2501 – Suzanne et les maltraitances d’un EHPAD … + journée nationale de mobilisation des personnels …

frédéric pommier  Journaliste à France Inter, Frédéric Pommier

Par Frédéric Pommier – 08/12/2017

Elle s’appelle Suzanne et elle a 95 ans. Elle a toujours aimé la vie, même si la vie, pour elle, n’a pas toujours été simple.

Elle a perdu un fils lorsqu’il était bébé, et perdu son mari lorsqu’elle-même avait 40 ans. Il était avocat, ils avaient des amis, ils allaient au théâtre et ils organisaient des fêtes. La petite bourgeoisie de province des années 50.

Et puis, quand son mari est mort, il n’y a plus eu de fêtes, il y a eu moins d’amis, et c’est seule que Suzanne a dû élever ses quatre filles, auxquelles elle a tenté d’inculquer l’essentiel : faire bonne figure, toujours, et en toute circonstance, garder le sens de l’humour.

 Elle dit souvent que l’humour l’a beaucoup aidée

Et puis les livres, aussi… Romans et biographies ou récits historiques. La nuit, comme elle est insomniaque, elle bouquine jusqu’au matin.

Quand elle était encore alerte, elle adorait en outre prendre le volant. Et rouler vite, très vite, trop vite, beaucoup trop vite – elle aurait rêvé de faire des rallyes automobiles…

Quand elle était encore alerte, elle aimait également se mettre aux fourneaux : surtout des plats en sauces et de la cuisine à la crème – on ne renie pas ses origines, Suzanne est née en Normandie.

Mais il y a quelque temps, elle a commencé à perdre l’équilibre et elle est plusieurs fois tombée : des foulures, des cassures, des séjours dans les hôpitaux et maisons de convalescence... « Comme disait l’autre, la vieillesse est vraiment un naufrage », soupirait-elle alors, paraphrasant De Gaulle quand il plagiait Chateaubriand.

Suite à quoi, et alors que pendant des années elle avait répété qu’elle préférerait se pendre que de finir dans un mouroir, Suzanne a admis qu’il était devenu dangereux de rester seule chez elle. Adieu l’appartement, les tableaux, les tapis et les bibliothèques remplies de souvenirs.

Voilà neuf mois qu’elle vit dans un EHPAD en Mayenne

Un Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes.

« Certes, ici, c’est petit, mais honnêtement, ce n’est pas ça qui me dérange le plus », confie-t-elle aujourd’hui à ceux qui viennent la voir. Non, ce qui la dérange, c’est d’abord la nourriture :

Insipide, indigne ! Tout ressemble à de la bouillie. Même à des animaux, on n’oserait pas servir des plats aussi mauvais ! Et puis, pour le fromage, on n’a même pas d’assiette : ils nous le mettent dans la main… 

Suzanne ne mange presque plus

Elle a beaucoup maigri. « Il est très efficace, leur programme minceur », souffle-t-elle avec ironie.

Ensuite, ce qui l’insupporte, c’est la façon qu’on a de s’adresser à elle. Il est arrivé qu’on l’appelle « petite mamie »… « Je ne suis pas leur « petite mamie »! » Et puis il y a cette auxiliaire qui l’aide à s’habiller et qui, lorsque Suzanne lui demande tel ou tel vêtement, lui rétorque : « On dit : ‘S’il-vous-plait’ ! » Infantilisation d’une femme de 95 ans.

Quant à celle qui s’occupe de nettoyer sa chambre, elle se plaint tous les jours de l’état de sa salle de bain et, le mois dernier, elle a même été lui mettre sous le nez des matières fécales retrouvées dans la cuvette de ses toilettes en lui demandant brutalement : « Vous pouvez me dire ce que c’est que ça ? » Humiliation d’une femme de 95 ans.

Des excréments sous le nez

Je crois qu’on peut ici parler de maltraitance.

Alors oui, c’est très difficile de s’occuper de personnes âgées. Certains le font avec bienveillance et patience, ils sont exemplaires, il faut les applaudir. Mais d’autres ne semblent pas faits pour ce métier. Un métier éreintant, et payé une misère : manque de reconnaissance, de temps, de personnel, et puis manque de moyens.

Dans certains EHPAD, on économise sur tout : sur la nourriture, sur les couches et, parfois, même sur l’eau.

Suzanne n’a droit qu’à une douche par semaine 

Et puis elle se désole et s’étonne de ne plus retrouver la bouteille de parfum qu’on venait de lui offrir. Mais comme elle lit la presse, elle sait aussi qu’il y a pire encore ailleurs : des surdoses de médicaments, des injures voire des coups – des coups sur le petit papy, des coups sur la petite mamie.

