4587 – La conférence ONU des États «donateurs» face aux réalités afghanes + Un peuple dévasté! Mais qu’avons-nous fait aux Afghans? par Karl-Jürgen Müller

par Karl-Jürgen Müller

par Karl-Jürgen Müller – Horizons et débats N° 21, 28 septembre 2021

Sur invitation du Secrétaire général des Nations Unies, les représentants d’une quarantaine d’États se sont réunis à Genève pour affirmer en public leur volonté de fournir environ 1,2 milliard de dollars US destinés à l’aide humanitaire à l’Afghanistan à titre d’urgence, lors de la conférence hybride du 13 septembre 2021.

photo M. Heiko Maas ministre allemand des Affaires étrangères,

A cette occasion, M. Heiko Maas, ministre allemand des Affaires étrangères, a déclaré que son pays fournirait 100 millions d’euros dans l’immédiat tandis qu’il a promis 500 millions supplémentaires.

PHOTO António Guterres

António Guterres s’est montré très satisfait du résultat de son appel. Les Nations Unies elles-mêmes avaient prévu le besoin immédiat d’environ 600 millions de dollars jusqu’à la fin de l’année. Selon les chiffres de l’ONU, 93 % des ménages afghans ne mangent pas à leur faim. Les services de base du pays sont sur le point de s’effondre, a déclaré le secrétaire général.
M. Guterres a également fait état de la réception de deux lettres de la part de dirigeants talibans. Comme il l’a dit, dans la première lettre, le régime afghan assurait à l’ONU son soutien total en exprimant son respect à l’égard du travail humanitaire se déroulant dans le pays. L’autre lettre déclarait que l’administration afghane était en mesure de garantir la sécurité des travailleurs humanitaires. Selon M. Guterres, les talibans confirmaient clairement vouloir coopérer avec la communauté internationale.

Qui répond des dégâts en Afghanistan?

Il a été frappant de constater que la conférence des donateurs des Nations unies a fait l’objet d’une couverture médiatique extensive et très positive, notamment dans les médias occidentaux. Dans le contexte des réparations de guerre, il convient tout de même d’ajouter quelques points de vue.
Les dommages infligés à l’Afghanistan et aux Afghans au cours des 20 dernières années, en raison de la guerre lancée par l’OTAN en flagrante violation du droit international sont difficiles à estimer; ils se chiffreraient en centaines de milliards. Les vies humaines perdues ou mutilées ne se mesurent cependant pas en dollars ni en euros ou en francs.
La situation humanitaire actuelle de la population du pays n’est pas non plus à imputer au nouveau régime taliban, mais principalement (à part d’autres causes comme la sécheresse de cette année) à la totalité des dégâts issus de 20 ans de guerre. Un principe important et accepté au sein de la quasi-totalité des communautés juridiques, sur les plans national et internationaux, est que les responsables de dommages doivent en accepter leur responsabilité. Dans le passé, on insistait sur les compensations («réparations») résultant des guerres. Il est vrai que ce devoir était soumis à la possibilité d’en abuser. Mais les cas d’abus ne changent rien au bien-fondé du principe.

En fait, l’Afghanistan aura également droit aux compensations, prestations à fournir par les États membres de l’OTAN et leurs alliés de guerre. Le premier pas dans ces efforts de réparation consisterait à admettre sans ambages leur culpabilité primordiale.

Les États de l’OTAN ne montrent pas de remords,
tout au contraire, ils affichent toujours un style grandiloquent

photo l’ambassadrice américaine Linda Thomas-Greenfield,


Mais nous en sommes loin. Au contraire, les représentants officiels des États de l’OTAN ne montrent aucun remords, mais affichent une attitude hautaine et exigeante. La version en ligne du «Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 13 septembre en donne l’exemple lorsqu’on y lit: «Les Etats-Unis ont exigé l’engagement explicite et sous forme écrite du gouvernement taliban à respecter les droits des organisations d’aide humanitaire, des femmes et des minorités. ‹Les mots ne nous suffisent pas!› a déclaré l’ambassadrice américaine, Linda Thomas-Greenfield, auprès des Nations unies en ajoutant: ‹Nous avons besoin de la preuve des actions›». Le ministre allemand des affaires étrangères et les représentants d’autres Etats membres de l’OTAN ont soutenu cette attitude en ajoutant des affirmations similaires.

