3206 – Asialyst/Série – Vague de populisme en Asie … Japon, Philippines, Sri Lanka, Thaïlande …

  1. Populisme au Japon : « Shinzo Abe est le François Fillon japonais »

  2. Populisme aux Philippines : « Duterte est un cas d’école »

  3. Populisme au Sri Lanka : « Mahinda Rajapaksa a détruit les principes de vérité et de responsabilité en politique »

  4. Populisme en Thaïlande : « Thaksin Shinawatra reste l’homme qui divise le pays »

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1 – Populisme au Japon : « Shinzo Abe est le François Fillon japonais »

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Le Premier ministre japonais Shinzo Abe. (Source : South China Morning Post)
Même si ce n’est pas un Donald Trump japonais, Shinzo Abe est « populiste » à sa manière.

« Populiste » ?

  • Comme Rodrigo Duterte aux Philippines, Imran Khan au Pakistan ou Mahinda Rajapaksa au Sri Lanka ?

J.-W. Müller définit ainsi le populisme : l’attachement d’un dirigeant à se considérer comme le représentant du « vrai peuple ». A l’évidence, c’est l’un des phénomènes politiques dominants aujourd’hui en Asie.

Entretien avec Xavier Mellet, professeur à l’université de Waseda, sur le populisme au Japon à travers la figure de Shinzo Abe.

Entretien

Xavier Mellet est actuellement professeur à la School of International Liberal Studies de l’Université Waseda à Tokyo. Ses recherches portent sur les populismes en France et au Japon. En 2016, il a soutenu une thèse à Science Po Paris sur la composition des populismes dans les élections contemporaines françaises et japonaises.

Le chercheur Xavier Mellet, professeur à l'Université Waseda au Japon. (Crédit : DR)Le chercheur Xavier Mellet, professeur à l’Université Waseda au Japon. (Crédit : DR)
  • S’il fallait faire un parallèle entre la politique japonaise et la politique française, qui serait l’avatar de Shinzo Abe ?

Peut-être François Fillon. D’abord parce qu’ils sont tous les deux des apparatchiks de premier ordre, avec un ancrage fort dans une circonscription électorale – la Sartre pour Fillon, le département de Yamaguchi pour Abe. Ils ont aussi une grande expérience de la politique, et sont considérés comme nationalistes de droite sur plusieurs points. La campagne de Fillon en 2017 m’a beaucoup fait penser à Abe, avec la mise en valeur du patriotisme, notamment dans l’éducation, et des valeurs traditionnelles et morales. Cette morale étant ancrée dans la religion, chrétienne pour Fillon, shintoïste pour Abe.
Autre point commun: les deux sont néolibéraux sur le plan économique. Ils incarnent une sorte de national-libéralisme, pour reprendre l’étiquette [1]de Jean-François Bayart.
  • Vous dites que Shinzo Abe est un apparatchik. Pourquoi ?

C’est un héritier au sein du plus grand parti [2]de la politique japonaise, le Parti libéral-démocrate. Cette formation domine la vie politique japonaise depuis sa création en 1955, et qui hormis en deux occasions, a toujours conservé le pouvoir. Abe a fait toute sa carrière dans ce parti. Il est aussi le dernier d’une très vieille famille politique, qui a émergé à la fin de la restauration Meiji, dans les dernières années du XIXème siècle. Shinzo Abe a deux grands-pères qui ont été parlementaires, dont un qui a été Premier ministre. Son père a également fait une carrière politique.
Japan's Shinzo Abe (2nd R), the newly elected as the president o  Shinzo Abe le jour de son élection à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD), le 20 septembre 2006 à Tokyo, avec les autres candidats au poste, le ministre des Finances Sadakazu Tanigaki (à droite), le ministre des Affaires étrangères Taro Aso (à gauche) et le Premier ministre sortant Junichiro Koizumi (2ème à gauche). (Crédits : KAZUHIRO NOGI / AFP)
Lire notre article sur [3]Ces clans qui gouvernent le Japon.
  • Comment Shinzo Abe est-il arrivé au pouvoir ?

Dans la circonscription familiale, il a hérité du siège de son père, qui lui-même l’avait hérité de son père. C’est une dynastie politique locale. En devenant stratégiquement secrétaire général du cabinet de Koizumi, il a réussi à griller les étapes de l’avancement à l’ancienneté. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2006, Shinzo Abe est le plus jeune Premier ministre de l’histoire du Japon. Il incarne une forme de renouvellement et est très populaire, autour de 70% d’opinions positives.
  • Pourtant, il est contraint de démissionner l’année suivante… Pour quelle raison ?

