2147 – Pologne & l’Histoire …

 

  • 1 – L’Histoire n’est pas noire ou blanche Vox Europe 01.09.17
  • 2 – La Pologne et l’histoire – Réaction : “Ne confondons pas patriotes et nationalistes !” – Bogdan Zalewski 01.09.17
  • 3 – La Pologne, l’histoire et la crise des réfugiés : La réaction de Varsovie doit nous faire réfléchir sur le passé – Bartosz Brzeziński 01.09.17
  • 4 – Tiraillée entre la Nation et l’Europe – Lorenzo Ferrari  2.08.17

2017.09.02. Pologne 2130101

La Pologne et la Seconde guerre mondiale :

1 – L’Histoire n’est pas noire ou blanche

1 septembre 2017 – VoxEurop

Nous célébrons, ce 1er septembre, le soixante-dix-huitième anniversaire du déclenchement de la Seconde guerre mondiale.

Malgré les années qui ont passé, les interprétations des historiens et des commentateurs divergent sur bien des points. Le conflit mondial a débuté par l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, suivie de plus de cinq années d’occupation marquées par la souffrance. Six millions de citoyens polonais (plus d’un cinquième de la population totale) ont péri à cause des opérations militaires et des répressions allemandes et soviétiques. VoxEurop présente trois points de vue sur cette tragédie.

Dans le premier article,(mis en dernier de celui-ci) l’historien italien Lorenzo Ferrari relate les controverses liées au musée de la Seconde guerre mondiale qui vient d’être érigé à Gdańsk. Le site présente le destin des Polonais avec le vécu des Européens en toile de fond, alors que les autorités actuelles prétendent que ces expériences sont incomparables.

L’auteur estime que cette position du gouvernement polonais résulte du discours “nationaliste” du parti Droit et Justice (PiS). Bien que nous ne partagions pas l’interprétation historique du gouvernement de Beata Szydło, nous ne sommes pas non plus d’accord avec le commentateur italien selon lequel le PiS a des caractéristiques d’un parti nationaliste.

Deuxième article Trop souvent, le qualificatif “nationaliste” est employé pour décrire les développements récents en Pologne, ce que souligne à raison Bogdan Zalewski, journaliste reconnu de la première station radio polonaise RMF FM, dans son article polémique que nous publions simultanément avec son employeur. Toutefois, il n’échappe pas lui-même à la tentation de la sur-interprétation, affirmant que “la Démocratie nationale (DN) de Roman Dmowski” ne peut être comparée au national-socialisme allemand, c’est-à-dire au nazisme, car elle ne comportait pas “d’éléments totalitaires et criminels”.

Certes, il est impossible de faire de tels parallèles car la DN n’est pas arrivée au pouvoir mais nul ne peut savoir ce qui serait advenu si elle avait formé à elle seule un gouvernement. D’autant plus que certains courants de la Démocratie nationale ne cachaient pas leur antisémitisme et sympathisaient avec le fascisme (il suffit de lire, pour s’en rendre compte, les écrits de Jędrzej Giertych, l’un des idéologues majeurs de la DN de l’époque). Mais le vrai paradoxe, c’est que l’État polonais mono-ethnique, dont rêvait la DN, n’est devenu réalité qu’après l’agression allemande, et des années de souffrances et de trahisons politiques des alliés.

On peut difficilement qualifier d’impartiale la critique de l’exposition présentée actuellement au musée de la Seconde guerre mondiale formulée par Bogdan Zalewski. L’auteur ne se réfère qu’à des personnalités — le professeur Jan Żaryn, le vice-premier ministre et ministre de l’éducation Piotr Gliński — et des médias liés au camp gouvernemental. Dans son texte, il n’est fait aucune mention d’avis et d’arguments défendus par l’opposition ou les titres de presse concurrents (tels que Polityka et Newsweek Pologne ou le journal Gazeta Wyborcza, sans oublier le Tygodnik Powszechny catholique qui s’efforce de s’élever au-dessus du clivage entre les deux principales forces politiques du pays).

Bien évidemment, en tant que chroniqueur, M. Zalewski y a parfaitement droit. Mais ce fait illustre à merveille les lignes de fracture profondes, qui sont apparues sur la scène politique polonaise et dans les esprits de millions de Polonais. Tout n’est que noir ou blanc, plus aucune place n’est faite à la nuance. Une seule chose semble compter : que l’on soit pour ou contre le PiS.

