2338 – L’hypocrisie vieillissante de la civilisation occidentale par V. Surkov

lundi 20 novembre 2017

V. Surkov et l’incontournable hypocrisie du monde moderne

Pour comprendre la politique d’un pays, il faut comprendre la manière de penser de ceux qui la font et l’influencent.

Vladislav Surkov est l’un de ces personnages, peu médiatisés en Occident, dont la réflexion politique est loin d’être négligeable pour l’établissement de la gouvernance russe.
Conseiller  de longue date du Président Poutine, partisan d’une vision stratégique post-moderne et complexe, il s’exprime rarement publiquement. C’est pourquoi chaque article est en soi un évènement.
Or, il vient de publier une analyse froide et sans complaisance de l’état de la civilisaiton occidentale.

Tyrannie incontournable de l’hypocrisie et faux demi-dieux, que reste-t-il de l’homme?

Traduction de son texte publié sur RT, le choix du support n’étant pas innocent – aujourd’hui.

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V. Surkov [1] est un personnage atypique de la politique russe, mêlant un cynisme assumé à une vision stratégique du jeu.

Sur le plan politique [2],

  • il a participé à la création du parti Russie Unie (2003) et du parti Russie Juste (2006).
  • De 2004 à 2008, il est conseiller du Président V. Poutine et vice-président de l’Administration présidentielle
  • et de 2008 à 2011 premier vice-président de l’Administration présidentielle.

Entre autre, il est chargé de la politique intérieure.

Ses années à ce poste sont marquées par l’explosion de rue du mouvement Bolotnaya ce qui fut son plus gros échec, sur deux plans.

Le premier, parce que ce mouvement répondait à l’organisation des élections dont son département s’occupait et que manifestement cette organisation n’a pas été acceptée par la population, massivement et spontanément sortie, au début, dénoncer des procédés d’un autre temps. Sur ce plan, le message est passé.

Deuxièmement, parce que V. Surkov connu pour sa gestion post-moderne des relations avec l’opposition et la société civile, s’est heurté aux limites de cette vision du jeu: tout n’est pas toujours contrôlable. La « réalité » tant contesté reprend ses droits lorsque l’on s’en écarte trop. Ce jeu était incarné à la fois par la création d’une société civile « patriotique » (par exemple, le mouvement « Nachi » en 2010) et des liens – certains parlent de financement – avec les mouvements d’opposition, afin de les rendre « contrôlable ».

Après cela, il est transféré pour un court séjour au Gouvernement où, après sa démission pour raisons personnelles, il est placé à l’Administration du Gouvernement (2011-2013), pour ensuite suivre le Président Poutine et être à nouveau nommé son conseiller en 2013.

A ce poste, il est en charge de l’Ossétie, de l’Abkhazie et de l’Ukraine.

Avec le début de la crise ukrainienne en 2014, il va mener une diplomatie souterraine et se rendre deux fois à Kiev lors du Maïdan pour rencontrer le Président Yanukovitch. Il sera mis sous sanctions par les États Unis puis par l’UE pour le rattachement de la Crimée. Actuellement, V. Surkov fait parti du groupe russo-américain pour l’application des accords de Minsk. C’est lui qui a dit [3], non sans humour, après la dernière rencontre avec son nouvel homologue américain Volker au sujet du projet de résolution de l’ONU pour l’instauration de forces de paix en Ukraine:

« Nos amis américains ont transmis leurs propositions concernant le projet de résolution pour le Conseil de sécurité de l’ONU, il y en avaient 29. Trois d’entre elles ont été considérées comme acceptables par notre délégation. Bien sûr, ce n’est pas beaucoup. Mais trois, ce n’est pas zéro. C’est toujours mieux que zéro. »

Cette (très) brève introduction est là pour donner une image de la dimension du personnage, de sa complexité. Même s’il est, par certains aspects, le fruit de son époque reflétant ces liens beaucoup trop serrés entre la politique et le business et l’attirance pour le post-modernisme, ce serait une erreur de le réduire à cela. Adepte des stratégies à long terme, évitant les manœuvres directes, c’est en soi un esprit politique, dans la plus pure tradition. Une espèce en voie de disparition dans un monde de plus en plus binaire. L’on peut discuter beaucoup des décisions prises, leur bien-fondé, les résultats atteints, mais pour comprendre la politique russe aujourd’hui, sa manière de voir le monde est incontournable.

