1844 – Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov accordée à la chaîne MIR, 10 mai 2017

10 mai 201713:07

Question: Comment s’est déroulé le récent entretien du Président russe Vladimir Poutine avec la Chancelière allemande Angela Merkel et le Président turc Recep Tayyip Erdogan?

Sergueï Lavrov: En plus de ce que les trois dirigeants ont dit en conférence de presse, je peux confirmer que tout s’est déroulé de manière constructive.

Le bilan ne fut pas le même pour tous les entretiens car il est question de deux pays différents, de deux partenaires différents.

Les relations avec la Turquie avancent actuellement de manière plus positive qu’avec l’Allemagne.

Néanmoins, nos échanges commerciaux avec l’Allemagne sont, je crois, les plus importants après la Chine.

De plus, les deux parties accordent beaucoup d’intérêt au travail conjoint des communautés d’affaires de nos pays. Les compagnies allemandes ne quittent pas la Russie.

Cela confirme que la situation actuellequand certains partenaires européens et occidentaux cherchent à placer les approches politisées et idéologisées au-dessus des intérêts économiques fondamentaux de leurs pays et citoyens est anormale. D’après moi, la tendance au rejet de cette anomalie se renforce.

Tous les pays de l’UE sont loin d’être prêts à s’y résigner. La « minorité agressive » s’efforce de maintenir les positions communes de l’UE au dénominateur le plus bas, alors que le principe de solidarité  devrait pousser à la recherche d’un compromis entre les positions extrêmes.

Certains sont absolument opposés à la normalisation des relations avec la Russie et d’autres prônent la sortie de l’impasse des sanctions.

Je répète que nous ne voulons pas nous ingérer dans les discussions internes, mais que nous voyons comment elles évoluent au sein de l’Union européenne.

Dans ce contexte, la visite de la Chancelière allemande Angela Merkel a été très révélatrice.

Il s’agissait de son premier déplacement en Russie depuis quelques années. La conversation a été constructive et professionnelle sans aucune tentative de se faire la morale – ce n’est pas notre principe.

Nous espérons que l’Europe comprendra également que les relations « professeur-élève » sont révolues depuis longtemps.

Les dirigeants ont évoqué la coopération dans le domaine énergétique, ainsi que la coopération scientifique et technique où les liens s’appuient sur un intérêt mutuel majeur. Ils ont évoqué également les contacts sociaux, l’activité du forum Dialogue de Saint-Pétersbourg et les années d’échange d’étudiants qui se terminent.

En juin, nous passons le relais à une nouvelle activité bilatérale: l’Année croisée de la coopération des régions et des municipalités qui sera lancée fin juillet à Krasnodar. Je compte participer à cette cérémonie avec le Ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel.

La coopération en politique étrangère et les relations entre la Russie et l’UE ont également été évoquées.

 

Nous avons rappelé à nos partenaires allemands qu’il y a pratiquement un an, à Saint-Pétersbourg, le Président russe Vladimir Poutine avait remis un document au Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avec des idées concrètes pour faire l’inventaire de l’état des contacts avec l’UE, pour revenir à une coopération normale bénéfique pour tous.

Nous n’avons toujours pas reçu de réponse, tout comme nous n’avons pas eu de réponse à la proposition de la Commission économique eurasiatique d’établir des contacts de travail avec la Commission européenne à Bruxelles.

L’Allemagne nous a fait comprendre qu’elle saluerait de tels contacts techniques et officieux entre les deux structures d’intégration. C’est une démarche pragmatique, nous sommes prêts à aller aussi loin que seront prêts à aller nos partenaires.

Parmi les thèmes de politique étrangère a été soulevé notre travail sur la Syrie.

Le Président russe Vladimir Poutine l’a mentionné plusieurs fois dans son discours.

Une réunion s’est terminée récemment à Astana avec la participation du gouvernement syrien, de l’opposition armée, des pays garants (Russie, Iran, Turquie) et des observateurs de l’Onu, de la Jordanie et des USA.

