui jusqu’à présent n’a pas signé de MoU concernant les routes de la soie.

3/8 — Évolution sectorielle

 

En 2013-2015, le projet chinois semblait se concentrer avant tout sur les infrastructures, principalement des infrastructures de transports (ports, aéroports, routes, autoroutes…) mais le premier document précisant officiellement ce qu’étaient les routes de la soie selon Pékin, qui a été publié en mars 2015 par la National Development and Reform Commission (NDRC), l’équivalent chinois – dans une certaine mesure – du commissariat général au Plan, évoquait déjà d’autres secteurs au-delà des transports :

  • infrastructures énergétiques,
  • infrastructures de télécommunication et numériques, en particulier les câbles sous-marins,
  • les data centers et toutes les technologies qui relèvent du traitement, de l’analyse des données, de flux des données, réseaux de téléphonie mobile…

Ce plan mentionnait aussi explicitement la construction de zones économiques spéciales, zones industrielles spéciales et parcs industriels, tels qu’ils ont bourgeonné sur le territoire chinois depuis l’ère de réforme et d’ouverture lancée par Deng Xiaoping dès 1978 et surtout autour des années 1980.

Ce développement des parcs industriels pose aussi de la promotion d’un modèle économique particulier.

  • La Chine souhaite-t-elle promouvoir un modèle économique à l’étranger ?

De facto, le fait que les autorités chinoises incitent des pays à construire sur leur territoire des parcs industriels sur son propre modèle
(concentration d’investissements dans des zones particulières, zones ouvertes à l’export, rôle fort de l’État dans l’économie, appelé à investir massivement dans les infrastructures,)
achemine progressivement ces pays vers un modèle de développement assez proche de celui de la Chine, dans une certaine mesure.

Pour revenir à l’expansion sectorielle, j’ai noté les domaines plutôt « durs », matérialisables : des infrastructures de transport, des raffineries, des câbles sous-marins, etc. Mais il existe une extension immatérielle des routes de la soie, qui concerne les secteurs touristiques, douaniers, juridiques, culturels, on a l’impression que tous les secteurs sont potentiellement concernés !

Tout est possible en termes géographiques, tout est possible en termes sectoriels. Mais ce concept fourre-tout n’est pas non plus une coquille vide ; certains projets émergent réellement.

Ces développements tous azimuts sont sous-tendus par une logique, la volonté chinoise d’internationaliser les priorités nationales. Pour la Chine le développement des infrastructures à l’étranger est important, notamment parce que le marché est saturé en termes de routes, de ports etc. Les surcapacités ne sont pas la seule raison mais le développement des infrastructures à l’étranger, en cherchant des relais de croissance complémentaires par rapport à la situation du marché intérieur, est totalement en accord avec la priorité chinoise de développement économique intérieur.

FRANCE Mathieu DuchâtelMathieu Duchâtel parlait des plans quinquennaux. En fait, on voit un alignement des priorités mentionnées dans les plans chinois, que ce soit le plan quinquennal, le plan « Made in China 2025 » ou d’autres documents de planification chinois, avec les orientations des routes de la soie elles-mêmes.

4/8 — Extension normative

 

En décembre 2017, la Chine a sorti un plan pour la période 2018-2020 qui essaie de promouvoir à l’étranger des normes « route de la soie » dans le domaine très large de la connectivité. Il existe une réelle réflexion stratégique en Chine sur la promotion de normes dans certains secteurs, y compris le secteur des transports.

5/8 — Extension en matière de multilatéralisme, de gouvernance mondiale.

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Les questions qui ont été posées à l’issue de la première table ronde sur le « 16+1 » et sur le forum des routes de la soie de mai 2017 sont intéressantes. Aujourd’hui, les diplomates chinois considèrent souvent l’étiquette « route de la soie » comme fédératrice (même si des pays se sont opposés aux routes de la soie, telle l’Inde, un grand nombre de pays y adhèrent) et comme une plate-forme d’interaction entre États.

Quel que soit le contenu des discussions, le label « routes de la soie » est parvenu à rassembler, en mai 2017, plus de vingt chefs d’État, à l’initiative de la Chine, à Pékin, autour d’un agenda principalement rédigé par la diplomatie chinoise.

Xi Jinping a annoncé clairement, depuis quatre ans déjà, que la Chine doit jouer le rôle de « pilote » de la restructuration de la gouvernance mondiale, et pour cela elle investit dans les institutions multilatérales à plusieurs niveaux.

  • Au niveau régional,
  • au niveau sous-régional, on a vu un alignement de l’agenda « 16+1 » avec la thématique « route de la soie ».
  • Et, ces dernières années, on a vu une multitude de forums multilatéraux se tenir, sous l’étiquette « route de la soie », en Chine et à l’étranger, à l’initiative des autorités chinoises.
  • De plus en plus, la diplomatie chinoise considère les nouvelles routes de la soie comme un moyen de promouvoir une nouvelle forme de multilatéralisme, de rencontres internationales, qui lui permettraient de mieux promouvoir ses intérêts.

6/8  — La question du leadership

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Nous avons aujourd’hui assez d’éléments pour dire que la Chine souhaite, à différents niveaux, consolider son statut de puissance régionale et, par le biais des routes de la soie, son statut de puissance mondiale.

Les autorités chinoises le disent elles-mêmes explicitement dans des documents officiels et publics. Les déclarations de Xi Jinping sont assez claires à ce sujet, comme le disait Mathieu Duchâtel, et assez intéressantes à analyser.

Quand on échange avec des interlocuteurs chinois, on se rend souvent compte que la Chine souhaite rattraper un retard. Par exemple, les autorités chinoises souhaitent rattraper leur retard en termes de câbles sous-marins dont le réseau est principalement dominé par des entreprises occidentales, européennes, américaines. Il s’agit en fait de rattraper le retard en matière d’infrastructures, de gestion des flux dans leur diversité (flux de marchandises, d’informations, de personnes…).

La Chine présente de plus en plus les nouvelles routes de la soie comme une nouvelle forme de mondialisation.

  • S’agit-il d’une simple compétition entre infrastructures ou d’une compétition plus fondamentale en termes de valeurs, ou d’utilisation des données par exemple ?
Les autorités chinoises considèrent non seulement qu’il y a un retard matériel à rattraper, en termes d’infrastructures dans un certain nombre de secteurs mais aussi au niveau normatif, conceptuel et lexical, Pékin considérant que le discours ambiant est injustement dominé par une rhétorique et des orientations formulées de manière illégitime par les puissances occidentales.

Il est temps, selon le PCC, qu’un discours formulé par la Chine soit davantage présent dans les institutions internationales afin que la Chine puisse mieux promouvoir ses intérêts.

On assiste donc à une compétition renforcée entre la Chine et les États-Unis dans la région Asie Pacifique mais aussi, plus largement, au-delà de la région, en termes de gestion des flux.

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Je reviens du sommet du Shangri-La à Singapour où la rhétorique était assez coordonnée, claire et ferme côté occidental, avec la volonté de promouvoir une approche « indopacifique » de la région qui inclut plusieurs volets :

  • coopération au niveau militaire (interopérabilité notamment),
  • coopération diplomatique mais aussi coopération au niveau économique.

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James Mattis, qui a prononcé le discours d’ouverture vendredi matin, appelait au développement d’initiatives privées pour l’investissement dans les infrastructures. On voit donc l’émergence d’une compétition de projets de développement des infrastructures qui n’a rien de nouveau mais se formalise et se renforce ces derniers temps, en réponse au projet chinois des nouvelles routes de la soie.

7/8 — Quel avenir pour le projet de routes de la soie ?

Je serai tout à fait d’accord avec Jean-François Huchet pour dire que le projet est là pour durer, dans toutes ses dimensions. Aujourd’hui la Chine a beaucoup insisté sur les infrastructures matérielles de transport mais il ne faut pas négliger la dimension soft ou plus immatérielle qui va être clarifiée, développée dans les prochaines années. En effet, la Chine a marqué clairement son ambition d’inclure ces domaines dans le cadre des nouvelles routes de la soie.

8/8 — Comment la France se situe-t-elle par rapport à ce projet ?

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La France n’a pas signé de memorandum of understanding formalisant son accord avec la route de la soie. Elle n’a pas répondu explicitement à la proposition de la Chine. Si, lors de la visite du président Macron en Chine, on a entendu des déclarations très générales sur un accueil favorable, il n’y a pas eu d’acceptation formelle. La question reste sur la table.

  • Peut-on parler des nouvelles routes de la soie… alors que cela veut désormais tout et rien dire ?
  • Lorsqu’un pays déclare qu’il soutient les nouvelles routes de la soie, qu’est-ce que cela veut dire ?
  • Qu’il approuve les projets de transports, mais aussi les nouveaux tribunaux d’arbitrage internationaux estampillés routes de la soie ?
  • Les nouvelles normes chinoises en matière de connectivité ?
  • Les nouveaux programmes de formation du gouvernement chinois ?
  • Tout cela à la fois ?

