1960 – Un an après le « Brexit » … Où en sommes-nous ?

1/- Brexit – l’opinion britannique et les réalités politiques – 24/06/17

2/- Un an après: « Brexit », un séisme politique qui lève les tabous européens- 22/06/2017

3/- « Brexit » : quelques pensées pour ceux qui restent- 24/06/2016

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Mais alors… on fait quoi, au final ?

Brexit – l’opinion britannique et les réalités politiques

Les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne viennent de commencer. Or, il ne semble pas y avoir beaucoup de clarté sur le type de relations que les Britanniques voudraient entretenir avec l’U.E. après en être sorti, en demeurant ou non membre du marché unique ou du moins de l’union douanière. Même, l’échec relatif de Theresa May ayant perdu sa majorité lors des élections parlementaires anticipées qu’elle avait déclenchées fait naître des espoirs chez plusieurs dirigeants européens, d’Angela Merkel à Emmanuel Macron – et s’il était possible qu’outre-Manche, on change d’avis ?

 

– Je pars !

– Euh, t’es sûre ? Si tu changes d’avis, hein…

L’opinion

Concernant le sujet du Brexit, il faut évidemment recommander de ne pas négliger l’opinion que le peuple britannique peut en avoir.

A qui souhaite explorer le sujet, ce site sera fort instructif.en anglais

Quelques points saillants :

  • L’équilibre entre ceux qui applaudissent et ceux qui déplorent le Brexit est très stable depuis un an [1]
  • Une majorité claire refuse un second référendum sur le principe de la sortie [2] une fois que les détails de l’accord seront connus.[3]
  • Une majorité claire préfère un Brexit « doux« [4] c’est-à-dire en restant membre du marché unique et de l’union douanière, à un Brexit « dur » qui en ferait sortir
  • A la question de ce qui est le plus important, le contrôle sur l’immigration en provenance de l’UE, ou le commerce avec l’UE sans barrière tarifaire, environ 40% répondent que c’est un faux choix et qu’il est possible d’avoir les deux  [5]

D’où il est loisible de conclure que le Brexit « doux » est l’option préférée du peuple britannique. La majorité s’oppose en particulier à ce qu’on lui repose la question, y compris donc une partie de ceux qui avaient voté pour rester.

Les Britanniques sont d’autre part nombreux à penser pouvoir négocier à la fois le contrôle sur l’immigration européenne ET le commerce libre avec l’Europe, ce qui semble en fait politiquement irréaliste compte tenu de la position très forte prise par l’ensemble des autres membres de l’UE en sens inverse. Placés devant l’impossibilité manifeste d’obtenir les deux à la fois, il reste à voir si la majorité des Britanniques donnerait la priorité à la liberté du commerce – confirmant le souhait du Brexit « doux » – ou s’ils donneraient la priorité au contrôle de l’immigration – d’où un Brexit « dur ».

Les autres forces… et les facteurs proprement politiques

D’autre part, en dehors des souhaits majoritaires de la population, il convient de ne pas négliger les autres facteurs, étant donné qu’après tout les gouvernements ne font pas nécessairement exactement ce qu’attendent leurs électeurs.

La première chose à noter est que la City, c’est-à-dire la plus grande place financière européenne, est vent debout contre la possibilité d’un Brexit « dur », la sortie du marché unique pouvant s’avérer très nuisible, voire assez catastrophique pour ses affaires. C’est là une force qui pousse dans le même sens que la majorité de la population – dans le sens d’un Brexit « doux ».

Il faut encore noter qu’un grand nombre de députés des deux principaux partis, à la fois conservateurs et travaillistes, veulent pousser dans la même direction, et qu’ils commencent même à se coordonner sans véritablement s’en cacher   [6].

On pourrait donc penser qu’avec tant de planètes alignées comme il le faut, la voie du Royaume-Uni vers le Brexit « doux », avec participation continuée au marché unique comme à l’union douanière, se rapprochant par exemple du modèle norvégien, est bien dégagée et sera suivie jusqu’à bon port.

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Je pars un peu, beaucoup, passionnément… pas du tout ?