Voici donc l’essentiel du texte publié par Russia Today [4] et intitulé:

« La crise de l’hypocrisie: I hear America singing

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(…) La chanson de ce héros lyrique qui refuse l’hypocrisie généralisée est sortie sur le marché en 2015. (du groupe de hard rock américain 5FDP, note traducteur) Justement à la veille des élections surprenantes de 2016, dont le cours, les résultats et les conséquences furent dramatiques et dont pour l’instant la tentative de « la haute société » de se laver de l’hypocrisie n’est pas vraiment convaincante. Au niveau nationale, l’ingénuité est entrée en guerre avec les convenances. Et ce qui aux États Unis prend une dimension nationale, devient en dehors de ses frontières une tendance globale. (…)

Le couplet done with all your hypocrisy, dans ce contexte, résonne et comme une prédiction, et comme une condamnation et comme la devise d’une nouvelle époque.

Les gens, en masse et de plus en plus souvent, font d’étranges choix. L’élimination du paysage politique est visible partout en Occident. La défiance envers tout ce qui est ordinaire grandit. L’habituel est considéré comme de la duplicité, de la fausseté. L’insolite rassure. L’individu normal perd en popularité, quand le Freak en gagne.

L’hypocrisie est condamnable, mais pour l’analyser, il faut comme pour l’analyse de toutes ces choses condamnables que sont la guerre, la perfidie, la boulimie, l’analyser en dehors d’un référent moral.

Les doubles standards, la bigoterie, la duplicité, les triples standards, le politiquement correct, les intrigues, la propagande, la flatterie, la sournoiserie sont largement répandus, et pas uniquement en politique. Le socium est stable quand tous ses éléments trouvent une langue commune, une langue par laquelle il est pratique de mentir. Et pas uniquement aux autres, mais aussi à soi-même.

La langue de l’hypocrisie est tissée de déformations, de non-dits, d’euphémismes, d’énigmes, de métaphores, de formules magiques, de taboues et d’astuces, de clichés, de slogans, de doubles sens et de raccourcis. Elle est matériellement utile tant pour l’industrie des arts populaires et de la programmation politique, que pour l’échange verbale quotidien et même pour le silence.

Dire une chose, penser autre chose et faire encore différemment n’est pas forcément très bien, mais il est quasiment impossible de faire autrement.

L’hypocrisie comme élément du paradigme rationnel de la civilisation occidentale est inévitable pour deux raisons.

Premièrement, la structure du langage, tout au moins du discours cohérent, « raisonnable », est trop linéaire, trop formelle pour permettre la représentation pleine et entière de ce que l’on appelle la réalité. Hegel avait raison d’affirmer qu’un discours non contradictoire ne peut être véridique.

Tout ce qui semble vrai est toujours plus ou moins mensonger. La langue est un espace à deux dimensions, tous les moyens d’expression, toute « la richesse et la diversité » conduisent finalement à l’éternelle répétition dans des proportions différentes et sur des thèmes différents du plus simple couple de signifiants « oui/non ». (…)

Il faut dire que le recours aux codes duaux (oui/non; 0/1, dieu/homme, ange/démon, républicain/démocrate, vérité/mensonge, etc.) fonctionne partout très bien. Pour autant, bien fonctionner ne signifie pas être véridique. C’est pourquoi même lors de rares poussées d’honnêteté, les hommes ne disent pas totalement ce qu’ils pensent, « la pensée prononcée est un mensonge ».

La deuxième raison du règne des hypocrites est encore plus profonde. Prétendre être ce que tu n’es pas, cacher ses intentions est la plus importante technologie de survie. Sans cela, dans la nature sauvage, il n’est pas possible ni d’attaquer, ni de se cacher. Les hommes ont reçu en héritage l’instinct de feindre de leurs ancêtres sauvages et l’ont vivement développé.

Dans toutes les cultures, il existe deux types de héros: le combattant et le rusé. (…)

Le fripon, le voleur, le menteur, le joueur, tous sont des figures centrales et des œuvres littéraires et des évènements historiques réels.

Les mouvements trompeurs sont la bases des stratégies en football et en boxe. La ruse militaire est la meilleure arme d’un commandement. L’astuce est la meilleure qualité d’un espion. La perfidie n’est pas une arme interdite dans le combat pour le pouvoir.

L’homme exige avidement de la justice et de la transparence des autres, plutôt que de lui-même, ayant la volonté naturelle de désarmer l’opposant tout en restant lui-même armé.

Les groupes d’influence concurrents exigent violemment les uns des autres un degré d’ouverture irréaliste, tout en stimulant le degré des innovations dans le domaine de la dissimulation de la vérité. Les plus sincères s’enfoncent dans les entrailles sombres d’internet. Les autres parfont leur maîtrise à la vue de tous. L’augmentation désordonnée de la transparence a fait passer l’hypocrisie à un niveau inégalé.