D’un point de vue chinois, les nouvelles routes de la soie englobent toutes ces initiatives.

Aujourd’hui le terme « Nouvelles routes de la soie » (ou « Belt & Road initiative») prête à confusion et son utilisation apparaît contre-productive dans une certaine mesure.

Il serait plus clair de parler, par exemple, de projet concret en matière d’infrastructures de transports ou, comme le fait l’Union européenne, utiliser le terme de « connectivité ».

En parlant de connectivité au sens large, on englobe tous les projets de connectivité quelle que soit leur labellisation par tel ou tel pays. Cela permet de mettre en concurrence les nombreux projets existants de développement des infrastructures : le projet chinois mais aussi les projets japonais, russe, américain. L’Inde elle-même a fait le choix de ne plus officiellement mentionner le terme « nouvelles route de la soie ». Déplorant l’absence de participation de l’Inde au forum des routes de la soie de mai dernier, la Chine a pris acte du refus de l’Inde de souscrire au concept, ajoutant que cela ne lui interdisait pas de continuer à avancer sur certains projets concrets ni de commencer à discuter d’autres projets.

Aujourd’hui, une exigence de précision et de clarification s’impose. Lorsqu’on échange avec les autorités officielles chinoises, les déclinaisons locales des grandes orientations édictées au niveau central ne sont pas toujours claires, précises.

Par exemple, lorsqu’elles sont interrogées

  • sur leur vision concrète des routes de la soie dans le bassin méditerranéen,
  • sur la cohérence et les objectifs des projets, alors même que des investissements chinois ont ciblé un certain nombre de ports de la Méditerranée,

peu d’éléments de réponse sont apportés.

Si la stratégie a été planifiée au niveau central à Pékin, elle ne prend pas – ou peu – dans certains cas les spécificités locales.

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Certains acteurs français sont davantage avancés, en matière de réflexion stratégique au niveau local concernant les nouvelles roues de la soie, que les autorités chinoises.

Le port de Marseille, par exemple, réfléchit beaucoup à la question. La SNCF s’interroge aussi à propos de la localisation : Lyon est-elle la destination idéale d’un train « route de la soie » venant de Wuhan [1] compte tenu de l’infrastructure du réseau ferroviaire français ?

Les routes de la soie incitent donc les acteurs français à se poser des questions essentielles :

  • quelle est la stratégie française en termes d’aménagement du territoire, en termes d’ajustement du réseau de fret ?
  • Quelle est l’approche française et européenne vis-à-vis de la gouvernance mondiale ?
  • Comment faut-il ajuster/réformer certaines institutions multilatérales ?
  • Quel type de mondialisation soutenir à moyen et long termes ?

Ces questions sont centrales et vont probablement le rester dans les prochaines années, alors que la Chine continuera probablement à promouvoir son projet des nouvelles routes de la soie.

 

Jean-Pierre Chevènement

 

Merci, Mme Ekman, de votre contribution.

Vous avez décrit un projet mouvant que nous pourrions soutenir pour l’accompagner : cela ne nous engagerait pas à grand-chose puisqu’il est en constante évolution !

Je ne veux pas en dire plus.

—–

[1] Un train chargé de conteneurs parti le 6 avril de la ville chinoise de Wuhan, chargé de 41 containers de matériel technique, de pièces automobiles, électroniques et d’un peu de chimie, est arrivé le 19 avril 2018 à Lyon. En 15 jours, le train a parcouru près de 11 500 kilomètres, à travers le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne. Ce trajet existe depuis quelque temps entre la Chine et Duisbourg, dans la Ruhr, et la nouveauté réside dans son prolongement jusqu’à Lyon. Selon la métropole, cette nouvelle route de la Soie «marque un nouveau pas dans les bonnes relations qu’entretiennent Lyon et la Chine», après la venue du président de la République de Chine Xi Jinping, en mars 2014, à l’inauguration du Centre pour la promotion des relations entre la Chine et Lyon et à celle du musée de l’institut franco-chinois de Lyon.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 363 fois
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4 – Quelle stratégie chinoise derrière les nouvelles routes de la soie ?

FRANCE claude-martin-france-chine Claude Martin, ambassadeur de France,

Intervention de Claude Martin, ambassadeur de France, ancien ambassadeur à Pékin, auteur de « La diplomatie n’est pas un diner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin » (Editions de l’Aube, mars 2018), au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

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Jean-Pierre Chevènement

Je me tourne maintenant vers un grand ambassadeur qui était en poste à Pékin avant et après les événements de la place Tienanmen. Il raconte tout cela, et bien d’autres choses encore, dans La diplomatie n’est pas un dîner de gala [1], en particulier le fait que les Français ne comprennent pas toujours de quoi il s’agit et que l’Europe est quand même dramatiquement absente à tous ces rendez-vous. Mais M. l’ambassadeur Martin, qui a été également en poste à Berlin, a réfléchi sur cette question.

Je lui laisse la parole.

 

Claude Martin
Merci, Monsieur le ministre.

FRANCE Claude Martin, ambassadeur de France,maxresdefault

Ma tâche est facile parce que la plupart des choses que je voulais dire ont été dites. J’esquisserai donc une synthèse avant que vous ne tiriez la conclusion. Cette synthèse portera aussi sur ce qui a été dit lors de la première table ronde où un certain nombre de sujets ont été abordés.

1/6 — Y a-t-il jamais eu une route de la soie ?

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Je relisais récemment le récit de mission de Jean de Plan Carpin [2] qui fut envoyé en Mongolie par Innocent IV en 1245. Parti de Lyon pour Karakorum, il traversa des territoires extrêmement hostiles, qui n’étaient en rien des espaces d’échanges. Alors que les envoyés du Duché de Vladimir étaient exécutés pratiquement sous ses yeux, il réussit à sauver sa vie, à continuer sa route et à rejoindre le camp de Güyük qui, avec son cousin Batu, régnait sur l’Empire mongol. Plus tard, Guillaume de Rubrouck et quelques autres, dont Marco Polo vingt ans plus tard, ont donné une image plaisante de la route de la soie mais c’était en fait une route extrêmement dangereuse. Le véritable passage de la soie et des échanges en général, aussi bien commerciaux que politiques et culturels, se faisait par la route maritime que M. Duchâtel a décrite. C’est aussi la plus ancienne, bien avant et bien après l’amiral Zheng He. Les Jésuites sont venus par là en bateau, c’est par là que tout passait, la traversée de l’Asie centrale étant une traversée extrêmement périlleuse.

2/6 — Pourquoi cette route de la soie ? Pourquoi nos amis chinois se trouvent-ils soudain incités à réinventer ce concept, à lui donner de l’étoffe ?

 

Cela répond évidemment à un besoin interne.

L’économie chinoise, qui s’essouffle un peu et a besoin de nouveaux marchés pour ses surcapacités matérielles et financières (on parle de l’acier mais il y en a beaucoup d’autres), peut légitimement avoir envie de déverser une partie de ces capacités vers l’Asie centrale et vers l’Europe qui, au bout de la route, malgré ses divisions et ses crises successives, apparaît assez prospère.

De plus, il est évident pour tous ceux qui sont allés en Chine que ce pays a besoin de développer son grand Ouest.

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Le Sinkiang (Xinjiang) n’est pas une zone stable [3] ; dans le couloir du Gansu on traverse des déserts [4]. Tout cela mérite d’être développé si l’on veut rééquilibrer un peu la croissance de la Chine. Au-delà même de la frontière il y a des territoires sur lesquels les capacités financières et matérielles de la Chine pourraient se déverser. La Chine et son économie ont donc besoin de réinventer le concept de la route de la soie afin de diriger leur effort de ce côté-là.

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La région du Gansu.
Les villes prises en compte sont les suivantes :
Lanzhou : capitale de la region
Xiahe et Labuleng ( Labrang ) : et sa ville – monastere –  tibetain ( superbe ). L’universite tibetaine.
Biling : son boudha geant, le fleuve et des paysages superbes
Wuwei : sur la route, et la tombe
Jiayuguan : la muraille de Chine cote Ouest. La porte pour l’Ouest qui est maintenant le Xinjiang.
Dunhang : oasis en plein desert, dunes de sables et chameaux
Mogao : un des plus splendide site de peintures bouddhistes au monde

Cela répond aussi à une raison interne politique.

En 2013 M. Xi Jinping arrive au pouvoir, il doit donner au rêve chinois une dimension matérielle, concrète. C’est à ce moment-là qu’est inventé, lors d’un voyage à Djakarta et lors d’autres voyages en Asie centrale, le concept de ces nouvelles « routes de la soie ».

Cette volonté d’aller vers des espaces nouveaux et d’y déployer les capacités chinoises correspond à une nouvelle vision de la diplomatie chinoise à l’extérieur.

La Chine regarde au-delà de l’Asie.