Personne ne conteste que le peuple afghan a le besoin urgent d’aide humanitaire. C’est là que les 1,2 milliard de dollars jusqu’à la fin de l’année ont tout leur poids. Mais cette somme ne mérite définitivement pas le grand retentissement médiatique qu’elle a trouvée, ni la gratitude effusive y liée.

Comparé aux dommages réellement causés, le montant d’1,2 milliard de dollars US et la façon dont il est concédé frôlent l’affront.•

3,7 % ou le conte de fées officiel sur la reconstruction occidentale en Afghanistan

«Selon les chiffres de l’Inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR), jusqu’à présent, la guerre a coûté près de 1 000 milliards de dollars aux Américains, soit un trillion*. Sur ce montant, la grande majorité (837 milliards) a été dépensée pour la guerre, 133 milliards sont déclarés comme coûts de reconstruction. Mais même sur les coûts de reconstruction, la plus grande partie a été consacrée à la sécurité du pays. Environ 89 milliards de dollars ont été dépensés pour la formation des soldats afghans, la lutte contre le trafic de drogue et le maintien de la paix. Environ 36,3 milliards (3,7 % des dépenses totales) ont été consacrés au développement du pays, par exemple dans des projets d’infrastructure, des programmes sociaux ou le système de santé. Là aussi, une partie de l’argent a été consacrée à la lutte contre le trafic de drogue. Les dépenses du gouvernement américain pour les projets d’aide humanitaire ont été limitées à 4,2 milliards de dollars.»
Source: «Wo die Billion Dollar geblieben ist, welche die USA in den Afghanistan-Krieg gesteckt haben» (Ce qui est arrivé aux mille milliards de dollars que les Etats-Unis ont dépensé pour la guerre en Afghanistan). Dans: NZZ en ligne, consulté le 23 août 2021.
*Les chiffres fournis par les différents instituts diffèrent fortement dans certains cas. Par exemple, l’institut américain Watson avait calculé un montant de 2,26 trillions de dollars US pour les seuls coûts de la guerre pour les années 2001-2021 (cf. Horizons et débat n° 19/20 du 31 août 2021). Les chiffres exacts ne sont toutefois pas déterminants dans ce contexte, car il s’agit de se rendre compte de l’ampleur très réduite des fonds réellement disponibles à l’aide à la reconstruction de l’Afghanistan. (Note de l’éditeur)

https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2021/n-21-28-septembre-2021/la-conference-onu-des-etats-donateurs-face-aux-realites-afghanes.html

Un peuple dévasté! Mais qu’avons-nous fait aux Afghans?

Il y a six semaines, les combattants talibans sont entrés dans Kaboul, la capitale afghane. Le 30 août 2021 – les derniers soldats américains encore présents à l’aéroport de Kaboul ont quitté le pays. Il est impossible de dire avec certitude dans quelle mesure les talibans contrôlent réellement l’ensemble de l’Afghanistan. Tout autant qu’il est impossible de répondre, aujourd’hui, à la question de savoir ce qu’il adviendra de l’Afghanistan et de ses habitants. Il faut espérer qu’après plus de 40 ans de guerre, ils trouveront enfin la voie conduisant à vivre ensemble en paix, que la situation humanitaire catastrophique du pays s’améliorera le plus rapidement possible et que les Afghans pourront finalement faire eux-mêmes leurs choix concernant leur futur destin. Les prochains mois et années décideront du réalisme de ces souhaits. Et qui est responsable des directions à prendre? 