Ce n’est pas nécessairement si simple. Voir quelques arguments ici. en anglais

Pour résumer, réussir un Brexit « doux » suppose d’abord de passer les obstacles suivants :

  • Sa majorité très étroite – voire inexistante sans accord avec le DUP rendra Theresa May très dépendante de l’aile dure anti-européenne de son parti, celle qui n’acceptera rien de moins que le Brexit le plus net et franc. C’était justement l’un des objectifs des élections anticipées que de fournir une majorité nette, et avec elle une bien plus grande liberté de manœuvre au gouvernement. Il n’aura échappé à personne que c’est raté – au contraire, le gouvernement sera bien moins libre
  • Le DUP n’a pas une position bien claire sur le type de Brexit qu’ils veulent. Le Democratic Unionist Party parti nord-irlandais unioniste, partenaire potentiel permettant aux conservateurs d’atteindre une majorité au parlement, d’une part souhaite évidemment éviter une frontière « dure » entre République d’Irlande et Irlande du Nord. D’autre part sa tendance est nationaliste et ses partisans souhaitent que le R.U. soit en dehors de l’union douanière. S’ils sont partenaires de coalition des conservateurs, leur influence sera incontournable. Dans quel sens elle jouera, c’est une question ouverte
  • Les travaillistes ne sont pas bien clairs non plus sur leur type préféré de Brexit. D’une part ils ont eu intérêt à conserver une certaine ambiguïté, tirant de nombreux suffrages à la fois de certains des plus pro-européens et de certains des plus anti-européens. D’autre part ils pourraient choisir de conserver cette ambiguïté, sachant qu’il est assez possible que de nouvelles élections aient lieu avant la fin de l’année – c’est ce à quoi s’attendrait Jeremy Corbyn – voire même laisser les conservateurs s’empêtrer dans les négociations sur le Brexit pour mieux forcer de nouvelles élections
  • Enfin, le temps est compté. Il s’est déjà écoulé 1 / 8ème des deux ans prévus par la procédure pour la négociation des conditions de sortie. Or un Brexit « doux » sera plus long à négocier qu’un Brexit dur, parce que l’accord sera beaucoup plus complexe. De plus, il devrait être approuvé par l’ensemble des parlements des pays de l’UE, et il ne peut être question de le signer juste avant la date limite du 29 mars 2019, on parle plutôt de la fin 2018 au plus tard. Et tout nouveau retard résultant des instabilités et palinodies possibles du parlement britannique sans majorité, sans parler d’une nouvelle élection, ne fera qu’augmenter la difficulté. Sans oublier encore que l’UE insiste pour négocier l’accord de sortie – combien le Royaume-Uni devra payer, notamment – avant de même commencer à parler de l’accord nécessaire à un Brexit « doux ». Il est tout à fait possible que la discussion autour du prix de la sortie – il s’agit de dizaines et de dizaines de milliards, des chiffres jusqu’à cent milliards ont circulé – s’éternise et réduise encore le temps disponible pour parler d’un nouvel accord.

En guise de conclusion très préliminaire

La majorité des Britanniques comme des forces économiques veulent un Brexit « doux » qui leur permettrait de conserver l’accès au marché unique. Cependant, les obstacles proprement politiques sont sévères – non pas à cause de l’opinion, mais à cause des intérêts et calculs enchevêtrés des différents acteurs du monde politique britannique – sans oublier les obstacles résultant de la tactique de négociation de l’UE et des contraintes calendaires étroites. On n’atteint pas toujours le résultat que l’on vise. C’est une partie de l’art du politique que de le permettre, et le premier ministre britannique – dont le talent politique n’a pas été si brillamment démontré lors de la dernière séquence électorale – rencontrera des difficultés très sérieuses à y parvenir, qui pourraient fort bien s’avérer bloquantes.

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Mais alors… on fait quoi, au final ?

Difficile de discerner quel est le plus probable, du Brexit « dur » ou du Brexit « doux ».

