1513 – Philippe Bilger : «La langue qui meurt, c’est beaucoup de notre France qui fuit»

 

1 – Vidéo : Qu’est-ce que l’Institut de la Parole? Par Philippe Bilger – Durée 2:12

2 – Vidéo : Prise de parole en public, par Philippe Bilger – Cercle K2 – Durée 3:37

3 – Philippe Bilger : «La langue qui meurt, c’est beaucoup de notre France qui fuit»

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Par Alexis Feertchak
Publié le 20/01/2017 à 18h48

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la publication de son essai, La parole, rien qu’elle, Philippe Bilger a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Le magistrat honoraire déplore l’appauvrissement de la langue française et du savoir-vivre qui l’accompagne.


Magistrat honoraire, président de l’Institut de la parole, Philippe Bilger a été plus de vingt ans avocat général à la Cour d’Assises de Paris. Auteur de très nombreux ouvrages, il tient le blog Justice au singulier et vient de publier La parole, rien qu’elle (éd. Le Cerf, 2017).


FIGAROVOX. – Comme magistrat, vous avez consacré une majeure partie de votre vie à la justice. Aujourd’hui, comme président de l’Institut de la Parole, c’est l’expression de cette dernière que vous servez. Ces deux moments de votre vie participent-ils d’un même mouvement?

Philippe BILGER. – D’une certaine manière, oui. J’ai été durant plus de vingt ans avocat général à la cour d’assises de Paris avec pour mission de convaincre des jurés. L’intuition psychologique, le sens de l’écoute, la qualité de la mesure et la force de la parole ont été des ambitions que j’ai tenté de traduire et d’incarner dans le fil des audiences criminelles. Mon Institut de la parole étant fondé sur une approche très singulière reliant l’affirmation de soi à l’expression d’une parole de qualité, fond et forme mêlés, les dispositions que j’ai évoquées plus haut sont aussi nécessaires que dans mon existence de magistrat. Pour l’essentiel, la puissance de la parole à transmettre, l’appréhension d’une personnalité pour l’aider à exploiter ses lumières et ses talents et à faire disparaître ses handicaps pour un exercice à la fois libre et structuré du verbe. La différence fondamentale entre ces deux processus est que dans le second je ne requiers plus une peine ou un acquittement mais que je fais preuve d’une empathie bienveillante pour faire progresser et cela marche!

Mon culte absolu de la liberté d’expression, et je l’espère, démontré est directement lié à cette obsession de la parole destinée à contredire, à convaincre et à débattre.

La parole, rien qu’elle, essai que vous publiez au Cerf, est le récit psychologique de votre vie autant qu’un plaidoyer militant pour la parole. D’où vous vient cette fascination?

Parce que la parole, en m’analysant depuis toujours, est probablement ce dont j’use le moins mal. N’étant absolument pas doué pour les arts sociaux qui sont le lot quotidien et souvent festif de l’homme urbain, j’ai naturellement dû focaliser sur cette part de moi qui demeure, coup de chance, tout de même le moyen le plus efficace et le plus humain de communication avec autrui. Pour être honnête, découvrir au sein de l’aptitude à la parole qu’on veut bien me reconnaître des sédiments de mon histoire familiale, les traces du talent brut et âpre qu’avait mon père ne sont pas non plus pour me déplaire. L’étrange sensation avec la parole de se dépasser, d’être plus haut et plus lourd que soi. On parle, on existe et en même temps on est pris dans un mouvement qui vous entraîne au-delà de vous-même. Mon culte absolu de la liberté d’expression, et je l’espère, démontré est directement lié à cette obsession de la parole destinée à contredire, à convaincre et à débattre, tout pouvant et devant être dit dès lors que l’écoute, la qualité et la courtoisie de la forme ont permis au fond d’être vigoureux, sincère et même parfois dur. Enfin la parole à son meilleur, dans toutes les circonstances, les plus solennelles comme les plus ordinaires, est chargée des humanités, de la substance d’une culture générale et d’une connaissance du quotidien, de l’apport de l’Histoire, d’un élan de vie qui mêle intimement le concept et l’argumentation avec la sensibilité, l’émotion et leurs richesses. Pour moi, parler c’est exister intensément.

Chacun dispose, s’il veut bien être attentif à lui-même sans tomber dans le narcissisme, d’une palette diverse et contrastée pour démontrer sa légitimité sur terre.

Vous écrivez «Je parle, donc je suis». Que signifie ce détournement cartésien?

Chacun dispose, s’il veut bien être attentif à lui-même sans tomber dans le narcissisme, d’une palette diverse et contrastée pour démontrer sa légitimité sur terre. Et pour rechercher les chemins par lesquels il doit passer pour atteindre l’allégresse d’exister et l’intensité de la relation avec autrui. Pour ma part, si j’élimine les joies trop intimes pour être relevées même si la parole amoureuse y a beaucoup de sens, j’ai toujours senti, au plus profond de moi, que par chance j’avais dans mon carquois d’humain au moins une flèche pour toucher la cible susceptible de justifier mon existence. Comment me sentir exister le moins mal, le plus intensément possible, comment ne pas me placer à la périphérie de moi-même mais oser affronter de plein fouet les heureuses fortunes comme les déceptions du destin? Je n’avais donc pas d’autre choix que de compter sur la flèche de la parole qui n’était pas éloignée d’une autre presque jumelle. Je parle donc je suis. Je parle donc j’insiste. Si on n’est pas tenté par l’effacement conjoncturel ou définitif, il ne reste à la personnalité que cette affirmation d’elle-même. Se montrer, se faire entendre, ne pas se surestimer mais jouer le moins mal possible sa part dans la comédie humaine parfois dérisoire, le plus souvent grave et belle.

