2142 – La croissance, une affaire d’énergie & L’économie malade de ses modèles

1 – La croissance, une affaire d’énergie

2 – L’économie malade de ses modèles

Note Sans a priori – ce sont 2 articles de 2015 mais en final trés d’actualité

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Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence française de développement, anticipe sur des modèles économiques de plus en plus soucieux de l’environnement.

1 – La croissance, une affaire d’énergie

27.08.2015, par Lydia Ben Ytzhak
Raffinerie de pétrole

Raffinerie de pétrole à Houston au Texas.
Se démarquant des approches classiques qui subordonnent la croissance à l’accumulation du capital, l’économiste Gaël Giraud considère que l’expansion économique dépend plutôt de notre aptitude à consommer de l’énergie.
Chef économiste à l’Agence française de développement et directeur de la chaire « Énergie et prospérité », vous êtes connu pour vos critiques des modèles et des postulats qu’utilisent les économistes « orthodoxes », en particulier leur insuffisante prise en compte des problématiques énergétiques. Pouvez-vous nous expliquer sur quoi se fonde le lien fort que vous établissez entre consommation d’énergie et croissance ?


Gaël Giraud :
Avant même de considérer la croissance du PIB, il est important de prendre un peu de recul historique !

Il y a 11 000 à 12 000 ans environ, les populations nomades du Croissant fertile se sédentarisent à la faveur de l’invention de l’agriculture.

Cette étape majeure a deux effets évidents : elle permet d’extraire de la biosphère une quantité bien plus importante d’éléments nécessaires à la vie humaine (calories, etc.) que le mode de vie des chasseurs-cueilleurs et elle autorise l’augmentation du rythme des naissances. Celles-ci passent d’environ une naissance tous les quatre ans par femme en âge de féconder à une naissance tous les deux ans en moyenne. D’où une explosion de la population humaine à la surface de la planète.

Or qu’est-ce que l’agriculture sinon l’apprivoisement de la photosynthèse à des fins favorables à la reproduction de l’humanité ?

N’est-il pas un peu abusif de parler d’économie ou de croissance dans ce contexte ?


G. G. :
Pas forcément… En tout cas, ces deux termes deviennent parfaitement légitimes à partir de la seconde grande étape au tournant du XIIe siècle.

Cette époque voit la mise en place d’un protocapitalisme : naissance de villes autonomes, émergence des marchands, sortie de la féodalité, élaboration des premiers réseaux bancaires européens.

Or quel changement sépare radicalement cette période de la féodalité antérieure ?

La multiplication des moulins à vent et à eau sur le territoire européen. De nouveau, il s’est agi de dompter une forme d’énergie qui, jusqu’alors, n’était exploitée que de manière marginale.

L’énergie ne produit donc pas de la prospérité par magie : la technique, le capital et le travail lui sont complémentaires

Troisième étape, la mieux connue en apparence : les révolutions industrielles qui s’étalent du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIXe.

Une fois encore, l’essentiel consiste en la découverte de manières inédites d’exploiter l’extraordinaire productivité des énergies fossiles, lesquelles étaient évidemment connues depuis longtemps.

Bien entendu, ces trois jalons historiques majeurs montrent que l’usage de l’énergie s’accompagne nécessairement de technologies nouvelles, de formes neuves de capital productif et de « nouveaux métiers » : agriculteur, meunier, ouvrier… pour faire bref.

L’énergie ne produit donc pas de la prospérité par magie : la technique, le capital et le travail lui sont complémentaires. C’est cette complémentarité qui, d’après mes travaux, est au cœur de la croissance économique que nous avons connue depuis deux siècles.

 

Moulins à vent, Exposition Universelle de Chicago, 1893.

Moulins à vent, Exposition Universelle de Chicago, 1893.
Comment mesurez-vous la dépendance du PIB vis-à-vis de l’énergie ?

G. G. : Pour désigner et évaluer cette dépendance, les économistes parlent plutôt d’élasticité du PIB par rapport à l’énergie : la plupart l’estiment voisine de 8-10 %.

Pourtant, l’analyse de séries temporelles longues de consommation d’énergie primaire sur une trentaine de pays montre qu’en fait elle est durablement et structurellement proche de 60-70 %.

Pour être plus précis, lorsque la consommation d’énergie primaire augmente de 10 %, le PIB tend à croître de 6-7 % en moyenne, avec éventuellement un retard pouvant aller jusqu’à dix-huit mois.

Bien sûr, ce constat doit tenir compte du fait que beaucoup d’autres variables s’agitent en même temps que la consommation d’énergie, lesquelles ont aussi une influence sur le PIB.