L’auteur du troisième article, Bartosz Brzeziński, tombe également dans le piège d’une interprétation à sens unique. Il y soutient que la rhétorique anti-immigration du gouvernement actuel fait écho à l’antisémitisme de l’entre-deux-guerres. Il va trop loin en prétendant que les hommes politiques d’extrême-droite de l’époque ne rencontraient aucune opposition lorsqu’ils exigeaient l’expulsion de tous les Juifs de Pologne. Il est vrai que les banderoles brandies lors des manifs des nationalistes arboraient le slogan “Les Juifs à Madagascar”.

Certes, des milices du Camp national-radical (ONR) agressaient avec brutalité les étudiants juifs et une ségrégation a été introduite dans les universités. Mais nous devons nous souvenir également de l’opposition politique à laquelle elles furent confrontées, notamment celle du Parti socialiste polonais (PPS) dont était issu le père de l’indépendance polonaise Józef Piłsudski, sans parler des communistes et des formations politiques juives telles que Bund ou Poalej Syjon.

Nous ne sommes pas d’accord avec Bartosz Brzeziński lorsqu’il affirme que “la plupart des Polonais détournaient leur regard” et que seule “une poignée” d’entre eux sauvait les Juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Si ce n’était qu’une poignée, il n’y aurait pas autant d’arbres polonais (les plus nombreux) à Yad Vashem, plantés en hommage à ceux qui ont porté secours aux Juifs. L’auteur feint d’ignorer l’existence du Conseil d’aide aux Juifs et la poursuite des traîtres qui dénoncèrent les Juifs de la part de la résistance polonaise. Et il se garde bien de mentionner que les individus qui aidaient les Juifs étaient automatiquement condamnés à mort en Pologne, ce qui n’était pas le cas dans les autres pays occupés par les Nazis.

Bien que nous ne soyons pas entièrement d’accord ou que nous ne partagions pas toutes les idées exprimées dans les trois articles présentés, nous avons décidé de les publier dans nos colonnes sans modifications pour que nos lecteurs, en particulier ceux qui connaissent peu la Pologne, puissent se faire une idée des différents points de vue qui déterminent les clivages existants dans ce pays.

  • Certains qualifieront le texte de M. Zalewski d’antisémite,
  • d’autres considèreront le papier de M. Brzeziński comme anti-polonais.

Nous pensons que c’est aux lecteurs de VoxEurop de trancher. Il vaut mieux que le débat soit mené dans un espace démocratique ouvert à tous que dans la rue.

Photo: Des habitants de Varsovie quittant la ville pendant le siège, en semptembre 1939 – Julien Bryan

Traduction : Frédéric Schneider



2 – La Pologne et l’histoire – Réaction : “Ne confondons pas patriotes et nationalistes !”

1 septembre 2017

RMF 24 Cracovie

Des soldats de la résistance polonaise dans le quartier de Wola, lors du soulèvement de Varsovie, en 1944.

Des soldats de la résistance polonaise dans le quartier de Wola, lors du soulèvement de Varsovie, en 1944.
Juliusz Bogdan Deczkowski
L’article de Lorenzo Ferrari sur le musée de la Seconde guerre mondiale de Gdańsk a suscité un débat passionné en Pologne. Le journaliste de la radio RMF FM Bogdan Zalewski nous a écrit une longue lettre en guise de réponse. Son argumentation, très controversée, est néanmoins partagée par une partie non négligeable de l’opinion publique et du pouvoir actuel en Pologne. Nous la publions telle que nous l’avons reçue et qu’elle est publiée sur le site de RMF FM. Son contenu n’engage que son auteur.
Bogdan Zalewski*

Madame, Monsieur,

Très souvent, quand je lis des textes sur la Pologne dans la presse étrangère, j’ai l’impression qu’ils me restent incompréhensibles, même s’ils ont été traduits.

Un exemple : l’article de l’historien italien Lorenzo Ferrari Tiraillée entre la Nation et l’Europe [1]. Rien que le chapeau m’a mis hors de moi, tel le génie de la lampe d’Aladin. “Le musée de la Seconde guerre mondiale de Gdańsk est devenu un champ de bataille entre nationalistes et libéraux en ce qui concerne l’identité nationale polonaise” — tels sont les premiers mots de l’article sur les méandres de l’histoire politique menée au bord de la Vistule. Dès la lecture de cette phrase, en tant que professeur — de polonais et de sciences politiques –— j’ai inscrit un point d’interrogation au feutre rouge à côté du terme “nationaliste”.

Le succès de cette expression est une énigme pour moi, mais elle n’est pas insurmontable et je suis en mesure de la résoudre.

  • Pourquoi le gouvernement du parti Droit et Justice (PiS) et son ministre de la Culture Piotr Gliński sont-ils constamment qualifiés de “nationalistes” ?

