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La fin du modèle unique pour l’agriculture française ?

L’agriculture française à la croisée des chemins

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La fin du modèle unique pour l’agriculture française ?

PAR  Xavier Hollandts- Professeur de Stratégie et Entrepreneuriat, Kedge Business School  ET  Bertrand ValiorgueProfesseur de stratégie et gouvernance des entreprises – co-titulaire de la Chaire Alter-Gouvernance, Université Clermont Auvergne -The Conversation – 22/02/2018

 

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L’agriculture hexagonale offre un bilan de santé contrasté.

Si la France compte des champions agro-industriels [1], des entreprises intermédiaires et des startups [2] qui bénéficient d’une excellente compétitivité sur des marchés mondialisés, plusieurs signaux d’alerte montrent que le secteur vit des mutations profondes [3] et souvent douloureuses.

De nombreuses exploitations sont aujourd’hui en détresse et un agriculteur sur quatre vit  en France sous le seuil de pauvreté.

Les raisons de cette paupérisation sont bien connues : elles tiennent à la fois à la dérégulation[4] des marchés agricoles et, surtout, à la très inégale répartition de la valeur dans les filières agricoles et alimentaires.

Les récents États généraux de l’alimentation (EGA) ont été l’occasion d’identifier différentes pistes de réformes pour les années à venir. Ces grandes orientations [5] laissent toutefois de côté trois mutations majeures qui méritent d’être analysées en détail. Elles imposent également une nécessité : changer de paradigme en matière de politiques publiques pour favoriser la diversité des agricultures françaises.

L’émergence d’un capitalisme agraire

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Pour la première fois dans l’histoire du secteur agricole naissent de véritables empires, développés par des investisseurs privés et extérieurs à ce milieu. Comme l’ont bien résumé François Purseigle et ses co-auteurs dans le récent ouvrage Le nouveau capitalisme agricole [6], nous sommes en train de passer de la « ferme à la firme agricole ».

Alors que pendant des décennies, le modèle agricole de référence reposait sur des structures de production familiales, on observe aujourd’hui la multiplication de formes non familiales d’organisation du travail, d’importantes levées de capitaux et des stratégies commerciales totalement inédites.
Le modèle dominant de la ferme familiale cède la place ainsi à l’entreprise agricole qui vise à répondre à une demande mondialisée. Ceci est particulièrement vrai dans des secteurs où les produits agricoles sont des commodités [7] (des produits standards et homogènes), où seul le prix bas compte.

Cette émergence d’un capitalisme agraire mondialisé et les transformations des structures de production agricoles posent de nombreuses questions au sujet de la construction de la souveraineté alimentaire des pays, mais également sur les modes de production des denrées alimentaires.

  • Ainsi, que faut-il penser du rachat de terre à grande échelle [8] de la part d’investisseurs chinois qui expédient ensuite dans leurs pays d’origine les denrées agricoles produites en France ?

Ces investissements, s’ils devaient se généraliser, tendraient à faire de la France le « grenier » de puissances étrangères.

La digitalisation du métier d’agriculteur

En parallèle, le métier d’agriculteur est en train de fortement évoluer, notamment sous l’influence de la révolution numérique.

Aujourd’hui, seuls 12 % des exploitations ne possèdent aucun objet connecté. On parle souvent de smart farming pour désigner cet univers numérique qui accompagne désormais le quotidien des agriculteurs : puces électroniques, données en temps réel, drones, robots de traite, tracteurs connectés et pilotés par satellite, plateformes et pilotage à distance des exploitations. Les objectifs sont évidents : produire plus et mieux tout en consommant moins d’intrants (et donc en diminuant aussi les coûts).

On voit également apparaître l’intelligence artificielle sur les moissonneuses-batteuses. Elles intègrent des éléments topographiques grâce au positionnement GPS ainsi que les données de rendement des années précédentes.

L’analyse de ces données en temps réel permet à la machine d’adapter les réglages sur plusieurs de ses organes (battage, séparation, nettoyage) pour optimiser différents paramètres (débit, qualité, propreté, pertes).