  • Elle définit « sa » conception de l’ordre mondial.
  • Elle remet en cause l’ordre institutionnel existant, celui des Nations Unies et des institutions spécialisées, dans lequel elle s’était pourtant intégrée en douceur depuis 1971.
  • Elle veut, à travers l’initiative des « nouvelles routes de la soie »
    • – qu’elle n’appelle pas en chinois de ce nom, le vocable chinois est « yi dai yi lu », « une ceinture et une route », qu’on pourrait traduire par une ceinture (autour du monde) et un chemin (reliant l’Est et l’Ouest) –
    • proposer une « autre façon » de développer le monde,
    • une « autre » »méthode
    • et des principes nouveaux pour organiser la coopération internationale.

Je me souviens encore de la séance au cours de laquelle en 1971 l’Assemblée générale des Nations unies a rétabli les droits de Pékin à occuper le siège de la Chine.

Installée dans ce siège, membre permanent du Conseil de sécurité, la République Populaire de Chine a joué le jeu, elle s’est coulée dans le système international existant.

Elle a pris la place de la Chine dans toutes les institutions spécialisées, sauf au GATT, organisation commerciale (ancêtre de l’OMC) où son adhésion posait quelques problèmes car l’économie de la RPC n’était pas régie par les règles de l’économie de marché. En 2001, elle a été finalement admise à l’OMC, avec quelques restrictions, en échange de la promesse qu’elle ferait les réformes dans les quinze ans à venir. Rendez-vous avait été pris en 2016, et l’optimisme régnait, car la Chine avait un excellent Premier ministre, Zhu Rongji, un vrai réformateur.

Mais depuis lors, par degrés successifs, la Chine a pris ses distances avec les principes et les règles de la société internationale, et a commencé à relativiser les règles qu’elle avait paru accepter.

Elle s’est mise à contester « l’idéologie occidentale » qui inspirerait les Nations Unies, les institutions spécialisées, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire (qui a pourtant donné un statut privilégié à la monnaie chinoise, le renminbi), en affirmant qu’elle n’y avait jamais complétement adhéré.

Selon Pékin, l’adhésion de la Chine à la Charte avait été donnée à l’origine par la République de Chine, et le siège de la Chine avait été occupé pendant vingt-deux ans par Taiwan, dont le régime « pro-occidental » et « chrétien » pouvait se plier à des normes que le gouvernement de la RPC ne reconnaissait pas comme compatibles avec « l’authenticité chinoise ». Les responsables chinois se sont mis à récuser, à New York, à Washington, ou à Genève, les « valeurs de l’Occident, imprégnées de christianisme », en observant qu’elles n’étaient pas forcément « universelles », les valeurs léguées par Confucius correspondaient mieux à la tradition chinoise, ou asiatique.

À New York, les diplomates chinois ont commencé à évoquer l’idée de réviser ou de « compléter » la Charte, en y introduisant l’idée d’une coexistence entre des systèmes de droits différents.

À La Haye, ils ont contesté la légitimité de la décision de la Cour Internationale de Justice qui donnait raison aux Philippines dans leur différend territorial avec Pékin.

Et à l’OMC, ils ont contesté l’attitude des États-Unis, de l’Europe et du Japon, qui « prétendent imposer à la Chine des réformes qui ne correspondent pas à sa situation particulière » en échange de l’octroi du statut d’économie de marché.

L’initiative des « nouvelles routes de la soie » (en anglais BRI, Belt and Road Initiative) est clairement une riposte à cet « ordre occidental » que Pékin reproche à l’Amérique et à l’Europe de vouloir lui imposer.
La BRI est un projet à ambition mondiale, une proposition de coopération économique, scientifique, culturelle, et finalement politique, lancée en direction de tous les pays qui seraient prêts à établir avec la Chine une nouvelle forme de rapports, en écartant les principes, les pratiques et les normes en usage dans les institutions internationales existantes.

À travers la BRI, la Chine veut fabriquer « son » ordre international, avec « ses » instruments de coopération internationale (Banque asiatique pour les investissements des infrastructures (BAII), Fonds de la route de la soie etc.).

L’initiative chinoise, clairement destinée à faire concurrence aux projets des institutions internationales (et européennes) est présentée sous une forme suffisamment appétissante en matière de financement (avec des listes de projets représentant des centaines de milliards de dollars) pour être prise au sérieux. Elle fait tourner les têtes. Dans tous les pays sollicités, y compris les plus sérieux, de nombreux dirigeants viennent mordre à l’hameçon. Un certain nombre commencent cependant à en percevoir les intentions pernicieuses.

3/6 — Comment cette initiative s’est-elle développée ?

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Alice Ekman l’a dit, le projet initialement désigné sous le vocable des « nouvelles routes de la soie » ne cesse de changer de forme.

Au départ, le discours de Djakarta décrivait un projet à vocation régionale, la Chine proposait de mettre ses « capacités » (ressources financières, main d’œuvre, technologies) au service de ses voisins immédiats. Elle visait l’Asie centrale, l’Asie du Sud-Est et du Sud, Ceylan, et surtout le Pakistan, son partenaire privilégié, d’autant que l’Inde était en train de commencer à flirter avec les États-Unis.

L’aménagement du corridor sino-pakistanais et du port de Gwadar ont été tout naturellement inscrits parmi les chantiers prioritaires.

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Puis le cadre des projets a débordé de l’Asie, l’ambition chinoise s’est développée sur les cinq continents. Les « nouvelles routes de la soie » dont on parle aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec celles auxquelles on prétend se référer dans l’Histoire.

Elles couvrent le monde entier. On en a recensé huit ou douze qui vont vers l’Australie, vers l’Argentine, vers la côte africaine par Gwadar et Djibouti, vers les pays baltes et même au-delà.

Ces « routes » ont même changé de nature.

  • Elles désignaient au départ des axes de communication terrestres, portaient sur des projets d’infrastructures, des routes, des voies ferrées.
  • Puis les projets se sont étendus aux télécommunications.
  • Puis à la recherche scientifique, à l’espace.
  • Il y a même aujourd’hui une route polaire de la soie.

Dans ce concept qui s’élargit sans fin, chacun peut trouver de quoi aiguiser son appétit.

La Chine a fait rêver les Estoniens avec un projet d’axe Canton-Tallinn, qui ferait de l’Estonie « la porte de la Chine vers le Pôle ». Un à un, des pays qui se sentaient à l’écart des circuits internationaux se laissent séduire. Souvent sans regarder le détail des accords qu’ils signent. Ainsi la Chine peut-elle se flatter d’avoir conclu avec près d’une centaine d’États des accords de développement et de coopération labellisés « routes de la Soie ». Des accords qui, le plus souvent, ne respectent pas les engagements internationaux précédemment souscrits par ces pays en matière de crédits, d’endettement, de normes, de gouvernance. Chacun a l’impression de pouvoir demander à la Chine ce qu’il veut. Les pays les plus endettés sont ravis, la BRI ne tient pas compte des normes d’endettement international. Elle ne respecte pas malheureusement non plus les garde-fous que ces institutions s’imposent. En cas de défaillance de l’emprunteur, le prêteur chinois pourra s’approprier les infrastructures financées, ce que la Banque Mondiale interdit formellement. Quelques-uns des pays « aidés » commencent heureusement à s’apercevoir du piège dans lequel on voudrait les faire tomber.

Tous les observateurs sont frappés par l’absence de coordination des projets, du côté chinois.

  • Y a-t-il un plan central, ou la BRI, une fois lancée, se développe-t-elle « par elle-même » ?

M. Duchâtel a mentionné tout à l’heure le bureau des Communications océaniques, en charge des « routes de la soie » maritimes. D’autres administrations suivent les projets terrestres ou aériens. Mais lorsqu’à Pékin on cherche à savoir qui est le grand architecte de tout cela on n’en trouve pas, en dessous du président Xi, qui a lancé l’idée. C’est un concept qui se développe comme une mousse, très naturellement, sur les terrains où les conditions sont propices, sans planification. Tout ce que souhaitent les responsables des différents secteurs, c’est de pouvoir breveter « route de la soie » un ou plusieurs projets de leurs ministères respectifs afin d’apparaître aux yeux du président Xi comme de bons élèves. Cette absence de planification, de coordination, amplifie l’impression de grand « fourre-tout » que donne cette vaste entreprise.

4/6 — Avec qui ?

europe centrale et chine 0019b91ed62e17bfbcde2c  La réunion entre les chefs de gouvernement des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et la Chine, également connue comme la réunion 16 + 1, a été lancée en 2012 à Varsovie.

Les partenaires privilégiés étaient, au départ, le Pakistan et les républiques d’Asie centrale. Puis l’offensive chinoise s’est dirigée vers l’Europe, ou plutôt vers les pays européens, pris un par un, auxquels on a proposé de financer des projets d’infrastructures que les institutions de l’Union tardaient à valider. Les grands pays de l’Union ont assez vite perçu le danger de l’initiative de Pékin, qui jouait ouvertement de nos divisions. Au même moment les Chinois développaient d’ailleurs un processus de dialogue avec un certain nombre de pays d’Europe centrale, le « 16+1 », incluant des États-membres et des États non-membres de l’Union. La démarche chinoise a semé la confusion entre les vingt-huit. C’était peut-être son objectif.