Dans tous les cas, et sauf catastrophe économique annoncée (faut-il dire : souhaitée ?) par plus d’un opposant au Brexit, qui pour convaincre la majorité des Britanniques d’y renoncer devrait à la fois être absolue au Royaume-Uni ET ne toucher que très peu le Continent ET survenir dans les dix-huit mois – ce qui fait tout de même beaucoup de conditions – le scénario de loin le moins probable est celui de l’abandon du Brexit.

liens[]

  1.    http://whatukthinks.org/eu/questions/in-highsight-do-you-think-britain-was-right-or-wrong-to-vote-to-leave-the-eu/
  2.  http://whatukthinks.org/eu/questions/do-you-support-or-oppose-another-referendum-on-the-uks-membership-of-the-eu-when-the-negotiations-are-complete/
  3.  http://whatukthinks.org/eu/questions/should-there-or-should-there-not-be-a-second-referendum-on-the-uks-membership-of-the-eu/
  4.   http://whatukthinks.org/eu/questions/do-you-prefer-a-hard-brexit-leaving-the-single-market-and-customs-union-or-a-soft-brexit-not-leaving-the-single-market-and-customs-union/
  5.   http://whatukthinks.org/eu/questions/is-it-more-important-for-britain-to-have-control-over-eu-immigration-or-to-keep-free-trade/
  6.  http://www.telegraph.co.uk/news/2017/06/12/tory-labour-mps-plot-secret-deal-ensure-soft-brexit/

source/ http://www.noeud-gordien.fr/


Mis à jour le 22 juin 2017

Un an après, Rémi Malingrëy http://www.remimalingrey.com) a porté un regard graphique et personnel sur cet article. Rémi Malingrëy/DR

Le référendum sur le Brexit est intervenu le 23 juin 2016, avec un résultat plutôt inattendu !

  • Doit-on admettre qu’un an après, le Brexit ne passe toujours pas ?
  • Que le Brexit est resté en travers de la gorge de (trop) nombreux Britanniques ?

Il semble bien que cela soit le cas, comme peut en témoigner le pari électoral manqué du 8 juin 2017 [1] de la Première Ministre Theresa May.

Déclaration d’intérêts

Yves Petit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.


 

Après l’échec de son prédécesseur David Cameron, elle a été à son tour désavouée comme lui lors des élections législatives du 8 juin 2017. Elle les avait pourtant organisées afin de renforcer sa courte majorité parlementaire à la Chambre des Communes, dans le but de conforter sa position de négociation et de pouvoir prétendre à un «hard Brexit». Elle n’a malheureusement obtenu qu’[2]. Theresa May est ainsi contrainte de négocier une alliance de circonstance avec un petit parti irlandais, le Parti unioniste démocrate (DUP) disposant de dix sièges. Le comble est qu’il s’agit d’un parti homophobe et anti-avortement, aux positions très arrêtées sur le Brexit !

Les négociations relatives au Brexit ont débuté officiellement le lundi 19 juin 2017, et la première ministre de Sa Majesté n’est pas en position de force pour négocier ! En effet, le Royaume-Uni ne semble pas très bien préparée pour cette négociation complexe et incertaine. En revanche, l’Union européenne est en ordre de marche. Le négociateur en chef de l’Union, Michel Barnier, vient de résumer ainsi le paradoxe de la situation et l’impéritie britannique :

Je souhaite vite commencer cette négociation et la réussir, et pour cela j’ai besoin d’une délégation britannique, d’un chef de délégation stable, responsable et mandaté.

Doit-on craindre un «no deal» ?

Ce n’est pas à souhaiter, mais la pilule du Brexit sera dure à avaler, car son coût est estimé à un montant compris entre 40 et 60 milliards d’euros.

Le Royaume-Uni pourrait même s’étrangler, car cette somme pourrait être réévaluée à 100 milliards d’euros. Il faudra peut-être prendre en compte des coûts supplémentaires découlant du Brexit, portant sur la mise en œuvre de la politique agricole commune et résultant du fonctionnement administratif de l’Union européenne.

Les deux négociateurs du Brexit, Michel Barnier pour la Commission européenne (à gauche) et David Davis pour Londres, le 19 juin 2017 à Bruxelles. Emmanuel Dunand / AFP

Sans exagérer, il est permis de penser qu’avec le nombre de couleuvres qu’il a à avaler, le Royaume-Uni sera peut-être bientôt au bord de l’étouffement !


