4367 – Entretien du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avec le journal Argumenty i Fakty, Moscou, 24 mai 2021

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Question: Peu de temps après que le président Joe Biden a téléphoné au président Vladimir Poutine pour lui suggérer de tenir des pourparlers, Washington a adopté de nouvelles sanctions contre la Russie. De plus, Joe Biden ne s’est pas excusé auprès du président Poutine pour l’avoir traité de «tueur» dans une interview télévisée. Est-il possible de tenir une réunion personnelle dans ces circonstances? Ou devrions-nous effacer ces infractions sous la table au nom d’intérêts plus importants, tels que le maintien de la stabilité stratégique mondiale?

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Sergueï Lavrov: Une situation malsaine s’est produite dans les relations russo-américaines ces dernières années. Il y a un certain nombre de préoccupations majeures. Les Américains mènent actuellement une politique ouvertement hostile à l’égard de la Russie, adoptant des sanctions et formulant des accusations non fondées et d’autres mesures hostiles, y compris des actes publics injustifiés, comme celui que vous venez de mentionner. Ensemble, cela a créé un environnement hautement toxique qui entrave le développement d’un dialogue calme et professionnel entre nos pays.

Pour notre part, nous avons toujours appelé à développer une coopération constructive et mutuellement avantageuse avec Washington et à lever les obstacles qui entravent notre marche en avant. L’histoire montre que même les différences les plus radicales peuvent être réglées quand il y a un effort mutuel pour cela.

La Russie et les États-Unis, les deux plus grandes puissances nucléaires du monde, ont une responsabilité particulière en matière de stabilité stratégique et de sécurité internationale. Sans un dialogue russo-américain à grande échelle, la communauté internationale aura du mal à faire face aux menaces et aux défis transfrontaliers ou à régler les conflits régionaux. D’ailleurs, nos partenaires internationaux nous le signalent régulièrement ainsi qu’aux Américains. Conscients de cela, nous analysons la proposition de Washington de tenir une réunion de nos présidents dans un pays européen cet été. Lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken qui s’est tenue à Reykjavik le 19 mai, la partie américaine a fait preuve d’une attitude constructive, dans l’ensemble, ce qui est encourageant.

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Question: Quel pourrait être l’ordre du jour du sommet de juin, s’il a lieu?

Sergueï Lavrov: La préparation de l’ordre du jour fait partie de l’analyse de l’initiative américaine de tenir un sommet. En fin de compte, nos dirigeants décideront eux-mêmes des questions à discuter lors de leur réunion.

Dans l’ensemble, je peux vous dire, tout comme le président Vladimir Poutine l’a souligné à de nombreuses reprises, que nous sommes disposés à discuter et à coordonner des solutions à tous les sujets de l’ordre du jour bilatéral, ainsi qu’à travailler ensemble pour régler les problèmes mondiaux et les conflits et crises régionaux. … L’essentiel est que notre dialogue se fonde sur les principes d’égalité, de respect mutuel et d’équilibre des intérêts.

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Question: En fait, il n’y a pas d’ambassadeur de Russie aux États-Unis ni d’ambassadeur des États-Unis en Russie. Une telle chose s’est-elle déjà produite auparavant? Ce fait peut-il être considéré comme une nouvelle guerre froide entre nos pays? Que fait Anatoly Antonov à Moscou et reviendra-t-il à Washington dans un avenir prévisible?

Anatoli Antonov nommé nouvel ambassadeur russe aux Etats-Unis © ROSLAN RAHMAN - AFP  Anatoli Antonov nommé nouvel ambassadeur russe aux Etats-Unis © ROSLAN RAHMAN – AFP

Sergueï Lavrov: Le rappel des ambassadeurs pour des consultations est une démarche diplomatique courante. C’est le signe d’un mécontentement à l’égard des relations existantes et d’une volonté de les analyser en profondeur et des scénarios possibles d’évolution future. Cela ne signifie pas que les relations ont été rompues, mais montre que quelque chose a mal tourné dans nos relations, qu’il convient d’analyser et de redémarrer.

Quant à Anatoly Antonov, il tient des réunions non seulement au ministère des Affaires étrangères, mais aussi au bureau exécutif présidentiel, à la Douma d’État et dans d’autres agences russes.