Les robots conversationnels ou « chatbots » constituent une autre déclinaison de l’intelligence artificielle pour les agriculteurs.

En élevage, les premiers assistants virtuels sur smartphone aiguillent les éleveurs dans leur choix de taureau, facilitent la commande d’insémination, contrôlent les déclarations de sortie d’animaux.

Objets connectés et intelligence artificielle vont bouleverser comme jamais le métier d’agriculteur.

Rapprocher les producteurs des consommateurs

Depuis plusieurs années, les consommateurs exigent une plus grande transparence et traçabilité des produits agricoles, renouant ainsi avec une tradition pas si lointaine où l’on consommait localement ce qui était produit localement [9].

Cette demande s’exprime parfaitement à travers les circuits courts [10], ou encore le regroupement de producteurs en vente directe ou bien la création de mini-marchés locaux ou de paniers paysans (la Ruche qui dit Oui, les AMAP, etc.). Par ailleurs, l’émergence de plateformes transactionnelles change la donne car elles facilitent et sécurisent grandement la mise en relation entre producteurs et consommateurs.

Cette transformation est regardée de très près par des géants du web comme Amazon ou encore le Chinois Alibaba, qui voient dans cette mutation des modes de consommation une opportunité majeure de profit.

Les grandes villes n’échappent pas à ce phénomène puisque de nouveaux types d’agriculteurs investissent les espaces urbains. On parle désormais d’une « agriculture urbaine »[11] pour désigner l’appropriation de territoires urbains parfois délaissés ou rendus à une vocation agricole.

Accompagner les mutations

Pour répondre à ces mutations, l’agriculture française doit répondre à trois enjeux majeurs.

Elle doit d’abord réussir son tournant numérique. La digitalisation des métiers ne se décrète ni ne s’impose. Il faut donc accompagner les paysans français dans cette évolution désormais inéluctable. Les coopératives, qui regroupent 75 % du monde agricole, sont particulièrement attendues sur cette question.

Il faut ensuite faire évoluer les modèles économiques en étant réellement transparent sur l’origine des produits et la répartition de la valeur, comme les débats menés dans le cadre des États généraux de l’alimentation l’ont souligné. Les initiatives couronnées de succès, telles que La Marque du consommateur[12], Merci ou Faire France, montrent que l’on peut avoir une consommation citoyenne et engagée dans notre pays quand la vérité sur les prix agricoles est assumée. Demain, il faudra mieux former les agriculteurs au management, au marketing et à l’informatique.

Enfin, répondre au défi démographique et professionnel. Si la surface agricole française n’a pas reculé, le nombre d’exploitations en France a été divisé par deux depuis les années 1980. Il en résulte de véritables difficultés autour de l’installation ou de la reprise d’exploitations agricoles. À moins de laisser l’initiative à des investisseurs privés étrangers, la France doit pouvoir compter sur un renouvellement des générations afin de maintenir une présence humaine et agricole sur ses territoires. Le rôle des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (comme les Safer) devra être redimensionné et modernisé.

Éviter une vision homogène de l’agriculture

Une interrogation essentielle demeure :

  • Quels modèles agricoles les pouvoirs publics souhaitent-ils promouvoir ?
  • Quelles initiatives doivent-ils encourager pour assurer un revenu aux agriculteurs et une alimentation durable et saine aux consommateurs ?
Depuis les années 1950, les pouvoirs publics ont globalement privilégié une orientation productiviste des fermes familiales. Il s’agissait de gagner l’indépendance alimentaire du pays et de maintenir un modèle d’agriculture séculaire.
Comme le souligne le sociologue Bertrand Hervieu [13], cette vision de l’agriculture reposait sur un postulat de base : l’activité agricole est par excellence une activité à caractère familial, censé se déployer dans un cadre national. Ce modèle universel de l’agriculture, c’est celui d’un adossement des fermes familiales à une industrie agroalimentaire puissante, offrant des progrès technologiques constants.
Les pouvoirs publics ont favorisé ce modèle à travers une politique volontariste et homogène qui a poussé les fermes familiales à se restructurer en continu pour gagner sans cesse en productivité. L’Europe prit le relais à travers la politique agricole commune (PAC), toujours dans le même esprit : ferme familiale productive – industrie agroalimentaire compétitive – souveraineté alimentaire des pays.

