2953 – Chine… Fêlures…

Xi Jinping avec son allié, le vice-président Wang Qishan.

Madré et habile manœuvrier, ce dernier s’est montré loyal au Président en ouvrant le feu avec détermination et efficacité contre les corrompus depuis son fief de la Commission de discipline. Mais dès le début, il avait signalé que la répression brutale ne soignait que les symptômes d’un dysfonctionnement du régime.

Vice-Président depuis mars 2018, Wang est aujourd’hui silencieux, notamment sur un sujet que, lui l’ancien banquier, connaît bien : la guerre commerciale avec les États-Unis où il n’est pas certain que son talent pour le compromis approuve la confrontation nationaliste frontale avec Washington.

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Le président Xi jinping 习近平 est selon toutes les apparences fermement aux commandes de la Chine.

Supervisant directement ou par ses proches plusieurs « petits groupes dirigeants » – 领导小组- pilotant des réformes essentielles dans les domaines de la défense, de la sécurité intérieure, de l’économie et des finances, promoteur inflexible de la plus sévère lutte contre la corruption que la Chine ait connue durant son histoire moderne ; pour cette raison admiré par le peuple chinois qui le surnomme affectueusement Xi Da Da 习大大 (Papa Xi), le n°1 chinois contrôle, par le truchement de ses appuis directs placés aux points stratégiques du Parti-État, la propagande, l’armée, la sécurité d’État, ainsi que les commissions de discipline et d’organisation, cœurs névralgiques du Régime.

chine Yang Xiaodu 572d2ff210fb4998942cc1bf97b35632                             Yang Xiaodu

Dernière création de cette très rigide pyramide de pouvoir, la Commission Nationale de Surveillance, coiffant la Commission de discipline. A sa tête Yang Xiaodu fidèle depuis 2006 du Président auquel il doit sa carrière.

Chine Wang Qishan avec Xi Jinping b72226f6-b565-11e7-95c2-e7a557915c7a_1280x720_155909  Wang Qishan & Xi Jinping

Pour faire bonne mesure et garder sous la main un allié fidèle, Xi Jinping a fait attribuer le poste de Vice-Président à l’un de ses plus proches mousquetaires Wang Qishan (70 ans) en retraite du parti depuis l’automne 2017, économiste de formation, ancien banquier, ouvert aux réformes, nationaliste et habile manœuvrier qui eut en 2012, à partir de son fief de la Commission de discipline, la charge d’ouvrir le feu contre les prévaricateurs, gangrène dont la prolifération toxique menaçait la survie même du régime.

Le ciel du n°1 barricadé de toutes parts derrière la censure, mettant sous le boisseau les universités, la presse, les intellectuels et les minorités au Tibet et au Xinjiang, menant une politique étrangère nationaliste de puissance articulée aux « nouvelles routes les soie », devenues l’outil d’une affirmation géopolitique globale articulée au « rêve et à la renaissance » calibrée à l’aune « des caractéristiques chinoises », matrice des tensions avec les États-Unis qui ne sont pas que commerciales, est-il pour autant serein ?

Rien n’est moins sûr.

Remontrances des intellectuels.

Xu Zhangrun très respecté professeur de droit à Qinghua formé à l’université de Melbourne en Australie a, le 31 juillet dernier publié un essai critique en 10 000 caractères dénonçant la personnalisation du pouvoir et la disparition de l’esprit d’ouverture et des réformes politiques.

Publié sur le site de l’Institut économique de Pékin « 天则 经济研究 » l’article, intitulé « A l’heure de nos craintes et de nos espoirs » fustigeait le nationalisme ayant trahi les principes d’ouverture réformiste en vigueur depuis 1978. Au moment de sa parution Xu, en stage au Japon, était absent de Chine. Sa thèse de doctorat s’inspirait des réflexions du philosophe Liang Shuming (1893 – 1988) analysant les influences des cultures occidentales et orientales sur la vie et les idées.

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Propice aux remises en question, la période estivale où le Parti se ressource à la station balnéaire de Beidaihe fut en effet, cette année, l’occasion de secousses contestataires publiques venues de la mouvance des intellectuels dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont agacés par la supervision normative dont ils sont l’objet.

