2685 – Le procureur qui a mis les banquiers islandais en prison… Leçons financières d’Islande

ISLANDE BANQUES _Olafur Hauksson file6zmjhxluedh37ymd16v  Olafur Hauksson 

Dans le sillage de la crise, un procureur spécial a été nommé pour faire la lumière sur les responsables de la faillite des trois grandes banques islandaises qui avait plongé le pays dans une crise sans précédent.

Il s’agit du seul pays où des dirigeants bancaires ont été condamnés

banques Finance – Mathilde Farine –   8 avril 2018 – letemps.ch

Il leur a fallu un peu de temps. Mais les banquiers islandais ont compris que l’apparence d’ours bienveillant d’Olafur Hauksson était trompeuse. Ou, en tout cas, qu’elle ne leur était pas adressée. Nommé procureur spécial en février 2009 à Reykjavik pour enquêter sur les responsabilités des faillites bancaires de 2008, rien ne prédestinait cet Islandais de 54 ans, ancien responsable de la police d’Akranes, 6500 habitants, à une telle mission.

Nous pensions trouver des cas de personnes ayant profité de la crise pour s’enrichir, mais nous n’avions jamais imaginé l’étendue des problèmes et des montants concernés

Olafur Hauksson

Guidant les visiteurs à travers un minuscule escalier en colimaçon, ce juriste, assez grand pour remplir l’encadrement d’une porte, ouvre la porte de son bureau qui plonge sur la baie de la capitale islandaise et le mont Esja, un rare jour où le ciel est complètement dégagé. «J’étais le seul candidat qualifié pour le poste de procureur spécial pour enquêter sur les éventuels crimes financiers», raconte-t-il. Pire, il était le seul lors d’une deuxième annonce. Personne n’avait postulé lors de la première.

Pas d’autres candidats

«Beaucoup d’incertitudes, sur le financement de ce poste, sur les cas dont il faudrait s’occuper, ont certainement freiné les motivations», explique celui qui avait été plus habitué à des problèmes d’amendes d’ordre, de questions familiales ou, éventuellement, de quelques affaires de drogue. L’idée de quitter un job confortable pour un poste voué à du court terme, du moins dans l’esprit du moment, a aussi freiné les rares envies. Lui dit s’être senti «obligé» de postuler, parce que «quelqu’un devait faire ce travail qui était urgent».

Dix ans plus tard, les dossiers sont presque clos.

En septembre 2008, les trois banques principales représentant 90% du secteur font faillite à quelques jours d’intervalle, engloutissant avec elles toute une économie. Des entreprises et des emplois, mais aussi des économies, souvent placées en bourse ou sur les marchés monétaires, ont été siphonnés, tandis que les hypothèques, souvent libellées en monnaies étrangères, ont flambé avec la chute de la couronne islandaise.

Les actifs des banques avaient atteint 14 fois la taille de l’économie islandaise. Du jamais vu autour du globe, même dans les pays les plus financiarisés.

Coup de main d’Eva Joly

Beaucoup ont perçu Olafur Hauksson, cet inconnu de l’élite nationale, comme un enquêteur inoffensif, placé là pour calmer une foule particulièrement remontée contre les banquiers. Rapidement surnommé «The Special», il a montré tout le contraire.

Inondés de dossiers provenant notamment de l’autorité financière, ses quatre enquêteurs et lui se retrouvent vite submergés. Ils engagent à tour de bras, déménagent deux fois, pour compter 109 personnes en 2010. Des experts étrangers, comme Eva Joly, ancienne juge d’instruction au pôle financier de Paris pour l’affaire du Crédit lyonnais, viennent donner leurs conseils. C’est au printemps de cette année-là d’ailleurs qu’il réalise son premier coup d’éclat, faisant arrêter le patron de Kaupthing et plusieurs autres banquiers, qui seront condamnés par la suite.

Petit à petit, il apparaît que la plus grande banque du pays, Kaupthing, a mandaté ses propres traders pour racheter toutes ses actions sur le marché pour lutter contre la chute des cours, jour après jour.

