4173 – France – Humour – Gorce  « Si les journaux ne résistent pas à la pression des réseaux sociaux… »

phpoc9P0C

INTERVIEW. Le quotidien « Le Monde » s’est excusé pour un dessin jugé offensant de Xavier Gorce. Le dessinateur s’étonne de cet arbitrage entre humour et morale.

Par Clément Pétreault – .lepoint.fr – Publié le 20/01/2021 à 09h14 – Modifié le 20/01/2021 à 12h33

A nos lecteurs : mise au point sur le départ de Xavier Gorce

Après l’annonce de la démission du dessinateur, « Le Monde » réaffirme son engagement en faveur du dessin de presse et de la liberté d’expression, tout en demeurant vigilant sur sa liberté de publier en restant fidèle à ses valeurs.

Jérôme Fenoglio  Jérôme Fenoglio

Par Jérôme Fenoglio (Directeur du « Monde »)Publié le 20 janvier 2021 à 17h52, mis à jour hier à 09h45
 
Le dessinateur Xavier Gorce nous a fait savoir, mercredi 20 janvier, qu’il mettait fin immédiatement à sa collaboration de dix-neuf années avec Le Monde. Nous prenons acte de cette décision « personnelle, unilatérale et définitive », selon ses termes publics, tout en confirmant que nous ne la souhaitions pas. Cette démission intervient après la parution, mardi 19 janvier, dans la newsletter « Le Brief du Monde », d’un dessin de Xavier Gorce que nous n’aurions pas dû publier.
Nous considérons, en effet, que la liberté de la presse, élément vital de notre démocratie, ne peut se diviser. Elle doit être tout aussi complète pour les dessinateurs, ou les journalistes, que pour les journaux dans leur choix de publier ou non un dessin. En l’espèce, celui de Xavier Gorce pouvait être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, à un moment où la société prend conscience de leur ampleur. Contraire à nos engagements éditoriaux, cette interprétation a choqué nombre de nos lecteurs.
Nous considérons, au Monde, que la liberté de la presse est également une responsabilité, qui inclut la capacité à reconnaître une erreur et à présenter des excuses à nos lecteurs. Cela nous est déjà arrivé au cours des dernières années, y compris pour des dessins. C’est ce que nous avons fait mardi, puisque l’erreur de la publication était la nôtre. Il ne s’agit ni d’une censure (le dessin reste publié) ni, a fortiori, d’une sanction à l’endroit de notre dessinateur.
Il s’agit encore moins d’une remise en cause de notre engagement permanent en faveur du dessin de presse. Nous continuerons à en publier à la « une » et dans les pages de notre quotidien, ainsi que sur nos sites et applications. Nous accueillerons, dans les semaines qui viennent, un ou une dessinatrice pour succéder à Xavier Gorce dans notre newsletter « Le Brief du Monde ». Nous persisterons à défendre ce genre particulier de la liberté d’expression, y compris quand il nous dérange et nous bouscule, tout en restant vigilants sur notre liberté de publier en demeurant fidèles à nos valeurs.

 

Mardi 19 janvier, Le Monde a fait paraître un dessin de Xavier Gorce – par ailleurs collaborateur occasionnel au Point – dans sa newsletter matinale. Ce dessin, que nous reproduisons ici, a suscité un élan d’indignation sur les réseaux sociaux, notamment porté par le député Aurélien Taché, le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité Nicolas Cadène et la journaliste militante Rokhaya Diallo.

p14698

Quelques heures plus tard, la directrice de la rédaction Caroline Monnot a publié un message aux lecteurs, précisant que

« ce dessin signé Xavier Gorce n’aurait pas dû être publié », jugeant que ce dessin pouvait être lu « comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres. Le Monde tient à s’excuser de cette erreur auprès des lectrices et lecteurs qui ont pu en être choqués. » 

Ce fait inédit illustre le malaise croissant de la presse face aux dessins politiques et autres caricatures. Depuis les attentats contre Charlie Hebdo dans lesquels les caricatures ont joué un rôle central, de nombreux titres renoncent à publier des dessins qui pourraient heurter leurs lecteurs ou susciter des polémiques interminables. Fait marquant, le New York Times a en effet renoncé en juin 2019 – après une caricature jugée antisémite – à publier des dessins dans son édition internationale, comme c’est le cas depuis longtemps dans son édition américaine. Pour Xavier Gorce, « le rire n’a pas à répondre aux impératifs de la morale ». Depuis la parution de cette interview, Xavier Gorce a annoncé sur Twitter qu’il quittait le Monde. Entretien.

EsK7d05W4AAkIGH

Le Point : Le quotidien Le Monde qui présente ses excuses en expliquant qu’un de vos dessins n’aurait pas dû être publié, c’est inédit ?