A la manœuvre critique, se distinguent plusieurs professeurs

  • de Beida (Beijing Daxue – Université de Pékin)
  • et de Qinghua, premières universités de l’élite chinoise
  • auxquels s’ajoutent des chercheurs de l’Académie des Sciences Sociales (ASS), le très puissant centre de recherche qui, depuis sa création en 1977, joue dans ce régime sans contrepouvoir, le rôle des ancestrales « remontrances » qui limitaient le pouvoir absolu de l’Empereur, il est vrai parfois aux risques et périls de ceux qui s’y aventuraient imprudemment.

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Le 31 juillet dernier, Xu Zhangrun, professeur de droit constitutionnel à Qinghua, écrivait que l’Assemblé Nationale Populaire devait revenir sur la suppression de la limitation des mandats présidentiels :

« Dans tout le pays, les Chinois y compris les membres de la bureaucratie, se sentant une fois de plus désemparés. S’interrogeant sur la direction prise par le pays, ils craignent pour leur sécurité, au point que l’angoisse commence à se transformer en panique » ( …) « Si ces tendances politiques se confirmaient, la question se posera tôt ou tard de savoir si les réformes et l’ouverture du pays sont mises à l’arrêt. A ce stade cette interrogation est de loin la plus lourde angoisse qui pèse sur la plupart des gens ».

Publié sur le site de l’Institut de recherche économique Tianze « 天则 经济研究 », alors que Xu était en stage au Japon, l’article, intitulé « Nos craintes présentes et nos espoirs » fustigeait aussi le nationalisme ayant trahi les principes d’ouverture réformiste en vigueur depuis 1978. Pour Xu, la campagne anti-corruption menée par Xi Jinping installe une insécurité dans la société et augure un contrôle de la population proche de celui mis en place par KGB en URSS.

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Quant à Jia Qingguo, professeur de relations internationales à Beida, il a, dans un récent forum, reproché au pouvoir de créer une atmosphère de compétition exacerbée avec Washington au point de laisser croire que la Chine était sur le point de supplanter le modèle américain. Se référant aux déjà anciennes injonctions de prudence stratégique de Deng Xiaoping, il ajoutait que Pékin devait adopter un profil international plus discret.

Les plus critiques de la politique étrangère – signalant une fracture au sein de la haute direction citée par Reuters -, affirment en effet que l’excès de nationalisme de la Chine avait contribué à durcir la position de Washington dans la guerre commerciale.

Il n’est pas anodin que les remontrances surgissent alors que le Yuan et la bourse chinoise faiblissent. Nous n’en sommes pas encore à l’effondrement brutal de 2015, mais le krach a laissé des traces dans les esprits et le recul insistant du Yuan (-3% depuis le début de l’année – après l’avoir laissé filé la Banque Centrale tente aujourd’hui de le redresser -) et surtout l’affaissement de la bourse de Shanghai de 22% depuis janvier, créent un début de panique.

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chine Yu Jianrong, maxresdefault  Yu Jianrong,

Les mises en garde des intellectuels mûrissent déjà depuis quelque temps. Leurs premières salves discrètes furent tirées en décembre 2016 par Yu Jianrong, sociologue à l’Académie des Sciences Sociales qui, dans une série de recommandations au régime lui conseillait entre autres de :

  • 1) Ne pas confondre assurance et arrogance ;
  • 2) Ne pas considérer que le mépris des droits civiques pouvait être une méthode de gouvernement ;
  • 3) Ne pas traiter l’Assemblée Nationale Populaire comme un ornement décoratif ;
  • 4) Ne pas ostraciser les tenants d’une réforme politique dans le camp des ennemis ;
  • 5) Ne pas considérer la constitution comme « du papier toilette » (en Chinois dans le texte :卫生纸).

Énoncée deux années avant la suppression en mars 2018 de la limitation constitutionnelle du nombre de mandats présidentiels, cette dernière recommandation résonne a postériori comme une alerte prémonitoire.