Les transformations actuelles font voler en éclat ce paradigme : la ferme familiale est en voie d’extinction, les consommateurs sont moins préoccupés par l’abondance que par la qualité des biens alimentaires, les marchés agricoles sont mondialisés et l’État, comme l’Europe, n’ont plus les moyens de subventionner.

Face à ces mutations, l’erreur à ne pas reproduire de la part des pouvoirs publics serait de privilégier, comme par le passé, un modèle unique, au motif qu’il serait souhaitable ou plus performant sur la scène internationale.

Avant de proposer des solutions globales, il apparaît plus que nécessaire de reconnaître et d’accompagner la diversité des différents modèles agricoles français. Il faut éviter une vision homogène de l’agriculture et promouvoir un accompagnement différencié de la part des pouvoirs publics. Les enjeux agricoles ne se posent pas de la même manière en Haute-Loire, en Aquitaine ou dans la plaine de la Beauce. Les pouvoirs publics gagneront à se rapprocher des collectivités territoriales (régions, départements, métropoles) pour mettre en place des dispositifs d’accompagnement localement adaptés.

Dans les années qui viennent, on devrait pouvoir évoquer non pas le Salon international de l’agriculture, qui ouvre ses portes ce samedi 24 février, mais bien le Salon international des agricultures et de l’alimentation durable.

LIENS

  1. https://www.usinenouvelle.com/article/salon-de-l-agriculture-ces-champions-caches-qui-fabriquent-tracteurs-charrues-epandeurs.N313559
  2. https://www.terre-net.fr/partenaire/innovation-et-technologie/article/les-six-startups-de-l-agtech-selectionnees-pour-un-coaching-intensif-made-in-usa-2894-129721.html
  3. https://theconversation.com/lagriculture-francaise-a-la-croisee-des-chemins-91100
  4. https://reporterre.net/La-nouvelle-politique-agricole-commune-abandonne-les-paysans-au-neo-liberalisme
  5. https://theconversation.com/etats-generaux-de-lalimentation-chronique-dune-deception-annoncee-90977
  6. http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?gcoi=27246100509220
  7. https://theconversation.com/sortir-les-producteurs-laitiers-de-limpasse-91517
  8. https://www.leberry.fr/bourges/economie/ruralite/2016/04/30/une-societe-chinoise-basee-a-hongkong-vient-dinvestir-dans-la-terre-agricole-en-berry-mais-pourquoi_11893207.html
  9. https://theconversation.com/un-appetit-croissant-pour-le-manger-local-en-ile-de-france-57388
  10. https://theconversation.com/faire-ses-courses-en-circuits-courts-cest-mieux-pour-lenvironnement-85216
  11. https://theconversation.com/lagriculture-urbaine-quest-ce-que-cest-55900
  12. https://theconversation.com/cest-qui-le-patron-une-initiative-solidaire-pour-depasser-les-dogmes-du-marche-68443
  13. https://www.academie-agriculture.fr/membres/annuaire/bertrand-hervieu

SOURCE/https://theconversation.com/la-fin-du-modele-unique-pour-lagriculture-francaise-92078

 

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L’agriculture française à la croisée des chemins

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PAR Christian Huyghe , Directeur scientifique pour l’agriculture, INRA – 22/02/2018

Boom du bio, expérimentations sur les toits des villes, émergence du biocontrôle [1] … mais aussi scandales sanitaires, précarité de nombreux agriculteurs, dégradation des sols et usage de pesticides fatal aux insectes pollinisateurs : sur fond d’aspirations et d’injonctions souvent contradictoires, l’agriculture et les agriculteurs français semblent arrivés à la croisée des chemins.
Au-delà des coups de projecteur sur les réussites et les échecs du secteur, c’est bien la question du modèle agricole qui se pose avec de plus en plus d’acuité, comme en témoignent les récents débats conduits dans le cadre des États généraux de l’alimentation [2].
La question qui devrait désormais nous préoccuper, c’est de savoir comment la recherche et l’action politique peuvent penser et préparer non pas seulement le monde de demain, mais celui d’après-demain. Dans ce contexte, le système agricole et alimentaire (du producteur au consommateur) tient un rôle essentiel.