Le Royaume-Uni va quitter l’Union européenne (UE). David Cameron est désavoué et va quitter le 10 Downing Street ! Le référendum du 23 juin 2016 était bien « perfide »[3]. Le premier ministre britannique a – au choix – commis une erreur historique, joué à la roulette russe ou à l’apprenti sorcier. Le vote « Leave » l’a emporté [4] avec 51,9 %, contre 48,1 %, avec un taux de participation élevé de 72 %.

Sans dramatiser plus qu’il n’est nécessaire ce résultat, il faut tout de même relever un paradoxe : l’influence du Royaume-Uni dans l’Union n’a jamais été aussi forte et les idées britanniques avaient grandement réussi à s’imposer dans cette construction européenne unique en son genre.

Il n’est nul besoin non plus d’égrener les multiples conséquences du vote. Outre la chute attendue des marchés boursiers et la période de grande incertitude qui s’ouvre, à l’évidence, le Royaume-Uni est bien disloqué ou désuni, car les répliques du séisme politique du 23 juin se ressentent jusqu’à Gibraltar[5].

Non seulement l’Écosse et l’Irlande du Nord – la ville de Londres également – ont voté majoritairement en faveur du maintien dans l’UE, mais le ministre espagnol des Affaires étrangères a déjà évoqué « une quo-souveraineté britannico-espagnole pendant une période limitée, qui débouche sur la restitution de Gibraltar » à son pays.

Ce coup très dur – mais non fatal – porté à l’Union ne va pas la « tuer », comme l’a affirmé le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker [6]. Dès le 24 juin, les trois présidents du Parlement européen, du Conseil européen et de la Commission européenne, ainsi que la Présidence tournante néerlandaise du Conseil de l’UE ont ainsi déclaré : « L’Union de 27 États membres continuera. L’Union est le cadre de notre avenir politique commun »[7].

Cette volonté de poursuivre l’œuvre qui a débuté en 1951 avec la CECA fait donc de la construction européenne l’horizon indépassable des États d’Europe, mais le vote britannique a fait tomber plusieurs tabous. Un État membre peut désormais quitter l’Union.

Le« Nouvel arrangement pour le Royaume-Uni dans l’Union européenne » [7] a entériné la remise en cause du principe d’une intégration européenne de plus en plus approfondie.

Enfin, le vote du peuple britannique est un appel à changer la nature de l’Union et à la refonder.

Le tabou du retrait

Le retrait d’un État membre est inédit.

La procédure de l’article 50 du TUE[8] va être activée pour la première fois, mais elle devra également être clarifiée sur plusieurs points. Des incertitudes risquent par conséquent de peser sur la procédure de retrait. Pour s’en rendre compte, il suffit de mentionner le propos de David Cameron, selon lequel cette procédure ne serait enclenchée qu’après son remplacement au poste de premier ministre, soit en septembre/octobre 2016, vraisemblablement après l’approbation du Parlement britannique et pour mieux préparer les négociations.

Qu’il soit permis de dire qu’il n’est pas très fair-play de jouer la montre, et de rappeler ici les propos fermes du ministre Wolfgang Schäuble [9] : « Dedans c’est dedans, dehors c’est dehors » !

Les réactions n’ont pas tardé, notamment du côté du Parlement européen ou des États membres fondateurs de la Communauté, pour demander d’amorcer le plus rapidement possible les négociations sur le retrait. Non seulement une notification tardive du retrait irait à l’encontre de la volonté du peuple britannique, mais il s’agit surtout d’éviter un effet de contagion dans d’autres États membres et une réaction en chaîne des courants populistes et europhobes.

David Cameron (ici le 24 juin, avec son épouse), semble vouloir jouer la montre. Odd Andersen/AFP

On peut mesurer ici la duplicité de David Cameron, d’autant que cette manœuvre dilatoire vise peut-être à éviter un « Brexit », afin de contourner le vote du peuple, ou bien à tenter d’organiser une sortie dans un autre cadre que l’article 50 – ce qui constituerait une violation du droit de l’Union européenne. De toute manière, la rupture sera douloureuse, ce qui est logique car le divorce n’est pas par consentement mutuel, mais plutôt pour faute (grave ?) de David Cameron.