Pour les élites chinoises qui, depuis Mao, craignent comme la peste les dérapages du culte de la personnalité, l’ajustement opéré par Xi Jinping renvoie aux très cruels souvenirs du grand bond en avant et de la révolution culturelle. Sur ce terrain de la politique intérieure, l’initiative tourne également le dos à Deng Xiaoping et à son précepte de gouvernance collégiale.

chine Zi Zhongyun zi-zhongyun  Zi Zhongyun

En arrière plan surnage, toujours vigilante, la vieille conscience politique à contre courant des « caractéristiques chinoises »courageusement exprimée par Zi Zhongyun, 88 ans chercheuse et traductrice, membre de l’Académie des Sciences sociales jusqu’en 1996. Défenseur de la « démocratie valeur universelle », elle s’est dès 2014, deux années avant Yu Jianrong, résolument opposée au repliement idéologique du Parti Communiste chinois sur des spécificités culturelles particulières qu’elle qualifie « d’obscurantistes. » Méngmèi zhǔyì 蒙昧主义.

Lire : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.

Résurgence collégiale et vents contraires.

Lors de la cérémonie d’ouverture du 19e Congrès Hu Jintao à gauche et Jiang Zemin à droite entouraient Xi Jinping. Zhu Rongji ancien premier ministre sous Jiang s’est joint à eux pour adresser une lettre critique au Bureau Politique.

*https://foreignpolicymag.files.wordpress.com/2015/11/jiang2.jpg?w=1872&h=1024&crop=0,0,336,0 Jiang Zemin

 

China's president Hu Jintao has stepped aside as ruling party leader  Hu Jintao

https://i0.wp.com/www2.pictures.zimbio.com/gi/Zhu+Rongji+Communist+Party+China+Celebrates+pMGEk-xVu_gl.jpg

Zhu Rongji

Peu après on apprenait de source interne que, revenant à la vieille tradition accordant aux anciens présidents et premiers ministres un rôle collégial dont Xi Jinping n’a, malgré ses efforts, pas réussi à se débarrasser, Jiang Zemin, Hu Jintao et Zhu Rongji avaient adressé une lettre au Comité permanent pour exprimer leurs préoccupations face à l’état très tendu des relations internationales de la Chine, notamment à l’égard des États-Unis, enjoignant, selon une source proche du sérail, l’actuelle Direction politique du pays de respecter le conseil de Yu Jianrong de « ne pas confondre assurance et arrogance ».

La mise en garde répondait aux signaux venant de toutes parts exprimant des tensions avec la Chine.

Non seulement des États-Unis et d’Europe sur les questions commerciales, ou de la part des rivaux historiques que sont l’Inde qui refuse d’endosser les « nouvelles routes de la soie » pour cause de contestation territoriale au Cachemire et le Japon dont la relation avec Pékin est enkystée dans un profond déficit de confiance, les rivalités territoriales et le souvenir amer des agressions de l’empire nippon contre la Chine à partir de 1937.

Des crispations contre Pékin sont en effet également nées au Pakistan, en Malaisie, en Indonésie, au Vietnam et épisodiquement aux Philippines. Partout, elles sont attisées par la désinvolture intéressée des stratégies chinoises et l’affirmation sans nuance de sa particularité idéologique culturelle à l’écart du Droit international (Voir la note de contexte).

Au point qu’un fonctionnaire proche du pouvoir cité par Reuters aurait récemment déclaré

« s’il est vrai que la Chine, devenue partout visible ne peut plus se conformer aux conseils de discrétion stratégique de Deng Xiaoping, au moins peut-elle se présenter d’une manière moins arrogante ».

Bref, le vent tourne. A l’extérieur, les séductions chinoises fonctionnent moins bien, brouillées par l’attitude de suzerain arc-bouté à ses certitudes qui indispose presque tous les voisins à commencer par l’Inde et le Japon.