Ce n’est pas un terme purement descriptif dans le vocabulaire des progressistes qui dominent l’Europe de l’ouest.

  • Le “nationalisme” a une consonance péjorative, c’est une étiquette  et je pèse mes mots.

Il s’agit de marginaliser les Polonais, attachés à leur histoire et traditions nationales, dans un ghetto. Il faut faire le distinguo avec l’épithète “national” dans sa signification culturelle et politique.

Dans le langage politique polonais, le mot “national” n’a pas la même connotation que “nationaliste”, alors que le PiS n’est même pas un parti “national” !

Cette expression est réservée dans notre tradition politique à la Démocratie nationale. Mais même cette mouvance de l’entre-deux-guerre dirigée par Roman Dmowski ne peut être comparée au national-socialisme allemand, autrement dit le nazisme, car elle ne revêtait pas de caractère totalitaire ou criminel. En tout état de cause, Droit et Justice est l’émanation du patriotisme national incarné par le maréchal Piłsudski qui affrontait la Démocratie nationale. Quelqu’un n’a donc pas revu ses cours d’histoire !

Mais peu importe les subtilités politiques polonaises, même si un chroniqueur étranger devrait minutieusement choisir les termes utilisés en décrivant de manière simplifiée notre scène politique pour pouvoir être pris au sérieux. Une autre question est bien plus fondamentale : la rigueur. On ne peut pas écrire de telles contrevérités ! Lorenzo Ferrari, en résumant grossièrement le conflit polonais sur le musée de la Seconde guerre mondiale, estime que “les dirigeants du PiS n’ont pas visité le musée mais ils ont laissé entendre qu’il n’était pas à leur goût”.

  • Qu’est-ce que ça veut dire “qu’il n’était pas à leur goût” ? On ne parle pas d’un enfant qui s’est mis à bouder sans raison !

L’un des trois experts qui ont évalué à la demande du ministre de la Culture Piotr Gliński la conception du site de Gdańsk n’est autre que le sénateur de Droit et Justice, l’historien professeur d’université Jan Żaryn, dont nul ne saurait remettre en cause les compétences. Son rapport[2] a été transmis au ministère mais également à l’hebdomadaire wSieci et au site wpolityce.pl qui l’ont publié. On peut y lire les reproches détaillés adressés aux initiateurs du musée. Piotr Niwiński, historien spécialiste de la Seconde guerre mondiale et Piotr Semka, chroniqueur conservateur et auteur de livres, ont également émis des avis défavorables. Les accusations n’étaient donc pas des machinations “nationalistes” !

 

Je ne peux malheureusement pas analyser en détails tous les points, étant donné le peu de place qui m’est imparti. Je vais donc me limiter à la question tant applaudie par Lorenzo Ferrari“l’accent mis sur la vie quotidienne des populations affectées par la guerre et non sur celle des soldats uniquement”. Piotr Semka reproche aux concepteurs du musée une trop grande focalisation sur “la vie quotidienne”.

  • Il interroge avec justesse : pourquoi l’histoire militaire ne serait-elle qu’un arrière-plan ?
  • Une telle présentation ne risque-t-elle pas de sous-estimer le rôle de la résistance armée des Polonais face à l’agression de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique ?

Mon pays a été le premier à s’opposer militairement à l’offensive conjointe de deux totalitarismes criminels, laissé en pâture par ses alliés occidentaux, avant de former l’État polonais clandestin — l’une des structures souterraines les plus développées. Environ 600 000 Polonais ont participé à la résistance ! Du sang polonais a coulé aux quatre coins du monde. Les historiens estiment que nous avions la quatrième armée alliée en termes de nombre de soldats.

  • Minimiser ce fait au nom de la doctrine “civile” aurait bien des conséquences, non ?
  • N’est-ce pas un moyen de déformer l’image de la Seconde guerre mondiale ?
  • Au nom de l’originalité ?

Lorenzo Ferrari approuve l’idée que “le musée souligne les liens et les similitudes entre les expériences des Polonais et celles des autres Européens”.

  • N’ai-je pas le droit de douter de ce dogme libéral d’un destin commun des Polonais et des autres nations ?
  • Je demanderais crûment : les progressistes ne “permettent”-ils qu’aux Juifs de clamer la singularité de leur vécu en temps de guerre ?
  • Le professeur Timothy Snyder, cité dans l’article, ne s’inscrit-il pas dans cette narration de la singularité absolue de l’Holocauste, qui depuis relativement peu de temps triomphe dans le discours progressiste politiquement correct ?