L’article 50 doit être précisé sur plusieurs points.

  • Tout d’abord, il faut attendre la notification officielle du Royaume-Uni au Conseil européen, qui doit adopter des « orientations » permettant la conclusion d’un accord sur les modalités du retrait.
  • Ensuite, un délai de deux ans, qui peut être prolongé de manière unanime, est prévu pour négocier l’accord.
  • Le Président du Conseil européen a déjà averti que ce délai pourrait être de 7 ans, étant donné la complexité de la négociation, et sans garantie de succès !
  • Le plus invraisemblable est que le Royaume-Uni reste membre à part entière de l’UE durant cette négociation et qu’il est censé assurer la présidence tournante du Conseil au deuxième semestre 2017 !

La phrase la plus énigmatique de cet article est relative au fait que l’Union négocie et conclut avec l’État qui se retire « un accord fixant les modalités de ce retrait, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l’Union ».

En réalité, il y a donc deux négociations à mener parallèlement [10] :

  • celle portant sur l’accord de retrait ;
  • celle visant à définir les nouvelles relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’Union, en priorité son accès au marché intérieur et son éventuelle participation financière au budget de l’Union, à l’identique de la Norvège ou de la Suisse.

La création d’une « Brexit task force » [11] ne sera pas un luxe !

2017.06.24 le diplomate belge Didier Seeuws à la tête de la « Brexit Task Force » 4958259_4_959b_cet-habitue-des-institutions-aura-la-difficile_a60cc034f3002d6a09669bf3ba2f9dd9

L’Union européenne a nommé samedi 25 juin 2016 le diplomate belge Didier Seeuws à la tête de la « Brexit Task Force », qui négociera la procédure de sortie du Royaume-Uni de l’UE, a-t-on appris auprès du Conseil européen, qui réunit les 28 États membres.

Le tabou de l’Union sans cesse plus étroite

Avec le référendum britannique, quel que soit son résultat, un deuxième verrou a sauté : le principe de « l’Union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe ». Ce principe inscrit à l’article 1 du TUE, mais présent dans les traités depuis le traité CEE de 1957, est fortement remis en cause, pour ne pas dire remisé aux oubliettes. La Chancelière Angela Merkel a d’ailleurs souligné ce point, en déclarant que le 23 juin 2016 constituait « une césure pour l’Europe et son processus d’unification »  [12].

Avec un peu de recul, il semble incroyable que les chefs d’État et de gouvernement des 28 membres de l’UE aient pu se mettre d’accord, les 18-19 février 2016 « sur un abandon pour ne pas dire une mise à mort du principe vital de l’Union européenne » [13].

Certes, la Déclaration des quatre Présidents du 24 juin 2016 rappelle que l’arrangement de février ne prendra pas effet et qu’il n’y aura pas de renégociations, mais le mal est fait.

Il n’est pas exclu qu’un ou plusieurs autres États membres exigent également à leur tour un « arrangement » pour rester membre de l’Union.

Le ver est dans le fruit, même si les dispositions de l’arrangement ont cessé d’exister. En ayant fait sauter ce verrou originel, avec ou sans le Royaume-Uni, l’Union dans sa forme actuelle va devoir certainement céder la place à une Europe à plusieurs vitesses ou, pire, à une Europe à la carte.
Il est, par exemple, possible d’imaginer que l’adhésion à l’euro ne soit plus obligatoire, afin de satisfaire les desiderata de certains membres, une trop grande complaisance étant clairement synonyme de désintégration progressive de l’Union.
Les progrès de la construction européenne risquent de devenir de plus en plus difficilement possibles, en raison de la non-acceptation par certains États de transferts de compétences ou de souveraineté, l’accentuation des clivages au sein de l’Union s’en trouvant renforcée.

Le tabou de la refondation

Le départ du Royaume-Uni est un révélateur des insuffisances et des lacunes de l’intégration européenne.