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Quant à la Russie avec qui la Chine a un contentieux depuis le choc d’envergure tectonique des monstrueux ego de Staline et Mao dans les années 60, elle n’avance – avec une grande méfiance – dans le sillage de Pékinpresque uniquement animée par la méfiance et les frustrations antiaméricaines à l’aune des risques posés par les « révolutions de couleurs » qu’à Pékin et Moscou on perçoit comme une stratégie de déstabilisation fomentée par Washington.
Depuis 2014, s’ajoute la puissance du cordon ombilical gazier apportant à Gazprom, au milieu d’incessants marchandages sur les prix et le trajet des gazoducs, les puissants subsides financiers que Pékin amasse en grande partie grâce à la force de son commerce international. Mais, comme le souligne Isabelle Facon dans Le Monde diplomatique du mois d’août 2018, les méfiances demeurent
« La Russie attend que Pékin donne des gages de sa volonté de dépasser les asymétries économiques — à travers des coopérations industrielles, des contributions au développement d’infrastructures qui lui font tant défaut. Mais il n’est pas certain que la Chine le voie ainsi : tout en respectant son partenaire, elle ne se sent pas obligée de caler son rythme sur le sien, quel que soit le sujet. »,
sans compter que, pour Pékin comme pour Moscou, l’axe de leur politique étrangère passe toujours par Washington.

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A l’intérieur, si l’opinion continue à aduler le Président dont la lutte contre les corrompus est populaire, les intellectuels frustrés commencent à donner de la voix, parfois sur un mode dont le ton très pessimiste, tranche avec les hyperboles de la propagande.

chine Deng YuwenmaxresdefaultDeng Yuwen

Le 15 août, Deng Yuwen qui fut le rédacteur en chef adjoint de la revue de l’Ecole Centrale du Parti, Study Times (Xuexi shibao 学习时报), limogé en 2013 pour avoir exprimé ouvertement des vues critiques sur l’efficacité de la politique socio-économique du Régime et la politique de Pékin à l’égard de Pyongyang [1], publiait dans le South China Morning Post un article très alarmiste intitulé « A la faveur de la guerre commerciale resurgit le spectre de l’effondrement de la Chine. Pékin devrait s’en inquiéter ».

Deng fustigeait notamment la concentration des pouvoirs, l’effritement de la confiance publique – citant le récent scandale des vaccins – et l’autisme politique ayant conduit à une incapacité de la haute direction à réagir efficacement aux attentes de la société.

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Nombre de chercheurs attribuent la paralysie de la bureaucratie et la chute de la confiance aux brutalités de la lutte anti-corruption dont les victimes ne sont, selon Wang Qishan lui-même ancien patron de la Commission de discipline du Parti, que les symptômes d’un mal généré par le système où s’enchevêtrent sans aucun cloisonnement, les affaires, la politique et la justice aux ordres du pouvoir.

 

 

Les ambiguïtés de la lutte contre les corrompus.

En octobre 2016, Bai Enpei, n°1 politique du Yunnan, a été condamné à mort avec un sursis de 2 ans pour avoir reçu 36 millions de $ de pots de vin durant son mandat. A cette époque sur la chaîne de TV centrale CCT13 était diffusé le film « toujours sur la route 永远在路上 ». La photo montre Bai Enpei en pleine confession publique durant la série.

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Loin d’être un cautère sur une jambe de bois, – elle a déjà induit de nombreux suicides y compris parmi la haute hiérarchie militaire, ce qui réjouit l’opinion publique chinoise -, il est cependant un fait que la campagne contre les prévaricateurs ne s’attaque qu’à la surface du phénomène, enraciné dans la culture du « Guanxi » et le fonctionnement même de l’appareil.

Wang Qishan, fidèle du président qui, en dépit de ses réserves, a loyalement mis en œuvre la campagne contre la corruption, ne fut pas le seul à s’interroger sur les causes du mal et ses remèdes.

A l’automne 2014, une jeune chercheuse de l’Académie des Sciences Sociales de Qingdao avait courageusement pointé du doigt, dans une étude, le fonctionnement même de la machine politique du Parti. Elle y ciblait notamment les conditions de travail des cadres, la compétition féroce des courtisans et les promotions par cooptation incitant aux mensonges et aux bilans hyperboliques.

Lire : Guerre contre la corruption : le Parti s’interroge sur lui-même.

La lutte contre la gangrène des prévarications, passe-droits, conflits d’intérêts, délits d’initiés à quoi s’ajoute le commerce des promotions dans l’administration et l’armée, épine dorsale de l’action répressive du président, renvoie à un conflit de méthodes, lui-même articulé à deux conceptions de la société.