Quoi qu’il en soit, la Chine a commencé à enfoncer un coin dans le front communautaire.

Je lisais récemment un rapport des ambassadeurs de l’Union européenne à Pékin. Il apparaît que onze pays de l’Union ont signé, sans en référer à Bruxelles, un document dans lequel ils se déclarent prêts à coopérer avec la Chine dans le cadre de l’initiative « routes de la soie ». Certains, comme la Hongrie, ont même fait appel aux financements chinois pour des projets importants d’infrastructure, à des conditions inacceptables selon les normes européennes. D’autres ont signé des déclarations de principe. Parfois, leur « adhésion » est le résultat d’un artifice. Au bas d’un accord sur une simple étude de projet, figure une discrète mention : « en adhérant à ce projet, vous adhérez au concept des routes de la soie ». L’impact réel de cet « engagement » est assez difficile à cerner. Mais il faut être vigilant.

Désormais, chaque semaine, les ambassadeurs de l’Union européenne recensent les documents que les États membres ont signés avec la Chine pour vérifier s’ils n’ont pas signé un document qui risque de les engager un peu trop loin. Au moins quatre pays de l’Union européenne ont signé des documents contraires aux engagements pris, en formation communautaire, dans le cadre de l’OMC.

Il est donc difficile de répondre à la question « Avec qui ? ». La Chine qui a déjà signé des accords avec plus de cent pays, aimerait certainement inclure encore plus de partenaires dans l’initiative « nouvelles routes de la soie » afin de la présenter comme une grande initiative internationale ayant au moins autant de valeur et de poids sur la scène internationale que celles que conduit la Banque mondiale. Avec qui ? Avec le plus de monde possible.

5/6 — Contre qui ?

Les États visés par ce projet sont d’abord les États-Unis et le Japon, clairement hostiles à ces nouvelles routes de la soie. Et aussi l’Australie. A plusieurs reprises, la propagande chinoise a reproché à l’Australie d’être un peu trop froide vis-à-vis de ces « routes ». Enfin, l’Union européenne.

Depuis le début, l’Union européenne est perçue par les Chinois comme une organisation susceptible de contrecarrer leur projet, car l’Union a, elle aussi, une stratégie visant à développer l’espace eurasiatique. Les grands projets, européens, dont les TEN (Trans European Networks) visant à développer les réseaux en Europe et en particulier en Europe orientale vont à un moment donné rencontrer les projets qui viennent d’Asie et notamment les projets lancés par Pékin ou soutenus par la Chine dans le cadre de l’opération « routes de la soie ».

Un conflit sera inévitable quand il faudra définir des normes communes (écartement des voies de chemin de fer, normes de sécurité, panneaux de signalisation dans les gares etc.) applicables sur cette grande route qui va de l’Europe à l’Asie.

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L’Union européenne s’est dès le début sentie doublement visée par ce projet qui vise à lui dicter l’aménagement de son espace, en particulier de son espace oriental, et surtout à la « casser » à travers toutes les démarches qui ont été entreprises par Pékin auprès des États-membres orientaux.

Et pourtant elle n’a pas su opposer à l’offensive chinoise un front vraiment uni et solide. La France et l’Allemagne ont compris le danger, elles résistent avec la Commission, mais la Grande-Bretagne, qui partageait leurs réticences, a changé d’avis. Après le Brexit Mme May a commencé à céder aux appels chinois, pour montrer que la Grande-Bretagne avait repris les rênes de sa diplomatie. L’Italie, l’Espagne et le Portugal ont signé quelques documents qui les entraînent sur une pente glissante. Mais les pays qui ont le plus « fauté » – et qui sont même en état de « péché mortel » sont les trois pays baltes, la Roumanie, la Hongrie et, d’une façon générale, les pays nouvellement entrés dans l’Union européenne.

6/6 — Jusqu’où ?

 

Une confrontation sur le projet « routes de la soie » semble inévitable entre la Chine et les grands Européens, et en particulier la France. Selon Alice Ekman, pour l’instant la France « ne s’est pas mouillée ». C’est vrai. Mais les mots qu’a utilisés notre président lors de son voyage à Pékin en janvier me semblent déjà aller trop loin. C’est déjà lui donner une valeur, une crédibilité. Cette « initiative », qui met en œuvre la volonté de la Chine de remettre en cause les contraintes qu’elle a acceptées en entrant dans l’ordre international où nous avons été heureux de l’accueillir, doit à mon avis être mis sur le côté.

Il y aurait une certaine rationalité à ce que l’Europe, la France, avant de regarder ce que contient cette « initiative », demandent à la Chine de respecter d’abord ses obligations internationales.

Sur les autres points, lors de son voyage en Chine en janvier, le président de la République a parfaitement tenu le langage adéquat : il a rappelé que, dans un certain nombre de domaines, la Chine n’avait pas fait les réformes que nous attendions depuis 2001, en particulier dans le domaine des services, que sa politique d’investissements extérieurs demanderait au moins une certaine réciprocité en ce qui concerne nos investissements en Chine et qu’un certain nombre d’autres obligations qu’elle a souscrites dans l’ordre international mériteraient d’être examinées, avec le souci de rétablir un échange commercial normal, en corrigeant l’énorme, anormal et insupportable excédent qu’elle enregistre à notre détriment. Cette tâche appelle de sa part des efforts immédiats, avant que nous acceptions de nous engager avec elle dans une aventure aux contours bien incertains.

Je termine donc sur une note de grand méfiance, Monsieur le ministre, s’agissant de ces mirifiques « routes de la soie ». Je n’ignore pas que la Chine s’est gagnée de nombreux avocats dans le monde politique français, que les sommes qui sont sur la table donnent le tournis à un certain nombre de personnes qui dans Paris font valoir à juste titre que ces projets, s’ils se réalisaient, seraient capables de générer une croissance vertigineuse dans tous les pays traversés.

Le problème est de savoir si ces projets vont se réaliser et surtout si on peut, avant que des projets ne soient lancés, regarder les sujets que nous avons sur la table dans notre dialogue avec la Chine.

Je vous remercie.

—–

[1] La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin, Claude Martin, éd. De l’Aube, 2018.
[2] La Relation de ses voyages (pendant les années 1245-1247) a été publiée, en latin, d’abord à La Haye en 1729 et, d’une manière plus complète, d’après les manuscrits de Leyde, par Marie-Armand d’Avezac en 1838.
[3] Cette région, où les Ouighours (45,6 %) sont plus nombreux que les Han (40,1 %), est le lieu de tensions communautaires.
[4] La majeure partie des 454 000 kilomètres carrés du Gansu est située à plus de 1 000 mètres d’altitude et, au Nord, le plateau d’Alashan est semi-désertique.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 392 fois
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5 – Débat final

Débat final lors du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

france Jean-Pierre Chevènement7533840_7394bba6-06aa-11e8-b620-683b6e0c0d6d-1_1000x625  Jean-Pierre Chevènement

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur l’ambassadeur, pour cet exposé très brillant et franc qui va à l’encontre du « n’importe quoi » qui nourrit trop souvent les déclarations des hommes politiques. Vous avez clairement exprimé votre sentiment.

Moi-même, je reste interdit. Eu égard au respect que je vous porte, j’ose à peine poser les quelques questions qui me viennent à l’esprit…
Sans contester qu’il y ait des comptes à demander aux Chinois quant à la manière dont ils s’acquittent des obligations auxquelles ils ont en principe souscrit en 2001 en ce qui concerne l’investissement, la propriété intellectuelle, les services etc., je dirai que nous sommes dans un monde qui s’achemine vers une nouvelle bipolarité.

Faut-il s’en désoler ?

La puissance(on disait l’hyperpuissance) américaine, avec l’extraterritorialité de son droit et la manière brutale dont se comporte son président, est quand même un peu inquiétante.

Ce qui se fait vis-à-vis de l’Iran remet en cause les efforts de désarmement nucléaire, avec quelles conséquences pour la Corée et pour combien d’autres…

  • Que vaut la parole de l’Amérique ? Dans quel monde sommes-nous ?

Comme La génisse la chèvre et la brebis de la fable, nous, États européens, devons renoncer à notre part au profit de notre « associé » … parce qu’il s’appelle Lion ! (« Ego primam tollo, nominor quia leo ») [1] Nous sommes dans ce monde-là.

Alors qu’il y ait deux lions plutôt qu’un… je ne dis pas que c’est rassurant mais ce n’est pas forcément inintéressant.

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Les Chinois constituent environ un sixième de la population mondiale. À mon avis, la question du leadership, posée lors de la table ronde présidée par Marie-Françoise Bechtel, ne se pose pas vraiment.