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Jusqu’à présent, nous pensons que notre ambassadeur, tout comme le chef de la mission diplomatique américaine à Moscou, John Sullivan, travaillera dans leurs capitales pendant un certain temps.

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Question: Lors de votre entretien avec Argumenty i Fakty l’année dernière, vous avez dit que vous espériez qu’un sommet des cinq pays nucléaires se tiendrait dès que possible. Cette proposition est-elle toujours sur la table? Soit dit en passant, l’extension du nouveau START signifie-t-elle que le système de maîtrise des armements nucléaires ne sera finalement pas ruiné et que l’on peut faire affaire avec l’administration Biden dans ce domaine?

Sergueï Lavrov: Notre proposition de convoquer un sommet des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU tient bon. La pandémie de coronavirus nous a empêchés de nous rassembler l’année dernière, mais elle n’a pas détruit l’idée générale et nous continuons à préparer cette rencontre. Nous espérons que le sommet se tiendra dès que la situation épidémiologique redeviendra normale dans le monde.

Nous considérons l’accord de l’équipe de Joe Biden pour prolonger le nouveau START sans aucune condition préalable ni aucun lien comme un signe encourageant. Le fait que nous ayons finalement prolongé le traité est pleinement conforme aux intérêts de sécurité des deux pays et de la communauté internationale dans son ensemble.

Je n’essaierai pas de deviner quelle tournure les développements peuvent prendre. Il est évident pour nous que des initiatives conjointes pour améliorer la situation dans le domaine de la stabilité stratégique sont absolument nécessaires dans les conditions complexes actuelles.

Nous nous félicitons de l’accord de la partie américaine de considérer l’extension du nouveau START comme le point de départ du lancement d’une nouvelle étape d’un dialogue bilatéral sur les armements stratégiques. Nous sommes prêts pour un travail de fond et sommes pleinement conscients de la complexité et du caractère inhabituel des problèmes qui se sont accumulés dans ce domaine.

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Question: Les experts interprètent l’accumulation de troupes autour du Donbass en avril comme un risque d’une nouvelle escalade dangereuse et comparent même la situation avec la crise des missiles cubains de 1962. Un conflit entre la Russie et l’Ukraine (une autre aggravation est possible à tout moment) peut-il vraiment déclencher une troisième guerre mondiale?

Sergueï Lavrov: Tout d’abord, je voudrais souligner que  le conflit dans le Donbass est un conflit armé interne ukrainien.  C’est une conséquence du coup d’État qui a porté au pouvoir les forces nationalistes radicales à Kiev.

Les radicaux et nationalistes ukrainiens ont commencé à appliquer leurs règles et à sévir contre ceux qui les ont rejetées, y compris les habitants du Donbass qui ne font que protéger leur liberté, leur identité nationale et culturelle et le droit de parler leur langue maternelle.

Les autorités ukrainiennes refusent de reconnaître leurs intérêts légitimes ou d’accorder un statut spécial au Donbass,comme le stipulent les accords de Minsk.   Au lieu de cela, Kiev tente de rejeter la faute sur la Russie et de la présenter comme partie au conflit, exigeant l’adoption de sanctions anti-russes plus sévères.

Les exercices militaires prévus des forces armées russes ont lieu chaque année, clôturant la période d’entraînement au combat hiver-printemps. Ils sont détenus sur le territoire russe à une distance considérable du Donbass. Ce sont ces exercices, déjà terminés, que Kiev, soutenue par les pays occidentaux, a tenté de présenter comme une aggravation de la tension.

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Je voudrais profiter de cette occasion pour souligner le renforcement militaire des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN en Ukraine et dans la mer Noire. Ils envoient des armes et fournissent une aide financière et matérielle à l’armée ukrainienne, et enseignent à l’armée ukrainienne les méthodes de guerre de l’OTAN. Sept exercices militaires conjoints avec des pays de l’OTAN doivent avoir lieu en Ukraine rien qu’en 2021.  En d’autres termes, des exercices militaires y auront lieu toutes les six à huit semaines. Les troupes ukrainiennes participent à l’exercice de grande envergure de l’OTAN Defender Europe 2021.   La Russie doit prendre tout cela en compte dans sa planification militaire. Et enfin, il va sans dire que la militarisation de l’Ukraine ne facilite pas le règlement du conflit dans le Donbass.