Et pourtant, ces structures coûtent des fortunes aux familles qui, souvent, n’osent même pas se plaindre. Tout simplement parce qu’elles ont honte. Et puis pas d’autre solution. Et puis parce qu’elles ont peur, aussi, d’éventuelles représailles.

Çà et là, en France – pas partout, heureusement – on maltraite nos vieux dans une indifférence quasi générale

C’est un scandale d’État. 

Et donc il faut parler, signaler, témoigner. Ne pas avoir peur… Ne pas avoir honte. Parler pour Jeanine, Roger, Marie-Louise, Émile, Germaine, Léon. Et pour les autres, aussi : les prochaines générations.

De son côté, Suzanne se réjouit qu’une place se soit libérée dans un autre établissement– elle déménage dans quelques jours, et elle espère vraiment que là-bas, ce sera moins moche, et que les repas seront moins mauvais.

Depuis qu’elle quitté son domicile, elle a perdu près de vingt kilos. Et moi, quelques grammes d’humour, parce que cette vieille dame de 95 ans, Suzanne, c’est ma grand-mère.


https://www.franceinter.fr/emissions/le-quart-d-heure-de-celebrite/le-quart-d-heure-de-celebrite-08-decembre-2017

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Ehpad … une journée nationale de mobilisation pour des soignants épuisés et à bout Par Nathan Weber il y a 17 heures (29/01/2018)

Ce mardi 30 janvier, à l’appel de tous les syndicats de la profession, les employés d’Ehpad sont appelés à une journée nationale de mobilisation. Objectif : dénoncer la dégradation des conditions de vie et de travail à la fois pour le personnel et pour les patients. Avec des manques permanents d’effectifs, des conditions de travail épuisantes et un stress quotidien qui résultent en une forme de « maltraitance institutionnelle » des patients, les Ehpad sont malades. Pour les membres du personnel, il est plus que jamais temps de tirer la sonnette d’alarme.

Ils courent de chambre en chambre, sont en sous-effectif permanent, enchaînent les patients les uns après les autres sans avoir guère plus de quelques minutes à accorder à chacun d’eux et, par conséquent, se retrouvent forcés de les négliger, voire de les maltraiter : les aides-soignants en Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) n’en peuvent plus. Ce mardi, ils entreront en grève à l’appel de l’ensemble des syndicats de travailleurs, ainsi que de l’association des directeurs d’établissement, afin de protester contre la dégradation des conditions de travail dans ces établissements.

Car le mal-être des employés se répercute directement sur les personnes âgées résident dans les Ehpad : sous-payés, en sous-nombre, et forcés pour compenser d’enchaîner à toute vitesse des tâches éreintantes tout autant sur le plan physique que sur le plan mental, les salariés de ces établissements ne trouvent plus le temps de s’occuper décemment des patients : ainsi, récemment, la CFDT Santé sociaux dénonçait les conditions de vie dans un Ehpad du Val de Saône, où certains patients ne recevaient… qu’une douche toutes les six semaines. [1]

Cette maltraitance institutionnelle, si elle est subie de plein fouet par les patients, représente également un poids pour un grand nombre de soignants, qui ne font eux aussi que la subir. Pour cause, ces conditions de travail entrent directement en contradiction avec leurs valeurs et avec le fondement même de leur métier, qui est justement supposé consister à accompagner les personnes âgées dans leur fin de vie et à leur permettre de finir leurs jours de la manière la plus douce et décente possible.

Or, la réalité est tout autre : « J’ai franchement l’impression de ‘faire du rendement’, d’être à l’usine », raconte ainsi une aide-soignante, sous couvert d’anonymat, au micro de France Bleu Bourgogne, en octobre dernier. Toujours sur les ondes de la radio régionale, Sandrine Meux, aide médico-psychologique à l’EPCAPA de Dijon, ne cache pas sa colère : « C’est du [travail à la] chaîne : on arrive, un sourire et on repart. C’est en conflit avec nos valeurs […] On est là pour accompagner les personnes : c’est leur dernier lieu de vie… et on n’a pas le temps de les accompagner ». Et d’expliquer que, dans certains établissements, les résidents n’ont pas de douche, « ou très peu ».

De « Balance ton hosto » à « Suzanne » : des dysfonctionnements de plus en plus lourdement pointés du doigt

Récemment, les revendications et les témoignages à charge se sont multipliés pour dénoncer des conditions toujours plus dégradées au sein des Ehpad, tant du côté des soignants que du côté des patients. Ainsi, récemment, le hashtag «#BalanceTonHosto »  voyait le jour pour dénoncer les problèmes récurrents du milieu hospitalier — parmi lesquels un grand nombre de témoignages d’aides-soignants en Ehpad.