Des régions fragilisées

Ces dernières décennies, des gains de productivité considérables ont été obtenus dans un contexte de profondes transformations du monde agricole, permettant d’assurer une alimentation à un prix très bas.

Il faut insister ici sur un point : on a assisté ces 40 dernières années, à un mouvement global de substitution du travail agricole [3] par les intrants (machines, chimie). Cette transformation a permis des économies d’échelle et l’émergence d’exploitations de plus en plus grandes. Ceci a également conduit à la spécialisation des productions au niveau des régions agricoles, comme en témoigne l’exemple du lait.

 

Évolution de la surface agricole utile (SAU) en France entre 1970 et 2010. Données Agreste, Author provided
La production laitière par département en 2014 en France. D. Ricard/Ceramac, Author provided

Conséquence de ce mouvement : les capacités de résilience garanties par la diversité des agricultures se sont amoindries. Chaque région de France est ainsi plus exposée aux aléas, qu’ils soient climatiques ou de marché.

Dans les réformes successives [4] de l’agriculture et de la PAC, ce problème – le fait que cette spécialisation allait intensifier les impacts environnementaux – n’a pas été explicitement pris en compte, même si le système de quotas laitiers [5] en France avait intégré ce point et permis de ralentir la concentration. Sortir de ce système établi s’avère compliqué. Il faut s’atteler à impulser de petits et de grands changements.

Changer le système mais comment ?

Pour que les choses bougent, plusieurs approches sont possibles, comme l’ont conceptualisé les chercheurs Stuart B. Hill & Rod J. MacRae [6] à qui l’on doit une grille d’analyse permettant d’évaluer le degré de changement d’un système, selon trois grands niveaux.

Il y a d’abord l’« efficience » : on ne change rien radicalement mais on essaie d’améliorer l’existant, en ajustant chaque composante d’un système.

Vient ensuite la « substitution » : on part d’une même organisation en explorant les bénéfices permis par une substitution à l’une ou l’autre des composantes d’un système.

Enfin, la « reconception » : tout le système est repensé.

Prenons l’exemple de la gestion des mauvaises herbes pour la production de colza d’hiver (semé à la fin de l’été). On peut régler au mieux le pulvérisateur pour réduire au maximum la quantité d’herbicides nécessaires (efficience). On peut, en adaptant l’écartement des rangs, utiliser le désherbinage, qui combine désherbage mécanique et traitement chimique sur le rang (substitution). Enfin, on peut semer le colza d’hiver avec des légumineuses gélives[7] (reconception).

Dans ce dernier cas, les légumineuses vont s’installer rapidement en automne, empêchant ainsi la croissance des mauvaises herbes, puis elles vont geler en hiver, laissant le sol propre et permettant au colza de se développer. À noter que dans ce dispositif, les légumineuses gelées vont libérer de l’azote favorable à la croissance du colza et empêcher la survenue en automne d’un insecte, la grosse altise[8]. Cela permet donc aussi d’éviter un traitement insecticide.

L’obsession du prix bas

Pour faire évoluer la situation, il faut aussi dessiner un nouvel horizon commun. Or, le contrat social sur lequel repose notre modèle agricole n’a pas bougé. Il s’agit toujours d’avoir assez en quantité et au prix le plus bas, tout en assurant la sécurité sanitaire.

Rappelons qu’en France, l’autosuffisance alimentaire n’a été atteinte qu’au tout début des années 1980 : elle est le résultat d’un ensemble de systèmes de production mis en place à un moment où les gens ne mangeaient pas à leur faim. En 1950, l’Hexagone importait la moitié de ses denrées alimentaires ! Un réel exploit a donc été accompli par l’agriculture française et européenne en quelques décennies.