En effet Xi Jinping, dans ses discours, parle du plein épanouissement de la nation chinoise comme de celui d’une nation qui retrouve enfin sa respiration naturelle. C’est, d’autre part, la logique de développement d’un pays comme la Chine :

  • 1 400 millions d’habitants,
  • un PIB PPA de 14 000 milliards de dollars (contre 17 000 pour les États-Unis). Il est vrai que les États-Unis ne comptent que 300 millions d’habitants, quatre ou cinq fois moins que la Chine. Mais, avec une croissance de 6,5 % par an, la tendance est au rattrapage, avec toutes les conséquences prévisibles en termes budgétaires, en termes de capacités financières, militaires… La nouvelle route de la soie est la stratégie normale d’expansion d’un pays qui a besoin de matières premières, agricoles et minérales, et d’hydrocarbures. S’ils vendent des centrales à charbon, les Chinois, très gênés par la pollution, ont plutôt tendance à développer les énergies renouvelables sur leur territoire. L’énergie solaire, désormais plus compétitive, peut représenter une formule très intéressante pour les pays du Sud qui voudront acquérir une capacité énergétique.

Cette stratégie de la Chine vers son voisinage et, au-delà, vers le monde entier (Europe, Afrique, Amérique latine…) ne devrait-elle pas être la nôtre vis-à-vis de l’Afrique par exemple ?

Le grand projet de développement de l’Afrique est encore hors de portée.

Ne devrions-nous pas concevoir un projet qui aille à la rencontre du projet chinois, voire qui s’y heurte, un projet de développement extraverti qui nous mette à l’heure du monde de demain ?

La Chine tend la main à tous ces pays qui aspirent naturellement à se développer, avec des arrière-pensées, sans aucun doute, mais nous-mêmes ne sommes-nous pas fautifs de ne pas en faire autant ?

Ne pouvons-nous imaginer une coopération avec la Chine ?

le marché qu’elle constitue nous intéresse : nous leur vendons quelques centrales nucléaires, beaucoup de foulards… un peu de charcuterie je crois, depuis que Mme Aubry s’en est occupée [2].

Oserai-je quelques questions ?

  • L’Europe ne pourrait-elle pas contrôler l’accès à son marché de façon à constituer ce vis-à-vis qui manque ? Un G3 serait possible si l’Europe avait une volonté politique. Elle ne l’a pas. Comment la lui donner ?

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S’agissant de la France, j’ai entendu M. Duchâtel nous parler du choix que nous aurions entre une stratégie indopacifique et la Chine. J’ai beaucoup de révérence pour le ministère de la Défense, pour toutes les raisons que vous imaginez, mais je ne crois pas du tout qu’avec Mayotte, la Réunion, la Polynésie et peut-être encore la Nouvelle-Calédonie nous puissions constituer un axe indopacifique.

Quant à faire une alliance, je me méfie beaucoup des alliances « bétonnées » qui, comme le passé l’a souvent montré, conduisent à la guerre.

  • L’Europe n’a-t-elle pas suffisamment souffert des deux guerres mondiales pour ne pas se laisser « ficeler » par la perspective de chocs futurs qui viendraient de l’Asie de l’Est ?
  • Ne devons-nous pas avoir une stratégie amicale, coopérative, avec tout le monde ?

C’est la raison pour laquelle je disais que, si cette initiative ne veut rien dire, rien ne nous retient d’approuver la stratégie des routes de la soie.

Certes nous nous appuyons sur tout un appareil de normes. Mais quand bien même dirions-nous que nous en sommes pas contre le principe des routes de la soie, cela ne vaudrait pas acceptation des normes en matière de propriété intellectuelle, d’investissements etc.
Si nous devons être extrêmement précis dans les engagements que nous prenons, une certaine volonté de coopération ne me paraît pas forcément une mauvaise chose vis-à-vis d’une Chine qui n’est pas encore à son zénith mais qui risque de l’atteindre bien vite. Une telle attitude de coopération demande évidemment beaucoup de vigilance.

Je ne prêche pas pour la naïveté, qu’on m’entende bien, je prêche pour l’équilibre, pour l’indépendance, pour les intérêts bien compris de la France, et naturellement aussi de l’Europe, dès lors que nous ne passons pas sous les roues du char.

  • N’y a pas un parti positif à tirer de la bipolarité que nous voyons s’esquisser ?

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Je sais bien que le soft power est américain et que tout nous incite à pencher du même côté que les États-Unis que nous suivons quasi aveuglément.

Il y eut un temps où nous étions capables de mettre en cause leurs positions. Il ne s’agit pas de les contrer systématiquement mais de le faire à bon escient. J’apprécie le peuple américain, un peuple individualiste qui nous ressemble beaucoup et montre beaucoup de qualités. Mais il y a un équilibre à trouver.
Or j’observe actuellement que, dans le commerce international, nos banques, vis-à-vis de la Russie, de l’Iran et sur maints sujets, semblent tétanisées.
Nous avons été « colonisés » par la globalisation. Nous sommes tellement engagés dans la globalisation que nous sommes aujourd’hui pieds et poings liés à travers nos banques, jadis nationalisées puis privatisées, qui n’ont plus d’yeux que pour l’enjeu financier que représente le marché américain, au regard duquel le marché iranien, le marché russe ou tel autre marché ne représentent pas grand-chose. Ils représentent pourtant des milliards et notre déficit extérieur devrait nous inciter à y regarder d’un peu plus près !

Ma réflexion ne porte donc pas sur un sujet que je connais infiniment moins bien que vous, cher Monsieur l’ambassadeur, et que tous les éminents experts qui se sont exprimés mais plutôt sur l’état du monde.

  • La France et l’Europe ne doivent-elles pas tirer parti de cette bipolarité naissante pour essayer d’affirmer mieux leurs intérêts ?

Cela supposerait qu’il y ait une volonté politique…

S’agissant de l’orientation de la mondialisation, si on pouvait aller vers des énergies propres ce serait effectivement quelque chose d’intéressant.

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système monétaire international

On n’a pas beaucoup parlé de la réforme du système monétaire international. Les privilèges du dollar sont vraiment abusifs. Il serait temps que d’autres monnaies mondiales puissent s’émanciper.

Pour des raisons compliquées qu’on nous a expliquées, comme la chambre de compensation, l’euro n’est pas majeur, il tient la main du grand frère dollar et ne permet pas de financer des grandes opérations d’investissements comme celle que nous projetons en Russie dans la presqu’île de Yamal.
Nous sommes obligés de passer par les Chinois qui prêtent à Novatek et à Total l’argent nécessaire pour réaliser ces grandes usines au Nord du cercle polaire. Nous ne l’aurions pas admis il y a encore quinze ou vingt ans.
Ministre de l’Industrie au moment de l’affaire du gazoduc d’Urengoï (de la Sibérie vers l’Europe)dont Ronald Reagan voulait empêcher la construction, j’avais réquisitionné en 1982l’usine de Dresser-France, au Havre, qui fabriquait les compresseurs nécessaires au fonctionnement du gazoduc. Et le gazoduc a été construit. Il paraît que ce n’est plus possible aujourd’hui parce que « la globalisation a fait de grands pas ».

Mais ces « grands pas » ne sont-ils pas très inquiétants et ne devons-nous pas chercher le moyen d’échapper à cette tenaille, à ce qu’on a appelé le G2 qui faisait justement l’objet de la première table ronde ?

Ces questions sont tout à fait indécentes, je le reconnais bien volontiers. J’ose à peine les formuler étant donnée l’autorité qui s’attache à l’expérience et à l’intelligence de Claude Martin mais je les pose quand même, parce qu’elles complètent politiquement les vues qui viennent d’être si brillamment exposées.

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Claude Martin

Comme vous, Monsieur le ministre, je souhaite que l’Europe soit une puissance indépendante, ni américaine ni chinoise, dans le jeu mondial. Cela pourrait sans doute contribuer à la détente internationale, dans l’intérêt même des États-Unis et de la Chine.

Mais l’Europe à vingt-sept est très faible, elle se brise aujourd’hui sur le moindre défi car elle n’a plus la cohésion qui unissait une Europe à six, à neuf et même à douze.

Aujourd’hui on a au moins deux Europe, sinon trois, et tout petit pays européen peut monnayer son soutien à une puissance tierce dans la clandestinité, contre la volonté supposée générale à l’intérieur de l’Union européenne.
Si l’Europe peut marquer son indépendance aussi bien vis-à-vis des États-Unis que de la Chine, c’est certainement en se rétrécissant un peu. Je ne sais pas très bien comment mais je pense que là est la solution.
Revenant sur ce qui s’est dit dans la première table ronde, je dirai qu’on peut faire un parallèle entre M. Trump et M. Xi Jinping, sans oublier bien sûr que d’un côté nous avons affaire à une démocratie et de l’autre côté à un régime autoritaire.

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Chacun de ces deux dirigeants casse le multilatéralisme, l’un en le récusant brutalement, l’autre en prétendant améliorer un peu les choses mais en le remettant en cause tout aussi radicalement.

