1512 – Et si Trump faisait le job ?

REPORTAGE – Le 45e président des États-Unis suscite des attaques de tout bord. Malgré de multiples dérapages et scandales, celui qui a intuitivement saisi le désarroi d’une Amérique oubliée des élites pourrait surprendre et démentir les scénarios les plus pessimistes. Atouts d’un président imprévisible…


Envoyée spéciale – Par Laure Mandeville – Mis à jour le 20/01/2017 à 11h14 | Publié le 20/01/2017 à 09h00


Avec Donald Trump, un ouragan aux cheveux jaune orangé a traversé le ciel de la campagne présidentielle 2016, renversant tout sur son passage: les codes, les vaches sacrées idéologiques de tout bord et les rivaux politiques. En ce mois de janvier, le voilà maintenant qui fond sur Washington, et tout spécifiquement sur la Maison-Blanche[1], précédé par moult scandales et questions. Avec une incertitude immense. La présidence de Donald Trump s’ouvre sur un mot-clé: l’imprévisibilité.

  • Allons-nous assister à une véritable «apocalypse» politique et géopolitique, comme l’annoncent la quasi-totalité de la presse libérale et des élites démocrates, promptes à répéter imprudemment que le nouveau président est «illégitime» ?
  • Ou assistera-t-on plutôt à un scénario«à la Reagan»[2], qui verrait émerger un président certes pittoresque et sans expérience politique préalable, mais capable de faire le job?

Alors que le scandale du hacking russe de la campagne démocrate est dans tous les esprits, les observateurs s’inquiètent de la profonde défiance qui s’est installée entre le Président élu et les agences de renseignement qu’il a accusées d’avoir fait fuiter un rapport non sourcé sur ses possibles compromissions avec Moscou[3].

«Des méthodes dignes de l’Allemagne nazie», a-t-il tweeté, démentant et parlant de «fausses nouvelles». Le site BuzzFeed, qui a publié le rapport, a été accusé d’être un «tas d’ordures». Vu la tension qui règne entre l’équipe Trump et la presse, le groupe des correspondants de la Maison-Blanche en est même à se demander s’il sera maintenu sous une présidence Trump, tout comme le briefing quotidien traditionnel du porte-parole présidentiel.

Malgré le côté indomptable de Trump, ses partisans restent confiants

A Washington, une ville qui a voté massivement démocrate, beaucoup disent avoir le tournis.

«Je ne sais pas ce que je dois dire à mes enfants, je ne sais même pas si je dois aller manifester contre Trump le 21», confie une vendeuse du Safeway de Georgetown, un peu déboussolée.

«On verra bien», dit une autre, qui, elle, sera de la «grande manifestation des femmes» contre Trump[4], où des centaines de milliers de participants sont annoncés.

Ce désarroi est dû en bonne part aux traces laissées par une rude campagne. La moitié du pays, qui n’a pas élu Trump, a été révoltée par la manière brutale dont

  • il a piétiné les slogans de la globalisation «toujours gagnante»,
  • des frontières ouvertes et du multiculturalisme,
  • se gaussant du politiquement correct et plaidant pour un retour à la protection des frontières et de l’industrie américaine,
  • ainsi que pour un réalisme décomplexé face à l’islam radical.

Cette Amérique-là peine à avaler la réalité même de sa victoire.

Mais ce côté indomptable de Trump est ce qui pousse en revanche ses partisans à rester confiants.

Pour eux, la pire chose serait que leur champion se laisse ronger par le système. Le magnat de la Silicon Valley, Peter Thiel[5], qui a soutenu Trump pendant sa campagne suscitant l’opprobre de tous les autres tycoons (magnats) de la high-tech, se dit par exemple très optimiste. «Donald Trump a une capacité phénoménale à établir des liens avec ses interlocuteurs parce qu’il sait exactement leur dire ce qu’ils veulent entendre», confiait-il récemment pour justifier son optimisme, affirmant que le nouveau président avait séduit les grands patrons de la Silicon Valley lors d’une récente réunion, malgré les préventions aiguës de ces derniers. Un espoir qui s’exprime dans l’excellente santé des marchés boursiers depuis l’élection.

Trump à la Maison blanche: un événement historique pour un personnage atypique.
Trump à la Maison blanche: un événement historique pour un personnage atypique. – Crédits photo : DON EMMERT/AFP
Dans les capitales européennes, les dirigeants sont pris de panique, au vu des propos peu amènes que tient Donald Trump sur l’Otan et surtout l’Union européenne, dont il dénonce l’impuissance, louant en revanche le Brexit et pariant que d’autres États vont suivre l’exemple anglais.
Pékin[6], de son côté, ne cache ni sa colère ni sa stupéfaction, annonçant des temps de confrontation, depuis que Trump a osé prendre un appel de la présidente de Taïwan (du jamais-vu depuis 1979).

