3342 – Guerre commerciale, rivalité d’influence. Huawei dans l’œil du cyclone

 

Question Chine – 24 mai 2019 – François Danjou

Le 20 mai, Xi Jinping déposait une gerbe au monument marquant le départ de la Longue Marche à Yudu dans le Jiangxi. Faisant allusion aux tensions avec Washington, son discours posté sur le site de CCTV a pris un ton solennel et dramatique.

« Nous sommes ici au point de départ de la Longue Marche en mémoire du périple de l’armée rouge. Aujourd’hui nous partons pour une nouvelle Longue Marche. Tout est à recommencer. »

chine Yudu dans le Jiangxi le mémorial de la longue marche & Xi Jinping 138074832_15583617383761n  Chine Yudu dans le Jiangxi – le mémorial de la longue marche & Xi Jinping 

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Tous les journaux chinois alignés sur Xinhua, repris par la presse internationale en parlent : Le 21 mai, le président Xi Jinping était à Yudu, dans le district de Ganzhou, à l’est du Jiangxi pour commémorer l’épisode spectaculaire et mythique de la « Longue Marche » durant la guerre civile par lequel, selon la légende, le parti a échappé à sa destruction par l’armée de Tchang Kai-chek.

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A cette occasion, alors que dans ses « tweet » et interviews D. Trump exprimant l’intention de banaliser le conflit, ne cessait de priser son exceptionnelle relation avec Xi Jinping, ce dernier prononçait un discours appelant les Chinois à se préparer à participer à une
« nouvelle longue marche : 我们正处于长征的起点, 以纪念红军开始其旅程的时间. 我们现在正在开始一个新的长征, 我们必须重新开始- Nous sommes ici pour nous souvenir de l’époque où l’Armée rouge a commencé son voyage et nous entamons une nouvelle longue marche. Nous devons tout recommencer ».

Une assurance mêlée d’inquiétude.

Au forum économique de Davos, Xi Jinping prévenait que personne ne sortirait à son avantage d’une guerre commerciale. La prévision est exacte. Mais contrairement à ce qu’écrivent nombre de commentateurs l’avantage chinois n’est pas décisif. Les exportations américaines pouvant faire l’objet de représailles douanières chinoises sont par construction plus limitées que les exportations chinoises vers les États-Unis. Par ailleurs une riposte chinoise par un embargo sur les « Terres rares » comme l’évoquait un article du Global Times a peu de chances d’être efficace, notamment parce que ces minéraux ne sont pas « rares », mais seulement limités par le monopole d’exploitation chinois, résultat d’un choix stratégique laissant à la Chine leur exploitation difficile et polluante.

En imposant des restrictions qui augmentent leur prix, Pékin crée une concurrence d’exploitation ailleurs (Japon, Australie, États-Unis) par les sociétés qui du fait de la hausse des prix jugent désormais l’exploitation rentable.

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Quel que soit l’angle de vue, la référence à cette épopée d’une année – octobre 1934 à octobre 1935 –, esquive stratégique meurtrière de 12 000 km ayant coûté la vie à plus de 90 000 militants et fidèles, constitue à ce jour la plus forte dramatisation par le régime chinois de la vaste rivalité sino-américaine.

Certains y voient la preuve d’une assurance, articulée à l’un des épisodes les plus emblématiques de l’histoire de la Chine moderne. Mais il est prudent de nuancer. A l’affichage de sérénité tranquille à laquelle sont rompus les portes-paroles, se mêle une inquiétude.

Fervent des discours sacrificiels faisant référence aux souffrances endurées par le peuple chinois durant le XIXe siècle et la guerre civile [1], Xi Jinping a, en évoquant la « Longue Marche », haussé les enjeux des mois qui viennent au niveau d’une lutte existentielle pour la survie du Régime.

Le rappel de la Longue Marche – 长征, Changzheng –, décision épique de la vie du Parti quand, encerclé dans le Jiangxi et menacé de disparaître, il s’est exfiltré vers l’ouest, renvoie en effet à la fois à un pari héroïque et à une épreuve dont le bilan en vies humaines fut exorbitant.

chine longue marche W020170313549711111338 En octobre 1936, les forces principales de l’Armée rouge, à savoir les Première, Deuxième et Quatrième armées du front, convergent à Huining, dans la province du Gansu, mettant fin à la Longue Marche qui durait depuis deux ans. CFB
Le durcissement de Xi Jinping exprime une résistance à la prétention de Washington de bousculer le cœur même du fonctionnement du régime où, contrairement au paradigme occidental, les affaires et les intérêts des groupes industriels, pourvoyeurs d’emplois et de stabilité sociale ne sont pas séparés du pouvoir politique qui, si nécessaire, les maintient à flot à coups de subventions.

