3924 – Horizons & Débats > Escalade entre la Chine et l’Inde … Coexistence pacifique ou enfer nucléaire dans l’Himalaya ? 21 juillet 2020

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Horizons & Débats – N°15 – 21 juillet 2020 – par Matin Baraki*, Marburg 

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Matin Baraki*

A l’abri des regards en raison du coronavirus, les tensions s’exacerbent de manière dangereuse dans l’Himalaya. Voilà comment pourrait être résumée la situation actuelle entre les deux puissances nucléaires que sont la République populaire de Chine et la République de l’Inde. Depuis le début du mois de mai, la Chine et l’Inde ont déployé des troupes supplémentaires le long de leur frontière commune. La région concernée se situe à une altitude de 4000 mètres au Ladakh, que l’Inde considère comme faisant partie du Cachemire. La Chine quant à elle a occupé le territoire indien à l’est du Ladakh et l’a simplement rebaptisé «Aksai Chin»1Comme en de nombreux points de l’Himalaya, le tracé de la frontière, hérité de la puissance coloniale britannique, est ici contesté. Toléré bon gré mal gré des deux côtés, il est d’ailleurs appelé simplement «Line of Actual Control» – LAC (ligne de contrôle effectif).2

L’Inde et la Chine se sont reproché à maintes reprises des provocations réciproques par le biais de patrouilles et de passages de frontière inappropriés. En 1962, la zone frontière avait déjà été le théâtre d’une guerre brève mais violente entre les deux pays3, conduisant à la défaite de l’Inde. La honte de cette guerre frontalière perdue est profondément gravée dans la mémoire collective de l’élite indienne.

Pangong-Tso-7  lac Pangong au Ladakh

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Le 5 mai 2020, sur les rives du lac Pangong au Ladakh, une échauffourée a eu lieu entre gardes-frontières chinois et indiens, au cours de laquelle ces derniers se sont battus à poings nus.

Le 25 mai, les tensions entre les deux pays se sont intensifiées. Une grave bagarre s’ensuivit, au cours de laquelle jusqu’à 250 soldats furent blessés. Il s’agit de la plus grave crise frontalière depuis 2017, lorsque des troupes chinoises et indiennes s’étaient affrontées durant 73 jours à Doklam, près du Royaume du Bhoutan.

Des pourparlers politiques entre le chef de l’État et du parti chinois Xi Jinping et le premier ministre indien Narendra Modi avaient alors permis de sortir de l’ornière.4

Une fois de plus, la situation semble très explosive. Le 26 mai, le premier ministre indien Modi a convoqué une réunion de crise des généraux avec son conseiller à la sécurité Ajit Doval,au cours de laquelle «l’état de préparation militaire de l’Inde» a été le sujet principal.

L’agence de presse PTI note que «la stratégie chinoise de vouloir exercer une pression militaire sur l’Inde ne fonctionnera pas».La réaction du leader et chef du parti chinois, Xi Jinping, ne s’est pas fait attendre: son pays serait en train d’intensifier les préparatifs à une lutte armée. Peu avant la déclaration de Xi, le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères avait souligné que la Chine maintenait une «position cohérente et claire»dans le conflit frontalier avec l’Inde et qu’il est du devoir de l’Armée populaire de libération chinoise de vouloir défendre le territoire et la souveraineté nationale de la Chine.

Actuellement, le ton se durcit. Le quotidien d’État chinois «Global Times»a fait état de plusieurs «infrastructures défensives illégales»du côté indien, depuis lesquelles pouvait être atteint le territoire chinois. C’est alors que la République populaire de Chine aurait réagi avec des déplacements de troupes. Par conséquent, une éventuelle escalade de la violence relèverait de l’unique responsabilité de la République indienne.

A la mi-mai déjà, des analystes militaires indiens soulignaient pour leur part des questions de calendrier. Le général indien à la retraite Ajay a parlé de «manœuvres de nature agressive»de l’armée chinoise dans l›Himalaya, qui rappelaient le comportement de la flotte chinoise dans la mer de Chine du Sud.

