1120 – Guerre au Yémen, quelles en sont les véritables causes ?

La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient

Quelles sont les véritables causes de cette guerre ? C’est à cette question qu’il semble primordial de pouvoir répondre. S’il s’avère possible de déterminer avec précision et subtilité les causes de ce conflit, alors, anticiper ses conséquences sur la région et sur les relations internationales sera peut-être un peu moins hasardeux.

Géostratégiques N° 45 – 26.01.2016 – série de 17 articles  -le  3/17 (lien1) –

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Un grand nombre d’informations relayées par les médias sont depuis quelques mois disponibles sur le Yémen. Le Yémen, qui n’avait fait parler de lui qu’épisodiquement ces dernières années – souvent à l’évocation d’Oussama ben Laden – est plus que jamais en 2015 au centre des attentions. En effet, une guerre se déroule sur le sol Yéménite et ses implications sont pour le moins complexes et inquiétantes.

Quelles sont les véritables causes de cette guerre ? C’est à cette question qu’il semble primordial de pouvoir répondre. S’il s’avère possible de déterminer avec précision et subtilité les causes de ce conflit, alors, anticiper ses conséquences sur la région et sur les relations internationales sera peut-être un peu moins hasardeux.

L’objet de cet exposé sera donc de tenter de réduire l’incertitude et le brouillard dérobant à nos yeux l’avenir à court et moyen terme du Yémen.

Premièrement, une analyse de l’espace, tant physique que civilisationnel, sera l’occasion de présenter les Guerre au Yémen, quelles en sont les véritables causes ?

Dans un deuxième temps, le chemin vers l’islamisation du Yémen qui n’interviendra qu’au IXe siècle, est un pan de l’histoire complexe et structurant qu’il s’agira d’aborder. On découvrira alors les relations particulières entretenues avec la Perse, ou bien encore les turbulences économiques traversées par un pays riche.

Le chiisme fera l’objet d’un troisième développement afin de couvrir la période allant de 897 à 1839. Durant cette partie, c’est l’évolution du Yémen chiite qui devra retenir l’attention : ses dynamiques et les obstacles à son expansion.

Enfin, une partie dialectique opposant la théorie dichotomique – que celle-ci soit une partition Nord/Sud ou bien une partition Sunnisme/Chiisme – et la théorie tribale ou identitaire mettant en jeu plusieurs acteurs fera office de conclusion et ouvrira un débat. Il sera alors bienvenu de tenter de répondre aux questions suivantes :

  • L’Iran est-il véritablement la clé du conflit ?
  • Quelle place pour l’État Islamique dans la guerre au Yémen ?
  • Quelle stratégie l’Arabie Saoudite devrait-elle adopter vis-à-vis du Yémen ?
  • Le pétrole joue-t-il un rôle important dans la crise au Yémen ?
  • Quelle attitude pourrait adopter la communauté internationale ?
  • Quelle attitude devrait-elle adopter ?
  • Enfin, cette guerre est-elle au cœur de la problématique orientale du XXIe siècle ou bien n’est-elle qu’un de ses épiphénomènes, un de ses dommages collatéraux ?

Espace physique et civilisationnel – Le Yémen, un haut-pays privilégié par les conditions naturelles

Si la situation géographique a jamais pu déterminer le destin d’un peuple, c’est au Yémen que cette influence s’est faite particulièrement sentir. Qu’on imagine en effet une région montagneuse de la zone aride, très accidentée et difficile d’accès,jouissant d’un excellent climat à cause de l’altitude, et d’un sol fertile, arrosé par les pluies de printemps et d’été. Le Yémen est une île de verdure au milieu d’un océan de sable et de rocailles.

Sur ces hauts plateaux, un peuple audacieux a su exploiter admirablement les conditions géographiques. Le Yémen se présente pour l’essentiel, comme un ensemble de hautes terres qui s’élèvent en direction du Sud jusqu’à 3 760 m. Tout ceci n’aurait qu’un intérêt secondaire si le Yémen ne se distinguait par son climat : le haut pays reçoit des précipitations inhabituelles dans le reste de la péninsule, à la fois par leur abondance et par leur répartition saisonnière.

On comprend donc les avantages dont jouit le haut pays : climat, richesse du sol sur roche mère volcanique, et donc richesse du potentiel biologique, autant de conditions qui sont remplies pour qu’une population abondante s’y soit constituée, beaucoup plus dense que dans le reste de la péninsule.