Il faut donc interpréter cela avec précaution. Par ailleurs, le ratio de 60 % varie selon les pays et les époques : il est plus faible aujourd’hui en Europe qu’aux États-Unis, et il est plus faible aujourd’hui qu’avant les deux chocs pétroliers des années 1970.

Mais une chose est sûre : nos économies sont beaucoup plus dépendantes de l’énergie que les économistes « orthodoxes » ne veulent bien l’admettre.

Comment les économistes peuvent-ils négliger l’impact de l’énergie ?

G. G. : Pas tous les économistes, surtout ceux issus du courant dominant néoclassique !

Pour les physiciens, il ne fait aucun doute que rien n’advient sur cette Terre sans l’intervention, à un endroit ou un autre, de l’énergie.

Pourtant cette trivialité n’est pas admise par tous les économistes néoclassiques. La plupart d’entre eux continuant d’utiliser des petits raisonnements fort discutables pour justifier leur désintérêt à l’égard de l’énergie et de l’ensemble des ressources naturelles.

Ces « petits raisonnements » sont justement ceux que Steve Keen déconstruit dans son ouvrage L’Imposture économique1. Les matières premières non énergétiques sont également un énorme sujet, au premier rang desquelles les minerais, ce que confirme largement le travail de recherche que j’ai entrepris avec Olivier Vidal, de l’Institut des sciences de la Terre2, à Grenoble.

Comment votre modèle peut-il rester compatible avec le fait que, par exemple, le PIB a augmenté en France depuis dix ans alors que la consommation d’énergie fossile a diminué ?

G. G. : Tout simplement parce que nous consommons d’autres types d’énergie que des énergies fossiles.

En France, la consommation annuelle d’énergie primaire a atteint son plafond aux alentours de 2004, puis a connu une chute en 2007.

Depuis lors, on reste sur un plateau autour de 250 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP).

Le PIB, quant à lui, a continué de croître jusqu’en 2007 puis, lui aussi, a connu un effondrement en 2007-2009, suivi d’une brève reprise qui ne faisait que rattraper en partie la richesse évaporée du fait de la crise financière.

Enfin, depuis 2011, le PIB français stagne. Le fait même que le PIB réagisse avec retard aux variations de notre consommation d’énergie implique que le sens de la causalité va bien de l’usage des énergies vers le PIB, et non l’inverse. C’est du reste ce que l’on observe dans tous les pays pour lesquels on dispose de statistiques fiables.

Extraction d'huile et de gaz de schiste en Californie.

Champ d’exploitation de pétrole de schiste en Californie.
Comment votre analyse peut-elle avoir un impact sur les choix de politique économique ?

G. G. : Vous comprenez aisément que, si la prospérité économique d’un pays comme la France dépend de manière cruciale de son aptitude à consommer de l’énergie – et c’est vrai de la France comme de tous les pays, à des degrés divers –, alors il devient vital d’engager une transition énergétique.

Il y a, en effet, deux raisons pour lesquelles notre pays ne peut plus impunément augmenter sa consommation d’énergie fossile.

Premièrement, le dérèglement climatique qu’induit l’émission de carbone.

Deuxièmement, la raréfaction du flux d’énergie fossile que nous pouvons extraire du sous-sol.

Ce dernier point est encore controversé, même chez les rares économistes qui s’intéressent à l’énergie. En effet, il ne fait aucun doute qu’il reste encore énormément de carbone sous terre, et même beaucoup trop.

Si nous déstockons tout le charbon disponible, nous achèverons de mettre le climat sens dessus dessous.

En revanche, il y a actuellement un goulet d’étranglement sur le flux de ce que nous pouvons extraire du sous-sol en une journée. Avec les techniques conventionnelles, depuis 2005, ce flux plafonne autour de 87 millions de barils/jour, comme l’a admis l’Agence internationale de l’énergie.

L’exploitation des ressources non conventionnelles comme les gaz et huiles de schistes ne change-t-elle pas la donne ?

G. G. : La question de savoir si les techniques de fracturation hydraulique permettront de crever durablement ce plafond reste ouverte. Il est toutefois permis de rester sceptique. Quoi qu’il en soit, sans énergie, nous n’aurons aucun moyen d’assurer la prospérité de notre économie, laquelle ne se mesure pas par le PIB. Du coup, il convient, je crois, d’engager ce grand projet consistant à transiter d’une économie essentiellement carbonée, héritée de la révolution industrielle, vers une économie décarbonée.