Le journal «Financial Express»a fait référence à l’expert indien en sécurité Ajey Leleen ces termes: «Pourquoi cela se produit-il maintenant, au milieu de la crise du Covid-19?»Selon Lele, il se peut que la Chine veuille tester la détermination de l’armée indienne au moment où le gouvernement de Delhi est très occupé avec le coronavirus.

https://img.lemde.fr/2012/06/11/0/0/550/405/688/0/60/0/ill_1716192_bec1_pak.jpg          lac Pangong au Ladakh + routes

L’ancien diplomate indien Phunchok Stobdana également averti dans l’«Indian Express» que la Chine veut pousser les forces indiennes plus à l’ouest, afin de se rapprocher du point stratégique que représente le glacier Siachen, où se font face troupes indiennes et pakistanaises.

Alliés militaires et stratégiques, le Pakistan et la République populaire de Chine tentent d›exercer une double pression sur l’Inde.

thumbs_b_c_06fb9720d1257ad50fafdf419a8eafdc  La zone militaire située dans la région de Siachen, entourée de sommets pouvant atteindre 8 000 mètres d’altitude, zone de conflits entre le Pakistan et l’Inde, a été filmée pour la toute première fois par l’AA. Behlül Çetinkaya   17.09.2019         CF/https://www.aa.com.tr/fr/turquie/-le-plus-haut-champ-de-bataille-du-monde-film%C3%A9-pour-la-premi%C3%A8re-fois-par-l-aa/1585928

Par le passé, le gouvernement de Pékin avait critiqué la construction d’une route indienne près du lac, et avait à son tour triplé le nombre de patrouilles sur le lac glaciaire.

Dans le cadre de ces projets, 66 nouvelles routes doivent être construites le long de la frontière d’ici fin 2020, en réponse aux nombreux projets d’infrastructures de la Chine dans le cadre de son initiative de «Nouvelle route de la soie». Cela fait plusieurs années que la République populaire de Chine étend son influence dans la région de l’Asie du Sud et du Sud-Est, notamment dans des zones que l’Inde a longtemps considérées comme sa sphère d’intérêts stratégiques.

Dans ces régions éloignées, l’Inde et la République populaire de Chine sont séparées par la «ligne de contrôle effectif» (LAC) longue de 3488 kilomètres.10

Comme ces dernières années les gouvernements chinois et indien ont tous deux utilisé la carte nationaliste à des fins de politique intérieure, il leur est maintenant difficile de se libérer du piège qu’ils se sont eux-mêmes tendu sans perdre la face et montrer des signes de faiblesse.

Selon des sources indiennes, dans la vallée de Galwan les Chinois auraient avancé jusqu’à trois kilomètres en territoire indien. «India Today»a fait état le 27 mai dernier d’un transfert au Ladakh de 5000 soldats de l’Armée populaire de libération. Une augmentation des troupes chinoises aurait des conséquences correspondantes du côté indien.

Selon l’agence de presse Reuters, les deux parties construisent des installations de défense dans la région, et le gouvernement chinois y fait également acheminer divers équipements.

Cela prête à penser que le gouvernement de Pékin se prépare à un conflit plus long avec l’Inde.11

Les observateurs politiques en Inde parlent d’une «situation sans précédent». Le 26 mai, le gouvernement de Pékin annonçait qu’il commencerait début juin à faire évacuer du territoire indien les citoyens chinois, y compris les étudiants, les touristes et les hommes d’affaires.

Sur place, des stratèges mettent en garde contre une nouvelle intensification du conflit, qui semble s’être produite en juin avec la mort de 20 soldats indiens à la frontière indo-chinoise.

INDE Brahma-Chellaney-671x403 Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques au Center for Policy Research de New Delhi et membre de la Robert Bosch Academy de Berlin, est l’auteur de neuf livres, dont Asian Juggernaut, Water: Asia’s New Battleground, et Water, Peace, and Guerre: faire face à la crise mondiale de l’eau. cf/https://www.newvision.co.ug/news/1415635/upholding-asian

Selon les informations indiennes, il y eut également des victimes du côté chinois. Si le gouvernement de Pékin ne l’a pas confirmé, le rédacteur en chef du «Global Times»a toutefois twitté que des Chinois avaient également été tués.12 Brahma Chellaney, expert en études stratégiques au Centre for Policy Research de Delhi, a parlé d’un tournant dans les relations entre les deux pays.