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Question: Kiev parle de plus en plus souvent de la révision des accords de Minsk. Comment expliquez-vous cette position et que peut-on faire si l’Ukraine ne veut pas mettre en œuvre ces accords? Y a-t-il un moyen de sortir de cette impasse?

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Sergueï Lavrov: En effet, Kiev en parle de plus en plus souvent. Le président Vladimir Zelensky a déclaré récemment que «les accords de Minsk sont nécessaires non pas pour régler le conflit, mais pour préserver les sanctions contre la Russie». Le chef de la délégation ukrainienne au Groupe de contact trilatéral, Leonid Kravtchouk, a déclaré que les accords de Minsk sont une pierre angulaire [politique] autour du cou de l’Ukraine et l’un des obstacles qui empêche le règlement du conflit. Ces déclarations ne peuvent être considérées comme autre chose que le refus de mettre en œuvre le paquet de Minsk.

La raison en est trop évidente. La cote des autorités de Kiev est en baisse et en baisse, et la «paix dans le Donbass» promise par Zelensky n’est nulle part en vue.

Il semble que Kiev estime que l’octroi d’un statut spécial aux districts distincts des régions de Donetsk et de Lougansk en tant que parties constitutives de l’État ukrainien, qui est un facteur clé des accords de Minsk, entravera la mise en œuvre de la politique ukrainienne actuelle, une politique de nationalisme d’extrême droite, de russophobie, d’ukrainisation forcée, de suppression des médias indépendants, de persécution des dissidents et de rupture des liens séculaires entre nos nations.

Il y a aussi une explication à la volonté obstinée de Kiev de changer la séquence de mise en œuvre du paquet de Minsk en plaçant toute la longueur de la frontière russo-ukrainienne sous contrôle ukrainien avant la tenue d’élections locales dans le Donbass. Ils n’essaient même pas de garder secrets leurs plans ultérieurs, qui prévoient le filtrage de la population et l’internement des personnes «politiquement peu fiables» dans les camps de concentration.

Inutile de dire que les habitants du Donbass ne sont pas enthousiasmés par cette possibilité. Les gens là-bas doivent vivre au milieu des horreurs des bombardements et des tirs des forces armées ukrainiennes et souffrent d’incroyables difficultés en raison du blocus économique de Kiev.

Pour trouver une issue à cette impasse, les autorités de Kiev doivent décider si elles souhaitent que le Donbass soit réintégré en Ukraine. S’ils le font, le seul moyen d’atteindre cet objectif est la mise en œuvre stricte et consécutive du paquet Minsk. Je voudrais vous rappeler que ce document a été approuvé dans une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et est donc contraignant pour les parties en conflit, à savoir Kiev, Donetsk et Lougansk.

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Question: Le principal négociateur de la Russie sur le Donbass, Dmitri Kozak, a fait une proposition surprise, suggérant que les pourparlers se tiennent publiquement afin que les positions des parties soient claires pour tout le monde. Je ne me souviens de rien de tel dans l’histoire de la diplomatie. Comment une telle ouverture influencerait-elle les discussions? Pourquoi les discussions se tiennent-elles généralement à huis clos, plutôt que sous la forme de débats publics, par exemple?

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Sergueï Lavrov: Assurer la confidentialité des discussions est la pratique diplomatique habituelle et une condition préalable au succès. Mais cette règle n’est efficace que lorsque toutes les parties travaillent honnêtement à des résultats pratiques.

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Malheureusement, la conduite de la délégation ukrainienne lors des pourparlers assistés par l’OSCE et la Russie qui se sont tenus au Groupe de contact entre Kiev, Donetsk et Lougansk raconte une autre histoire. Cela concerne aussi largement les discussions tenues par les conseillers politiques du Normandy Four. C’est la raison pour laquelle Dmitry Kozak a présenté la proposition que vous venez de mentionner.

Il est à noter que les autorités de Kiev camouflent soigneusement leur ligne destructrice lors des pourparlers, une ligne qui va à l’encontre des aspirations des Ukrainiens à rétablir la paix dans le Donbass. Cherchant à tromper le grand public, Kiev déforme délibérément le résultat des pourparlers et les approches réelles des participants tant dans le cadre du Groupe de contact que dans le format normand. En d’autres termes, il s’agit d’un cas de désinformation délibérée et intentionnelle.