C’est à cette lumière qu’il faut relire le premier attendu du Traité de Rome [9] – « accroître la productivité » – concernant la politique agricole européenne commune et sur lequel s’appuie toujours notre agriculture.

La PAC repose de même sur cette augmentation régulière de la production agricole. Mais cet accroissement continu ne peut se réaliser sans une évaluation juste et précise des rendements ; or ceux-ci risquent de devenir de plus en plus imprévisibles à l’heure des changements climatiques.

Prenons l’exemple du blé tendre d’hiver. Ses rendements moyens ont augmenté régulièrement de 1969 à 1995 du fait de l’amélioration génétique, de la maîtrise (souvent chimique) de la verse [10] et des bioagresseurs (maladies, insectes, mauvaises herbes) ainsi que de la gestion de la fertilisation azotée [11]. Depuis 1995, il n’y a plus d’augmentation tendancielle et les variations inter-annuelles deviennent centrales. En France, l’année 2016 marque à ce titre une année au climat exceptionnellement défavorable.

Rendement du blé tendre, en France et en Allemagne, depuis 1961. Agreste/Eurostat, Author provided

Le changement climatique induit une maturité plus précoce et, à long terme, limite le potentiel de rendement. Plutôt que de rechercher la productivité maximale à l’échelle de chaque culture, ne doit-on pas explorer d’autres options ? Ne faut-il pas passer d’une culture par an à 3 en 2 ans et ainsi mieux valoriser l’ensemble de l’année ? Les cultures intermédiaires [12] constituent, par exemple, une option efficace pour cette nouvelle approche.

Un nouveau contrat pour l’agriculture de demain

Si les États généraux de l’alimentation ont offert un espace où repenser le modèle agricole français (pour notamment garantir une alimentation durable et une meilleure distribution des revenus agricoles), ils sont avant tout porteurs d’une vision ; leurs résultats ne pourront s’évaluer que sur le long terme.

Ce n’est pas sans rappeler le Grenelle de l’environnement et la prise de conscience au sujet de l’utilisation massive des produits phytosanitaires et des antibiotiques.

Il aura fallu du temps pour que des actions se mettent en place avec des résultats concrets :

  • EcoAntibio [13] (réduction des antibiotiques en élevage),
  • AgriBio [14] (augmentation de la part de l’agriculture biologique dans la production et la consommation)
  • ou encore Ecophyto [15] (réduction de l’usage des produits phytosanitaires) ; même si dans ce dernier cas, les résultats sont plus lents à se manifester.
Aujourd’hui, pour que cette transition soit possible, il faut évidemment identifier les leviers à actionner, mais aussi comprendre en quoi le système agricole est « verrouillé »[16]. Dans une telle configuration, avec de nombreux acteurs en équilibre, le premier qui cherche à évoluer risque en effet de perdre. Des innovations et une incitation réglementaire devraient permettre de « déverrouiller » le système.

On pourra ainsi faire le pari d’innovations de niche – comme le biocontrôle, qui pourra s’hybrider avec le système dominant de la chimie pour le remplacer progressivement. Sans oublier le rôle crucial du législateur, comme on le verra sans aucun doute avec le futur arrêt du glyphosate. La réglementation constitue un accélérateur clé pour modifier les pratiques.

Mais il faut que ce que l’on promeut présente un risque réel faible. Car dans le régime d’innovation que connaît l’agriculture, le déploiement de systèmes opérationnels se fait en forte dépendance avec les conditions locales (marchés, régulations, conditions de sol, conditions climatiques). Or une très forte dépendance aux conditions locales ralentit, voire empêche, l’adoption d’innovations. Rappelons que c’est justement pour réduire le risque et cette dépendance au milieu que l’agriculture a eu recours massivement à la chimie.

Des leviers pour une transition

On peut identifier plusieurs leviers pour soutenir la transition de l’agriculture française vers l’agroécologie [17] : l’apprentissage par l’usage, qui souligne le rôle de la formation initiale et continue, les fonctionnements collectifs des groupes d’agriculteurs, le conseil agricole [18] ou encore des équipements collectifs partagés grâce aux nouvelles technologies.