Xavier Gorce : Je travaille pour Le Monde depuis 18 ans, je n’ai jamais eu de dessin censuré et j’ai toujours bénéficié d’une grande liberté. Je suppose que ce dessin a dû être jugé correct avant sa publication, sinon il ne serait pas passé… À l’heure qu’il est, le dessin est toujours sur le site et je refuse de parler de censure. En revanche, que le journal s’excuse pour l’un de mes dessins, c’est une première. Ce dessin a été mal compris, il est pourtant clair. C’est une ironie sur les propos d’Alain Finkielkraut qui s’interrogeait sur le fait de savoir ce qu’était l’inceste, comme si cela pouvait amoindrir la faute morale… Je rappelle, à travers ce dessin, que si les structures familiales contemporaines peuvent, certes, brouiller la notion d’inceste, les violences sexuelles et la pédocriminalité restent indiscutablement un crime. C’est un contresens total que d’imaginer que mon dessin serait une quelconque légitimation de ces crimes…

le-dessinateur-xavier-gorce_6290574

Xavier Gorce

Ce n’est pas la première critique que vous recevez sur votre travail…

Évidemment, non. D’abord, il peut y avoir des dessins mauvais, ça arrive. Il y a aussi des gens qui ne comprennent pas, d’autres qui n’ont pas de second degré, je n’y peux rien. Il y a aussi des gens qui refusent de comprendre pour se consacrer entièrement à leur indignation, ce sont eux qui me posent problème. Ils ont un agenda idéologique et cherchent à soulever l’indignation des masses plutôt qu’à rire ou réfléchir, cela leur permet, pensent-ils, de faire avancer leur cause.

Le dessin de presse n’est pas là pour faire de la morale ou participer à des élans d’indignation collective.

Vous regrettez ce dessin ?

 Je ne regrette jamais, sauf lorsque j’ai l’impression de me tromper. Et là, ça n’est pas le cas. J’ai l’impression que ce dessin est clair et sans ambiguïté.

On vous reproche, dans ce dessin, de vous moquer des victimes, de faire de l’humour sur des minorités. Vous n’aimez pas les minorités ?

21250488-21250567-g-jpg_7648496_1000x667 C’est faux, rien ne peut laisser penser une chose pareille. Je vois surtout que la susceptibilité des réseaux sociaux a encore frappé ! Oui, il y a des communautés qui s’identifient comme victimes de la société, à tort ou à raison, et les communautés transgenres font partie de tous ceux qui n’acceptent pas que l’on fasse de l’humour sur des situations vécues douloureusement… Mais si on ne doit plus rire des situations douloureuses, je ne vois pas de quoi on va pouvoir rire dans les dessins de presse des années à venir ! Le rire est une défense, une critique, jamais une moquerie ou une humiliation. Je regrette d’avoir à le préciser, mais pour moi, le rire n’a pas à répondre aux impératifs de la morale ou de l’émotion, car la morale n’a rien à voir avec l’intelligence ou la compréhension des choses. Aujourd’hui, les réseaux sociaux attendent que l’on s’indigne de tout. Croire que l’humour consisterait à se moquer des victimes est un contresens, je fais ce que j’ai toujours fait, j’ironise sur des situations absurdes. Le fait de s’interroger sur la filiation pour définir s’il y a inceste ou pas inceste évidemment est une ironie, comme si changer la définition de l’inceste pouvait excuser la pédocriminalité…  

Peut-on rire sans blesser ?

ab3245600aa9594bd955b05e2f61a

On me reproche d’ironiser sur les gens qui se sentent « victimes », au lieu de m’en prendre à ceux qui sont ou seraient « méchants », comme si l’humour devait répondre aux impératifs de l’indignation et se donner pour mission de défendre tous ceux qui se déclarent victimes. C’est grave de penser ainsi, car on remplace la recherche d’une vérité par un débat sur le moral ou l’immoral. Je reste convaincu que le dessin de presse n’est pas là pour faire de la morale ou participer à des élans d’indignation collective. Mes dessins ironisent sur tous les aspects de notre société, et ce, depuis toujours.

Ce n’est pas la première fois que vous ciblez la mouvance militante très active sur les réseaux sociaux…

21250488-21250485-g-jpg_7648484_1000x667

 Dans ces espaces, la morale se substitue au réel, on ne se soucie plus de la justesse des choses, mais de leur moralité présumée. Cela prête le flanc à toutes les dérives. Le parallélisme avec les phénomènes d’inquisition n’est pas exagéré, les faits étaient jugés par un tribunal religieux, qui décidait de ce qui était conforme ou non à la bienséance et non au droit. Je croyais que nous étions débarrassés de tout cela, grâce à État – laïque – qui organise la séparation des pouvoirs et garantit la liberté de conscience comme d’expression. Sauf que l’on voit resurgir des tribunaux populaires qui se substituent à ces mécanismes de droit et s’arrogent le droit de dire ce qui est correct et ce qui ne l’est pas.

Êtes-vous inquiet sur l’espérance de vie du dessin de presse ?

groce

 Si les rédactions ne résistent pas à la pression des réseaux sociaux, que ce soit pour des raisons d’image ou par peur des campagnes de dénigrement aux implications économiques, elles peuvent être tentées de faire table rase des choses jugées incorrectes ou offensantes comme peut parfois l’être le dessin de presse. C’est ce même phénomène qui a conduit le  New York Times à renoncer aux caricatures pour ne plus avoir à affronter de situations difficiles… les équipes ont décidé de supprimer les dessins. J’espère que  la culture woke présente dans la presse anglo-saxonne dite de gauche n’est pas en train de déteindre sur la presse française… 

EsPQhV6XUAAPM90

https://www.lepoint.fr/politique/gorce-si-les-journaux-ne-resistent-pas-a-la-pression-des-reseaux-sociaux-20-01-2021-2410357_20.php