Pendant la réunion a été approuvé le document sur la création de zones de désescalade; qui sont déjà saluées par de nombreux pays de l’Occident et du Moyen-Orient.

Ce sujet a été également évoqué en détail pendant l’entretien avec la Chancelière allemande Angela Merkel (nous avons expliqué comment cette initiative avait été préparée et comment elle était mise en œuvre) et avec le Président turc Recep Tayyip Erdogan (pendant les discussions sur l’agenda international). Les approches concernant la réunion d’Astana ont été convenues.

Nous réalisons de grands projets bilatéraux. Les présidents ont examiné leur déroulement et ce qui devait être fait pour respecter les délais et garantir la qualité.

Cela concerne le Turkish Stream, la centrale nucléaire d’Akkuyu et la grande majorité des domaines de notre coopération commerciale et économique suspendue en raison des événements que nous connaissons.

Les présidents ont donné des directives appropriées et les projets ont été débloqués.

Sur les autres aspects de nos relations, y compris la nécessité d’un travail bilatéral plus efficace pour identifier les rebelles et les terroristes qui circulent entre nos pays, ainsi que les questions de sécurité et les questions relatives aux perspectives d’un retour progressif au régime de visa simplifié, le travail continue.

Question: La question de la rencontre entre les présidents de la Russie et des USA est en suspens depuis des mois. Plus de cent jours se sont écoulés depuis l’élection présidentielle américaine et nous n’avons aucune information concernant un entretien entre le Président russe Vladimir Poutine et le Président américain Donald Trump. Que pouvez-vous dire à ce sujet et qu’attend Moscou de cette rencontre éventuelle?

Sergueï Lavrov:Bien sûr, cette rencontre entre les deux dirigeants est très importante pour établir un contact personnel.

Cela aide toujours à travailler sur les questions évoquées ensuite au sommet. Mais je ne dirais pas que c’est la principale intrigue. Les contacts téléphoniques ont déjà été établis: trois entretiens ont eu lieu entre le Président russe Vladimir Poutine et le Président américain Donald Trump.

Ils étaient très chargés, concrets et sans artifices, visant à développer nos relations dans l’intérêt des deux pays et de la communauté internationale dans l’ensemble.

Une attention particulière est accordée à la crise syrienne lors de ces échanges. La veille de la réunion d’Astana, le Président américain Donald Trump a été informé par le Président russe Vladimir Poutine de la manière dont nous concevions les avancées.

Cela fait écho aux initiatives proposées par les USA en début d’année afin de réunir les conditions pour assurer la sécurité de la population civile et stopper la violence dans les régions où se déroulent des affrontements acharnés entre le gouvernement syrien et l’opposition armée.

C’est pourquoi les États-Unis ont salué les réunions d’Astana et la préparation du document sur la création de zones de désescalade.

Avec les USA nous n’avons pas besoin d’une rencontre pour susciter un effet extérieur, pour faire un scoop.

La Russie et les USA sont convaincus que quand les dirigeants se rencontrent, ce n’est pas important uniquement pour se serrer la main mais pour comprendre ce que pense l’autre partie des relations bilatérales et des problèmes internationaux. Nos pays influencent à tel point la stabilité et la sécurité internationales qu’on attendra des résultats concrets d’une telle rencontre. Nous travaillons donc activement à la préparer.

Question: Après la frappe des USA contre la base de Chayrat, la Russie a suspendu tous les contacts avec la partie américaine, y compris sur le plan militaire. Peut-on dire que nous sommes désormais revenus à la situation d’avant la frappe?

Sergueï Lavrov: Le Ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou s’est récemment exprimé à ce sujet. Il ne serait pas du tout éthique de m’ingérer dans ce domaine. Il a déclaré que les contacts entre nos pays n’avaient jamais été rompus en réalité, et que s’ils l’avaient été ce n’était pas à notre initiative.