Voici un exemple concret. Le 22 juin 2020, les participants du Groupe de contact trilatéral ont coordonné et signé un document sur des mesures supplémentaires pour renforcer le cessez-le-feu. Les parties se sont engagées à faire des déclarations publiques sur la publication des ordonnances pertinentes et à confirmer que ces ordonnances de cessez-le-feu sont conformes à ces mesures.

Les forces d’autodéfense ont mis en œuvre cette obligation presque immédiatement. Quant à Kiev, il a fallu huit mois de travail acharné, principalement de la part de la Russie dans le cadre du format normand, pour que ces déclarations soient publiées intégralement et sans aucune modification sur le site Internet du ministère ukrainien de la Défense.

Faut-il laisser sans réponse les faits de ce gréement à dé à coudre, qui sont assez nombreux? Je suis convaincu que le public ukrainien doit savoir qui sont ses «héros». Comment les Ukrainiens ordinaires tireront-ils des conclusions correctes sur les développements dans leur pays autrement?

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Question: Vous avez évoqué la possibilité de rompre les liens avec l’UE, qui sont de toute façon à peine vivants. Dans quelles conditions la Russie serait-elle disposée à développer à nouveau ces relations? Est-ce la levée des sanctions, la levée de la pression sur les questions de droits de l’homme, y compris l’affaire Navalny, ou autre chose?

Sergueï Lavrov: En effet, j’ai mentionné à plusieurs reprises que nos relations avec l’UE ont été réduites au minimum. En 2014, Bruxelles, agissant sous la pression américaine, comme les Américains l’ont ouvertement admis, a détruit l’architecture de coopération qui a mis deux décennies à se créer.

Ce n’était pas notre choix. En outre, nous nous sommes toujours efforcés d’orienter l’UE vers une coopération mutuellement avantageuse dans des domaines d’intérêt mutuel. Malheureusement, les bureaucrates européens ont mis de côté nombre de nos propositions.

La politique de l’UE consistant à contenir la Russie se renforce. Il y a une ingérence directe dans nos affaires internes, par exemple, en ce qui concerne la situation autour d’Alexey Navalny. Les sanctions unilatérales contre les personnes physiques et morales russes sont en cours d’élargissement. De plus en plus d’allégations non fondées sont portées contre nous.

Le dernier exemple est la nouvelle triade de principes de l’UE dans les relations avec la Russie. La priorité a été donnée au refoulement et à l’endiguement, tandis que le troisième principe, l’engagement, a été limité exclusivement aux sujets d’intérêt pour l’UE.

On se demande si Bruxelles espère vraiment sortir de l’impasse dans nos relations par cette approche ouvertement conflictuelle. Nos collègues doivent savoir que nous n’accepterons pas ces jeux unilatéraux. La Russie ne sera pas intimidée par les sanctions ou les menaces. Si nécessaire, nous continuerons à répondre aux provocations et aux manœuvres hostiles avec dureté mais proportionnellement.
Dans le même temps, je voudrais souligner que nous sommes toujours intéressés à traiter avec l’UE et ses États membres dans un esprit de pragmatisme et de respect mutuel fondé sur les normes reconnues du droit international de l’univers. C’est sur la base de ces principes que nous développons avec succès des relations avec l’écrasante majorité des États d’Eurasie, d’Afrique et d’Amérique latine. Je suis convaincu que beaucoup peut également être réalisé en coopération avec nos voisins européens.

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Question: Les médias occidentaux ont rapporté que l’approbation du vaccin Spoutnik V par l’Agence européenne des médicaments a été remise en question, prétendument parce que le régulateur a des critères plus élevés que ceux attendus par Moscou. Est-ce vrai? Étant donné que de nombreux pays n’autorisent l’entrée que des voyageurs vaccinés, cela signifie-t-il que les Russes ne pourront pas se rendre dans l’UE parce que notre vaccin n’a pas été approuvé à Bruxelles?

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Sergueï Lavrov: Le vaccin russe Spoutnik V a dépassé le stade des avis scientifiques de l’Agence européenne des médicaments (EMA), qui a entamé un examen continu du vaccin.