Une civilisation urbaine qui s’oppose aux bédouins

L’Arabie du Sud était parvenue au Vie siècle avant J-C à un haut degré de civilisation comme en témoignent son écriture et ses monuments. La population construisait des barrages et avait atteint un grand raffinement artistique dans la statuaire. Les habitants policés des royaumes du Sud avaient un genre de vie très différent des Bédouins du Nord.

  • Cultivateurs et citadins, formant des États policés aux structures complexes, dotés de techniques perfectionnées, les Sudarabiques appelaient Arabes uniquement les pasteurs nomades du Nord et du Centre. Eux mêmes parlaient une langue sémitique proche mais différente.
  • Grands bâtisseurs,ils avaient érigé des temples, construits des forts, édifié des palais et rendu la vie au désert grâce à d’importants ouvrages d’art. Tandis que le Sud de l’Arabie connaissait un haut degré de civilisation, le reste de la péninsule arabique, hormis les régions  influencées par les méridionaux, était plus ou moins livré au bédouinisme.

Cent ans avant l’Islam, deux civilisations dominaient encore l’ensemble de la péninsule arabique, représentées essentiellement

  • d’un côté par des fermiers et des commerçants,
  • de l’autre par des nomades qui avaient su exploiter les étonnantes possibilités du dromadaire.

Ces deux types de populations étaient souvent en conflit, notamment en raison de la disparité des intérêts économiques.

Le chemin vers l’islamisation – Un rôle d’intermédiation commerciale entre l’Inde et la Méditerranée

Placé au carrefour des routes commerciales, à l’extrémité sud-ouest de l’Arabie,le Yémen saute par dessus les obstacles naturels pour jouer à l’intermédiaire entre l’Inde et la Méditerranée, deux mondes aux richesses multiples et complémentaires, dont il est séparé par la mer d’Oman, l’Erythrée, jadis la terreur des navigateurs et le Rub al-Khâli, vaste étendue désertique hostile à l’homme et quasiment impénétrable.

Les anciens Yéménites surmontèrent ces difficultés et détournèrent ainsi, à leur profit, une partie d’un vaste courant d’échange, parmi les plus importants du monde antique. Amenés par bateau dans les ports de l’Arabie du Sud, les marchandises en provenance de l’Inde étaient dirigées par caravanes vers le golfe arabo-persique, la Babylonie, la Syrie et l’Égypte.

De très gros bénéfices étaient ainsi réalisés, auxquels s’ajoutaient les gains résultant de l’exportation de produits locaux très recherchés : encens, myrrhe et aromates. Devenus riches et prospères, les anciens Yéménites travaillèrent à améliorer leur niveau de vie et surtout à développer l’agriculture en exploitant au maximum la possibilité de leurs terres arables.

C’est ainsi qu’ils créèrent de gigantesques terrasses aux flancs de leurs montagnes, maîtrisèrent l’eau, et rendirent la vie au désert, grâce à d’imposants ouvrages d’art. La célèbre digue de Ma’rib, qui défia le temps pendant plus de mille ans, témoigne à la fois
du génie Yéménite en architecture et de leur préoccupation majeure de revivifier le
désert.

Ces Yéménites étaient fortunés lorsque leur souveraine, la fameuse Balqîs, reine de Saba rendit visite à Salomon, lui offrant selon la Bible, de l’or en énorme quantité, des pierres précieuses et des charges d’aromates. Ce récit nous permet de nous faire une idée de la richesse fabuleuse de ce royaume.

Les anciens Yéménites avaient par conséquent édifié leur fortune et leur puissance sur le commerce, en exportant leurs propres produits, jadis très recherchés et en exploitant judicieusement la position géographique de leur pays, par lequel transitaient les richesses de l’Inde et de la Méditerranée.

Ensuite, ils surent donner un essor prodigieux à l’agriculture en multipliant les terrasses et en gagnant de grands espaces sur le désert.

Enfin, ils étaient en relation avec l’ensemble de la péninsule arabique, pour les besoins de  leurs trafics qui se faisait surtout par caravane.

Le déclin du royaume du Sud

Comment expliquer qu’une langue de culture, parlée par des hommes policés parvenus à un degré avancé de civilisation ait été finalement submergée et vaincue par une langue de pasteurs ?

L’invasion linguistique s’est opérée pacifiquement à la faveur du déclin du royaume du Sud.

Au Vie siècle, la Perse, soucieuse de chasser les Abyssins du Yémen, alliés de Byzance, son ennemi héréditaire, avait contribué militairement à la lutte yéménite pour la libération nationale. La disparition de son protégé Dhi Yazan lui fournit le prétexte d’une nouvelle intervention armée.