Question: Après la visite du Secrétaire d’État américain Rex Tillerson à Moscou et son entretien avec le Président russe Vladimir Poutine et avec vous, il a déclaré qu’au fond rien n’avait été décidé. Après les cents premiers jours de la présidence de Donald Trump il a été déclaré que le principal objectif avait été d’isoler la Russie à l’Onu, et que cet objectif avait été prétendument réalisé. D’après vous, qu’est-ce que cela signifie? Est-ce le cas en réalité? Pourquoi font-ils de telles déclarations?

Sergueï Lavrov: Il est très difficile de répondre à la question de savoir pourquoi des déclarations aussi diamétralement opposées sont faites par différents représentants de l’administration.

Ils ne se sont peut-être pas encore « accordés » entre eux. Il faut se référer au dirigeant, en l’occurrence au Président américain Donald Trump, qui a donné une très haute appréciation à la visite du Secrétaire d’État américain Rex Tillerson à Moscou et à sa récente conversation téléphonique avec le Président russe Vladimir Poutine. Il s’est dit disposé à poursuivre nos efforts pour promouvoir nos relations dans l’intérêt commun. C’est à cela que nous nous référons.

Question: Que pensez-vous de l’activité de l’OTSC dans la lutte contre le terrorisme? Cette année, l’organisation fête son 25e anniversaire. A quel point son travail est-il efficace?

Sergueï Lavrov:L’efficacité de la lutte contre le terrorisme se mesure avant tout à la réussite de l’union des efforts de tous ceux qui sont capables d’apporter leur contribution à cette lutte.

Il y a un an et demi, pendant la 70e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le Président russe Vladimir Poutine avait suggéré de former un véritable front universel pour combattre le terrorisme.

Cette proposition est toujours valable. Une coalition réellement unie ne s’est pas encore formée mais des efforts concrets sont entrepris dans différentes régions, y compris au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où nous nous battons pour empêcher les terroristes de prendre le contrôle de vastes territoires.

En parallèle nous accordons une attention particulière à la lutte contre la menace terroriste à proximité de nos frontières, sur le territoire des États voisins en Asie centrale.

Une organisation comme l’OTSC considère la lutte contre le terrorisme comme une priorité de son activité.

Il faut notamment tenir compte du fait que Daech ne s’est pas installé uniquement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (et ne souhaite pas se rendre, mais nous le vaincrons), mais a aussi intensifié ses activités en Afghanistan, notamment dans les régions du nord du pays frontalières de nos voisins et de nos alliés.

Dans le cadre de l’OTSC ont été adoptées des doctrines appropriées et des stratégies visant à développer des mécanismes clairs et concrets de lutte contre le terrorisme. Il existe également la Force collective de déploiement rapide en Asie centrale, la Force collective de réaction rapide et les casques bleus.

La plupart des tâches de l’OTSC (hormis les casques bleus) visent à combattre le terrorisme. Des unités spéciales mises à disposition par les membres de l’OTSC pour ces forces sont en état d’alerte permanent, tout comme les bases russes au Tadjikistan, au Kirghizstan et en Arménie. Cette priorité a été réaffirmée dans tous les documents adoptés lors des sommets de ces dernières années et le restera tant que ce fléau ne sera pas éradiqué.

Question: L’OTSC est une alliance militaro-politique. On essaie souvent de la comparer à l’Otan. A quel point ce parallèle est-il correct?

Sergueï Lavrov:Il n’est pas tout à fait correct.

La Stratégie de l’OTSC ne dit pas qu’un pays, État ou organisation est notre ennemi.

L’Otan, au contraire, considère la Russie comme un adversaire et une menace.

Ils s’efforcent de minimiser les statuts et l’importance de ce que fait l’OTSC. Ils acceptent le contact avec réticence. On sent qu’ils n’arrivent pas à comprendre que l’OTSC est également une organisation internationale reconnue à l’Onu, observatrice à l’Assemblée générale des Nations unies, reconnue par l’OSCE et participant à ses réunions.

Je pense que cette fierté inhérente à l’Otan ne contribue pas à la cause.

Nous avons proposé plusieurs fois d’unir les efforts de notre Organisation et de l’Otan pour combattre plus efficacement le terrorisme, y compris sur le territoire afghan, qui est alimenté en grande partie par le trafic de drogue dont l’ampleur a décuplé depuis le début de l’opération de l’Alliance après les événements de 2001.