Il faut engager la transition d’une économie carbonée, héritée de la  révolution industrielle, vers une économie décarbonée.

G. G. : Le comité des experts pour le débat national sur la transition, présidé par Alain Grandjean, et dont j’ai fait partie, a dessiné des feuilles de route pour la transition en France.

Des solutions de financement ont été proposées par ce comité. Le rapport Canfin-Grandjean (link is external) [MOBILISER LES FINANCEMENTS POUR LE CLIMATUNE FEUILLE DE ROUTE POUR FINANCER UNE ÉCONOMIE DÉCARBONÉE 94 pages] qui a été remis au président de la République dresse un panorama des outils financiers dont nous disposons pour financer les énormes efforts d’investissement en infrastructures que nous devons fournir afin de réduire nos émissions de gaz à effet de serre au Nord et d’adapter les économies du Sud à un réchauffement climatique déjà entamé depuis vingt ans.

Contrairement à ce que prétendent certains économistes qui répètent que personne ne sait comment engager la transition, il existe des propositions très concrètes.

Quelles sont vos recommandations en ce qui concerne la transition énergétique ?

G. G. : Je crois que la question de savoir quel « mix » énergétique nous voulons adopter d’ici une vingtaine d’années ne relève pas seulement du débat technique :

elle engage des options de société qui requièrent une discussion démocratique et des choix politiques.

La place que nous souhaitons donner au nucléaire doit évidemment faire partie de ce débat.

Ensuite, le plus urgent, du côté des économistes, est d’incorporer sérieusement les questions climatiques, énergétiques et écologiques dans nos modèles.

Le groupe 3 du Giec3 tente cette gageure, mais les difficultés qu’il rencontre montrent que la communauté des économistes a beaucoup de mal à dialoguer avec celles des climatologues.

1ère hydrolienne d'EDF

Cérémonie de baptême de  » L’Arcouest « , première hydrolienne d’EDF au large de Paimpol.

La ministre de l’Écologie, Ségolène Royal a adressé un courrier au ministre des Finances, Michel Sapin, lui demandant que les modèles économiques utilisés à Bercy prennent sérieusement en compte ces enjeux décisifs.

Cela est crucial car, comme vous le savez, les lunettes avec lesquelles nous regardons le monde orientent de manière décisive la direction que nous choisissons de prendre.

Enfin, avec Jean-Pierre Ponssard, nous avons lancé cette année une chaire « Énergie et prospérité » qui a vocation à étudier les relations entre énergie et économie, tant au niveau macroéconomique que du point de vue micro ou encore du côté des secteurs bancaire et assuranciel.

Sur le même sujet, la première partie de l’interview de Gaël Giraud, consacrée à la critique des modèles économiques néo-classiques : « L’économie malade de ses modèles »[ci-dessous]

Notes

  • 1. L’Imposture économique, Steve Keen, préfacé par Gaël Giraud, Éditions de l’Atelier, Octobre 2014, 532 p., 27 €
  • 2. Unité CNRS/UJF/Univ. Savoie Mont Blanc/IRD/Ifsttar.
  • 3. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

source / https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-croissance-une-affaire-denergie


2 – L’économie malade de ses modèles

15.07.2015, par Lydia Ben Ytzhak
Bourse ed Francfort en Allemagne.

Bourse de Francfort en Allemagne.
L’économiste Gaël Giraud, coordinateur de la traduction de l’ouvrage «L’Imposture économique», suggère une remise en cause radicale des fondements scientifiques et mathématiques de l’économie «orthodoxe». Il nous explique pourquoi.
Chef économiste à l’Agence française de développement et directeur de la chaire « Énergie et prospérité », vous avez coordonné la traduction de l’ouvrage de l’Australien Steve Keen, L’Imposture économique, parue aux éditions de l’Atelier. Vous partagez avec lui, qui avait annoncé l’imminence d’une crise financière dès 2005, sa remise en cause radicale des fondements de l’économie néoclassique. Celle-ci s’appuierait sur des modèles qui sont tellement éloignés de toute réalité qu’ils ne peuvent rien prévoir ni rien expliquer. Qu’entendez-vous par déconnexion de la réalité ?


Gaël Giraud :
Pour dire les choses de manière lapidaire : les modèles néoclassiques (qui sont utilisés dans la quasi-totalité des grandes institutions internationales, FMI, BCE, Banque de France, etc., et enseignés dans toutes les universités), supposent toujours que l’économie étudiée est à l’équilibre et y retournera quoi qu’il advienne.