Son inachèvement, son incapacité à gérer les multiples crises qu’elle doit affronter (zone euro, migrants, crise agricole…), son orientation trop libérale pour beaucoup ont entraîné un éloignement voire un rejet des peuples.Comme l’écrit B. Badie  [14] , « l’Europe est malade de son identité incertaine ». Son drame n’est pas sa dimension technocratique. Il est « anthropologique », car « l’Europe se meurt, faute d’identité et de projet »  [15]. Une clarification de sa raison d’être et, partant, sa refondation, constituent un chantier indispensable.

Face à ce constat, depuis le vote britannique du 23 juin 2016, les appels pour une refondation se multiplient dans tous les États membres.

Afin de changer cette Europe du désamour, le Président du Conseil italien, Matteo Renzi [16], affirme ainsi que la Maison Europe doit être « rénovée, rafraîchie ». Si l’heure est à la refondation, malheureusement les difficultés sont nombreuses.

  • Faut-il renforcer la gouvernance de la zone euro, améliorer la solidarité en matière migratoire, changer les politiques de l’Union ou revoir l’espace Schengen, repenser plus largement le projet européen, de quelle manière et à combien d’États membres ?
  • Peut-on compter sur le couple franco-allemand qui – c’est un euphémisme – n’en est plus vraiment un, d’autant plus que 2017 sera une importante année électorale en France et en Allemagne ?
Les ministres des Affaires étrangères mobilisés à Berlin, le 25 juin, pour relancer la machine européenne. John Macdougall/AFP POOL/AFP

Ces travaux d’Hercule demandent un budget à la hauteur.

Or, le départ du Royaume-Uni modifie la structure du budget de l’Union.

Entre 2010 et 2014, en tenant compte du « rabais » dont il bénéficie, sa contribution nette a été en moyenne de 8,45 milliards d’euros [17].

L’Union va donc devoir faire un choix :

  • augmenter les contributions des 27 États membres
  • ou bien réduire son budget,
  • ou encore recalibrer ses politiques.

En période de rigueur budgétaire,

  • le volontarisme politique fera certainement défaut,
  • et la refondation risque de se transformer en un simple replâtrage,

très insuffisant de surcroît pour une vraie relance de la construction européenne.

Jean Monnet affirmait, à juste titre, qu’elle n’avait pas de précédent. Tout au long de ses 43 ans d’appartenance à la Communauté, puis à l’Union, le Royaume-Uni a édifié le bûcher de cette construction et le Brexit fait apparaître les flammes pour le consumer sous l’effet de sa propre chaleur. Souhaitons que l’UE, tel ce phénix légendaire doté d’une exceptionnelle longévité et se caractérisant par son pouvoir de renaître, connaisse une deuxième vie rédemptrice.


LIENS[]

  1. https://theconversation.com/elections-au-royaume-uni-le-syndrome-chirac-version-theresa-may-79233?sr=1
  2. https://theconversation.com/le-royaume-uni-promis-a-de-nouvelles-elections-79217?sr=4
  3. https://theconversation.com/brexit-or-brexin-le-perfide-referendum-du-23-juin-2016-60993
  4. https://www.theguardian.com/politics/ng-interactive/2016/jun/23/eu-referendum-live-results-and-analysis
  5. http://premium.lefigaro.fr/international/2016/06/24/01003-20160624ARTFIG00166-apres-le-brexit-l-espagne-souleve-la-question-de-gibraltar.php
  6. http://www.bfmtv.com/international/le-brexit-n-est-pas-un-divorce-a-l-amiable-previent-jean-claude-juncker-996193.html
  7. http://europa.eu/rapid/press-release_STATEMENT-16-2329_fr.htm
  8. http://eur-lex.europa.eu/summary/glossary/withdrawal_clause.html?locale=fr
  9. http://www.ouest-france.fr/europe/grande-bretagne/brexit/dehors-cest-dehors-avertit-le-ministre-allemand-en-cas-de-brexit-4289474
  10. https://theconversation.com/brexit-vote-cameron-piege-voici-ce-qui-va-arriver-maintenant-61607
  11. http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/25/l-union-europeenne-designe-le-belge-didier-seeuws-pour-negocier-le-brexit_4958260_4872498.html
  12. http://www.lalibre.be/actu/international/van-rompuy-nous-defendrons-ce-qui-est-avantageux-pour-les-27-toutes-les-reactions-576d14d935705701fd8de839
  13. http://www.sylviegoulard.eu/wp-content/uploads/2016/06/appel-anti-accord-brexit-CEDECE-final.pdf
  14. https://theconversation.com/brexit-ou-les-cinq-pieges-de-lassociation-61618
  15. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/04/27/brexit-le-jour-d-apres_4909271_3232.html
  16. http://tempsreel.nouvelobs.com/en-direct/a-chaud/24412-brexit-matteo-renzi-appelle-renover-maison-europe.html