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Huawei. Un fleuron dépendant de technologies étrangères.

2e fabricant mondial de téléphones portables, Huawei dépend du système d’exploitation mobile Androïd, lancé en 2007, à la suite du rachat en 2005 par Google de la startup du même nom.

En novembre 2016, un logiciel espion chinois fut découvert dans des téléphones portables Android[2] installés par le Chinois AdsUp sur 700 millions d’appareils Android pour collecter les données de leurs utilisateurs.

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Concrètement, les tensions s’expriment aujourd’hui de manière féroce à travers la querelle autour de Huawei, fleuron du secteur télécoms de la Chine moderne, non enregistré sur les marchés boursiers et au capital opaque.

En pointe dans la compétition globale pour la 5e génération de la téléphonie mobile dont l’éventail des possibilités est encore en cours d’exploration

  • vitesse de téléchargement et variété des usages y compris dans l’industrie,
  • la robotique,
  • l’aménagement du territoire,
  • la télémédecine,
  • l’automatisation,
  • le pilotage et la surveillance à distance,
  • l’aménagement urbain et les transports (la liste n’est pas close)

– le groupe chinois accusé d’espionnage par Washington est porteur avant ses concurrents directs Apple et Samsung d’une rupture capacitaire nette par rapport à la 4G, pourtant seulement en cours d’installation en France.

Pour autant, l’avance technologique de Huawei recèle pour l’instant le sérieux talon d’Achille de dépendre du système d’exploitation mobile Android fondé sur le noyau Linux et développé par Google.

Le 19 mai, la querelle a pris un tour précis avec l’annonce de Google mis sous pression par la Maison Blanche qu’il allait couper l’accès des téléphones Huawei à plusieurs de ses services notamment, la mise à jour automatique d’Android qui gênera ou bloquera les services de mises à jour aux téléphones portables chinois (Google Maps, Gmail et YouTube), dont il faut aussi rappeler qu’ils sont déjà bloqués en Chine par la censure du régime.

Si, dans un premier temps, les téléphones déjà en service sur les marchés occidentaux ne seront pas directement impactés, en revanche la commercialisation des nouveaux modèles sera gravement handicapée par l’absence de mises à jour.

En riposte, le groupe chinois faisait savoir, sans préciser les échéances, qu’il travaillait sur un système d’exploitation mobile concurrent, tandis que Washington annonçait un assouplissaient temporaire des restrictions, de sorte que Google pourrait assurer un service pour les appareils Huawei au moins jusqu’au 19 août.

Dans une bataille qui durera, il s’agit là d’une concession de la Maison Blanche dans ce bras de fer ayant ceci de particulier que chacun a besoin de l’autre, la Chine pour sa modernisation et les États-Unis pour le vaste marché chinois.

Le géant américain a cependant indiqué qu’après le délai de 90 jours il se conformerait aux restrictions du département du commerce.

Les mêmes injonctions de la Maison Blanche frappent, jusqu’à nouvel ordre, les fabricants de circuits intégrés (Intel, Qualcomm, Broadcom, Qorvo, Skyworks, Xilinx, NeoPhotonics), tandis que l’Allemand Infineon (Siemens) annonçait lui aussi qu’il réduirait sa coopération avec Huawei.

Un géant aux pieds d’argile.

Tout en exploitant en Chine un centre de recherche sur l’Intelligence Artificielle, Google y est toujours censuré. En 2018, une tentative d’adapter son moteur de recherche à la censure chinoise avait provoqué les réactions de parlementaires américains et des ONG des droits.