Deux visions de la société et des hommes.

7 des grands philosophes chinois de la période antique.

En haut de gauche à droite :

  • Confucius (551–479 av JC),
  • Mencius (372–289 av JC),
  • Han Fei (279–233 av JC),
  • Zhuangzi (369–286 av JC) ;

en bas de gauche à droite

  • Mozi (470–391 av JC),
  • Sun Zi (312–230 av JC)
  • Lao Zi (604–530 av JC).

Confucius (1er à gauche) et Han Fei (3e) s’opposaient sur leur conception de l’homme et de la société. Pour le premier l’homme est perfectible par la culture, l’éducation et la morale. Pour le 2e c’est la rigueur implacable de la Loi qui tient la société en harmonie.

« Négligeant les minorité et s’appuyant à la fois sur la majorité et la rigueur des lois, un bon dirigeant ne fait pas de morale ».

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La première est marquée par l’espérance humaniste de Confucius spéculant sur la capacité des hommes à se bonifier par l’étude et les enseignements de la morale ; la deuxième se construit autour de la vision moins optimiste selon laquelle la société dont les tendances naturelles ne créent pas les conditions de l’harmonie, doit être fermement encadrée par un système répressif inflexible.

Faisant souvent référence aux anciens, Xi Jinping mêle dans ses discours, d’une part, l’idéal de « bénévolence morale » de Confucius, dont les aphorismes sont un des principaux adjuvants des « séductions culturelles » chinoises et, d’autre part, la brutale sévérité légale de Han Feizi qui en est l’exact contraire. Alors que le « Vieux Maître Kong » spécule sur l’étude comme principal moyen d’augmenter la qualité des hommes, le courant Han Feizi s’en méfie et compte sur la répression impitoyable pour garder la société en ordre.

Le « Qin – 秦 – » (259 – 210 av JC) que les Chinois admirent de plus en plus, après avoir longtemps dénoncé sa cruauté brutale, avait articulé la règle de son gouvernement à Han Feizi rompant avec les Confucéens et méprisant les intellectuels qu’il fit mettre à mort et dont il avait brûlé les livres.

Le fait est qu’aujourd’hui on lui reconnaît le succès d’avoir fondé le premier empire chinois. Ayant trouvé une Chine féodale, partagée en royaumes, il en fit un empire puissant dont l’exigence d’unité résonne encore aujourd’hui comme l’épine dorsale de la politique intérieure chinoise.

La pensée du légiste Li Si 李斯, contemporain de Han Fei, promoteur d’un gouvernement par la rigueur des lois et les promotions au mérite, résonne aujourd’hui étrangement à travers les siècles comme une des très lointaines racines des « caractéristiques chinoises ».

Premier ministre du Qin il y a plus de 2000 ans, artisan de l’unification administrative, il s’appliqua aussi à convaincre l’Empereur de réprimer les critiques des intellectuels.

L’idée était qu’il était difficile de moderniser le pays au milieu d’un trop grand nombre de penseurs libres exprimant des idées critiques.

« Il est permis à chacun de gouverner à sa guise, en s’accommodant aux temps nouveaux ; mais c’est une vérité qu’un sot professeur ne comprendra jamais. Il y eut jadis des princes qui rassemblaient autour d’eux des lettrés et se faisaient un devoir de les consulter sur toutes choses. »
« Tu as fondé un empire qui de génération en génération durera plus de trois mille ans ; il t’est permis de changer de méthode et de ne prendre conseil que de toi-même.
« Que chacun fasse son métier ! Que les lettrés s’occupent de littérature ! Mais ils ont la fureur de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Ils exaltent le passé, ils méprisent le présent ; infatués de leur courte sagesse, front contre front, nez contre nez, ils conversent mystérieusement, médisent de tout le monde, critiquent tes lois et tes ordonnances. »

G. Valbert, Revue des Deux Mondes « Confucius et la Morale chinoise », 4e période, tome 150, 1898 (p. 673-684).

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20 siècles plus tard, les réminiscences du Qin tentent à l’intérieur de mettre la pensée libre des lettrés sous le boisseau, provoquant les premiers craquements visibles de la scène politique chinoise depuis l’affaire Bo Xilai en 2012.

chine Bo Xilai 130921224622-china-bo-xilai-verdict-story-top  Bo Xilai

En apparence et jusque il y a peu, l’appareil, les intellectuels et les médias, dûment chapitrés par la censure adhéraient à cette normalisation culturelle et policière. Mais sous la surface des voix discordantes continuaient à exprimer leur désaccord. A l’été 2018, leur écho encore discret a percé le mur de l’orthodoxie politique du Régime.