Les actions étaient ensuite vendues à des clients VIP de la banque, en échange de prêts accordés avec peu de discernement que les clients pouvaient utiliser pour leurs activités. C’est l’une des raisons qui expliquent que les bilans bancaires ont énormément et rapidement gonflé dans la décennie qui a précédé la crise. Or la fête a dû s’arrêter quand le système financier mondial s’est retrouvé dans la tourmente.

Les banques islandaises, puis la banque centrale se retrouvant à court de liquidités.

Une trentaine de banquiers sous les verrous

Au total, son bureau a examiné 200 cas, dont 35 ont mené à des poursuites et 25 à des condamnations.

  • Six cas attendent encore un jugement,
  • quatre sont en appel
  • et deux en première instance,

explique le procureur.

Cela a fait de l’Islande le seul pays à avoir condamné à de la prison plusieurs dirigeants bancaires pour leur rôle dans la crise financière. Au total, ils sont une trentaine à avoir séjourné derrière les barreaux, dont les plus gros poissons: les patrons des trois banques qui ont fait faillite.

Il est difficile de s’attaquer aux dirigeants d’une banque si celle-ci est encore active et si l’Etat y compte une participation

Olafur Hauksson

Jamais ce procureur, grand adepte de la pêche, n’aurait imaginé l’ampleur que les enquêtes allaient prendre, pas plus que le temps et l’énergie qu’il a fallu y consacrer. «Nous pensions trouver des cas de personnes ayant profité de la crise pour s’enrichir, mais nous n’avions jamais imaginé l’étendue des problèmes et des montants concernés», avoue-t-il. Y aurait-il encore eu à creuser? «Tout est lié aux ressources à disposition et les nôtres ont continué à diminuer à partir de 2013», lâche-t-il.

Changement de gouvernement, changement de priorité.

Facteur humain

Pourtant, l’essentiel y est. «Nous avions une question en suspens, celle de savoir si des actes criminels avaient été commis et nous y avons répondu», poursuit-il. Une interrogation toujours pendante dans les autres pays où des banques ont fait faillite pendant la crise financière ou ont dû être sauvées par les gouvernements. «Ni la banque centrale ni l’État n’avaient les moyens de sauver les banques islandaises, la question ne s’est pas posée», ajoute Olafur Hauksson. Du coup, pas non plus de conflit d’intérêts: «Il est difficile de s’attaquer aux dirigeants d’une banque si celle-ci est encore active et si l’État y compte une participation.»

Surtout, la catastrophe est sans commune mesure. Il aurait fallu plusieurs UBS et Crédit Suisse en faillite pour arriver à une comparaison en Suisse. «Il fallait répondre à un tel choc, que personne n’avait d’ailleurs anticipé», reprend Olafur Hauksson.

Dix ans plus tard, l’Islande est-elle immunisée?

«J’espère. Nous avons fait la lumière sur ce qui s’est passé, les contrôles dans les banques ont été renforcés, le régulateur emploie deux fois plus de personnes alors que le secteur n’est plus qu’une fraction de ce qu’il était avant la crise. Mais il y a toujours le facteur humain.»

Le boom actuel de l’économie islandaise, largement porté par le tourisme, semble au moins très différent et plus solide que le précédent. Plus que les «Vikings capitalistes» qui ont tout misé sur la finance, réalisant trop tard qu’ils avaient construit un château de cartes.

SOURCE/ https://www.letemps.ch/economie/procureur-mis-banquiers-islandais-prison

Leçons financières d’Islande

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La crise de 2008 est un cas d’école de bulle spectaculaire et sans précédent. Même si le pays a ses spécificités, la gestion de la catastrophe amène aussi des enseignements pour les autres pays

banques Finance Mathilde Farine – Publié lundi 9 avril 2018 – letemps.ch

 Il est difficile de prendre la mesure de ce que l’Islande a vécu en automne 2008 et dans les mois et années qui ont suivi, tant les conséquences de la crise ont été violentes. Cela ne nous empêche pas d’essayer, parce que c’est essentiel pour comprendre pourquoi la gestion de l’après-crise a été si radicalement différente du reste du monde.