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Quel que soit l’angle de vue, l’embargo américain qui met aussi en émoi toute l’industrie des semi-conducteurs aux États-Unis à la veille d’être privée de son client chinois, est d’abord un coup dur pour Huawei.
Selon Frédéric Yoboué, analyste chez Bryan, Garnier & Co, banque d’affaires européenne implantée à Londres, Paris, Munich et New-York,
« Sans les mises à jour logicielles et l’accès au magasin d’applications de Google, Huawei pourra difficilement vendre ses smartphones hors de Chine.
S’il est vrai que sur son marché domestique, la société pourrait déployer un système maison, il n’en reste pas moins que dans tous les cas, son activité de smartphones est en danger. S’il était mis en œuvre dans toute sa rigueur, l’embargo affecterait toute la chaîne logistique de Huawei et pénaliserait tous ses fournisseurs de semi-conducteurs, y compris ceux non concernés par l’embargo. »

En haussant l’analyse d’un étage on voit bien que le bras de fer avec Huawei s’inscrit aussi dans une lutte d’influence globale dont les racines déjà anciennes et complexes plongent en partie dans l’aversion de Pékin aux intrusions dans la société civile chinoise de groupes occidentaux comme Google à la capacité d’influence tentaculaire.

En se conformant aux injonctions d’embargo de la Maison Blanche, Google [3] perd un client au potentiel commercial considérable. Mais en même temps, les dirigeants du géant de la Silicon Valley n’oublient pas que Pékin, politiquement inquiet des conséquences de l’information foisonnante libérée par Internet, leur ferme depuis toujours la porte de son marché.

Une rivalité systémique.

La guerre commerciale s’est dilatée en rivalité globale.

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FRANCE Stéphane Dubreuil maxresdefault

Économiste spécialiste du secteur des Télécoms, de l’Énergie, de l’Industrie, Stéphane Dubreuil souligne la réalité du risque d’espionnage mis en avant par la Maison Blanche en rappelant que le Britannique Vodafone, 3e opérateur mondial de réseaux mobile avait, il y a 10 ans, découvert des fonctionnalités de Huawei non répertoriées permettant l’écoute des utilisateurs.
Il ajoute qu’aux Pays-Bas, ASML, l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines pour l’industrie des semi-conducteurs basé à Vekdhoven a, durant plusieurs années, été victime d’un vol massif de données par le truchement des technologies Huawei utilisées par la plupart des opérateurs néerlandais. L’accusation avait été démentie par le représentant du groupe chinois à Amsterdam.

Une autre campagne américaine cible les drones grand public chinois eux aussi accusés d’abriter des logiciels espions. Le Chinois DJI Technology – 大疆Dajiang- le n°1 du secteur (80% des marchés américain et canadien) – , y a répondu par un article du Global Times (surgeon du QDP) mis en ligne sur Weibo.

Drone 184 du chinois EhangEHANG-184  le Drone 184 du chinois Ehang

Au-delà des dénégations de DJI, une question de l’auteur déplaçait le sujet sur le terrain de la rivalité de puissance soupçonnant les États-Unis de cibler plus particulièrement toutes les entreprises chinoises à succès. « 是不是每个成功的中国公司都有可能面临来自美国的压力 ? ».

Il reste que la réalité où on voit le n°1 chinois faire appel aux mânes maoïstes de la « Longue Marche » dans un discours qui, en filigrane, n’évoque rien moins que la survie du système, est tout de même que la partie chinoise exprime une angoisse face aux pressions de la Maison Blanche ciblant, non seulement un des plus emblématiques fleurons technologiques de la Chine moderne, mais aussi et surtout l’architecture même du système chinois où les affaires et la politique sont étroitement imbriquées.

 

LIENS

  1. https://www.questionchine.net/l-arriere-plan-sacrificiel-et-moral-de-la-gouvernance-chinoise
  2. http://premium.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/11/16/32001-20161116ARTFIG00331-un-logiciel-espion-chinois-decouvert-dans-des-milliers-de-smartphones-android.php
  3. https://www.questionchine.net/la-saga-de-google

source/ https://www.questionchine.net/guerre-commerciale-rivalite-d-influence-huawei-dans-l-oeil-du-cyclone?artpage=2-2

 

4 réflexions au sujet de « 3342 – Guerre commerciale, rivalité d’influence. Huawei dans l’œil du cyclone »

  1. […] 5 JUIN 2019 SANSAPRIORICHINE & ASIE, ECONOMIE, GÉOPOLITIQUE – ECONOMIE, POLITIQUE INTERNATIONALE, SCIENCES TECHNOLOGIES RECHERCHES, USACHINE – USA, DRONE, ESPIONNAGE, FRANÇOIS DANJOU « J », HUAWEI, JIANGXI, LA LONGUE MARCHE, PUCE, QUESTION CHINE, STÉPHANE DUBREUIL, TÉLÉPHONES PORTABLES, TERRES RARES, XI JINPING […]

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