A l’extérieur, la « spécificité » devenue l’alpha et l’oméga unique de la pensée politique du Régime, articule une stratégie d’influence géopolitique autiste qui, de fil en aiguille, conduit à la confrontation directe dénoncée par les anciens. La déconvenue prend racine dans le malentendu illusoire que la mondialisation commerciale dont la Chine se fait le champion, suffirait à rallier des émules – essentiellement dans les pays en développement – au mode de gouvernance politique chinois.

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En réalité, dit Nicolas Chapuis, sinologue, diplomate, traducteur, essayiste, et ambassadeur de France au Canada jusqu’en 2017,

« c’est exactement le contraire qui se manifeste au quotidien : la mondialisation, loin de rapprocher, accentue les frictions et le nationalisme culturel. Les progrès, incertains, de la “connaissance réciproque “ ou du “transculturel“ apparaissent aujourd’hui encore trop ténus pour endiguer les crues souvent violentes de désamour ou d’incompréhension. »

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chine Wang Jisi index                                     Wang Jisi

Quant à la confrontation directe avec les États-Unis ou à la tentation mimétique de reproduire leur magistère planétaire, bouteille à l’encre de la masse des commentaires spéculant sur « montée en puissance de la Chine » nouvelle puissance hégémonique, contre lesquelles mettent précisément en garde les caciques du Régime, Wang Jisi ancien responsable des Affaires américaines à l’Académie des Sciences sociales, en avait déjà énoncé les risques en 2010, dans une période où, déjà, le Parti percevait les vents contraires générés par l’affirmation de puissance.

Dans une conférence donnée le 21 juillet 2010 à Beida, pour bien faire comprendre ses idées sur ce que devraient être les ambitions internationales de la Chine, Wang Jisi n’hésita pas à utiliser en contre exemple l’histoire de Zhuge Liang (诸葛亮), le stratège de Shu de l’époque des Trois Royaumes (蜀) (Note de QC : actuel Sichuan), vénéré par la grande majorité des Chinois comme un héros exemplaire d’une grande probité morale.

« Liang était d’une moralité parfaite. Mais comme souverain, malgré ses succès, il n’a pas compris que la reconstruction du pays exigeait de conserver un profil bas. Au lieu de cela, il s’engagea, malgré sa faiblesse, dans une compétition avec le Royaume de Wei (魏) »

– (Note de QC : avec comme capitale Luoyang, le Wei s’étendait de la plaine centrale au nord de Pékin et à l’Ouest au-delà de l’actuel Xian).

« Mais il échoua dans son ambition d’unifier la Chine ». Plus encore : « S’il avait eu moins d’ambitions stratégiques, son action, appuyée par ses talents diplomatiques, aurait été plus bénéfique pour la société, pour le peuple et pour lui-même ».

Lire : De l’arrogance à l’inquiétude.

Note de Contexte

Revenu au pouvoir à 92 ans, le 10 mai 2018, Mahathir a, trois jours après son investiture, expliqué dans une interview au Financial Times que sans avoir conquis aucun pays la Chine avait augmenté son influence auprès de nombreuses capitales en Asie du sud-est. Il s’est dit préoccupé par l’arrivée de nouvelles générations de dirigeants chinois plus ambitieux prêts à en découdre. Dans la foulée il a annulé deux projets d’infrastructure portés par des groupes chinois.

A lire recommandé par Sans a priori …

https://www.solidariteetprogres.org/chroniques-strategiques/Malaisie-Mahathir-FMI-Soros.html

Malaisie : retour au pouvoir de Mahathir, la bête noire des marchés financiers

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Assez peu documentée par les médias en Europe, la liste des tensions sous-jacentes créées en Asie du Sud et du Sud-est par la stratégie des nouvelles routes de la soie est longue.

