1701 – Guyane, comment en est-on arrivé là ?… Déjà en danger d’explosion depuis 1992 … à 2017 !

Des Guyanais anticipent une éventuelle pénurie de carburant,à Cayenne.

Des Guyanais anticipent une éventuelle pénurie de carburant,
à Cayenne. / Jody Amiet/AFP

À situation explosive, réponse rapide. Lundi 27 mars, Bernard Cazeneuve, a affirmé vouloir signer dans « les meilleurs délais » avec la Guyane un « pacte d’avenir » et annoncé l’arrivée d’une « délégation ministérielle sur place avant la fin de la semaine ». François Hollande a de son côté déclaré que « la première priorité » pour la Guyane était « la lutte contre l’insécurité », précisant que des moyens allaient arriver.

La situation particulièrement explosive de ce département est le résultat d’une dégradation progressive qui ne date pas d’hier. Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS, qui s’était rendu en 2012 sur place, avait déjà alerté sur un « climat de très grande tension qui révélait des problèmes plus profonds » sur lesquels la population interpellait alors les élus locaux. « La situation n’a pas changé depuis, elle s’est même aggravée », analyse-t-il.

La moitié des jeunes sont au chômage

La Guyane connaît une explosion démographique – 35 naissances annuelles pour mille contre deux pour mille dans l’Hexagone, sans compter les arrivées massives de populations depuis le Brésil ou Haïti. « Les infrastructures et l’État n’ont pas suivi », résume le sociologue, parlant du « désastre des trois 50 % » : la moitié de la population a moins de 25 ans ; plus de la moitié des jeunes sont sortis du système scolaire sans diplôme (contre 14 % en métropole) ; la moitié d’entre eux sont au chômage.

À la différence des autres DOM, qui sont des îles, la Guyane possède plus de 700 kilomètres de frontières avec les États les plus pauvres du Brésil, « source d’une importante immigration clandestine », précise Laurent Mucchielli. Le territoire est avant tout une immense forêt et sa population se concentre dans deux villes : Cayenne et Kourou. Il est depuis longtemps le territoire privilégié du banditisme et du crime organisé. Le phénomène bien connu des orpailleurs coexiste avec le trafic de drogue, en particulier de cocaïne produite en Amérique du Sud.

À la grande criminalité liée à ces trafics s’ajoute la « délinquance de la misère » (vols, cambriolages), favorisée par le chômage. Les vols à main armée sont ici quatre fois plus élevés qu’en métropole. Cet état d’insécurité permanente se double d’un déficit chronique des services de l’État dans tous les secteurs : police, gendarmerie, enseignement, justice. « La Guyane est le département français qui attire le moins de fonctionnaires. De nombreux postes ne sont pas pourvus, la moitié en justice par exemple », souligne le sociologue.

Croissance économique de 3 % par an en moyenne

Si l’insécurité a été un déclencheur majeur de la grève générale, le contexte économique et social joue un rôle primordial dans le malaise de la population. Le territoire guyanais affiche pourtant une croissance économique de 3 % par an en moyenne, mais cette statistique flatteuse reste largement insuffisante face à la croissance démographique. « Le secteur privé reste très chétif, il n’est pas assez développé pour créer autant d’emplois qu’il serait nécessaire », analyse Stéphane Lambert, président du Medef Guyane. Pourtant, la Guyane regorge de richesses naturelles, qu’il s’agisse de ses stocks d’or, de gisements miniers, de sa forêt… « Mais nous représentons un tout petit marché, loin de tout, et nous sommes soumis à des règles qui ne sont pas adaptées à notre réalité. »

Outre le centre spatial de Kourou, qui emploie 1 700 personnes, l’économie guyanaise est donc largement dépendante du secteur public. L’argent de l’État provient de trois canaux. Il y a d’abord les dépenses d’infrastructures, « nécessaires pour rattraper le retard du territoire en matière de logements, de routes ou encore d’établissements scolaires…, énumère Stéphane Lambert. À quoi il faut ajouter les dépenses de solidarité (versement du RSA, des allocations familiales…) et enfin, les rémunérations des quelque 25 000 fonctionnaires. »

Les « 500 frères » contre l’insécurité

Autre paradoxe, « la Guyane importe du bois alors que plus de 90 % de sa surface est recouverte de forêt », pointe Bruno Hérault, chercheur au Cirad (organisme de recherche agronomique pour le développement). Manque de routes pour exploiter les forêts, absence d’écoles de formation aux métiers du bois… Les explications sont variées.

« Il faut un plan d’investissements qui identifie les secteurs à développer pour attirer des investisseurs… », presse Stéphane Lambert. La loi sur l’égalité réelle entre les outre-mer, promulguée début mars, va dans ce sens, qui prévoit la mise en place dans chaque territoire d’un « plan de convergence » afin de définir « l’ensemble des dispositions économiques à mettre en œuvre au regard des stratégies de développement local. » « Mais il faut aller plus vite et cesser de saupoudrer », insiste ce spécialiste.

« Ce mouvement a le mérite de mettre en lumière le profond malaise des ultramarins lié à l’échec des soixante-dix années de départementalisation », estime Patrick Karam, ancien délégué interministériel à l’outre-mer. Il compare la crise actuelle à celle qu’il a dû gérer en 2009 en Guadeloupe. « Le gouvernement de l’époque n’avait pas su prendre la mesure de la crise et le président de la République (Nicolas Sarkozy, NDLR) avait dû envoyer en urgence le ministre de l’outre-mer négocier avec les grévistes pour éviter un bain de sang. »

Aujourd’hui, on assiste, selon lui, à un scénario comparable. « Depuis plusieurs mois, presque tous les élus tirent la sonnette d’alarme et demandent des mesures d’urgence. » 37 syndicats réunis dans l’Union des travailleurs guyanais (UTG) ont voté à la quasi-unanimité la grève générale, rejoints par des agriculteurs, des pêcheurs, et de multiples collectifs de citoyens. Un collectif « des 500 frères » s’est constitué contre la question majeure de l’insécurité, après le meurtre d’un habitant d’un quartier populaire. Même si leur accoutrement (cagoules, tee-shirts et pantalons noirs) et leurs actions « coups de poing » ont de quoi effrayer, ils restent pour l’instant relativement pacifiques. Mais pour combien de temps ?

