2638 – Les médias préparent-ils le terrain en vue d’une réduction de la démocratie allemande?

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par Christian Fischer* – No 6, 19 mars 2018 – Horizons et débats

Dans le discours politique, on rencontre, depuis un certain temps, le terme de «narratif» (le récit, la manière de raconter).

Oui, il s’agit en effet de récits, et non pas de faits – ceux-ci, on préfère les placer dans un pot en mélangeant vrais faits et fausses vérités afin que plus personne ne sache ce qui est vrai.

Il ne s’agit guère d’une revendication politique spécifique, car celles-ci sont facilement confrontées au manque d’alternatives du mainstream pour qu’on ne se ridiculise pas avec ses propres sottises.

Mais de quoi nous parle-t-on juste maintenant?

S’agit-il de semer la confusion? Ou bien y a-t-il une ligne conductrice dans le narratif actuel?

Actuellement, les nouvelles nous présentent un paysage politique faisant penser au mot déconstruction. En effet, les médias s’évertuent quotidiennement à dénigrer le monde politique, y compris, les quelques pontes du SPD au comportement aguerri et intègre.

  • D’abord on s’attaqua à la FDP après son interruption d’entretiens exploratoires concernant une coalition «Jamaïque».
  • Puis, la direction de la SPD a elle-même contribué à se ridiculiser.
  • Enfin, à l’intérieur de la CDU, on discute du «crépuscule de Merkel».
  • Entre temps, comme d’habitude, on reprend le dénigrement de l’AfD, tout comme au cirque, pendant l’entracte, on se moque du clown qui trébuche sur la piste.

Il est intéressant d’observer que les Verts, et en grande partie également la Gauche, sont épargnés de cette mise en scène négative.

Pour éviter tout malentendu, précisons qu’il ne s’agit pas de s’apitoyer sur le sort des dirigeants politiques accablés.

Mais nous demandons: quelle pièce est actuellement jouée sur scène?

On observe que notamment les partis du centre, habituellement au bénéfice de l’appui médiatique, sont systématiquement ciblés.

Et ce malgré la réussite des négociations pour former une coalition CDU-SPD qui autrefois aurait été fortement applaudie. Certes, le contrat de coalition contient beaucoup de généralités et chaque partie en présence doit assumer les aspects positifs et négatifs. Rien d’enthousiasmant et passionnant, rien qui ouvrirait de nouveaux horizons. Mais auparavant, dans des situations comparables, ce n’était pas une raison de soustraire l’appui et la propagande médiatiques.

Que se passe-t-il?

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Dans le débat télévisé chez Maybritt Illner du 15 février 2018, pour ne mentionner qu’un exemple, un membre du SPD, un certain Gründinger, est présenté comme représentant de la jeune génération et obtient massivement plus de temps de parole que le président du parti en fonction.

Contrairement aux habitudes, on ne l’interrompt guère lors de ses critiques envers l’ancienne génération de politiciens.

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A une autre occasion, un certain Jens Spahn est promu nouvel espoir de la CDU, bien que totalement inconnu dans le travail politique en faveur des citoyens. Mais il se peut qu’il soit ancré dans les structures internes de l’appareil politique du parti ou dans les réseaux transatlantiques[1]

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Entre temps, tout le monde regrette l’actuelle disparition du Vert Cem Özdemir de l’avant-scène politique.

On constate que selon des sondages, la SPD et l’AfD sont au coude à coude.

Comme on sait entre-temps que les médias ont un pouvoir non négligeable pour influencer les opinions, on se demande: est-ce peut-être voulu?

Résumons: les acteurs politiques responsables et leurs partis ont une mauvaise presse

  • malgré une situation économique de l’Allemagne largement présentée comme enviable,
  • malgré un contrat de coalition pouvant facilement être présenté comme compromis réussi.

Et encore avant la réélection de la chancelière, on répand à haute voix des spéculations sur son successeur. La chancelière est dans l’obligation de présenter elle-même un candidat. Mais il est tout sauf certain que Kramp-Karrenbauer puisse l’emporter contre Spahn ou contre le parti des Verts, semblant visiblement choyé par les groupes de réflexion (think tanks).

En observant ce cinéma de la destruction, on se rappelle inévitablement des événements en France, il y a un an.

Il y eut un réaménagement suite auquel les acteurs de l’ancienne élite politique des partis traditionnels furent marginalisés, en partie suite à leur propre incapacité. Puis, survint une polarisation entre le Front National et Macron, qui dut son essor fulgurant au brassage médiatique intense. Le système politique français s’apprête certainement mieux à un tel réaménagement radical celui de l’Allemagne.

