4633 – Allocution de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, pendant la troisième réunion des consultations sur l’Afghanistan au format de Moscou, Moscou, 20 octobre 2021

Chers collègues,
Chers invités,
Je suis ravi de vous accueillir à Moscou à la nouvelle réunion des consultations sur l’Afghanistan au format de Moscou.
Nous accordons beaucoup d’importance au travail de ce mécanisme, nous le considérons comme l’un des plus importants du point de vue de l’élaboration d’un consensus régional et d’une entente globale sur les axes d’évolution de la situation en Afghanistan et autour.
L’avantage principal et incontestable du format de Moscou est qu’il réunit l’Afghanistan avec tous les pays voisins sans exception et d’autres pays influents de la région.
Nous regrettons la non-participation des collègues américains à cet événement.
Nous avons remarqué que les Américains esquivent pour la deuxième fois consécutive la rencontre dans le cadre de la troïka élargie (Russie, États-Unis, Chine, Pakistan). J’espère que ce n’est pas dû à des problèmes fondamentaux. L’une des raisons est le changement du représentant spécial des États-Unis pour l’Afghanistan il y a quelques jours. J’espère que les États-Unis restent disposés à travailler activement sur le dossier afghan et que le nouveau représentant spécial se joindra aux démarches à venir, notamment à l’issue de la réunion actuelle au format de Moscou dans le cadre de la mise en œuvre des ententes que vous conclurez aujourd’hui.
Je rappelle que le format de Moscou a été mis en place en 2017. C’est sur sa plateforme, en novembre 2018, que pour la première fois à la même table de négociations se sont rencontrées les délégations des talibans et du camp républicain en présence des représentants de dix pays.
Maintenant, après un changement radical de la situation sur le terrain, il est inutile de chercher des coupables qu’il n’a pas été possible d’atteindre un résultat palpable dans la réconciliation nationale. À noter que les attentes du camp républicain, de l’ancien gouvernement dirigé par l’ancien président afghan Ashraf Ghani ne se sont pas réalisées.
Une nouvelle administration est au pouvoir à présent. Ce fait accompli impose une grande responsabilité sur les talibans cette fois. Nous notons les efforts entrepris par ces derniers pour stabiliser la situation militaro-politique et normaliser l’activité de l’appareil d’État.
L’objectif d’une paix durable en Afghanistan reste en vigueur. Nous voyons le gage d’une solution dans la formation d’un gouvernement inclusif, qui doit refléter à part entière les intérêts de toutes les forces du pays, aussi bien politiques qu’ethniques. Une telle « lucidité » servirait de bonne leçon pour ceux qui ont sacrifié les intérêts nationaux au profit de ses propres ambitions, qui ont littéralement abandonné leur peuple. Cela prédéterminerait également le vecteur d’un développement successif de l’Afghanistan en s’appuyant sur les couches de population les plus larges. Le soutien populaire est évidemment lié à une politique sociale intelligente, au respect des droits et des libertés des citoyens. Nous venons d’en parler en détail avec la délégation des talibans avant l’ouverture de notre réunion.
Le nouvel équilibre des forces établi en Afghanistan depuis le 15 août, d’un côté, n’a pas d’alternative dans un avenir prévisible. De l’autre, l’absence d’une reconnaissance officielle sur la scène internationale, les problèmes dans les domaines socio-économique et financier, les défis humanitaires auxquels sont confrontées les nouvelles autorités de Kaboul témoignent que la situation dans le pays ne peut pas encore être qualifiée de stable.
Ce dont cherchent à profiter de nombreux groupes terroristes, notamment l’État islamique et Al-Qaïda, qui tentent de nouveau de relever la tête et commettent des incursions sanglantes audacieuses dans différentes régions du pays. Malheureusement, le problème du trafic de stupéfiants en Afghanistan reste grave. Il existe aujourd’hui une réelle menace de pénétration de l’activité terroriste et de drogue, notamment camouflée en flux migratoires, sur le territoire des pays voisins. Dans ce contexte, la région de l’Asie centrale nous préoccupe sérieusement pour des raisons évidentes.