Car ni la bulle ni son explosion elle-même n’ont d’équivalents dans l’histoire économique de la planète et cela en fait un cas d’étude à plusieurs égards.

En premier lieu, parce que, contrairement à la plupart des pays touchés par la crise financière, le pays n’a pas les ressources pour venir en aide aux banques lorsque les trois plus grandes font faillite. Ces dernières ne comptaient pas seulement pour 90% du secteur. Leurs actifs représentaient aussi, après avoir enflé de manière quasi maladive depuis le tournant du millénaire et la privatisation, 14 fois le produit intérieur brut de l’Islande et 20 fois le budget de l’État. A titre de comparaison, UBS et Crédit Suisse représentent deux fois et demie la taille de l’économie suisse aujourd’hui.

 

Faillite et austérité

 

Les réserves de la banque centrale islandaise sont aspirées en un éclair et, les banques ayant surtout besoin de monnaies étrangères, l’institution ne peut pas faire tourner la planche à billets pour les renflouer. Le gouvernement n’a pas davantage les moyens d’intervenir. Pire, il se retrouve lui-même aussi en faillite, secouru par le Fonds monétaire international qui le met au régime austérité. Parallèlement, la bourse perd plus de 80% de sa valeur, la couronne islandaise dégringole et la crise s’étend à l’économie réelle.

L’Islande n’est pas le seul pays à devoir laisser des banques faire faillite, mais il est certainement le seul pour qui les dégâts sont aussi catastrophiques. Ce qui explique en partie un deuxième développement unique: le pays s’est lancé dans un travail d’envergure qui a conduit à la condamnation de dirigeants bancaires à de la prison, du jamais-vu dans la crise de 2008, où, ailleurs, les condamnations se sont limitées à des employés n’ayant pas ou peu de responsabilités.

Enfin, une troisième différence majeure apparaît. L’Islande représente aussi l’un des rares pays où le secteur financier a été redimensionné. Du moins, ses banques, lestées de leurs actifs étrangers, n’ont pas continué de grossir comme dans nombre d’autres pays. Dans le débat sur les banques dites «too big to fail», cette évolution a son importance.

 

Des banques toujours plus grandes

Pendant ce temps, le reste du monde a vu ses grandes banques devenir encore plus importantes.

Prenons les États-Unis. Cinq ans après la crise, Fortune[1] faisait le point dans un article, relevant que les six plus grands établissements –

  1. JP Morgan Chase,
  2. Citi,
  3. Goldman Sachs,
  4. Morgan Stanley,
  5. Wells Fargo,
  6. Bank of America

comptaient 67% des actifs du système financier américain, selon des recherches de la société SNL Financial. Soit 9600 milliards de dollars, en hausse de 37% sur cinq ans. JP Morgan seule était alors assise sur 2400 milliards d’actifs, soit la taille de l’économie britannique entière. Les quatre leaders du secteur employaient un million de personnes, contre 900 000 avant la crise, et la concurrence se réduit.

En cinq ans, 1400 banques ont disparu, dont plus d’un tiers pour cause de faillite.

Toute comparaison a ses limites.

Excepté cette parenthèse financière débridée, l’Islande n’a jamais été un point notable sur la carte du secteur bancaire mondial. Elle a trouvé, depuis, d’autres façons de rebondir, tourisme en tête, dans un autre genre de boom qui semble tout aussi démesuré mais moins dangereux.

En outre, les banques européennes et américaines ont peut-être continué à grossir, mais elles sont aussi soumises à une réglementation plus stricte et qui les a obligées à solidifier leur assise financière.

Tant mieux. Parce que, dans une interview dans ces colonnes [2], l’ancien président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, ne cachait pas son inquiétude: «Nous sommes plus vulnérables à une crise financière mondiale aujourd’hui qu’en 2008», prévenait-il en novembre dernier.

ISLANDE Olafur-Hauksson-626x220       Olafur Hauksson


SOURCE/https://www.letemps.ch/economie/lecons-financieres-dislande

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