    Quant à ceux chargés de cette responsabilité face à l’actualité et qui se trouvent dans le camp des Etats-membres de l’OTAN, leurs prises de position face à leur défaite relève, pour la plus grande partie, de la propagande. Vu cette circonstance, le recours à des parallèles historiques peut rendre peut-être, de façon plus éclaircissante, les principes et les attitudes, les voies et fausses pistent qu’ils empruntent. Face à leurs déclarations, inscrites dans le cadre «mainstream», l’auteur de ces réflexions ne peut pas se débarrasser de réminiscences historiques concernant la lourde défaite de la Wehrmacht allemande devant Stalingrad, au cours de l’hiver 1942/43, notamment celles de la réaction officielle allemande à cette défaite décisive. Celle-ci dut diffusée principalement au travers du fameux discours de triste mémoire, tenu par le ministre allemand de la Propagande, Joseph Goebbels, le 18 février 1943, au Palais des sports de Berlin. Le grand communicateur d’Hitler y préconisa sa fameuse «guerre totale» allemande, qui, malgré son indéniable défaite, devait légitimer le prolongement de deux années supplémentaires, coûtant la vie à plus de soldats et apportant plus de destructions que la totalité des précédentes années de guerre. Il est cependant évident qu’il n’existe pas de similitude entre ces deux situations historiques énoncées, mais les parallèles concernant les attitudes actuelles envers la réalité sont néanmoins frappants.

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L’Afghanistan derrière le mirage occidental

Près d’un mois après le retour au pouvoir des talibans, on cherche encore à comprendre les raisons de l’échec des Américains, des forces alliées et du régime qu’ils soutenaient à Kaboul. Vingt ans de guerre et d’efforts de reconstruction n’auront pas empêché le régime alors délogé de revenir en force dans la capitale.
Qu’est-ce qui a été incompris ou sous-estimé des talibans?
Qui sont-ils au juste, aujourd’hui?
Quelles sont les forces socio-politiques en présence dans l’Afghanistan actuel?
Une discussion avec :
Olivier Roy – professeur à l’Institut universitaire européen de Florence – politologue spécialiste de l’Afghanistan et de l’islam
Gilles Dorronsoro – professeur à l’Université Paris I et membre senior de l’Institut universitaire de France – politologue spécialiste de l’Afghanistan et de la Turquie
Présentation : Valérie Amiraux, professeure de sociologie, vice-rectrice aux partenariats communautaires et internationaux de l’Université de Montréal
Animation : Laurence Deschamps-Laporte, professeure invitée à l’Université de Montréal, chercheure invitée au CÉRIUM, politologue spécialiste du Moyen-Orient

https://img.lemde.fr/2019/08/23/0/0/1801/2828/664/0/75/0/78f5630_UMLo5sKof1VX7CqW0gSJXz70.jpgprof. Gilles Dorronsoro –


Il existe cependant d’autres voix dans le courant dominant, par exemple celle du prof. Gilles Dorronsoro – enseignant les sciences politiques à l’université Panthéon-Sorbonne à Paris et chercheur sur le terrain en Afghanistan depuis 1988 – publiée dans une interview par la «Neue Zürcher Zeitung»du 25 août 2021, dont la conclusion est la suivante: «ce ne sont pas les talibans, mais nous qui avons détruit l’État afghan». Du même acabit, concernant la réévaluation de l’histoire depuis le 11 septembre 2001, est le livre de l’historien Philippe Gassert (Mannheim) intitulé «11. September», publié en mai 2021.

https://www.uni-mannheim.de/media/_processed_/4/7/csm_Gassert_Philipp__7__16a783dc2a.jpgPhilippe Gassert

En regardant au-delà de l’espace germanophone, on se rend compte qu’il y a des discussions très controversées mais également fournies, ailleurs, notamment aux Etats-Unis. Un exemple en est le «Quincy Institute for Responsible Statecraft» sur lequel la «NZZam Sonntag»a attiré l’attention par une interview en date du 5 septembre 2021. Même «Foreign Affairs», le magazine de l’influent Council on Foreign Relations, avait publié, le 3 septembre, «Afghanistan’s corruption was made in America».Sans ambages, l’article est ciblé sur les intérêts particuliers des Etats-Unis.