Il convient de porter une conception de soi, une certitude de ne pas être inutile, une impression que notre place n’est pas dans le champ clos d’une vie quiète et banale.

Nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle. Vous écrivez regretter de n’avoir pas fait de politique. Qu’est-ce qui aurait pu vous y pousser?

Tout simplement, la passion du pouvoir et la certitude qu’aussi limitée que soit aujourd’hui l’action politique nationale, la politique offre cependant le champ le plus vaste pour l’intelligence et l’énergie de ceux qui veulent servir leurs concitoyens avec l’ambition d’être à la hauteur de cette immense charge qui est un honneur et une formidable mission démocratique. Il est clair que pour y songer il convient de porter une conception de soi, une certitude de ne pas être inutile, une impression que notre place n’est pas dans le champ clos d’une vie quiète et banale mais dans un dépassement qui mêle le sentiment, pas vulgaire, d’avoir une emprise bienfaisante sur le destin des autres, et le dévouement, la solidarité et la révolution pacifique qui surgissent d’une action politique quand elle sait se détourner de soi. Pour assouvir cette ambition qui au fond ne m’a jamais quitté et dont présomptueusement j’ai cru avoir, quand je me comparais, au moins les qualités superficielles pour la concrétiser, il m’a manqué d’être un militant, de savoir m’inscrire dans une organisation, d’être gangrené par une inconditionnalité réflexe, de respecter par principe au lieu de révérer par conviction et par expérience. Être ministre est une grande chance offerte à qui est passionné par la politique.

En politique, trop d’artifice et de convention pour trop peu de nature et de talent.

Si vous n’avez pas fait de politique, vous l’analysez avec constance. Comment jugez-vous la parole politique aujourd’hui?

Elle n’est pas bonne, elle est rarement convaincante. Je n’évoque même pas la langue de bois qui n’est que l’une des modalités d’un verbe qui sur le plan politique s’est appauvri. D’abord parce qu’à quelques exceptions près – Jean-François Copé, Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon – le souci de la qualité du langage n’est plus prioritaire. J’évoque les politiques mais cette carence touche tous les univers dans lesquels la parole est centrale. La parole politique, par ailleurs, est forcément défaillante puisqu’elle ne s’articule jamais sur les vertus humaines qui permettent à un discours d’être vrai et convaincant, qui le rendent accessible et plausible. Trop d’artifice et de convention pour trop peu de nature et de talent. Souvent elle ne constitue qu’un moyen paradoxal de fuir le cœur de la question pour détourner la réponse vers des considérations plus tranquilles et moins dangereuses. La parole politique n’a jamais compris, ou même n’a jamais voulu tenter l’exercice, que la vérité et la sincérité, si on voulait bien les transmettre avec une forme digne de ce nom et de la démocratie, constituaient les ingrédients les plus remarquables pour séduire, convaincre et amplifier son électorat. Il y a un conformisme de cette parole qui provient du fait que pour les forces majoritaires à gauche comme à droite un pas de travers, un propos maladroit seraient perçus comme une malédiction. On aurait ainsi défavorisé son camp et abusivement aidé l’adversaire! Ayant peur de soi, on paie sans cesse, à cause d’une parole frileuse, son manque d’audace. Sans surestimer l’expression de tous ceux qui ne sont pas encore véritablement installés dans la politique officielle, d’une certaine manière encore des dissidents, leur parole est parfois tentée par des spontanéités, des sincérités ou des provocations qui donnent l’impression qu’on est passé d’un discours convenu à une liberté de ton. C’est notamment à cause de la médiocrité de cette parole politique que, l’écoutant souvent ou regardant les émissions politiques dans lesquelles journalistes et invités cumulent leurs travers, j’ai décidé de créer mon Institut de la parole.

Le langage qui s’étiole, sa richesse qui s’enfuit, sa pureté qui dégoûte, son excellence qui fait peur constituent la manifestation d’une nation qui ne se respecte plus elle-même.

Pour qu’il y ait une parole, encore faut-il qu’il y ait une langue. Comment estimez-vous aujourd’hui les évolutions de la langue française? Participez-vous au mouvement d’inquiétude qui entoure son évolution?

La parole, l’écrit, la politesse, le savoir-être et le savoir-vivre lui-même sont victimes en effet de la dégradation du langage, du délitement de la langue. Elles résultent très directement d’une faillite de l’institution scolaire et du fait qu’à tous les niveaux la langue n’est plus perçue pour ce qui devrait la faire considérer: non pas seulement un outil de transmission mais une preuve de civilisation, un indice éclatant de la puissance et de l’influence d’un pays. J’ose soutenir que le déclin du langage relève de cette immense déstructuration, de cet avachissement qui font se dégrader institutions, comportements publics, œuvres culturelles et tout ce qui, de près ou de loin, était destiné auparavant à illustrer, magnifier, à être porteur d’universalité et d’humanité. Le passé exemplaire est de moins en moins l’objet d’un culte, de plus en plus l’occasion d’un rejet. Le langage qui s’étiole, sa richesse qui s’enfuit, sa pureté qui dégoûte, son excellence qui fait peur constituent la manifestation d’une nation qui ne se respecte plus elle-même et qui ne privilégie pas le rapport avec autrui mais seulement l’enfermement en soi – avec le risque de faire seulement coexister une multitude d’autarcies engluées dans la médiocre communication d’une modernité dévoyée. Quand on ne parle plus qu’à soi, la langue est inutile. Le langage, c’est toujours pour les autres. La langue qui meurt, c’est un peu de nous qui se perd, beaucoup de notre France qui fuit.


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