Cela interdit de prendre en compte, autrement que sous la forme d’événements aberrants – ce que les économistes appellent des « cygnes noirs » –, les catastrophes, les crises et autres phénomènes désagréables qu’il est pourtant vital de pouvoir anticiper.

Vous pensez qu’il est possible d’anticiper les crises futures ?

G. G. : Dans une certaine mesure, oui. C’est la raison pour laquelle, par exemple, je viens de remettre au Parlement européen un rapport sur le coût macro-économique présumé du prochain krach bancaire en zone Euro.

Un krach que j’estime inévitable à terme, en dépit de l’Union bancaire européenne, censée nous en protéger.

En effet, comment prétendre évaluer sérieusement un tel coût avec des modèles d’équilibre où, par construction, une crise bancaire ne peut pas arriver ou bien, au pire, ne fera que retarder le moment où l’économie, un instant perturbée, retournera sagement à l’équilibre ?

J’ai donc utilisé un modèle alternatif mobilisant des systèmes dynamiques non linéaires (chaotiques) pour répondre à la question des parlementaires.

Adopter un point de vue dynamique est une évidence dans toutes les disciplines scientifiques, sauf pour les économistes néoclassiques, qui restent figés sur une méthodologie statique qui date des années 1870…

Crise financière en Grèce.

File d’attente devant un distributeur de billets à Athènes, le 27 juin 2015.
Pourquoi contestez-vous également l’utilisation que font les économistes néoclassiques des outils mathématiques  ?

G. G. : Parce qu’ils prétendent généraliser et appliquer à la macro-économie des outils forgés et validés pour la micro-économie.

Le problème est que, sous prétexte de  simplifier la réalité des échanges entre agents économiques – par exemple en considérant que la simple sommation des courbes de demande individuelle de chaque consommateur  permet d’établir la courbe de demande d’un marché dans son ensemble – les modèles néoclassiques négligent, voire ignorent, les phénomènes d’émergence liés à l’agrégation de millions de comportements distincts.

Des phénomènes pourtant bien connus en physique statistique et en théorie du chaos. Les économistes orthodoxes sont ainsi systématiquement passés à côté des manifestations macro-économiques de type « cygne noir », qui sont pourtant empiriquement avérées. Le pire étant que la validité mathématique de ces simplifications a été étudiée et réfutée (link is external) dans les années 1970 par l’économiste français Gérard Debreu.

Malheureusement, comme à chaque fois que la communauté des économistes néoclassiques a été confrontée à un résultat qui la gênait, l’auteur a été célébré par un prix Nobel… et le résultat a été oublié.

Quelles conséquences ces approximations ont-elles en matière de politique économique ?

G. G. : L’une des conséquences les plus extraordinaire, c’est que jusqu’en 2012-2013 la totalité des modèles néoclassiques continuait de se fonder sur l’hypothèse ridicule que le secteur privé d’une économie n’a pas de dette.

Pourquoi ? Parce que l’ensemble des consommateurs, une fois agrégé, est supposé se comporter comme un unique ménage représentatif. Un ménage unique fictif qui ne peut évidemment pas avoir de dette vis-à-vis de lui-même, à la différence des consommateurs individuels et réels de l’économie réelle…

Le privé est presque partout beaucoup plus lourdement endetté que le  public.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le débat politique, en Europe comme dans les pays du Sud, se focalise sur la dette publique, alors qu’à l’exception du Japon, le privé est presque partout beaucoup plus lourdement endetté que le public.

En Chine, en particulier, le ratio dette privée sur PIB s’envole dangereusement depuis plusieurs années et pourrait provoquer la prochaine tourmente financière mondiale. Pendant ce temps, beaucoup trop d’économistes scrutent, à mon avis à tort, la dette publique des États…

 

Vous reprochez également aux économistes d’omettre la monnaie, mais n’est-elle pas au centre du débat ?

G. G. : Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la quasi-totalité des modèles omet la monnaie ; y compris les modèles parfaitement néoclassiques de Thomas Piketty qui sont pourtant censés décrire l’évolution du capital.

Ils considèrent que la monnaie n’a aucune influence à plus ou moins long terme sur l’économie réelle, alors que toutes les études empiriques démontrent évidemment le contraire.

Rien de surprenant, du coup, à ce que le secteur bancaire soit souvent absent desdits modèles. Et, même quand les économies que l’on modélise comportent une banque, celle-ci est dénaturée et travestie en un pur intermédiaire financier qui prêterait aux emprunteurs de la main droite ce qu’elle aurait emprunté aux prêteurs de la main gauche.