source/ https://theconversation.com/un-an-apres-brexit-un-seisme-politique-qui-leve-les-tabous-europeens-61649


« Brexit » : quelques pensées pour ceux qui restent- 24/06/2016

24 juin 2016

David Cameron a annoncé qu’il démissionnerait en octobre 2016. Leon Neal/AFP

Le « Leave » l’a finalement emporté dans le référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE), au terme d’une campagne aussi intense qu’indécise. Les conséquences économiques, politiques, institutionnelles et géopolitiques à long terme de la décision des sujets de Sa Majesté sont encore incertaines. Le maintien du Royaume-Uni dans l’UE au final n’est même pas à exclure. Mais cet épisode du « Brexit », nocif pour le Royaume-Uni et l’UE quel que fût le résultat du vote du 23 juin, implique déjà quelques conséquences et leçons pour ceux qui restent.

Déclaration d’intérêts

Bastien Nivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

La sortie de l’UE : a long and winding road…

Si le résultat du vote du 23 juin doit être respecté, la sortie du Royaume-Uni de l’UE est loin d’être réglée : à la suite d’une probable activation de l’article 50 du traité de Lisbonne (par lequel un État membre peut demander à sortir de l’UE), des négociations extrêmement complexes vont devoir se tenir entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.

Sort du Royaume-Uni vis-à-vis du marché intérieur, départ et remplacement des fonctionnaires britanniques travaillant au service de l’UE, traitement réservé aux dizaines d’accords commerciaux signés par l’UE avec des acteurs tiers peuvent prendre des mois, voire des années à être traités. Le chemin sur le « Brexit » est donc long et parsemé d’embûches.

Il risque d’occuper les 27 autres États membres de l’UE et les institutions européennes à autre chose que l’empilement déjà déstabilisant des crises et défis à relever : réfugiés et migrants, redressement économique et social, lutte contre le terrorisme, etc.

Les Européens se seraient bien passés de devoir se plonger dans les conditions d’un divorce au moment où la maison Europe prend feu. Ils vont, dans ce contexte, avoir la tâche difficile de trouver une attitude de négociation qui ne soit ni punitive à l’encontre des Britanniques, ni incitative pour d’autres « leavers » putatifs.

Dangers et vertus des référendums sur l’Europe

L’organisation de référendums sur les enjeux européens effraie de nombreux partisans de l’UE qui y voient, non sans raison, une menace pour le fonctionnement de l’Union telle qu’elle va et la fluidité des ratifications d’engagements pris au niveau européen par les gouvernements des États membres. Volatilité de l’opinion publique, volonté de sanctionner les gouvernements en place, irrationalité des attitudes et positionnements sur l’UE, ressentiment et rejet croissants à l’égard de l’Europe sont notamment redoutés et reprochés aux citoyens.

La logique binaire (oui/non, in/out) inhérente à tout référendum est intrinsèquement porteuse de raccourcis, de simplifications, d’arguments arbitraires, de caricatures. La campagne qui vient de se dérouler au Royaume-Uni n’aura pas échappé à la règle. Les deux camps ont fait campagne sur la peur (peur de l’immigré et de la dépossession de la souveraineté démocratique face à « Bruxelles » du côté du « out », peur d’un cataclysme économique du côté du « in »), caricaturant les partisans adverses et leurs positions, distordant souvent la réalité pour défendre leur position. Les référendums obligent à une simplification et une radicalisation des positions et discours.