Le brouillard d’imprévisibilité qui est tombé sur Washington doit évidemment beaucoup à la personnalité du milliardaire new-yorkais.

Si Donald est si insaisissable, c’est d’abord parce que c’est un homme d’instinct et non un idéologue, un homme d’affaires pragmatique, qui va chercher à gauche comme à droite ce qui l’intéresse, mais est prêt à expérimenter ce qui peut marcher, et à changer, notent ses proches.

Il a longtemps été démocrate, avant de devenir républicain. Il donne raison à son camp sur la question des baisses d’impôts et de la dérégulation qu’il annonce massives.

Mais il a aussi malmené la doxa républicaine en critiquant la vache sacrée du libre-échange. Il souhaite aussi un grand plan d’investissement dans les infrastructures, qui réjouit le camp démocrate. «Ce pourrait être un atout pour débloquer la paralysie du Congrès», juge la journaliste Linda Feldmann, du Christian Science Monitor, qui le voit bien aller chercher l’appui des démocrates, si les républicains renâclent sur les infrastructures ou le protectionnisme commercial.

L’éditorialiste de Newsmax, John Gizzi, parle de manière générale d’un alignement des étoiles pour les républicains, qui pour la première fois depuis longtemps, auront le contrôle de la présidence, des deux Chambres et de la Cour suprême.

Il ne faut pas l’oublier, Donald Trump a toujours été un outsider. Il venait de la banlieue de Queens, et était considéré comme un parvenu par l’aristocratie blanche des White Anglo-Saxon Protestants.

Il a fait son chemin avec l’aide des juifs de la Grosse Pomme, très puissants dans l’immobilier, qui en ont fait presque l’un des leurs, raconte une source informée. En raison de ce statut d’outsider, Trump ne s’est jamais senti appartenant au système et à «l’élite du sperme chanceux» comme il l’appelle, montrant un mépris total des «règles». C’est sans doute pour ces raisons qu’il a osé répondre aux images compromettantes le montrant en train de tenir des propos de corps de garde sur sa manière de séduire les femmes, en conviant à son débat avec Hillary plusieurs anciennes relations de Bill Clinton qui accusaient ce dernier de harcèlement sexuel ou de viol… Œil pour œil.

Son compte Twitter au centre de sa politique de contre-attaque

Cette philosophie de la contre-attaque a été perpétuée pendant la transition, à l’aide du fameux compte Twitter du nouveau président, une arme de choix pour riposter aux critiques.

Ainsi a-t-il fustigé la célèbre actrice Meryl Streep récemment, la jugeant «très surestimée», après qu’elle l’a, il est vrai, violemment attaqué.[7] Cette pratique du tweet devrait continuer une fois l’investiture passée, malgré le souhait d’une majorité d’Américains de le voir y renoncer.

Trump, qui compte près de 40 millions d’abonnés sur Facebook et Twitter, la juge vitale pour ne pas abandonner à des médias souvent à charge le récit de sa présidence.

Il vient d’ailleurs d’aligner quelques tweets vengeurs contre le représentant démocrate John Lewis, figure historique de la bataille pour les droits civiques qui avait déclaré qu’il boycotterait l’investiture car il jugeait le Président «illégitime» et élu avec l’appui de Moscou. «Des mots, des mots, des mots», a répondu vertement Trump, affirmant que le représentant ferait mieux de s’occuper de son district électoral, étranglé, a-t-il écrit, par le crime et la pauvreté.

Cette manière de rendre coup pour coup, un réflexe qui lui a été enseigné par son père et son mentor Roy Cohn, suscite l’indignation des élites.

S’il est capable de s’en prendre à Lewis ou Streep, deux sommités, qui respectera-t-il, s’exclament journalistes et intellectuels, s’inquiétant de la capacité de Trump à passer par-dessus la tête de tous les pouvoirs intermédiaires.

Mais tout en reconnaissant qu’il y a une vraie question sur l’avenir du quatrième pouvoir, Joshua Mitchell, professeur de théorie politique à l’université de Georgetown, note que la faute en revient en partie à la presse libérale, qui «agit comme une force partisane au lieu de jouer son rôle de contre-pouvoir indépendant». Et de préciser:«Il ne faut pas s’étonner que Trump tente de marginaliser une presse libérale qui se comporte comme le bras armé du Parti démocrate.»

«Not my president!» Depuis le 8 novembre au soir,  des manifestants se relaient devant la Trump Tower, à  New York, pour protester contre l'élection de Donald Trump.
«Not my president!» Depuis le 8 novembre au soir,  des manifestants se relaient devant la Trump Tower, à  New York, pour protester contre l’élection de Donald Trump. – Crédits photo : © Mega / KCS PRESSE

Pour le professeur, la pratique du tweet par Trump exprime avant tout son âme de «commercial». «Trump en use pour lancer un grand marchandage, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et aborder la présidence en position de force», décrypte-t-il.