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Bref, l’hypocrisie est inacceptable, efficace et inévitable. Mais les discours hypocrites, la langue dans laquelle mentent les métaphores de l’hypocrisie vieillissent régulièrement. En raison de leur fréquente répétition, les camouflages perdent de leur valeur, les inexactitudes et les incohérences ressortent.

La préservation du status quo exige de plus en plus (et avec de moins en moins d’efficacité) de réserves, de justifications, d’explications, de longueurs et de pauses. Le système atteint les limites de la complexité, la complexité se transforme en une confusion effrayante. Émerge alors une demande de simplification, entraînant une vague rhétorique encore plus destructrice et une marée montante de démagogie.

Les schémas étiques s’estompent. « Je n’ai jamais compris ce qui était bien et ce qui était mal« , chante Moody.

Le contrat social, écrit dans un langage politique en disparition commence à perdre de sa force. Les dispositions fondamentales de ce contrat, écrites en lettre d’or, deviennent petit à petit ennuyeuses et méprisées. Et ce qui y était honteusement écrit, en petites lettres quasiment indéchiffrables, ce qui d’un consentement général était relayé au niveau des notes de bas de pages et en annexe, commence singulièrement à intéresser tout le monde et quelqu’un de s’exclamer et de s’écrier « Mais on nous a menti! ».

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Serment d’hypocrite, sur la Bible ou sur Facebook, personne ne peut plus être convaincu.

Privés d’une langue commune, les différents groupes sociaux se séparent, pour créer leur dialecte « véridique ». Débute le mélange des langues, la confusion, jusqu’à ce que dans les conflits et les confrontations, la société ne passe du désespoir à la réconciliation grâce à une quelconque demi-vérité, avec une réforme et une « amélioration » de l’hypocrisie.

C’est justement dans cette phase d’insupportable fausseté, de mélange des langues et de déception en la norme, que se trouve une partie des pays occidentaux.

La crise de l’hypocrisie peut dénommer cet ensemble d’étrangetés de notre époque.

Il est évident qu’il ne s’agit pas que d’une question de sémantique ni de philologie, ni simplement un problème de communication. C’est l’une des manifestations des grandes mutations technologiques, démographiques et peut être même climatiques.

Une période intéressante et dangereuse. La chute des constructions signifiantes libère une énorme quantité d’énergie sociale. Le monde occidental pourra-t-il l’intégrer grâce aux jeux virtuels, aux séries violentes, aux compétitions sportives, aux bulles économiques, aux batailles de rappeurs et aux concerts de rock, aux show électoraux, aux guerres locales et d’informations télévisées? Ou bien le système va-t-il se réchauffer jusqu’à la température requise pour une révolution ou une grande guerre? Personne ne le sait.

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Les exemples de civilisations ayant atteint les limites de la complexité sont bien connus. Il en a suivi soit leur effondrement, soit une simplification salvatrice du système. (…)

Peut être que demain, « de tout ce chaos et ce mensonge », une main forte sortira des masses égarées. Le Tsar de l’Occident, fondateur de la dictature digitale, le Guide à l’intelligence semi-artificielle annoncé par les Comics prophétiques. Et pourquoi les Comics ne pourraient pas se réaliser? C’est aussi une solution …

« J’attends ici quelqu’un qui nettoiera tout ça », chante 5FDP. Chante l’Amérique »

Si tout est hypocrisie et jeu de langage, ce texte est aussi à prendre au second troisième degré. Au-delà du registre obligé sur « la vérité n’existe pas, tout est relatif », pourquoi est-il écrit et pour qui? La civilisation occidentale atteint ses limites et le diagnostic est incontestable. Mais la Russie fait aussi partie de la civilisation occidentale et dans une certaine mesure, moindre mais certaine, est également touchée par ces dérives de la dictature digitale et le cinéma travaille activement à l’héroïsation des Comics. Simplement à chacun les siens.

Limite aussi du relativisme bon ton et mise en avant de son caractère destructeur. Ou fondateur de la destruction. L’homme à la dérive par excès de liberté. Entraînant dans sa chute et la société et l’État. L’absence du bien et du mal, ou l’absence de croyance en l’existence du bien et du mal enchaîne l’homme plus certainement que n’importe quelle mise en esclavage.

Double degré de langage. Un texte adressé à l’Occident – la Russie n’est pas dupe. Un texte adressé à l’intérieur? La politique fonctionne sur la croyance et non sur la reconnaissance du mensonge et de l’hypocrisie. Les gens veulent bien se faire manipuler, tant qu’ils ne sont pas obligés de le reconnaître.

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Un texte à réfléchir. En toute honnêteté.

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Vladislav Surkov

 

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