L’intérêt de l’Europe est certainement d’être présente dans le jeu mondial. Le monde qui est en train de se mettre en place, ce soi-disant G2, est très dangereux. Les tensions entre ces deux partenaires ont toutes chances de s’aggraver, peut-être jusqu’au point de rupture.

L’opinion américaine est très antichinoise depuis longtemps. Mais, jusqu’ici, l’establishment américain restait plutôt favorable à la Chine. Et en particulier le Département d’État. Cette admiration vis-à-vis de la Chine, qui remonte aux années trente, à l’époque de Tchang Kaï-chek, résistait à tout. Or les choses ont récemment changé.

On a aujourd’hui aussi bien à la Maison Blanche qu’au State Department une génération de responsables qui considèrent que la Chine est la principale menace pesant sur la paix mondiale. Du haut en bas, l’Amérique est maintenant dressée contre la Chine.

Du côté chinois, le tableau était inversé. Le pouvoir était, depuis longtemps (après la disparition de Deng), très hostile aux États-Unis,mais l’opinion continuait à idolâtrer l’Amérique. Depuis la présidence Obama, et plus encore depuis Trump, elle a glissé. Elle est devenue beaucoup plus nationaliste, méprisante ou critique à l’égard de l’Amérique. Le président Xi entretient cette sensibilité. La Chine est donc aujourd’hui, elle aussi, dans une quête d’affrontement avec les États-Unis.
  • Face à la confrontation qui s’annonce, quel peut être le rôle de l’Europe ?

Il est évident qu’une Union qui serait réellement indépendante et en mesure de se faire écouter et respecter des deux interlocuteurs aurait une belle carte à jouer. Mais, encore une fois, elle ne pourrait jouer un rôle que si elle était elle-même forte et solidaire, ce qui suppose un sérieux remodelage de sa géométrie.

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Alice Ekman

Je suis tout à fait d’accord avec ce que dit Monsieur l’ambassadeur.

Je dirai même que nous sommes déjà dans une période de confrontation entre deux systèmes politiques. C’est matérialisable à l’échelle européenne. La Chine est perçue comme une alternative en termes de modèle de développement mais aussi en termes de système politique.

En effet, certains pays (Hongrie, Grèce), mécontents du fonctionnement de l’Union européenne et de certaines décisions prises à Bruxelles, considèrent que la Chine est une alternative intéressante, ce qui alimente le débat européen existant opposant les démocraties libérales aux démocraties dites « illibérales » et le système politique et économique chinois est perçu par certains acteurs politiques européens comme une source d’inspiration.
La Chine elle-même se promeut de plus en plus comme un exemple à suivre, à travers les discours des représentants chinois, en Afrique par exemple, mais aussi à travers les programmes de formation à destination des diplomates et des fonctionnaires étrangers, programme n’hésitant plus à présenter la Chine comme un modèle.
Le fonctionnement politique de la Chine apparaît de plus en plus efficace et on entend même certains anciens hauts responsables français admirer les capacités de planification de la Chine.
Cette admiration est parfois basée sur une méconnaissance de la Chine, et en particulier de son système politique, extrêmement différent du nôtre. Nous sommes pleinement entrés dans une période de compétition entre systèmes politiques.
  • Comment prendre part à cette compétition, qui est particulièrement rude, en tant que Français et Européens ?

La question est sur la table.

La Chine considère que des « forces occidentales hostiles » ont trop souvent essayé de démocratiser la Chine et qu’il est temps aujourd’hui non seulement de résister à ces forces occidentales mais de contre-attaquer en promouvant à l’étranger un système politique alternatif, dont la Chine serait source d’inspiration.

La confrontation entre systèmes politiques est réelle mais est entourée d’une certaine confusion du fait l’adoucissement du discours officiel chinois à l’international, qui n’hésite plus à utiliser le vocabulaire traditionnellement utilisé par les démocraties libérales (État de droit, libre-échange, mondialisation etc.).
L’État de droitétait même le thème du quatrième plénum (octobre 2014). Ce que j’avais appelé dans un article [3] le « definition gap », l’écart de définition, est un outil de communication qu’il est important d’identifier.

Des malentendus s’installent lors des rencontres bilatérales et multilatérales.

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Il y a aujourd’hui un besoin réel de clarification sur la question des routes de la soie mais aussi sur les grands thèmes qui régissent la gouvernance mondiale, par exemple la gouvernance de l’Internet.

  • Que veut-on dire par Internet ?
  • S’agit-il d’un Internet que l’on peut éteindre dans une province ou dans un pays ?
  • Quel est le rôle de l’État dans la supervision d’Internet ?

La Chine n’a pas la même vision de la supervision d’Internet que la France. Il en est de même pour l’art et la culture.

On peut signer une déclaration conjointe de renforcement de la coopération culturelle dans le cadre des routes de la soie. Mais Xi Jinping, lors de son discours d’ouverture du XIXème Congrès, a rappelé que le rôle des artistes et des intellectuels était de chanter les louanges du Parti. C’est sa vision de l’art et de la culture.

Il faut prendre acte de ces différences de définitions et de perceptions et bien considérer que dans la promotion du modèle économique et politique alternatif chinois, on entre aussi dans une guerre de définitions, de concepts, d’idéologies.

Il est nécessaire de prendre acte de cette compétition entre systèmes politiques et d’en clarifier les termes.

Libre ensuite à chaque pays d’entrer dans cette compétition ou de rester spectateur. Mais soyons conscients que nous sommes dans une période de compétition particulièrement forte et qui se prolongera probablement dans les prochaines années.

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Jean-François Huchet

Le développement chinois nous interroge depuis bien longtemps. La Chine a commencé à nous poser question sur les droits de l’homme depuis un certain temps (M. l’ambassadeur Claude Martin y a été confronté en 1989). Depuis 2001 elle nous pose des questions sur le plan économique. À mesure que sa puissance augmente, ces questions deviennent de plus en plus difficiles à résoudre et la Chine a compris depuis bien longtemps quelles sont les faiblesses de l’Europe.
Il y a longtemps qu’elle joue la France contre l’Allemagne ou l’Angleterre contre la France. Depuis peu, elle influence les pays des flancs Sud et Nord-Est dont nous n’avons pas pu ou voulu abonder les nécessités de financement.

L’Europe a-t-elle véritablement les moyens de répondre aux questions que nous pose la Chine ?

C’est la question que nous avons tous posée de manière directe ou indirecte. Nous avons par exemple renoncé depuis bien longtemps à avoir une vraie politique industrielle alors que la Chine l’a développée et la poursuit aujourd’hui sur le plan technologique avec notamment « Made in China 2025 ». Pour tenter de protéger notre industrie de l’acier, nous avons imposé 23 % de taxes alors que les États-Unis en ont imposé 250 %.

Nous ne disposons plus de moyens de protection défensifs ni offensifs de notre politique industrielle.

  • On vient de parler des investissements des nouvelles routes de la soie. Pourquoi l’Europe, comme le fait la Chine, ne consacrerait-elle pas plus d’argent à ses infrastructures ?

Il apparaît que l’Europe n’a pas véritablement les moyens de se positionner par rapport à ce grand projet de projection économique extérieure de la Chine. Ayant eu le plaisir d’être parmi les quelques personnes que le président Macron avait consultées avant son voyage en Chine, je peux dire qu’il avait tout à fait conscience que cette réponse ne pouvait pas être uniquement française mais articulée, comme l’a dit l’ambassadeur Martin, autour de quelques pays, et notamment l’Allemagne, pour pouvoir apporter des réponses aux questions que la Chine nous pose jour après jour et qui deviennent de plus en plus pressantes.

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Mathieu Duchâtel

À propos de la défense de l’Europe, des choses importantes sont en train de se passer. En décembre dernier, l’Union européenne a adopté de nouvelles règles contre le dumping et les subventions étatiques qui déséquilibrent la relation bilatérale commerciale avec la Chine et, au moment où nous parlons, le Parlement de l’Union européenne vient d’adopter une version dure de la proposition de la Commission qui crée tout un mécanisme pour interrompre les procédures d’investissements étrangers qui ciblent des secteurs jugés stratégiques par l’Union européenne.

C’est là la véritable réponse à l’affaire hongroise dont il était question dans la première table ronde. C’est aussi la réponse à la question de la compétitivité technologique et des acquisitions par des pays étrangers, surtout la Chine, de technologies jugées stratégiques par l’Union européenne.

Cela met en lumière certaines divisions idéologiques et politiques au sein de l’Union européenne mais je crois savoir que le Conseil de l’Union européennedevrait pouvoir voter cette proposition à la majorité qualifiée, même si certains pays, surtout en Europe du Nord et un peu en Europe du Sud, sont un peu moins convaincus par l’idée d’avoir un mécanisme de filtrage des investissements étrangers. Quand on en parle à des interlocuteurs chinois, qui pourraient juger ce dispositif particulièrement hostile, on constate qu’en fait ils le comprennent bien car ils ont eux-mêmes des mécanismes très forts pour choisir les investissements étrangers dans leur pays. Surtout il faut voir que, dans l’ensemble, l’Europe reste très ouvertepar rapport aux États-Unis et au Japon qui renforcent eux-mêmes leurs mécanismes de filtrage des investissements.