Mais n’est-ce pas un processus similaire qui est en cours chez nous?

Plus lentement, avec le sérieux allemand et adapté à notre système politique, il se trouve encore dans la phase de la destruction – mais les parallèles sont bien visibles.

En France, le narratif – pour reprendre le terme mentionné au début – fut le sujet de l’UE  d’une part – l’interconnexion internationale et d’autre part la nation, donc: l’avenir ou le passé, la lumière ou l’ombre?

En y regardant soigneusement, on reconnaît des parallèles.

Il n’y a guère de débats de fond, mais s’ils sont exigés en lieu et place des débats sur des noms. Cependant,

  • les vœux de fidélité envers l’UE en tant que projet du futur
  • et les remarques malicieuses contre ceux voulant revenir à l’État-nation (comme si ce dernier n’existait déjà plus!) sont omniprésents.

Il en va de même avec les réticences néolibérales contre le trop de prestations de la sécurité sociale et avec la publicité politique pour l’augmentation des investissements pour la Bundeswehr, soi-disant sous-cotée.

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L’AfD est bienvenue dans les médias en tant que représentante du passé, comme fond noir devant lequel le futur lumineux apparaîtra splendide.

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Pour le moment, cette contraposition passe encore mal: l’UE n’est pas la bien-aimée du public, bien que la propagande antinationale se soit déjà très bien enracinée. Le candidat Martin Schulz était probablement la tentative de marquer un point en Allemagne en faveur de l’UE. Mais personnellement, il s’est montré trop maladroit et sur la scène nationale, il a agi comme un amateur.

L’histoire n’est pas encore terminée.

Si notre thèse est juste, nous verrons de nouvelles tentatives de vider les débats politiques de tout contenu et de se concentrer sur les deux seuls sujets de l’UE et de la nation, liés à la critique de la sécurité sociale et à la propagande du réarmement militaire.
On nous présentera bientôt un leader politique de la jeune génération appuyant le projet de l’UE avec force et encore plus agressivement qu’aujourd’hui. Ou peut-être cela se fera autrement: à la différence de la France, habituée au régime présidentiel, ce sera chez nous plutôt une clique multicolore de jeunes leaders.
Nous sommes encore en manque d’une figure lumineuse tels Macron ou Kurz. Donc, nous verrons plutôt une équipe multipartite, ce qui peut également éveiller des sympathies.
Le narratif antinational restera toujours lié au sujet de la guerre contre les actuels innombrables avatars de Hitler… pardon, je voulais dire, au nom de la responsabilité internationale et de l’aide humanitaire.

Voilà une méthode qui a fait ses preuves pour éliminer les divergences politiques au sein du peuple.

En 1914, l’empereur déclara: «Je ne connais plus de partis politiques…».
Aujourd’hui cela pourrait correspondre à dire: «Je ne connais plus de nations, je ne connais plus que des Européens.»
Récemment, dans le cadre de la Conférence de sécurité de Munich, le ministre des Affaires étrangères intérimaire Sigmar Gabriel a formulé cela de la manière suivante: «L’Europe ce n’est pas tout, mais sans l’Europe tout n’est rien».

Eh bien? Sur quoi a-t-il donc prêté serment?

Le projet politique de destruction suivi par un projet de reconstruction sera plus compliqué à réaliser chez nous qu’en France – car dans ce cas, notre système de partis politiques a même un effet de blocage positif.

Ce sera également plus difficile qu’à l’époque de l’empereur Guillaume – la contre-information au sein de l’opinion publique est beaucoup plus grande.

Mais cette contre-opinion publique doit encore se rassembler et agir de manière unie. Et elle doit reconnaître la polarisation spécifique qui est en train d’être construite.

Voilà la tâche principale pour contrecarrer l’actuelle propagande antidémocratique et belliciste à laquelle nous sommes exposés.     •

*    Christian Fischer est ingénieur diplômé et auteur de deux livres concernant la démocratie allemande («Demokratisches Manifest 21, Souveräne Bürger – direktere Demokratie», 2012, ISBN 978-3-8301-1558-8 et «Demokratie buchstabieren», 2014, ISBN 978-3-7357-9273-0). Il vit à Cologne.

(Traduction Horizons et débats)

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LIENS

  1. https://www.heise.de/tp/features/Ausgemerkelt-Jens-is-waiting3975098.html?seite=all

SOURCE/ https://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2018/nr-6-13-maerz-2018/mediale-flurbereinigung-vorbereitung-auf-weiteren-demokratieabbau.html

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