Comme s’il n’y avait pas dans l’histoire antérieure et ultérieure d’exemples de génocides cruels (celui des Arméniens, perpétré par les Turcs, ou des Ukrainiens pendant la grande famine). Snyder a bien évidemment utilisé un calque dans la polémique avec les adversaires de la conception du musée de Gdańsk, un calque allégrement employé par certains chercheurs en Occident qui ne cachent souvent pas leur ressentiment contre la Pologne :

“L’idée de l’innocence polonaise que défend le gouvernement actuel est loin de l’innocence en tant que telle. Si les Polonais n’étaient que des victimes de l’agression nazie, comment peut-on expliquer ces évènements où ils étaient collabos ou coupables ?” Peut-on, dans ce cas-là, considérer que tous les Juifs sont innocents, malgré les nombreux cas de collaboration et de délation de certains d’entre eux vis-à-vis de certains des leurs coreligionnaires et de leurs autres concitoyens, en Pologne et dans d’autres pays ? Leur collaboration anti-polonaise avec les Bolchéviques après l’invasion soviétique, richement documentée, ou la police juive dans les ghettos sont des faits historiques.

  • Mais ces comportements répréhensibles de certains individus, polonais Juifs ou d’autres confessions , seraient-ils possibles sans l’embrasement de la guerre provoqué par Moscou et Berlin ?

La guerre n’est pas une période ordinaire. Et l’Histoire est — paraît-il — une science et non une idéologie. Soyons donc logiques, rationnels et ne soyons pas tendancieux dans nos hypothèses qui découlent de nos propres penchants et aversions, appartenances à un tel ou tel lobby universitaire. Il est clair que ces Polonais minoritaires (d’ailleurs condamnés à mort par les tribunaux de l’État polonais clandestin) n’auraient pas aidé les Allemands, en dénonçant et en tuant les Juifs, si les nazis n’avaient pas envahi notre pays et n’y avaient pas organisé l’Holocauste ! Si les Soviets ne nous avaient pas planté de couteau dans le dos en 1939 ! C’est logique.

La Pologne, avant la Seconde guerre mondiale, n’était pas – contrairement aux grandes puissances européennes – totalitaire et criminelle, même si son régime avait des tendances autoritaires. A l’époque de la II République polonaise, il n’y aurait pas eu d’extermination des Juifs comme dans l’Allemagne d’Hitler ou de Holodomor de millions d’Ukrainiens, comme dans l’Union soviétique de Staline. Et pourtant, c’est nous qui devons battre nos coulpes pour nos péchés présentés de manière exagérée voire inventés. Les mythes se répandent. Je tiens à rappeler une chose que les historiens et journalistes étrangers feignent souvent d’ignorer : les Polonais, contrairement aux Français ou aux Norvégiens, n’ont pas mis en place de gouvernement de collaboration avec l’Allemagne.

Les Polonais ont connu un sort unique pendant la Seconde guerre mondiale ! Mais il était bien évidemment différent de la géhenne juive. Les souffrances des Allemands ne peuvent pas, elles non plus, être mises sur le même plan. Malgré tout ce qu’ils ont enduré et leur effusion de sang, ils ne sont pas les victimes de la Seconde guerre mondiale ! Ils en sont les coupables ! Tout le reste est la conséquence de l’élection démocratique d’Adolf Hitler et du soutien massif pour sa politique criminelle. On ne peut pas parler ici de destin commun. Aucun dénominateur commun non plus avec la France qui a collaboré. La Pologne n’avait pas de gouvernement de Vichy, elle n’organisait pas les rafles et la déportation de Juifs. Elle n’était pas la Norvège du collaborationniste Vidkun Quisling.

Nous ne portons pas le fardeau de militaires servant dans des divisions nationales de SS et on s’étonne que des Français, Néerlandais, Belges, Danois et Ukrainiens aient pu en faire partie.

Nous ne sommes nullement liés aux Tireurs de Lituanie qui étaient des tortionnaires ou aux Croix fléchées hongroises.

Nous n’avons rien à voir avec les fascistes italiens de Mussolini ou avec les impérialistes japonais.

Nous, les patriotes — et non pas nationalistes — polonais, nous n’acceptons pas la falsification de l’Histoire, l’alignement artificiel des responsabilités et la martyrologie ou nom de la post-histoire. En tant que conservateurs droits, nous n’acceptons pas les petits jeux post-modernistes. Nous sommes en quête de Vérité, avec un grand V.

Bien cordialement,


Traduction : Frédéric Schneider

source/  http://www.voxeurop.eu/fr/2017/la-pologne-face-l-histoire-5121256?xtor=RSS-9