Gueule de bois du lendemain… Leon Neal/AFP

Dans une Europe en proie aux poussées populistes et aux crispations identitaires, mais aussi à l’incapacité des institutions européennes et partis traditionnels à articuler une vision politique économique et sociale cohérente, le référendum et sa logique binaire offre une occasion aussi réjouissante que redoutable de défouloir démocratique. Les gouvernements européens qui souhaiteraient organiser des référendums sur l’Europe par calcul ou intérêt politique à l’avenir savent désormais qu’il s’agit d’un instrument démocratique clivant, créateur de tension et à l’issu incertaine. Encore plus que la France en 2005, le Royaume-Uni sort divisé et fragilisé de cet épisode.

Débat démocratique

La dramatisation des enjeux induite par le référendum a, néanmoins, pour effet positif de provoquer un débat démocratique et citoyen sur les enjeux européens beaucoup trop rare par ailleurs. Le simplisme de certains arguments ne doit pas faire oublier que seuls les référendums produisent de telles poussées de débats contradictoires sur les questions européennes. Même les élections européennes ne parviennent pas à soulever un tel intérêt.

Une Union privée de la cinquième économie mondiale. Freestocks/Flickr

Le Royaume-Uni a ainsi connu ce que la France avait vécu au printemps 2005 : un moment rare et bienvenu malgré tout d’intensification du débat, et d’appropriation des enjeux européens par les citoyens. Il existe un paradoxe réel à ce que les institutions européennes et partis « pro-UE » cherchent à promouvoir le débat, l’information et la sensibilisation sur l’Europe tout en redoutant comme la peste la tenue de référendums sur ce sujet. La pression pour l’organisation de telles consultations va croître encore à l’issue de cet épisode du « Brexit ».

La clarification du « modèle européen » : mission impossible ?

Sursaut fédéraliste ou reprise en main intergouvernementale ? L’empilement des crises européennes depuis 2008 – crise financière, bancaire, monétaire, économique, sociale, identitaire, morale, institutionnelle, etc. – a ceci de particulier que si les diagnostics en sont relativement convergents, les remèdes proposés par les acteurs et observateurs de l’UE sont très divergents.

Pour les partisans de l’UE les plus fédéralistes, c’est en faveur d’un saut vers davantage d’intégration que plaide la crise multiforme que traverse l’Union : difficultés et manque de coordination sur la gestion de la crise migratoire, sur les politiques économiques et fiscales, etc., sont le signe qu’une Union plus poussée et plus politique est plus que jamais nécessaire.

Pour d’autres, les mêmes difficultés, associées aux résistances et réticences des citoyens européens à l’égard de certaines dimensions et pratique de l’UE plaident, au contraire, pour un meilleur contrôle des politiques par les États membres, leurs représentations nationales, leurs citoyens, voire pour une renationalisation de certains pans de la construction européenne : si l’UE ne marche pas, c’est qu’il faut moins d’UE, pas plus…

Le Royaume-Uni prend le large. portal gda/Flickr

Le « modèle communautaire » que nous connaissons, accommodement historique entre une approche supranationale et une approche intergouvernementale de la construction européenne, est vivement fragilisé et contesté aujourd’hui et rend une clarification souhaitable.

Mais cette clarification sera difficile : le Royaume-Uni et David Cameron ne sont en effet pas les seuls empêcheurs d’européaniser en rond dans l’UE, et même des États membres comme la France se vantant d’être porteurs d’un projet européen ambitieux ne sont pas en situation de proposer un agenda porteur pour les années à venir. La grande clarification du projet européen que beaucoup appellent à juste titre de leurs vœux semble, aujourd’hui, une mission impossible.

La pire des réponses au référendum du 23 juin 2016 de la part de « ceux qui restent » serait de reprendre à leur compte la pensée du héros du Guépard de Lampedusa : Il a bien fallu que tout change pour que tout puisse rester comme avant. L’épisode du « Brexit » est déjà un épisode délétère pour le Royaume-Uni et l’UE. Il le sera encore plus s’il ne servait de tremplin pour relancer le projet européen


source / https://theconversation.com/brexit-quelques-pensees-pour-ceux-qui-restent-61413


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Mais alors… on fait quoi, au final ?