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Stratégie du collier de perles

S’ajoutant à celles nées de l’exorbitante revendication de souveraineté sur toute la mer de Chine du sud, elles se crispent au Sri Lanka, où Pékin tirant profit de la montagne de dettes de Colombo s’est assuré un accès direct aux renseignements sri-lankais tout en s’appropriant la gestion du port de Hambantota en espérant disent les critiques en faire une base militaire, ce que Pékin dément.

Lire : La huitième perle.

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Au Pakistan, l’International Crisis Group repris par le South China Morning Post anticipe que la masse des investissements chinois – dont le volume affiché est passé de 42 Mds de $ à 62 Mds – accordés sans contrôle au bénéfice disproportionné des compagnies chinoises et des zones plus riches, est de nature à accentuer les tensions entre Islamabad et les régions excentrées plus pauvres où les projets d’infrastructures acheminant les hydrocarbures de Gwadar vers la Chine ne profitent pas aux populations locales.

Dans le même temps, Pékin qui vise son intérêt stratégique et énergétique à long terme, fait de Gwadar un point d’appui militaire en même temps qu’une plaque tournante du commerce maritime de la région à proximité de l’Iran et du golfe persique, « nouveau Dubai » doté d’une usine de dessalement d’eau de mer et d’une centrale thermique

Lire : Le Pakistan, premier souci stratégique de Pékin. Les faces cachées de l’alliance.

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A l’été 2017, lors de la réunion de l’ASEAN à Manille, les tensions entre Hanoi et Pékin qui avaient explosé au printemps 2014 (lire : Explosion de violences anti-chinoises au Vietnam.) ont à nouveau percé la surface des mises en scène diplomatiques.

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Le 7 août, une réunion bilatérale entre Wang Yi et son homologue vietnamien Pham Binh Minh fut soudain annulée par Pékin agacé par l’insistance du Vietnam pour qu’on insère dans le communiqué conjoint des 10, une référence à la poursuite par la Chine de l’extension artificielle des îlots et la recommandation que le « code de conduite » en mer de Chine du sud en cours de négociation soit juridiquement contraignant. C’est finalement le refus de Pékin qui l’a emporté.

Mais les tensions restent vives. Début juin 2018, Hanoi demandait encore à la Chine de cesser de militariser les ilots en mer de Chine du sud et notamment de retirer les batteries de missiles antinavires dont l’installation récente contredisait, dit le communiqué du MAE vietnamien « le consensus auquel les deux étaient parvenus. »

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Avec Manille, les relations en dents de scie expriment le malaise d’un « petit pays » en quête de ressources face à la compétition entre Pékin et Washington.

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Ayant depuis 1951 une alliance de défense avec les États-Unis, Manille s’est tout de même rapproché de la Chine après l’élection à la présidence de Rodrigo Duterte, avant que son ministre des Affaires étrangères ne déclare en mai 2018 que son pays était « prêt à entrer en guerre » pour défendre ses ressources d’hydrocarbures contre Pékin.

La dernière passe d’armes verbale entre Manille et Pékin, en fort contraste avec l’enthousiasme du rapprochement entre les deux après l’élection du Président Duterte en juin 2016

(lire : Duterte, l’imprévisible, rebat les cartes et s’invite dans la cour des grands.),

a eu lieu à la mi-août 2018, quand le Direction chinoise réagit aigrement par un message adressé à Reuters aux déclarations du président philippin enjoignant Pékin à « réviser sa conduite en mer de Chine du sud. »

Alors que Duterte déniait à la Chine le droit d’interdire la navigation dans les eaux adjacentes à ses îlots artificiels dans l’archipel des Spratly, le Waijiaobu (=le ministère des Affaires Etrangères Chinois) a fait valoir son droit à défendre ses eaux « territoriales ».

Deux ans seulement après la « lune de miel » entre Manille et Pékin, assortie d’insultes contre le Président Obama qu’il avait traité de « Fils de p… », Rodrigo Duterte est confronté à la stratégie chinoise de pressions dont les principaux enjeux sont les gisements d’hydrocarbures, partie de l’objectif à plus long terme et plus vaste de l’appropriation de toute la Mer de Chine du sud, vaste comme la Méditerranée.