Nous avions des projets communs avec l’Otan, notamment pour le développement des méthodes de lutte antiterroriste, pour créer des dispositifs spéciaux de détection à distance de produits explosifs – ce qui est primordial pour assurer la sécurité dans les lieux publics où se déroulent des événements importants, ainsi que le métro.

Des programmes étaient développés pour prévenir la menace de la drogue émanant d’Afghanistan, former des cadres, fournir des services pour entretenir les hélicoptères fournis par la Russie en Afghanistan, et bien d’autres.

Les otaniens ont refusé tout cela. Ils ont adopté cette posture après avoir soutenu le coup d’État en Ukraine.

De notre côté, nous avons apporté notre soutien aux habitants du sud-est de l’Ukraine et de la Crimée qui ont rejeté les résultats du coup d’État.

Quand ils ont refusé d’accepter le coup d’État et les nouvelles autorités, ils ont subi de plein fouet la guerre lancée contre eux – alors qu’ils appartenaient au même peuple – par les putschistes.

Quand nous avons condamné et avons pris nos décisions contraintes, l’Otan « s’est fâchée » face à l’échec de leur projet d’absorber entièrement l’Ukraine dans la zone d’influence de l’Alliance et au fiasco de l’idée d’inclure la Crimée dans leur plan d’encerclement militaire de la Russie.

A cause de leur rancune pour un fait objectivement historique ils ont bloqué tout ce qui nous unissait, y compris dans le domaine de la lutte antiterroriste.

Aujourd’hui c’est avec énormément de difficultés et en tentant de surmonter l’opposition de la « minorité agressive » de l’UE qu’ils tentent de rétablir le dialogue avec nous.

Nous sommes prêts à dialoguer mais uniquement sur la base de l’équité, du respect réciproque des intérêts et de la recherche d’un équilibre de ces intérêts.

Nous évoquerons les questions mutuellement acceptables et non celles qui intéressent plus l’Otan que les autres.

Question: Je voudrais poser une question sur le format de Minsk. N’a-t-on pas l’impression que ce processus stagne?

Sergueï Lavrov:Le Président russe Vladimir Poutine a répondu très en détail à cette question pendant sa conférence de presse avec la Chancelière allemande Angela Merkel.

Nous sommes très préoccupés par la manière dont sont mis en œuvre les Accords de Minsk, notamment suite au sabotage qu’ils subissent de la part des autorités de Kiev.

Et les exemples sont nombreux. Cela concerne le sabotage politique total du processus de paix et l’organisation de provocations militaires régulières le long de la ligne de contact pour avoir un prétexte afin de ne pas remplir la partie politique des Accords de Minsk.

Les preuves sont nombreuses – elles apparaissent notamment dans les rapports de la Mission spéciale d’observation (MSO) de l’OSCE.

Dans le même temps, le Président russe Vladimir Poutine, tout comme la Chancelière allemande Angela Merkel, a souligné que malgré cela il n’y avait pas d’alternative aux Accords de Minsk aujourd’hui.

Il ne sera pas possible d’élaborer quelque chose de plus constructif, c’est pourquoi notre ligne générale consiste à poursuivre le travail dans le cadre du Format Normandie au niveau des dirigeants, des ministres et des experts dans le cadre du Groupe de contact, où à la même table se trouvent les représentants de Kiev, de Donetsk, de Lougansk, de la Russie et de l’OSCE.

Nous soutenons l’activité de la MSO de l’OSCE qui joue un rôle très important.

Nous exigerons la garantie de sa sécurité à part entière, notamment après l’incident tragique de l’explosion d’une patrouille sur une mine ayant provoqué la mort d’un observateur et blessé plusieurs autres.

C’est une situation très désagréable car les Accords de Minsk devaient être remplis depuis longtemps. Mais, je le répète, nous ne donnerons pas de prétextes à ceux qui voudraient les faire échouer et en accuser la Russie ou l’opposition.


source/ http://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/2750818