La France doit trouver sa place par rapport à la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine. La présence française dans la région indopacifique n’est pas nulle mais elle reste limitée.

La France développe depuis quelques années, des relations de défense avec l’Australie, l’Inde et le Japon.
  • Avec l’Australie et l’Inde, il s’agit de grands contrats sur les sous-marins et les Rafale.
  • Avec le Japon, nous avons des échanges de plus en plus étroits en matière d’industrie d’armement et de contrôle des exportations.

Nous ne sommes donc pas dans une neutralité, nous sommes vraiment en train de choisir un camp sans aller jusqu’au bout.

Malgré tout nous sommes encore dans une logique de « en même temps » : nous ne sommes pas en opposition frontale, nous nous situons au milieu, plutôt vers le camp Inde-Japon-Australie, sans être tout à fait dans ce camp, en gardant ces options ouvertes. Dans ma conclusion ouverte je me demandais si cette position était tenable sur le long terme.

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Jean-Pierre Chevènement

Merci, M. Duchâtel.

Il apparaît qu’il y a des grilles de lecture différentes. Je ne dis pas qu’elles sont contradictoires parce qu’il faudrait cerner davantage les choses mais il y a de toute évidence une vision que je dirai plutôt occidentaliste – certains diront le « monde libre » – et une vision qui regarde la pluralité du monde, la pluralité des BRICS, qui eux-mêmes ne sont pas réductibles au même modèle, et, en même temps, la réelle pluralité des pays développés. D’ailleurs, on observe qu’à l’ONU les votes sont aujourd’hui assez équilibrés. Mais je ne veux pas développer ce point qui concerne plutôt des sensibilités. Il faudrait analyser de manière plus approfondie les vastes questions dont il a été fait mention dans ces deux tables rondes tout à fait passionnantes.

Marie-Françoise Bechtel

france Marie-Françoise_Bechtel_2010_(cropped)J’ai trouvé qu’un fil parcourait l’ensemble des exposés, incluant la synthèse de l’ambassadeur Martin : l’idée que la Chine se découvre ou se redécouvre comme puissance, qu’elle cherche à exercer un leadership, qu’elle le fait par des moyens que nous pourrions ne pas considérer comme légitimes et que les formes de coopération demandées par la Chine, regardées plutôt comme rhétoriques par la plupart des intervenants, ne devraient pas recevoir de notre part une réponse positive. Voilà comment j’ai compris la logique d’ensemble.

Sur la notion de puissance, dans l’exposé par ailleurs très enlevé et très agréable à entendre d’Alice Ekman, j’ai été frappée par la confusion entre leadership et puissance. Elle veut le leadership, elle veut être une puissance, avez-vous dit. Ce n’est pas du tout la même chose. Que la Chine veuille redevenir une puissance ne signifie pas qu’elle entend exercer un leadership. Nous avons essayé de faire un peu justice de cette idée au cours de la première table ronde, donc je n’y reviens pas.

Sur l’agressivité des positions chinoises, je mets en garde Mme Ekman et M. Duchâtel contre le fait de prendre très au sérieux les discours qui se tiennent dans un congrès de parti politique. C’est vrai aussi dans nos démocraties mais c’est a fortiori vrai dans un pays comme la Chine où tout est organisé très verticalement et où le discours tenu est censé charmer les salles et montrer que le chef de l’État à adouber pour la vie veut naturellement mener la Chine sur la voie de la puissance et, pourquoi pas, de la superpuissance. Si je puis me permettre, je pense qu’il faut faire la part de la rhétorique politique et ne pas prendre ces discours au premier degré.

À l’inverse, pourriez-vous me répondre, il ne faut pas non plus prendre au premier degré les discours conciliants de la Chine qui tente d’amadouer un certain nombre de responsables politiques européens pour les convaincre d’entrer dans ce projet, fût-il nébuleux, des routes de la soie, projet qui comporte d’ailleurs une contradiction : présenté comme vaste, nébuleux, pluriel, varié, il inclut des projets durs, notamment les projets d’infrastructures. C’est d’ailleurs ce que j’avais cru comprendre lorsque ce projet m’avait été présenté il y a deux ans. Je pense qu’il y a des projets durs, notamment en matière d’infrastructures.

Je ne vais pas dire plus mal ce qu’a très bien dit Jean-Pierre Chevènement, mais enfin, Up to you !

Il appartient à l’Europe de relever le défi plutôt que de se plaindredu fait que les Chinois ont fait signer des petits pays dont on ne peut rien attendre de toute façon pour une Europe un peu redressée digne de ce nom et indépendante.

L’Union européenne n’est pas en capacité d’agir, elle ne s’en est jamais donné les moyens ni politiques, ni juridiques, ni économiques.

Mais peut-être deux ou trois grands États européens qui figurent parmi les premiers PIB mondiaux (on pense à la France, à l’Allemagne, peut-être à un autre pays…) pourraient-ils être en situation de discuter avec la Chine et de mettre sur la table, par exemple, la question des normes… J’ai découvert le sujet, vous avez certainement raison, mais j’aimerais bien savoir quand même jusqu’à quel point on a raison de penser qu’on veut nous imposer un flux de normes.

  • Sommes-nous nous-mêmes capables de mettre des investissements sur la table ?
Ce n’est pas avec le plan Junker que nous allons faire des choses mirifiques dans ce domaine. L’Europe reste donc un ventre mou qui laisse les projets chinois se développer dans ce grand fuseau que constitue l’ensemble des transports possibles au sein de l’Europe continentale.
  • Tout cela est-il bien raisonnable ?

J’ai cru entendre les Chinois demander à avoir des coopérations, par exemple sur un projet de liaison Dakar-Djibouti. Quand on pense à la sécurité qui règne dans cette zone on comprend tout de suite que ce n’est pas pour demain. Mais enfin ils étaient intéressés par une coopération avec la France, et aussi par une coopération aussi sur des transports entre Djibouti et Le Havre.

  • Quelle est notre réponse ?

On me dit que certains élus marquent un intérêt… Tout ça devrait être mis sur la table et se transformer en projets positifs et non en dénigrement systématique.

La Chine est certes un grand pays non démocratique. Ce n’est pas le seul. Nous avons des relations étroites avec des pays moins démocratiques encore dans leur fonctionnement et apparemment cela pose moins de problèmes.

Si nous partons de l’idée que nous devons d’abord mettre la Chine aux normes démocratiques avant de faire des projets avec elle, d’accepter que ces projets puissent se réaliser et que l’ordre international puisse être un peu différent, nous n’y arriverons jamais parce que cela n’a jamais été fait dans l’histoire.
  • Pourquoi aujourd’hui nos démocraties exemplairement morales décideraient-elles de n’agir que dans le camp dit du « monde libre », quelles que soient les erreurs et même les crimes historiques qu’il a pu commettre ?
  • Ne pouvons-nous pas aller vers un ordre international un peu plus réfléchi, un peu différent, qui pourrait être à l’écoute des puissances montantes ?

Peut-être ai-je tort de me poser cette question mais je pense que les routes de la soie sont une bonne occasion de s’interroger

  • d’une part sur la vacuité de l’Europe (je parle ici des États européens, non de l’Union européenne dont il n’est même pas la peine de rêver pour l’instant),
  • d’autre part sur l’idée non vérifiée, non interrogée philosophiquement, historiquement, éthiquement, selon laquelle il faudrait toujours se référer au seul ordre imposé depuis 1945 par les États occidentaux triomphants. Pour ma part, je ne me reconnais pas dans une vision aussi mécanique des choses.

Alice Ekman

france Alice EkmanmaxresdefaultÀ propos des congrès politiques, je peux vous dire qu’en Chine les rassemblements politiques ne sont pas de la même nature que ceux qui se tiennent en France.

On ne se rend pas toujours compte à quel point le système politique chinois est différent de celui de la France. Je ne vous sers pas un discours « droitsdel’hommiste » sur l’autoritarisme mais un discours d’analyste. Factuellement, ça fonctionne très différemment.

Quand Xi Jinping fait un discours à l’occasion du XIXème Congrès du Parti Communiste Chinois, c’est un discours-fleuve, sans débat ni amendement, qui a lieu une fois tous les cinq ans, et qui donne le la des grandes orientations à venir. Toutes les institutions du pays devront s’y conformer.

En tant qu’analyste, il est de notre responsabilité de prendre en compte ces discours, de les analyser à la loupe, de les comparer, de les mettre en contexte. Il est notamment très éclairant de comparer la période Hu Jintao (2003-2013) et la période Xi Jinping.

  • Sous Hu Jintao, nous n’observions pas une volonté aussi ferme et aussi affichée de la Chine de promouvoir certaines normes.
  • Il y a eu sous Xi Jinping une évolution et un changement clairs, affichés à maintes reprises dans des communications officielles considérées comme centrales par le PCC et qui ont mobilisé énormément de camarades pour la rédaction de ces documents. Quand ces informations sont annoncées, cela a valeur de planification et cela doit être pris comme des documents importants à analyser.