Ainsi, à la veille de l’Islam, le Yémen n’était plus qu’une dépendance de la Perse, administré par des gouverneurs persans.

L’Islam bédouin s’empare de la richesse humaine et matérielle du Yémen

Avec la bédouinisation de l’Arabie l’unification culturelle des Arabes était virtuellement atteinte. Il ne leur manquait qu’une personnalité marquante. Ce fut Mahomet. Après avoir conquis le Yémen, une double ligne politique guida la politique de Mahomet : gagner la région la plus riche, la plus peuplée et la plus civilisée de l’Arabie, et patrie d’origine des Médinois, à la cause de l’Islam, et s’assurer, d’autre part le contrôle d’une des artères principales du commerce international, par laquelle transitaient les produits de l’Inde.

La conversion du Yémen à l’Islam ne fut ni spontanée, ni totalement désintéressée. Les Yéménites jouèrent toutefois un rôle majeur dans la conquête arabe : l’Arabie du Sud fut en effet le grand réservoir d’hommes dans lequel l’Islam puisa tout au long de son histoire.

La conséquence est que le Yémen se vida progressivement de ses habitants. Un Yémen religieusement et politiquement divisé, la mainmise de l’étranger, abyssin ou persan, c’est à cette situation qu’avait mis fin, du vivant du Prophète, la conversion à l’Islam du gouverneur sassanide Badhân (628), entraînant officiellement celle du pays entier.

Cela signifiait aussi la prédominance des Arabes au sein de l’Empire des Califes. Ainsi semblait devoir s’effacer la spécificité du Yémen dans un espace religieux,culturel et politique au sein de l’Islam. Pourtant, dès la fin du IXe siècle, en 897, un descendant d’Ali profita de la situation chaotique qui régnait au Yémen pour établir sa capitale dans le nord du pays à Saada.

Ainsi, à la différence du reste de la péninsule et de la majorité du monde arabe, le Yémen devint chiite au moins dans le haut pays. Sous les Omeyades, le commerce connut un grand essor. Grâce à l’activité maritime, Aden devint le grand entrepôt des marchandises en provenance de l’Inde et de l’Afrique orientale.

Une classe bourgeoise sut profiter de la pax islamica pour reprendre à son compte le rôle d’intermédiaire jadis joué par les Sabéens.

Les évolutions du Chiisme au Yémen – Le zaydisme au Yémen

Le zaydisme est, à l’origine, une secte fondée par Zayd ibn Alî, membre de la parenté du Prophète, qui s’est séparée des chiites vers 740. Le groupe considère comme les chiites que le pouvoir califal – l’imâmat – doit aller à un descendant de Alî et de Fâtima, tout en défendant la nécessité d’un consensus autour de la désignation de l’imâm, théorie proche du sunnisme. Ils assurent surtout que le pouvoir légitime doit être défendu par la force, voire pris par les armes et l’insurrection.

Leur état d’esprit les poussait donc facilement dans les révoltes et l’organisation de coups de main. La doctrine zaydite fut théoriée par Yahyâ ibn al-Husayn al-Hâdî qui devint émir du Yémen (897-911), et y implanta le zaydisme. Ce courant n’est donc pas réductible au chiisme « classique », c’est-à-dire duodécimain, majoritaireen Iran ; il serait plutôt une sorte d’intermédiaire théologique entre sunnisme et chiisme.

En outre, cette doctrine n’est pas unique dans le pays, puisque l’est et le sud sont sunnites de rite shâfiite, tandis que le sultanat d’Oman voisin est ibadite et l’Arabie Saoudite hanbalite, deux mouvements intégrés au sunnisme.

Les divisions dynastiques

Après l’islamisation, qui prit trois siècles, le Yémen se retrouva sous la domination de petites dynasties successives professant le zaydisme :

  • les Yufirides (847-997),
  • les Nadjâhides (1021-1156),
  • les Suhayhides (1047-1138),
  • les Zurayides (1080- 1173).

Chacune était portée par un groupe tribal particulier et s’appuyait sur une région du sud de la péninsule. Leur unité était assurée par le zaydisme, de sorte que les Suhayhides, installés à Sanaa, prêtèrent allégeance aux Fâtimides du Caire, eux aussi chiites. Ils s’opposèrent violemment aux Nadhâhides qui dominaient la Tihâma.

Le système politique était contrôlé par les shérifs, c’est-à-dire des membres de la haute aristocratie et des chefs de clan qui mettaient en avant leurs origines mecquoises et leur proximité généalogique avec le Prophète.