Nous pensons que cette question doit être considérée d’un point de vue exclusivement professionnel et dépolitisé. Cela concerne la santé et la vie des gens. L’essentiel est que l’UE soit guidée par ces considérations à toutes les étapes ultérieures de l’examen de la demande de la Russie.

Je vous rappelle qu’à ce jour, Spoutnik V a été enregistré dans plus de 60 pays. Ce chiffre est explicite. Notre vaccin est reconnu dans le monde entier.

En ce qui concerne la réouverture des pays aux voyageurs, il est proposé d’utiliser des certificats verts numériques, qui comprendraient la preuve qu’une personne a été vaccinée contre le COVID-19, a reçu un résultat de test négatif ou s’est rétablie du COVID-19. Jusqu’à présent, cette idée vise à restaurer les voyages au sein de l’UE. La question de la compatibilité des certificats européens avec des documents similaires ou des certificats numériques utilisés dans les pays tiers est en cours de discussion.

La Commission européenne a également proposé de simplifier l’entrée des voyageurs vaccinés en provenance de pays tiers, mais uniquement s’ils ont été vaccinés avec des vaccins approuvés par l’EMA ou l’OMS (cette dernière évalue actuellement Spoutnik V à des fins de certification). En fin de compte, les États de l’UE décideront eux-mêmes d’autoriser ou non les touristes de pays tiers. Beaucoup d’entre eux ont un vif intérêt à rouvrir leurs frontières aux touristes russes.

Il faut dire que la situation épidémiologique reste instable dans de nombreux pays européens. Pour notre part, nous souhaitons rappeler à nos collègues de l’UE que leurs décisions doivent être non discriminatoires et doivent également prendre en compte tous les vaccins COVID-19 créés dans les pays non occidentaux.

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Question: Il semble que les troupes américaines quittent enfin l’Afghanistan. Cependant, il existe un risque qu’une fois qu’ils quittent le pays, les talibans se lancent à nouveau dans une prise de pouvoir. Cela représente-t-il une menace pour la Russie?

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Sergueï Lavrov: La Russie est prête à affronter toute tournure que les développements en Afghanistan pourraient prendre. Bien sûr, nous nous intéressons à une situation stable là-bas. À cette fin, aux côtés d’autres pays, nous promouvons énergiquement le processus de réconciliation nationale.

Plus précisément, nous le faisons dans le cadre de la troïka élargie avec la Russie, les États-Unis, la Chine et le Pakistan. Nous prévoyons d’intensifier les activités au format Moscou à l’avenir, qui comprend tous les pays de la région et les États-Unis.

Les inquiétudes concernant la prise du pouvoir par les talibans viennent principalement des observateurs occidentaux. Cependant, premièrement, les Taliban eux-mêmes disent qu’ils n’ont pas de telles intentions, et deuxièmement, il existe des forces politiques en Afghanistan qui ne soutiendront manifestement pas l’arrivée au pouvoir des Taliban par la violence.

Dans nos contacts, nous montrons clairement au mouvement taliban que nous sommes contre le monopole du pouvoir. Il est nécessaire de former un gouvernement qui tiendra compte des intérêts de tous les groupes ethniques et politiques de la société afghane si nous voulons parvenir à un règlement durable.

Les mois à venir peuvent être décisifs à cet égard. Les prévisions nous disent qu’ils pourraient assister à une autre augmentation des activités de combat saisonnières. Beaucoup dépendra de la volonté des parties afghanes en guerre de mener un dialogue constructif et de s’entendre sur les questions clés d’une future structure étatique.

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Question: Le président Erdogan a récemment accueilli le président Zelensky à Istanbul. Les Turcs ont une fois de plus souligné qu’ils ne reconnaissent pas la Crimée comme faisant partie de la Russie. Ils fournissent des armes à l’Ukraine, notamment des drones, dont l’un aurait tué un garçon de six ans dans le Donbass. La Turquie était un pays qui a attisé le feu de la guerre dans le Haut-Karabakh. Nous nous souvenons également de l’avion russe abattu en Syrie. Nos «partenaires turcs» ne se permettent-ils pas un peu trop?

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Sergueï Lavrov: En effet, la Russie et la Turquie ont des différences majeures en ce qui concerne un certain nombre de questions internationales. Cependant, cela ne nous empêche pas de maintenir un dialogue politique productif avec nos partenaires turcs et de développer une coopération mutuellement avantageuse dans divers domaines allant de l’énergie au tourisme.