A cause de la chute très rapide de sa popularité. Les Japonais lui reprochaient son obsession à vouloir modifier la Constitution, alors qu’ils n’en voyaient pas l’urgence et étaient plus préoccupés par des questions économiques. Ils lui reprochaient aussi son style personnel très aristocratique, très hautain. Dans les médias, ça ne passait pas. Il n’était pas télégénique, il s’exprimait comme au XIXème siècle. Sans compter qu’en un an, cinq de ses ministres ont démissionné à la suite de scandales ou de déclarations polémiques – l’un d’entre eux se suicide. Bref, le casting était mauvais. Lui qui était censé incarner le renouvellement est vite apparu comme un apparatchik venu maintenir en place une classe politique corrompue.

  • Que se passe-t-il ensuite ?

Il perd le pouvoir en 2007, et sa démission inaugure un cycle d’instabilité politique. Entre 2007 et 2012, il y a six Premiers ministres différents ! C’est une période qui voit notamment l’échec du Parti démocrate du Japon : arrivé au pouvoir en 2009, il se délite en trois ans. Le PDJ échoue à mettre en place un programme de gauche très ambitieux et se droitise progressivement. La mauvaise communication politique du Premier ministre Yukio Hatoyama a conduit à sa démission environ un an après son arrivée au pouvoir, et entraîné des luttes de pouvoir entre une aile gauche et une aile droite du parti.
  • Le terrain était prêt pour Shinzo Abe…

Quand il arrive au pouvoir en décembre 2012, le Parti démocrate est un champ de ruines. Shinzo Abe doit son retour au gouvernement à son élection à la tête du PLD, où il est soutenu par les parlementaires plus que par la base du parti, qui lui préférait un autre candidat. Il ne suscite pas l’enthousiasme non plus parmi le reste des électeurs, puisqu’il incarne un retour de la vieille politique. Bref, sa position est initialement fragile.
  • C’est à ce moment-là que va se développer sa rhétorique populiste ?

Exactement. Shinzo Abe s’inscrit dès 2006 dans la lignée des nationalistes néo-libéraux derrière Thatcher, Reagan et Trump. On avait eu un « Make Britain Great Again » avec le Brexit, puis le « Make America Great Again » de Trump : avec Abe on retrouve l’idée du « Retour du Japon » (torimodosu). A son retour au pouvoir, cette ligne se traduit par une politique très volontariste sur la scène internationale et en politique économique.
  • Et sur le plan idéologique ?

Shinzo Abe est fasciné par son grand-père, ancien Premier ministre et reconnu criminel de guerre pour avoir organisé les exactions en Mandchourie. Comme lui, Shinzo Abe s’inscrit à la droite du parti, négationniste et traditionaliste. De puissants lobbies nationalistes le soutiennent, comme le Nippon Kaigi,[4] l’équivalent japonais et institutionnalisé de notre « fachosphère », et l’Association des sanctuaires shinto, une organisation très puissante au cœur du lobby révisionniste.
  • Que réclament-ils ?
D’abord, une réforme de l’éducation pour revaloriser le patriotisme – aux dépens de la perpétuation de la mémoire des crimes de guerre. Ils veulent faire en sorte que les Japonais ne se sentent pas coupables de leur histoire. Deuxième point : revaloriser le rôle de l’armée au sein de la société. Le but ultime de Shinzo Abe n’a pas changé depuis 2006 : c’est la modification de l’article 9 de la Constitution, qui interdit au Japon de posséder un potentiel militaire agressif. Il n’a que des forces d’autodéfense, même si c’est en réalité l’une des armées les plus puissantes du monde. Cette réforme va s’inscrire dans l’agenda politico-médiatique de ces prochaines années. Shinzo Abe veut la faire adopter avant la fin de son mandat.
Enfin, la religion. Cette fois, c’est l’article 20 de la Constitution qui est visé : le principe de laïcité ou de séparation des pouvoirs, imposé par l’occupation américaine à partir de 1945. Abe et ses soutiens veulent opérer un retour à une forme de théocratie, en revalorisant le rôle politique de l’empereur. Contrairement à d’autres populistes, le Premier ministre gouverne en laissant volontairement sous silence son idéologie. Il avance masqué derrière les questions économiques, plus aseptisées.
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  • Mais alors, où est l’appel au peuple ?