Le chiisme partagé n’évitait nullement les conflits violents entre groupes tribaux, ainsi au XIIe siècle pour le contrôle de Sanaa.

La lutte pour l’indépendance

En 1173, les troupes de Saladin, notoirement sunnites, envahirent le Yémen, brisèrent les dynasties locales. Cette fragilisation des petits émirats chiites de la région facilita la domination des Rasûlides (1228-1454), considérée comme l’apogée du Yémen avant l’occupation ottomane à partir de 1516.

Mais les Turcs n’exercèrent qu’un contrôle nominal et composèrent avec les imâms zaydites qui menèrent la résistance pendant un siècle. En 1629, les zaydites prirent Sanaa, renversèrent les armées ottomanes et instaurèrent un système politique fondé sur l’imâmat zaydite.

En confiant le gouvernement du pays à une succession d’imâms, les Yéménites renforçaient la place et l’autorité du pouvoir religieux, sans pour autant empêcher les tentatives de coup d’État et les querelles entre prétendants à l’imâmat.

Sous l’imâm al-Mutawakkil (1644-1676), le pays connut un nouvel essor en conquérant l’Hadramaout, mais la puissance ottomane, forte de son armement et profitant d’une vacance dans l’imâmat, parvint à occuper à nouveau le Yémen en 1872.

Les révoltes zaydites et la désignation d’imâms résistants ne purent rien faire contre l’hégémonie turque.

En 1918, la défaite ottomane rendit au Yémen son indépendance sous le contrôle de l’imâm Yahyâ, qui isola le pays et le maintin dans le sous-développement. Son assassinat en 1948 amena au pouvoir son fils, personnage violent et autoritaire, qui ne parvint jamais à s’imposer à Sanaa et dut s’effacer dans la cité de Taïz. À sa mort en 1962, l’armée, influencée par le nationalisme arabe et  Nasser, prit le pouvoir et abolit l’imâmat.

Analyse de la partition et analyse tribale – Les deux Yémen

Dès le XIXe siècle, le Yémen fut coupé en deux : au nord l’État-imâmat, et au sud la colonie anglaise structurée autour du port d’Aden et conquise dès 1839.

En 1962, la proclamation d’indépendance de la République Arabe du Yémen ne concernait que la partie Nord, laquelle entra aussitôt dans une période de guerre civile, marquée par les intrusions militaires de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite.

En 1978, Alî Abdallah Sâlih devint président de ce Yémen du Nord et garda le pouvoir jusqu’aux événements de 2011-2012.

Le Yémen du Sud, lui, quitta le giron de de la Grande-Bretagne en 1967 et s’orienta progressivement vers un système marxiste proche de l’URSS. Pourtant, dans les deux pays, des campagnes populaires militaient pour la réunification, processus rendu possible par la chute du Mur, Moscou ne pouvant plus soutenir la partie Sud.

En mai 1990, les deux Yémen furent officiellement rassemblés, mais c’est le président Sâlih qui devint le chef d’État du pays réunifié, mettant ainsi aux commandes du Yémen toute l’oligarchie du nord. Dès lors, les tensions ne cessèrent d’être exacerbées et débouchèrent sur une nouvelle guerre civile en 1994.

Une fracture religieuse ?
Le conflit actuel ne peut être réduit à une fracture chiites/sunnites.

Celle-ci existe bien sûr, mais le zaydisme est un courant du chiisme qui ne se réduit pas au
groupe majoritaire duodécimain tel qu’il existe en Iran. Certaines tribus yéménites sont elles-mêmes partagées entre shafiisme et zaydisme, or l’appartenance tribale l’emporte bien souvent sur l’aspect confessionnel.

Les houthis, qui mènent la révolte au Yémen depuis 2014, représentent un tiers de la population, qui est d’abord sunnite shafiite. La milice houthie fut fondée par Hussein al-Houthi, après l’indépendance du Nord en 1962, afin de garantir que la fin de l’imâmat ne sonnerait pas celle du zaydisme et de l’ancienne culture tribale.

Il fallait préserver la vénération des familles aristocratiques qui avaient donné les principaux imâms au pays. Le président Sâlih dut longtemps composer avec la milice, mais l’influence diplomatique des États-Unis après le 11 septembre 2001 et la « guerre contre le terrorisme », auquel participait officiellement Sâlih, brisèrent l’unité de façade entre le gouvernement et les élites zaydites. Hussein al-Houthi fut même assassiné en 2004 à l’initiative de Sâlih.