Quant à votre première question : leadership, puissance… je veux bien jouer sur les mots mais encore une fois les faits ont une importance. La puissance diplomatique est le résultat de l’émergence économique d’un pays.

Les BRICS sont plus puissants sur la scène internationale qu’ils ne l’étaient quand ils étaient plus pauvres, cela relève du bon sens.

En Chine, et à la différence de ce qui se passe dans les autres BRICS, cette volonté de puissance est accompagnée, encouragée par une détermination politique particulièrement forte. Le PCC considère que la Chine a été victime de « cent ans d’humiliation » par les puissances occidentales (faisant référence aux guerres de l’opium) et que le temps est venu du « grand renouveau de la nation chinoise ».

  • Pour cela, Xi Jinping promeut ce qu’il appelle une « diplomatie de grande puissance. » Un certain ressentiment se matérialise donc dans des actions qui pourraient être interprétées comme des « revanches », mais je ne veux pas utiliser ce terme pour rester dans l’analyse et être le plus factuel possible.
  • Il y a aussi d’autres faits à prendre en compte :
    • la Chine s’est intégrée dans les institutions internationales,
    • en a créé de nouvelles,
    • en a revigoré certaines autres.
  • Par ces trois biais elle essaye d’être plus active pour restructurer la gouvernance mondiale selon ses intérêts et ses priorités.
Je ne parle pas de leadership seulement parce que Xi Jinping en parle, mais parce qu’il existe cette détermination politique forte d’accompagner la montée en puissance de la Chine et de se positionner comme numéro un dans un certain nombre de domaines, ce qui apparaît dans le document « Made in China 2025 », dans les plans quinquennaux, parmi d’autres documents de planification. C’est en échangeant avec des think tanks et des diplomates chinois qu’on se rend compte que ce ressentiment anti-occidental et cette détermination politique de dépasser le leadership américain est extrêmement forte. On peut ensuite penser que concrètement ils ne vont pas y arriver mais l’ambition politique est réelle. Il faut en prendre acte.

Alain Dejammet

france Alain Dejammet dejammet-bey_6090Je souscris entièrement à ce qu’a dit Claude Martin.

Je crois quand même que quand les Chinois prennent des positions très catégoriques et parlent de remettre en cause l’ordre international (ils le font très habituellement parce qu’ils jouent le jeu),s’ils y pensent, généralement ils ne remuent pas la barque des Nations unies. Je doute fort qu’il puisse y avoir un jour réforme du Conseil de sécurité parce qu’ils y sont systématiquement opposés en raison des prétentions de l’Inde et du Japon. On sait donc très bien qu’il y aura là des non possumus mais ils sont habiles.

Je crois assez au parallèle entre Xi Jinping et Trump. Regardées de très près, les contorsions de Trump où d’aucuns voient de la folie noire, révèlent pas mal d’habileté et des points communs avec Maître Kong (Confucius).

Jean-Pierre Chevènement

france Jean-Pierre Chevènementarton41134-c8fc1
C’est tout à fait vrai. Nous avons montré dans d’autres colloques qu’il y avait une logique derrière le comportement de Donald Trump, à travers l’analyse des flux commerciaux et la volonté de rétablir, si c’était possible, des équilibres à mon avis très profondément et durablement détériorés. Chacun peut juger la méthode Trump. Est-elle très habile ?Nous verrons. À force d’aligner les « deals », je crains qu’on n’aboutisse à un certain chaos. Certains ont parlé de la « stratégie du chaos », je crois que nous n’en sommes pas très loin.

Alain Dejammet

france Alain Dejammet dejammet-bey_6090Je crois volontiers que nous assistons à une remise en cause de l’ordre international.

D’autre part, la puissance dérive très souvent vers le leadership. Quand on est puissant, on a tendance à vouloir exercer une certaine guidance des autres, mais les Chinois le font très calmement, tranquillement. Ils n’affirment pas qu’il faut modifier la Charte, ils accompagnent. Lentement, d’une époque où ils n’intervenaient en rien ils ont glissé vers une période de forte activité où ils introduisent des initiatives. Claude Martin a eu parfaitement raison de mentionner les votes à l’Assemblée générale mais je crois quand même à la volonté de modifier les choses simplement avec habileté, avec doigté, et sur la longue durée.

J’écoute toujours avec le plus grand intérêt ce que dit Marie-Françoise Bechtel et je comprends cette volonté de nous secouer un peu… mais sur le fond je suis assez d’accord avec l’analyse qui a été faite à cette table aujourd’hui…

Jean-Pierre Chevènement

france Jean-Pierre Chevènementarton41134-c8fc1

… avec l’analyse faite par l’ambassadeur Martin qui est quand même très proche de la réalité et très lucide. Mais, en même temps il y a une autre manière de lire les choses dans la durée et la politique consiste à tenir compte des deux aspects, me semble-t-il.

Mais nous ne sommes pas en désaccord.

 

Jean-François Di Meglio

france Jean-François Di MEGLIO (1976 l) est le Président d'Asia Centre.di_meglio3

Je reviendrai sur la bipolarité dont Monsieur le ministre semblait dire que ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Mais la bipolarité est aussi une pathologie qui se soigne. Une personne bipolaire n’est pas forcément quelqu’un qui se porte bien. Il faut donc quand même trouver une solution.

J’ai trouvé les exposés de Mathieu Duchâtel et Alice Ekman absolument remarquables… jusqu’au moment où, choisissant entre deux maux, c’est-à-dire la dérive américaine et la menace chinoise autoritariste, ils semblent miser sur une évolution positive mais ultérieure du système américain.

Assurément, le « mal américain » peut se soigner, car c’est une démocratie pratiquant l’alternance et Trump ne sera pas toujours au pouvoir.

On peut accepter ce choix jusqu’au moment où on se rend compte que, par exemple, les sanctions contre l’Europe à propos de l’Iran remontent à une époque bien antérieure à Trump. En désignant de façon très forte comme vous le faites – et je suis sur le fond en accord avec vous – les dangers de la fascination chinoise, ne désigne-t-on pas la Chine comme ennemi principal alors que nous avons sans doute d’autres « ennemis principaux » (j’ai beaucoup apprécié ce qui a été dit sur la montée des autres dangers qui menacent aussi la Chine) ?

  • Cette polarisation sur le risque chinois ne doit-elle pas être mitigée par le risque du souverainisme américain qui ne remonte pas à Trump ?

Il ne s’agit pas ici d’argumenter en faveur d’une « option chinoise » de la diplomatie européenne, mais de mitiger aussi, non pas la nature autoritaire du régime chinois actuel, mais la vision pessimiste conduisant à dire qu’aucune évolution positive n’est plus possible en Chine, où les cycles se sont toujours succédé.

Jean-Pierre Chevènement

france Jean-Pierre Chevènementarton41134-c8fc1Merci, M. Di Meglio. Vous avez tout à fait raison.

J’ajouterai que l’humiliation n’est pas seulement alléguée par la Chine. Tous les peuples anciennement colonisés ont été et sont humiliés. L’histoire est faite en grande partie par le ressentiment. Il faut arriver à le dominer et à canaliser ces ressentiments qui s’expriment. Comment, par exemple, parler du djihadisme, de l’islamisme, sans voir en arrière-plan ce qu’ont été les rapports de l’Orient et de l’Occident depuis deux siècles et demi, voire depuis quinze siècles ? Il faut intégrer tout cela et gérer ces attitudes conflictuelles potentiellement très dangereuses. Il n’y a pas que la Chine mais la Chine est certainement concernée par cette observation.

Dans la salle

Monsieur l’ambassadeur a comparé le système de développement de la route de la soie à celui d’une mousse. Mais c’est infiniment joli une mousse ! Le système de développement d’une mousse, dans la forêt, fonctionne par fractales (à la différence du modèle occidental unipolaire, voire monomaniaque). On ne peut pas penser la totalité comme on pense une partie.

La question sous-jacente que j’amène revient à se demander si nous avons besoin d’un nouvel ordre mondial. Le principe babélien n’a jamais fonctionné. Les hommes ont toujours construit des murs et les murs finissent toujours par s’effondrer, disait Kipling.

Jean-Pierre Chevènement

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Je remercie les intervenants qui ont été remarquables et brillants.

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[1] « Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
A cela l’on n’a rien à dire. »
La Génisse la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion. Jean de La Fontaine (Livre I – Fable 6) inspirée de Vacca et Capella, Ovis et Leo (Phèdre Livre 1 fable 5).
[2] En 2013, Martine Aubry avait travaillé à faire avancer le projet d’accord visant à permettre l’importation de la charcuterie française en Chine.
[3] « China and the “Definition Gap”: Shaping Global Governance in Words », Special Forum, Asan Forum, 4 novembre 2017.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 157 fois
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