Chez lui, Duterte doit désormais faire face aux critiques qui l’accusent de brader la souveraineté de l’archipel en échange des dons, des prêts et des investissements chinois.

Lire : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte.

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En juillet 2017, le ministère des affaires maritimes indonésien inquiet des intentions chinoises aux abords des Natuna annonçait, carte à l’appui, le changement de nom d’une portion de la mer de Chine du sud située à l’intérieur de la ZEE indonésienne mais traversée par la « ligne en 9 traits » chinoise.

En rebaptisant « Mer de Natuna septentrionale – North Natuna Sea – » une zone dont tout indique qu’elle est convoitée par Pékin, Djakarta affirmait sa souveraineté contre les ambiguïtés des revendications chinoises.

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Elle plaçait les questions maritimes au centre de sa politique étrangère, renforçant sa marine de guerre et ses garde-côtes, arraisonnant des dizaines de chalutiers en infraction et affichant sa souveraineté et ses droits maritimes.

L’initiative faisait suite à une longue montée des tensions entre Pékin et Djakarta ponctuée par de brutales réactions de la marine indonésienne contre des incursions de pêcheurs chinois.

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Mahathir 20171205_mahathir_tmi_1  Mahathir

En Malaisie, peu avant son premier voyage à Pékin depuis son retour au pouvoir à Kuala Lumpur, Mahathir manifesta dans une interview à l’Associated Press son intention de suspendre plusieurs projets d’infrastructures chinois dont 2 sont liés au scandale du fond de développement « 1MDB » (blanchiments, transactions financières suspectes dénoncés par le département de la justice américain qui pointe du doigt l’évaporation de 3,5 Mds de $).

Mettant en doute leur viabilité, Mahatir ciblait :

1) Les 688 km de voie ferrée reliant pour 20 Mds de $ la mer de Chine du sud depuis la frontière avec Singapour jusqu’à celle avec la Thaïlande dont les travaux déjà commencés avaient été attribués à la China Communication Construction Company (中国 交通建设 公司 Zhongguo jiaotong jianshe gongsi) ;

2) Deux projets d’hydrocarbures – un oléoduc de Melaka à Kedah (600 km le long de la côte Ouest) et un gazoduc de Kimanis à Sandakan (160 km au nord de Bornéo) – en partie financés par l’Exim Bank chinoise dont plus de 3 Mds de $ ont été déboursés alors que les travaux sont à peine commencés ;

3) Une voie ferrée rapide à 27 Mds de $ reliant Kuala Lumpur à Singapour dont le constructeur n’avait pas encore été désigné mais qui intéressait beaucoup les compagnies chinoises prêtes à participer à l’appel d’offres avec des propositions financièrement très compétitives.

En mai dernier, évoquant la possibilité d’annuler le projet en dépit des pénalités inscrites dans le contrat avec Singapour, Mahathir déclarait au Financial Times que son premier souci était de préserver les équilibres budgétaires du pays mis à mal par son prédécesseur. La face cachée de cette déclaration renvoyait au risque d’une augmentation de l’influence géopolitique de Pékin par le truchement de ses financements.

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Notes :

[1A l’époque, Deng fustigeait les ratés des restructurations industrielles de l’équipe Hu Jintao – Wen Jiabao, l’écart des revenus entre urbains et ruraux, les errements de la politique démographique, la bureaucratisation et la vénalité des universités et des centres de recherche et l’aggravation des pollutions. Surtout, il dénonçait la faillite idéologique, les retards de la démocratisation et l’incapacité du régime à faire surgir une système de valeurs auquel tous pourraient adhérer. En politique étrangère, il critiquait le manque de vision de stratégies uniquement destinées à « éteindre les incendies et préserver la stabilité ». En 2013, inacceptable critique publique adressée au Régime par le creuset intellectuel et idéologique du Parti, Deng Yuwen signait dans le Financial Times une tribune mettant en cause la logique de la politique nord-coréenne de Pékin.


SOURCE/ https://www.questionchine.net/felures?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+questionchine+%28QuestionChine.net%29&artpage=3-3