La formation des agriculteurs de demain est cruciale : aujourd’hui, on arrive à la fin des « lycées Pisani »[19] ; ceux-ci ont formé des générations d’agriculteurs dans le cadre de ce premier « contrat social agricole » qui préconisait l’intensification de la production pour remplir des objectifs d’autosuffisance alimentaire. Si aujourd’hui les choses peuvent bouger, ce sera aussi grâce à cette nouvelle génération qui mobilisera des pratiques et systèmes plus « intensifs » en savoirs.

Le conseil est également une composante majeure pour le changement, car il permet de diffuser des connaissances et fait baisser l’aversion au risque des agriculteurs. Au moment où l’on parle de la séparation du conseil et de la vente [20} , c’est surtout la qualité du conseil et des conseillers qui doit faire l’objet de toutes les attentions. Différents modèles organisationnels du conseil existent en Europe et dans le monde. Celui du Canada et du Québec, avec un ordre des agronomes [21], incite à la réflexion.

La transition agricole est une question individuelle pour chaque agriculteur, mais aussi collective et sociétale. Ce n’est pas seulement la production de ressources qui doit être mobilisée mais toute la chaîne de valeur (de la production à la consommation, en passant par la transformation). Une meilleure répartition de la valeur et une modification de la politique agricole commune, avec mise en œuvre de paiements pour services environnementaux [22], seraient des traductions effectives de ces changements importants en cours.

LIENS

  1. http://www.spe.inra.fr/Le-departement/biocontrole/micro-organismes-et-biocontrole/(key)/5
  2. https://theconversation.com/etats-generaux-de-lalimentation-chronique-dune-deception-annoncee-90977
  3. https://www.cairn.info/systemes-agroalimentaires-en-transition–9782759225736.htm
  4. http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/union-europeenne/approfondissements/reforme-pac.html
  5. https://www.touteleurope.eu/actualite/5-questions-sur-les-quotas-laitiers.html
  6. http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1300/J064v07n01_07?journalCode=wjsa20&
  7. https://www.aquaportail.com/definition-3547-gelif.html
  8. https://www7.inra.fr/hyppz/RAVAGEUR/3psychr.htm
  9. https://www.touteleurope.eu/actualite/le-traite-cee-a-la-loupe.html
  10. https://fr.wikipedia.org/wiki/Verse
  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Fertilisation
  12. http://www.irstea.fr/les-cultures-intermediaires-production-agricole-durable-quae
  13. http://agriculture.gouv.fr/le-plan-ecoantibio-2-2017-2021
  14. http://agriculture.gouv.fr/ministere/bilan-du-plan-de-developpement-de-lagriculture-biologique-2008-2012
  15. http://agriculture.gouv.fr/ministere/bilan-du-plan-de-developpement-de-lagriculture-biologique-2008-2012
  16. https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/136905/1/Baret%20Stassart%202013%20lock-in.pdf
  17. http://agriculture.gouv.fr/quest-ce-que-lagro-ecologie
  18. http://www1.montpellier.inra.fr/PSDR/doc/intersama/2011%20Faure-Desjeux-Gasselin%20Conseil.pdf
  19. http://www.culturecommunication.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-Monde-rural/Les-acteurs/L-enseignement-agricole
  20. http://www.lepoint.fr/economie/pesticides-separer-le-conseil-de-la-vente-un-bouleversement-pour-les-professionnels-31-01-2018-2191056_28.php
  21. https://oaq.qc.ca/
  22. http://www.fondationbiodiversite.fr/fr/actualite/231-2017/982-es-paiements-pour-service-environnementaux-d-alain-karsenty-et-al-pointe-ces-tensions-et-propose-des-pistes-d-ameliorartion-les-aspects-economiques-et-legaux-de-l-additionnalite-des-paiements-pour-services-environnementaux.html

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SOURCE/ https://theconversation.com/lagriculture-francaise-a-la-croisee-des-chemins-91100