À côté de cela, il y a aussi les cas de maltraitance et de méchanceté gratuite, perpétrés par des membres du personnel soignant sur des personnes âgées sans défense. Des résidents d’Ehpad qui subissent des coups, des blessures, des violences verbales et des humiliations diverses, cela existe aussi. Ainsi, récemment, l’affaire de l’Ehpad « Les Oliviers » à Nîmes, cette maison de retraite qui avait licencié une aide-soignante pour avoir dénoncé des violences à l’encontre d’une pensionnaire, refaisait parler d’elle avec la condamnation en première instance de la direction de l’établissement.  Et en décembre dernier, sur France Inter, dans le cadre de sa chronique « Le Quart d’heure de célébrité », le journaliste Frédéric Pommier publiait un texte aussi enlevé qu’émouvant, Suzanne et les maltraitances d’un EHPAD, qui a suscité de très nombreuses réactions.

Existe-t-il un lien entre ces maltraitances et négligences « forcées », que tous les soignants peuvent être forcés à commettre lorsqu’on ne leur donne que cinq minutes pour laver et donner à manger à un patient, et les maltraitances volontaires, les abus de position, les humiliations, les coups et blessures, les actes d’infantilisation que peuvent commettre d’autres soignants ? Sans doute : des actes aussi extrêmes ne peuvent qu’être amplifiés par le mal-être grandissant qui gangrène ces institutions. Existe-t-il au sein des Ehpad des personnes au comportement réellement malsain ? Sans doute aussi, comme dans tous les corps de métier.

Mais, pour mettre fin aux dysfonctionnements et aux maltraitances, il semble clair qu’il faille d’abord soutenir les soignants eux-mêmes, et non pas leur imputer directement la faute. Surtout quand ces derniers se mobilisent en masse pour essayer de faire bouger les lignes.

Dans un récent entretien pour Ouest France, Frédéric Pommier apportait son soutien au mouvement de grève qui débutera ce mardi 30 janvier : « Évidemment il faut soutenir le personnel des Ehpad, parmi lesquelles il y a des personnes remarquables et notamment des aides-soignantes. L’essentiel des personnes qui font ce métier ont choisi de faire ce métier, de s’occuper des personnes âgées. Certains le font de façon magnifique et certains n’arrivent pas à le faire faute de moyens, de temps et de personnel. »

Espérons que la mobilisation portera ses fruits.

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source/https://www.demotivateur.fr/article/ehpad-une-journee-nationale-de-mobilisation-pour-des-soignants-epuises-et-a-bout-12481

 

Une réflexion au sujet de « 2501 – Suzanne et les maltraitances d’un EHPAD … + journée nationale de mobilisation des personnels … »

  1. Bonjour Fréderic. J’ai lu et écouté votre témoignage à propos de l’EHPAD où était votre grand-mère. J’ai été très touché…et ai retrouvé la même possibilité de témoignage en ce qui concerne un membre de ma famille… comme j’étais très loin ça compliquait les choses… et de plus elle avait été mise sous tutelle…comme je souhaitais quand-même m’en occuper à distance ça ne plaisait pas et le tuteur ne s’est pas gêné pour me le faire comprendre… le membre de ma famille a eu une fin de vie que je ne souhaiterai pas avoir…il serait bon que tous ces établissements soient contrôler un peu plus souvent…et à l’improviste. J’ose espérer que M. le Président va prendre au sérieux la manifestation du personnel de tous ces établissements. Même si le personnel souhaite faire le maximum…on ne leur en donne pas les moyens « en temps ». Chronométré pour la douche (très souvent 1 fois par semaine ; chronométré pour manger -20 mn- et fini ou pas fini on enlève l’assiette….pas le temps d’aller faire marcher ceux qui peuvent…et tellement d’autres choses…) Je dis à toutes ces personnes qui manifestent  » tenez bon… » MERCI. Je trouve vraiment honteux que l’on traite nos parents, grands-parents et tous nos Séniors de telles façons dans la majorité des cas….même pour ceux qui ont les moyens de payer plus de 3 000€ / mois, ils ne sont pas mieux servis… Il va falloir oser…et aider nos anciens en fin de vie. Dans quelques années ce sera notre tour…alors ne cacher pas ce que vous savez et soyez solidaires. HUMILIÉE, INFANTILISÉE… c’est le lot qu’à connue ma parente… et ont reste impuissants.

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