https://static.lpnt.fr/images/2021/08/24/22071972lpw-22071991-article-otan-jens-stoltenberg-bruxelles-jpg_8176738_660x287.jpg L’Otan est bel et bien en état de « mort cérébrale ». Estourbie par son échec en Afghanistan CF/https://www.lepoint.fr/editos-du-point/luc-de-barochez-l-echec-afghan-laisse-l-otan-moribond-24-08-2021-2439903_32.php


Après presque 20 ans de guerre de l’OTAN, ne serait-il pas temps de se concentrer sur des questions allant plus dans la profondeur des choses que celles imposées actuellement au discours public?
Celle-ci, par exemple, même avant toute autre: mais qu’avons-nous fait au pays et à ses habitants?
Et comment pouvons-nous, compte tenu de notre grande culpabilité – qui n’est évidemment plus à réparer – comment aider donc au moins les habitants du pays à retrouver une existence un peu moins pénible que celle qu’ils ont vécue au cours des 40 dernières années?

Voilà donc deux questions qui, d’ailleurs, se posent face à chacun des pays ravagés par des guerres, peu importe qu’elles soient déclenchées par les Etats-Unis ou d’autres États.


En d’autres termes: à quel genre d’aberration assistons-nous, au juste, ces dernières semaines où le débat reste entièrement ciblé sur de tels sujets: les énormes efforts d’évacuation de l’armée américaine et de la Bundeswehr allemande, le débat perpétuel si il n’est pas retiré  trop tôt, les accusations contre nos gouvernements se limitant principalement à ce qu’ils auraient fait trop peu (et trop tard) pour l’évacuation des «forces locales» du pays et de tous ceux qui étaient prêts à partir, le focus constamment mis sur cette minorité de femmes occidentaliséesen éclipsant ainsi les millions de femmes afghanes qui, avec leurs familles, ont dû endurer toutes ces années d’innombrables souffrances de guerre et de terribles privations.
Tout cela orchestré avec des enquêtes méticuleuses où les talibans, maintenant au pouvoir, auraient agi en violation des droits de l’homme (eux seulement?) et face au surenchérissement de revendications adressées par les États de l’OTAN aux talibans. Revendications prétentieuses affirmant que les  Afghans étaient tellement mieux lotis du temps où les pays membres de l’OTAN voulaient «démocratiser» et «civiliser» le pays – en concédant pourtant que tout n’a pas fonctionné comme prévu et que l’on aurait dû se rendre compte plus tôt que la population afghane n’était pas «mûre» encore à être occidentalisée. 
https://img.bfmtv.com/c/1256/708/242/d8117fc5d9dcf2868fd2ebb1e8695.jpeg
Tout ce discours va de pair avec l’appel univoque des responsables de l’UE (comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen dans son discours sur l’état de l’UE du 15 septembre), à un renforcement militaire afin de pouvoir entrer, à l’avenir, plus efficacement en guerre, et ceci «indépendamment» des Etats-Unis? Voilà donc où nous en sommes!


Quant à nos propres débats, nous avons choisi de les placer à l’écart de ces tonalités majoritaires de la mouvance dominante. L’un des textes pouvant donner plus de profondeur au vrai débat est tiré du livre du cinéaste, Frieder Wagner, intitulé «Todesstaub – made in USA. Uranmunition verseucht die Welt»,(Poussière mortelle – made in USA. Les munitions à l’uranium contaminent le monde), paru en 2019. Le texte publié ici est extrait du chapitre sur l’Afghanistan. Le second texte, aussi fondamental que le premier, est un discours tenu de Jürgen Rose, ancien officier de la Bundeswehr, prononcé à Munich, le 1er septembre 2021, lors de la Journée mondiale contre la guerre. Les deux auteurs ont aimablement mis leurs textes à la disposition de nos lecteurs dont la promptitude à réfléchir par eux-mêmes et à faire preuve de discernement face aux vérités actuelles est entière.
Karl-Jürgen Müller

https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2021/n-21-28-septembre-2021/un-peuple-devaste-mais-quavons-nous-fait-aux-afghans.html

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