N’oublions pas non plus qu’en tant que pays de l’OTAN, la Turquie, malgré la forte pression de Washington, s’est non seulement intéressée à l’achat d’équipement militaire de pointe à la Russie, mais a déjà mis en œuvre un contrat majeur pour l’achat du système de défense aérienne S-400 Triumph moderne.

En ce qui concerne l’Ukraine, nous encourageons vivement nos collègues turcs à tous les niveaux à analyser la situation en profondeur et à cesser d’alimenter le sentiment militariste de Kiev. Nous avons clairement indiqué que la clémence à l’égard des initiatives agressives de l’Ukraine en Crimée équivaut à une atteinte à l’intégrité territoriale de la Russie. Nous espérons qu’Ankara ajustera son approche pour tenir compte de nos préoccupations légitimes.

Dans le prolongement des développements en Syrie, il est important de noter qu’un mécanisme hautement viable pour surmonter la crise a été créé grâce aux accords avec Ankara, à la fois bilatéralement et dans le cadre de la Troïka d’Astana avec l’Iran. La situation sur le terrain, y compris sur les champs de bataille d’hier, s’est stabilisée et les tentatives de rallumer les foyers du terrorisme international ont été réprimées, notamment grâce à nos efforts conjoints.

En outre, la Russie – la Turquie et l’Iran ont réussi à consolider diverses couches de la société syrienne et à organiser les efforts pour construire la future structure politique du pays dans un format basé sur le Comité constitutionnel.

Un centre conjoint Russie-Turquie de contrôle du cessez-le-feu et des hostilités fonctionne dans la zone de conflit du Haut-Karabakh depuis le 30 janvier. Ce centre utilise exclusivement l’observation visuelle pour surveiller les violations éventuelles.

Ainsi, sans minimiser les différences existantes, nous continuerons à être guidés par la vision stratégique de nos intérêts communs dans l’élargissement de la coopération avec la Turquie. Je suis convaincu que cela répond aux aspirations des peuples russe et turc.

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Question: La Russie a-t-elle réussi à maintenir des relations chaleureuses avec l’Arménie malgré l’issue défavorable du conflit armé au Karabakh?

armenie-azerbaidjan_10nov2020-29311 CARTE Version mise à jour après l’accord du 9 novembre 2020

Sergueï Lavrov: les relations russo-arméniennes ont été mises à l’épreuve par le temps. Je suis convaincu qu’ils continueront de se développer dans un esprit de confiance mutuelle, de partenariat stratégique et d’interaction alliée.

Ce pays est toujours prêt à donner un coup de main au peuple arménien fraternel, comme en témoignent les efforts de médiation de la Russie et personnelle du président Vladimir Poutine, grâce auxquels il est devenu possible de mettre fin à la confrontation militaire au Haut-Karabakh à l’automne 2020 et de lancer le processus de normalisation dans la région.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que les accords trilatéraux conclus par les dirigeants de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie et de la Russie et consignés dans leurs déclarations du 9 novembre 2020 et du 11 janvier 2021 sont généralement mis en œuvre avec succès. Cela concerne, entre autres, l’élimination des conséquences humanitaires et socio-économiques du conflit et le déblocage des transports et des liens économiques dans le Caucase du Sud. L’assistance russe est louée par nos amis arméniens.

Il est également important de comprendre que les relations Russie-Arménie ne se limitent pas uniquement aux questions du Haut-Karabakh. Nous avons instauré un dialogue politique sans précédent actif et fondé sur la confiance au plus haut niveau et à d’autres niveaux. Cette année seulement, nos dirigeants se sont rencontrés à deux reprises et ont eu de nombreuses conversations téléphoniques. Début mai, j’ai rendu visite à Erevan. Des échanges interparlementaires sont en cours.

Pour aider à surmonter les conséquences de la pandémie de COVID-19, la Russie a fourni à l’Arménie plusieurs dizaines de milliers de doses du vaccin Spoutnik V. Nous étudions comment élargir notre assistance. Nous promouvons avec succès nos liens commerciaux et économiques, ce qui est favorisé par les réunions régulières entre les coprésidents de la Commission intergouvernementale russo-arménienne de coopération économique.