« Il est indispensable que le gouvernement entame rapidement des négociations », plaide Patrick Karam. « On est entré dans un engrenage qui peut avoir des conséquences imprévisibles et risque d’entraîner un embrasement de la Guyane, et des autres territoires ultramarins. »

Christine Legrand et Marie Dancer


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4 – Guyane, les raisons d’une grève générale

Alain Guillemoles et Frédérique Schneider, le 26/03/2017 à 17h56
Mis à jour le 27/03/2017 à 11h03

La mission interministérielle dépêchée par le gouvernement en Guyane n’a pas calmé les protestataires qui ont voté samedi la grève générale illimitée à compter de lundi 27 mars.

Le premier ministre Bernard Cazeneuve a annoncé lundi qu’ une délégation de ministres se rendra sur place « avant la fin de la semaine» et que le gouvernement était prêt à signer un «pacte d’avenir» dans «les meilleurs délais»

A Cayenne le 26 mars 2017

ZOOM

A Cayenne le 26 mars 2017 / JODY AMIET/AFP

Pourquoi une grève générale ?

Le principal syndicat de Guyane, l’Union des travailleurs guyanais (UTG), a voté samedi 25 mars la grève générale illimitée à compter de lundi matin, malgré l’appel au dialogue du gouvernement. Air France a annulé ses vols vers Cayenne dimanche et lundi et Air Caraïbes pour lundi. Le département est depuis plusieurs jours en proie à un mouvement de colère, avec barrages routiers, pour demander un plan d’investissement massif.

Les protestataires se sont regroupés au sein du collectif « Pour que la Guyane décolle ». Le mouvement rassemble des mécontents d’origines diverses : des salariés grévistes d’EDF Guyane, des collectifs contre l’insécurité (notamment celui des « 500 frères contre la délinquance »), des artisans et transporteurs. Ils demandent à la fois une amélioration de la prise en charge sanitaire et éducative, de l’état des routes ou de la sécurité.

Comment en est-on arrivé là ?

La collectivité territoriale de Guyane cumule les difficultés sociales. Elle abrite pourtant la base spatiale de Kourou et voit donc régulièrement décoller des lanceurs de haute technologie. Mais à quelques kilomètres à peine, les problèmes sont criants. La Guyane souffre d’un manque d’équipements publics et d’un taux de délinquance élevée. On y compte par exemple, en proportion, 4 fois plus d’homicides que dans la région de Marseille. Le taux de chômage est de 22,3 %, soit deux fois plus élevé que la moyenne française, et la part d’allocataires du RSA est de 16 % (4 % dans le Cantal, 10 % en Seine-Saint-Denis).

La Guyane compte 250 000 habitants, dont la moitié a moins de 25 ans. Or plus de 40 % de ces jeunes quittent le système scolaire sans diplôme. De plus, le pays voit affluer des clandestins. Et il ne subvient que pour une faible part à ses besoins, d’où le prix élevé des produits de base.

Comment réagit le gouvernement ?

La ministre des Outre-mer, Ericka Bareigts, a évoqué une possible visite en Guyane lorsque « les conditions seront réunies ». En attendant, une mission interministérielle a été dépêchée samedi dans ce territoire ultramarin par le premier ministre Bernard Cazeneuve. Objectif : « Nouer un dialogue constructif. » Mais 13 des 22 maires du territoire refusent de la rencontrer, et les quatre parlementaires guyanais se montrent dubitatifs. « Il y a déjà des hauts fonctionnaires en Guyane comme le préfet, et il y en a déjà beaucoup qui sont venus. On a donc l’impression qu’il n’y a rien de plus qui est proposé », estime l’entourage de la députée socialiste Chantal Berthelot.

Dimanche, 26 mars, Jean-François Cordet, ancien préfet de Guyane qui pilote la mission, a annoncé à l’AFP qu’«une autorité ministérielle viendra parapher» les engagements du gouvernement. La veille, le chef de file de la mission avait proposé le maintien du centre médical de Kourou ou l’expérimentation d’un scanner à l’aéroport pour contrôler le trafic de drogue. En ce qui concerne le renforcement de la sécurité, l’envoi de troupes supplémentaires n’a pas été exclu.

Comment la situation peut-elle évoluer ?

Le gouvernement doit faire face à un mouvement de grogne sociale très large. Les revendications sont massivement partagées par la population. De nombreux Guyanais se sentent déclassés, « oubliés de la République ». Ils vont parfois jusqu’à remettre en question la légitimité de l’État français et attendent en tout cas un changement politique.

En dehors des partis traditionnels conservateurs ou progressistes (PSG, FDG, LR…), il existe en Guyane des partis plus revendicatifs (MDES, Walwari). Ces derniers peuvent soulever, à l’occasion de ces troubles, la question de l’autonomie toujours actuelle dans ce territoire situé à 7 000 kilomètres de la métropole. Le contexte de la présidentielle pourrait conduire les protestataires à durcir leur mouvement.

Alain Guillemoles et Frédérique Schneider