La lutte contre les menaces mentionnées pour la sécurité de l’Afghanistan et la région autour, tout comme les menaces projetées sur d’autres régions du monde, nécessite une réaction opportune et appropriée à la fois à l’intérieur du pays que du côté des partenaires extérieurs. Nous appelons les talibans (nous en avons parlé avec la délégation) à suivre rigoureusement la ligne qui vise à empêcher l’utilisation du territoire afghan par quiconque contre les intérêts d’autres pays, notamment contre les voisins directs de l’Afghanistan – les pays d’Asie centrale, nos amis et alliés. Nous comptons utiliser toutes nos capacités, notamment au niveau de l’Onu, de l’OCS, de l’OTSC et d’autres structures multilatérales. Les sommets de l’OTSC et de l’OCS à Douchanbé le mois dernier ainsi que la réunion conjointe spéciale de ces deux structures au sommet consacrée à la situation en Afghanistan ont mis en évidence la consonnance des approches des membres des deux organisations par rapport au règlement des problèmes existants. À noter que l’OCS et l’OTSC possèdent toutes les deux un mécanisme spécial qui a été créé il y a plusieurs années et consacré à l’interaction avec l’Afghanistan et à la recherche de moyens de contribution et de stabilisation dans ce pays.
Nous sommes satisfaits par le niveau de la coopération pratique avec les autorités afghanes permettant à l’étape actuelle de régler efficacement les tâches prioritaires de garantir la sécurité des citoyens russes résidant en Afghanistan, le fonctionnement sans obstacles de notre ambassade à Kaboul, tout comme des ambassades d’autres pays. Nous remercions la partie afghane pour l’aide dans le travail des journalistes russes, ce qui leur permet de couvrir objectivement les événements politiques intérieurs, ainsi que pour la contribution au rapatriement des Russes qui s’étaient retrouvés en Afghanistan en période de changement de pouvoir.
Nous trouvons importante la décision des étudiants afghans admis dans les universités russes de poursuivre leurs études en présentiel. Nous comptons organiser prochainement leur envoi en Russie. Nous continuerons de construire des relations professionnelles avec Kaboul afin de régler les problèmes d’actualité et urgents de l’agenda bilatéral.
Le développement de l’éducation nationale, de la santé et d’autres secteurs sociaux, notamment au vu des capacités financières très limitées, nécessite absolument des nouvelles autorités des efforts actifs et parfois des solutions extraordinaires. Les communiqués sur la détérioration des conditions de vie des Afghans ordinaires sont très alarmants. Les experts n’excluent pas une aggravation de la situation humanitaire liée à l’incapacité d’une grande partie de la population afghane de se nourrir normalement. Nous espérons que les représentants de la délégation afghane partageront aujourd’hui des informations de « première main » sur la situation actuelle dans le secteur humanitaire.
Nous sommes convaincus qu’il est temps de mobiliser les ressources de la communauté internationale pour apporter à Kaboul une aide financière, économique et humanitaire effective, notamment afin d’empêcher une crise humanitaire et des flux migratoires. Le sommet extraordinaire du G20 sur l’Afghanistan organisé le 12 octobre a fait preuve de coïncidence ou de proximité des positions des acteurs régionaux et hors région clés à ce sujet. Nous attendons un comportement responsable envers les citoyens afghans de la part des pays occidentaux dont la présence de 20 ans dans le pays a conduit à la situation humanitaire actuelle difficile et n’a aucunement contribué au renforcement de la base industrielle et économique de l’Afghanistan. Sachant qu’il est temps que l’Occident apporte non seulement une aide humanitaire sous sa forme traditionnelle, mais qu’il contribue également à garantir le versement des salaires aux catégories socialement importantes de la population afghane telles que les enseignants, les médecins, etc.
Nous sommes persuadés que l’Onu doit jouer un rôle de coordination central dans la consolidation des efforts internationaux vis-à-vis de l’Afghanistan. J’espère que l’appel collectif des pays membres du format de Moscou adressé à tous les membres de l’Onu, rendu public à l’issue de la réunion d’aujourd’hui, sera entendu et qu’à terme nous recevrons une réaction positive appropriée.
Dans les jours à venir, nous comptons envoyer au peuple afghan ami un nouveau chargement d’aide humanitaire.

https://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4913770

https://thumbs.dreamstime.com/b/horizontal-de-l-afghanistan-22260681.jpg Le paysage d’horizontal de l’Afghanistan oriental