Pourtant, ce sont les mêmes économistes qui ne cessent d’évoquer l’inflation et le taux d’intérêt auquel le secteur privé peut emprunter de la monnaie.

Les banques et la monnaie ne sont-elles pas des intermédiaires financiers ?

G. G. : Si, mais les banques ne sont pas des relais passifs, elles frappent monnaie tous les jours. La Banque d’Angleterre, dont le chief economist, Andrew Haldane – un homme courageux –, rappelle régulièrement que les banques ne sont pas que des intermédiaires financiers : elles créent de la monnaie ex nihilo, légalement, en permanence.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la quasi-totalité des modèles omet la monnaie.

Bien entendu, toutes ces aberrations sont toujours présentées sous le prétexte de la simplification, renvoyant à plus tard la tâche d’attaquer les « choses sérieuses ».

En réalité, ces simplifications emportent avec elle des décisions de modélisation et in fine des options politiques fortes.

Par exemple, le fait de faire « comme si » les banques ne créaient pas de monnaie permet d’entretenir la fiction selon laquelle la planche à billets est toujours et partout inflationniste. Si c’était le cas, il conviendrait de fermer toutes les banques demain matin.

En quoi cette simplification est-elle selon vous porteuse de manipulation politique ?

G. G. : Parce qu’elle entretient l’idée fausse selon laquelle la création monétaire est ipso facto inflationniste.

Elle permet de retirer le pouvoir de battre monnaie des mains du souverain politique au motif qu’il en usera forcément à des fins électoralistes et aux dépens de la stabilité des prix; installant l’idée que la Banque centrale doit absolument être indépendante.

En Colombie, par exemple, la Banque centrale de Bogota défend aujourd’hui jalousement son indépendance, éventuellement aux dépens d’un certain nombre d’investissements que le gouvernement colombien souhaite financer.

Autre approximation des modèles néoclassiques, probablement la plus étonnante, ils reposent presque tous sur l’hypothèse des « anticipations rationnelles ».

Cette hypothèse signifie que, compte tenu de l’information dont ils disposent, les ménages et les entreprises sont supposés anticiper parfaitement le déroulement de l’économie jusqu’à la fin des temps. Ne riez pas, c’est vrai !

Mais cette fois encore, l’aberration épistémique n’est pas politiquement innocente ; car l’une des conséquences de l’hypothèse d’anticipation rationnelle, c’est le « théorème d’équivalence ricardienne » de Robert Barro (attribué à tort au grand économiste britannique du XIXe siècle David Ricardo).

Bourse de New York

Traders à la Bourse de New York en juin 2013.
En quoi consiste ce théorème ?

G. G. : Ce « théorème », qui n’est en réalité qu’un postulat non démontré, dit ceci :

puisque les ménages font des anticipations rationnelles, chaque fois que l’État augmente sa dépense publique, les ménages augmentent leur épargne à due proportion de manière à thésauriser exactement de quoi financer le surcroît d’impôts qui ne manquera pas de venir combler le déficit public supplémentaire.

Conclusion : la dépense publique est toujours et partout inefficace, puisqu’elle est immédiatement neutralisée par les ménages.

Pourtant, empiriquement, on n’observe pas de forte corrélation entre l’épargne et la dépense publique. Il n’empêche que ce « théorème » continue d’être enseigné dans les cours d’économie comme s’il était parole d’Évangile.

Existe-t-il des alternatives plus prometteuses ?

G. G. : Depuis 2013, quelques rares modèles néoclassiques, par exemple celui de Krugman-Eggertson, tentent d’incorporer les dettes privées.

Mais cela se fait toujours à l’intérieur d’un paradigme d’équilibre, sans monnaie et avec des anticipations rationnelles.

Il y a aujourd’hui une équipe internationale de chercheurs, économistes, mathématiciens, physiciens, qui collaborent à l’élaboration d’une famille de modèles alternatifs construits autour de deux-trois idées centrales :

  • d’abord, ils doivent vérifier les conditions de cohérence comptables,
  • lesquelles, souvent ne sont pas satisfaites par les modèles standard ;
  • ensuite, ils obéissent à des systèmes dynamiques estimés empiriquement d’après le comportement agrégé réel des acteurs économiques ;
  • et enfin ils incorporent l’énergie et les ressources naturelles comme ingrédients essentiels de la production.

 

À lire :

L’Imposture économique, Steve Keen, préfacé par Gaël Giraud,
Éditions de l’Atelier, Octobre 2014, 532 p., 27 €


source/ https://lejournal.cnrs.fr/articles/leconomie-malade-de-ses-modeles

1ère hydrolienne d'EDF