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Question: Que pensez-vous des préparatifs d’une tentative d’attentat contre la vie d’Alexandre Loukachenko, ce dont Minsk a accusé les services secrets américains? Étant donné que les manifestations en Biélorussie se sont calmées, pourrait-on utiliser d’autres instruments pour changer le régime du pays? Quelle assistance Moscou est-elle prête à apporter à son allié dans ce contexte?

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Sergueï Lavrov: Une tentative d’organiser un coup d’État armé en Biélorussie avec l’aide d’un citoyen américain fait partie de la ligne occidentale visant à s’ingérer dans les affaires intérieures des pays post-soviétiques, qui utilise une gamme de méthodes de «révolutions de couleur». Il est difficile d’imaginer que de telles actions pourraient être organisées à l’insu des services secrets américains. Cela rappelle le coup d’État en Ukraine en février 2014.

Alexander Loukachenko a dû faire un pas extraordinaire en raison de la menace qui pesait sur sa vie. Le 9 mai, il a signé un décret présidentiel disant qu’en cas d’urgence, le pouvoir dans le pays serait transféré au Conseil de sécurité.

Vous avez raison de dire que la situation au Bélarus s’est stabilisée. Malgré un soutien sans précédent de l’extérieur, l’opposition soutenue par les émigrés ne parvient pas à aggraver la situation. La plupart des gens en ont assez des troubles de la rue et se rendent compte que cela est contre-productif.

Malgré cela, les pays occidentaux intensifient leur pression sur Minsk tout en promettant une aide économique extravagante en échange d’une «transition vers la démocratie». Ils ont sombré au point de vouloir intimider le gouvernement bélarus et des membres des forces de l’ordre avec des poursuites en vertu du droit international.

Dans le même temps, le soutien médiatique, politique et financier à grande échelle à l’opposition émigrée biélorusse se poursuit.

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La leader de l’opposition biélorusse Svetlana Tikhanovskaya s’adresse aux journalistes à Vilnius, en Lituanie, le 24 mai 2021. (PETRAS MALUKAS / AFP)


Nous pouvons supposer que les «sympathisants» du Bélarus ne s’arrêteront pas là. Nous sommes préoccupés par un autre appel de Svetlana Tikhanovskaya à mobiliser des manifestations en août et septembre de cette année. Nous espérons que le peuple bélarussien fera preuve de sa sagesse inhérente et ne suivra pas ceux qui tentent d’utiliser la situation pour leurs intérêts égoïstes.

Naturellement, la Russie ne laissera pas la Biélorussie en difficulté. Nous sommes toujours prêts à aider notre voisin et allié stratégique. Après tout, nos relations sont basées sur une interaction fraternelle, souvent familiale, une histoire commune et des valeurs spirituelles.

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Question: La Chine et la Russie sont du même côté de la barricade pour contrer les États-Unis. Moscou et Pékin pourraient-ils conclure une alliance dans ce contexte, même probablement une union militaro-politique?

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Sergueï Lavrov: Les relations Russie-Chine se développent rapidement. Aujourd’hui, ils sont au point culminant de leur histoire en grande partie parce que le modèle existant de relations bilatérales est supérieur dans une certaine mesure au niveau de coopération inter-étatique des syndicats formés pendant la guerre froide.

Les principes fondamentaux de nos relations sont énoncés dans le Traité de bon voisinage – d’amitié et de coopération. En juillet, nous célébrerons le 20e anniversaire de ce traité.

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Aujourd’hui, nos partenaires chinois et nous sommes satisfaits du format de coopération existant. Cela nous permet de résoudre toutes les questions, même les plus difficiles, dans un dialogue bilatéral, de défendre efficacement nos intérêts dans les associations multilatérales et de coordonner nos approches sur la scène mondiale. En travaillant ensemble, la Russie et la Chine exercent une influence positive et stabilisatrice sur la situation mondiale et régionale.

Mon ami et collègue, le ministre des Affaires étrangères de la RPC, Wang Yi, a souligné dans son récent entretien avec l’agence de presse Xinhua que la coopération Russie-Chine n’avait pas de fin finale – de questions tabou ou de limite supérieure. Je suis d’accord avec son évaluation.

https://www.mid.ru/en/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4741307