Dans cette optique, il s’agit de prendre des positions rhétoriques parfois extrêmes pour déstabiliser le futur interlocuteur et arracher ainsi des concessions.

La manière dont le Président élu a tweeté sur sa volonté de remettre en cause la politique de la Chine[8] unique, est caractéristique. Risqué? Certes. Mais Trump affectionne l’effet de surprise et l’incertitude, estimant sans doute comme le cardinal de Retz, que les gens n’en sortent qu’à leurs dépens.

Pour lui, «la rhétorique est de la politique, tandis que gouverner c’est agir», note Mitchell, persuadé qu’il ne faut pas accorder, du coup, une importance «trop grande» à ce que dit le Président élu, «mais plutôt regarder ses actes, pour comprendre ce que pourrait être la future présidence».

De ce point de vue, il dit que les tweets de Trump, scrutés par la presse, sont moins parlants que les choix qu’il a opérés en constituant son gouvernement.

«On nous parle d’un président qui veut tout contrôler, mais je constate qu’il a formé un gouvernement de personnalités fortes et compétentes, des mâles alpha, venus du monde militaire, du business, et des cercles reaganiens, qui ont déjà montré dans leurs réunions leur capacité à défendre un point de vue potentiellement différent de celui du président», observe-t-il.

Le général Mattis[9], nommé au Pentagone, ou Rex Tillerson, patron d’ExxonMobil qui devrait prendre la tête de la diplomatie, n’ont notamment pas hésité à exprimer leur profonde méfiance vis-à-vis du régime poutinien, en pleine polémique sur les liens et compromissions, jamais démontrés, de Trump en Russie.

Les deux hommes ont aussi exprimé leur attachement fort à l’Otan[10]. Autant de sujets sur lesquels Trump a suscité maintes sueurs froides. Mais loin de se formaliser de ces divergences apparentes, le nouveau président a annoncé, par tweet, qu’il était ravi d’avoir des ministres qui aient une liberté de langage. «Il a nommé des gens capables de revenir sur sa rhétorique incendiaire, c’est important. Ce sont ces gens-là qui vont gouverner», prédit Mitchell, tout en se disant sûr que Trump sera l’ultime décideur.

Dans une récente interview, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Richard Nixon[11], Henry Kissinger, espère une bonne surprise.

«Trump est un phénomène que les pays étrangers n’ont pas encore vu, une expérience choquante. Mais vu le vide partiel d’aujourd’hui et les nouvelles questions qu’il est capable de poser, cela pourrait créer quelque chose de remarquable», a-t-il noté, après avoir rencontré plusieurs fois le Président élu pendant la transition. «Je ne dis pas que cela va se faire, mais il y a une extraordinaire fenêtre d’opportunité», précise-t-il ensuite.

«Nous devons donner un peu d’espace à cette équipe, au lieu de crier au loup avant même que le rideau ne se soit levé, conclut le professeur Mitchell. Car à force d’alarmisme, le jour où un danger réel sera là, plus personne ne bougera si notre parole est discréditée.»


notes

[1] http://premium.lefigaro.fr/international/2017/01/19/01003-20170119ARTFIG00341-de-la-trump-tower-a-la-maison-blanche.php

[2] http://premium.lefigaro.fr/international/2017/01/18/01003-20170118ARTFIG00298-francoise-coste-trump-est-la-caricature-de-reagan.php

[3] http://premium.lefigaro.fr/international/2017/01/11/01003-20170111ARTFIG00352-l-ombre-russe-plane-sur-la-presidence-trump.php

[4] http://madame.lefigaro.fr/societe/donald-trump-centaines-de-marches-de-femmes-21-janvier-lendemain-investiture-president-120117-129061

[5] http://premium.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/11/10/32001-20161110ARTFIG00001-qui-est-peter-thiel-le-seul-soutien-de-donald-trump-dans-la-silicon-valley.php

[6] http://plus.lefigaro.fr/tag/pekin

[7] http://premium.lefigaro.fr/cinema/2017/01/09/03002-20170109ARTFIG00059-hollywood-etrille-donald-trump-lors-des-golden-globes.php

[8] http://plus.lefigaro.fr/tag/chine

[9] http://premium.lefigaro.fr/international/2016/12/02/01003-20161202ARTFIG00193-james-mattis-un-chien-enrage-au-pentagone.php

[10] http://premium.lefigaro.fr/international/2016/12/02/01003-20161202ARTFIG00193-james-mattis-un-chien-enrage-au-pentagone.php

[11] http://premium.lefigaro.fr/international/2014/08/11/01003-20140811ARTFIG00244-il-y-a-40-ans-la-demission-fracassante-de-nixon-balaye-par-le-watergate.php