«Après cet incident, les relations entre la Chine et l’Inde ne seront plus jamais les mêmes»,13 a-t-il déclaré à la télévision indienne.

Des paroles qui laissent présager le pire, car aujourd’hui déjà on observe une grande méfiance de part et d’autre.

Cependant, les ministres des affaires étrangères des deux puissances nucléaires souhaitent un «apaisement» immédiat du conflit à la frontière entre les deux pays. Les deux parties se sont parlé lors d’une conférence téléphonique. Elles ont convenu de «traiter équitablement» les événements de la vallée de Galwan et de s’efforcer de trouver une solution au conflit.14

Il reste à mentionner que l’administration américaine tente depuis des années de gagner l’Inde comme partenaire stratégique contre la République populaire de Chine et d’instrumentaliser le pays contre la Chine.15

 Déjà le président américain Bill Clinton avait reconnu comme unique puissance nucléaire en Asie du Sud non pas le Pakistan, pourtant allié de longue date et le plus proche des Etats-Unis, mais l’Inde.

Aussi le gouvernement de Pékin a-t-il prévenu le gouvernement indien de ne pas se laisser instrumentaliser par l’administration Trump dans les différends qui opposent la Chine et les Etats-Unis à Taïwan et à Hong Kong.

Il faut espérer que l’élite politique et militaire indienne soit suffisamment sûre d’elle et lucide pour ne pas se faire réduire au simple rôle de tâcheron des Etats-Unis.•

Matin Baraki (né le 6 mars 1947 à Schinah près de Kaboul, Afghanistan) est un politologue et interprète germano-afghan.
La vie
Après une formation de mécanicien de précision, il a étudié la pédagogie à Kaboul et a travaillé comme enseignant. De 1970 à 1974, Baraki était assistant technique à la Faculté des sciences de l’Université de Kaboul. En 1974, il est allé en République fédérale d’Allemagne et a obtenu son doctorat en 1995 à l’Université Philipps de Marburg. Il a ensuite pris des missions d’enseignement pour la politique internationale dans les universités de Marburg, Gießen, Kassel et Münster en tant que politologue. Baraki publie sur le Moyen-Orient et l’Asie centrale dans des livres, des magazines et des journaux en Allemagne et en Suisse.
Baraki est l’un des auteurs permanents du mensuel RotFuchs et écrit pour Aus Politics and Current Affairs, le quotidien de gauche Junge Welt et l’hebdomadaire socialiste Zeitung.
source/https://de.wikipedia.org/wiki/Matin_Baraki

index


  • 1 V. Baraki, Matin: Kachmire – le génèse du conflit, dans: Horizons et débats, Zurich, no. 19, 27/08/2019, p. 4.
  • 2 V. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, dans: Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), 17/06/20, p. 6.
  • 3 V. ib.
  • 4 V. Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Himalaja: Die Unruhe zwischen China und Indien wächst, dans: Süddeutsche Zeitung, 27/05/2020.
  • 5  Ib.
  • 6  Ib.
  • 7  Ib.
  • 8  Ib.
  • 9 Ib.
  • 10 V. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, dans:FAZ,17/06/20, p. 6.
  • 11 Vgl. Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Himalaja, loc. cit.
  • 12 Vgl. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, loc. cit, p. 6.
  • 13 Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Himalaja, loc. cit., 27/05/20.
  • 14 Vgl. Fähnders, Till: Entspannung im Himalaja, dans: FAZ, 07/07/20, p. 5.
  • 15 Vgl. Fähnders, Till: Gegen Chinas Salamitaktik, in: FAZ, 23/06/20, p. 8.

(Traduction Horizons et débats)


source/https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2020/n-15-21-juillet-2020/escalade-entre-la-chine-et-linde.html