Or, l’influence grandissante chez les sunnites yéménites du wahhabisme saoudien, des Frères musulmans et du salafisme d’Al-Qaïda remit en cause les équilibres religieux traditionnels. Les élites shafiites et le sud du pays se rallièrent progressivement à l’islamisme mondial et à l’idéologie revancharde de Ben Laden, dont la famille était originaire du Yémen.

Le Yémen entre Houthis, Al-Qaïda et l’Arabie Saoudite

Alors que les zaydites dominaient politiquement le Yémen du Nord depuis mille ans, ils craignirent de perdre leur ascendant politique face au dynamisme d’al-Qaïda et de l’Arabie Saoudite voisine. Sâlih de son côté se savait menacé par les États-Unis qui voulaient démocratiser le régime à la faveur du Printemps arabe.

Oubliant les tensions récentes avec la milice houthie, Sâlih décida de la soutenir pour conserver le pouvoir face à Al-Qaïda et Washington. Mais il fut évincé en 2011 et remplacé par Abd Rabo Mansour Hadi, un sunnite favorable à l’Arabie Saoudite. C’était la victoire politique du projet américano-saoudien.

Les shafiites du Sud s’emparèrent donc du gouvernement à la place des zaydites. Aussitôt ceux-ci lancèrent une révolte qui leur permit de prendre Sanaa en mars 2015, la capitale se situant dans la zone zaydite.

Le pays se déchira.

L’ancien Yémen du Nord passa entièrement sous contrôle des Houthis. Le gouvernement sunnite se rapprocha de Riyad. Mais les shafiites eux-mêmes virent d’un mauvais œil ces liens hétérodoxes au sein du sunnisme avec Riyad, dont la confession est hanbalite, et non shafiite.

La soumission aux Saoudiens leur paraissait scandaleuse. Un courant sécessionniste donc se constitua dans le sud, désobéissant au gouvernement central. La branche locale d’Al-Qaïda en profita pour prendre pieds dans la partie Sud, sous le nom d’Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA).

Les États-Unis, qui craignaient la présence d’AQPA, organisation contre laquelle ils multiplièrent les assassinats par drones, laissèrent faire les Houthis dans l’espoir qu’ils briseraient le jihadisme. Mais l’année 2014 ayant vu le retour de l’Iran sur la scène internationale, les Américains identifièrent dans les Houthis une cinquième colonne chiite en Arabie, alors que les liens politiques et militaires entre zaydites et iraniens n’étaient nullement avérés.

Ils changèrent brutalement leur fusil d’épaule pour soutenir les salafistes et autorisèrent Riyad à intervenir militairement au Yémon contre les Houthis.

Tous unis contre les Houthis

L’aspect confessionnel du conflit est donc réel mais beaucoup plus complexe que le manichéisme chiites / sunnites rabâché dans les médias. Les deux camps en présence ont eu pourtant tout intérêt depuis un an à s’identifier progressivement à une confession reconnue de l’islam, les Houthis au chiisme duodécimain, les Yéménites du Sud au sunnisme hanbalite, les uns pour obtenir l’aide de l’Iran, les autres pour avoir celle de l’Arabie Saoudite, d’AQPA, voire de l’État islamique.

Mais si les médias iraniens se scandalisent du sort réservé aux Houthis, ils ne pourront pas leur venir en aide en raison de l’éloignement de ce théâtre de guerre et parce que les houthis ne contrôlent aucun port où débarquer des armes. De l’autre côté, les médias de Daech ont pris fait et cause pour la guerre faite contre les Houthis, tout comme les États-Unis.

Sur le plan médiatique, les adversaires de ces derniers ont tout fait pour les identifier à un chiisme révolutionnaire et violent, pour mieux les associer à l’Iran et au danger qu’il représente. Les acteurs de ce plan de communication sont les États-Unis et l’Arabie Saoudite. À la haine anti-iranienne s’est ajoutée chez ces derniers une sympathie naturelle pour les sécessionnistes radicalisés du Sud, proches du wahhabisme, voire d’AQPA. Riyad continue donc son jeu trouble de séduction des salafistes les plus dangereux de la planète.


Olivier Hanne
Professeur associé à Saint-Cyr Coëtquidan
Thomas Flichy de La Neuville
Professeur à l’Ecole Militaire de Saint-Cyr
Présentation et introduction par Ugo Feracci
Saint-cyrien et consultant au sein du cabinet Frost&Sullivan

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Guerre au Yémen, quelles en sont les véritables causes ?