Il n’y en a quasiment pas, en fait.
  • Qu’est ce qui fait dès lors qu’on peut assimiler Shinzo Abe à un populiste ?

Il n’est pas populiste, au sens où ce n’est pas un outsider mais un héritier, et au sens où il ne se réclame que peu du peuple. Il ne fait pas d’anti-élitisme, et pour cause : cette élite, c’est lui ! Il n’empêche qu’il est l’incarnation japonaise d’un phénomène de concentration inédite des pouvoirs entre les mains d’un seul homme.
  • Comme Erdogan en Turquie, Modi en Inde et Macron en France, par exemple. Aucun Premier ministre dans l’histoire du Japon n’a été aussi puissant qu’il ne l’est actuellement.
En même temps, il essaie de museler autant que possible les médias. Il a fait passer la loi de protection des « secrets spéciaux », qui est une loi éminemment liberticide. Depuis son adoption en 2013, elle a fait chuter le Japon dans le classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières[5]. Elle a beaucoup été comparée à une loi de 1925 sur la « préservation de la paix »[6], considérée comme le point de départ du fascisme au Japon.

 

  • Sa communication peut-elle être qualifiée de populiste ?

Shinzo Abe a tiré les leçons de 2006. Il a pris soin, à l’aide de cabinets de communication privés, de transformer sa manière d’apparaître dans l’espace public. Moins dans sa tenue et son apparence, qui restent inchangés, que dans son discours, très simplifié. Il pratique ce qu’on appelle en marketing la proposition de vente unique : chaque discours défend une seule idée. Il insiste aussi sur le style personnel, celui d’un Premier ministre protecteur, actif sur la scène international. L’image d’un homme qui mouille le maillot pour son pays.
Il est désormais très présent sur les réseaux sociaux, avec une mise en scène calibrée de sa vie privée. Ce n’est pas du tout dans la tradition des hommes politiques japonais, mais Shinzo Abe a réussi cette transformation parce qu’il s’est bien entouré. Un exemple : la cérémonie de clôture des Jeux olympiques au Brésil, où il est apparu déguisé en Super Mario sur son compte Instagram. En France, une telle initiative serait ridicule : imaginez François Fillon déguisé en Astérix ! Mais ce fut un grand succès au Japon. Il cherche à avoir une image à la fois de super-héros, et d’homme proche du peuple. C’est extrêmement calculé et mis en scène : Abe n’est absolument pas proche du peuple, en réalité.
  • Est-ce efficace ?

Abe est aujourd’hui encore, après six ans de pouvoir, à 40% d’opinions favorables. Ce qui, dans le contexte actuel, est plutôt élevé. On n’avait encore jamais vu au Japon un Premier ministre se maintenir aussi longtemps à un tel niveau de popularité – d’autant plus qu’il était arrivé sans soutien populaire solide. Bientôt, il devrait battre le record de longévité au pouvoir.
  • Qui détenait ce record ?

Son grand-oncle[7].(Eisaku Satō (佐藤 榮作 Satō Eisaku, 27 March 1901 – 3 June 1975) was a Japanese politician and the 39th Prime Minister of Japan, elected on 9 November 1964, and re-elected on 17 February 1967, and 14 January 1970, serving until 7 July 1972.)
Propos recueillis par Marine Jeannin

2 – Populisme aux Philippines : « Duterte est un cas d’école »

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Le président philippin Rodrigo Duterte. (Source : Rappler)
Plus de 12 000 morts dans sa « Guerre contre la drogue », un goût pour la vulgarité, une misogynie affichée et des accointances avec Donald Trump… Aux Philippines, Rodrigo Duterte fait figure de stéréotype parmi les populistes asiatiques. Comme Thaksin Shinawatra en Thaïlande, Imran Khan au Pakistan ou Mahinda Rajapaksa au Sri Lanka…
J.-W. Müller définit ainsi le populisme : l’attachement d’un dirigeant à se considérer comme le représentant du « vrai peuple ». À l’évidence, c’est l’un des phénomènes politiques dominants aujourd’hui en Asie.
Entretien avec David Camroux, enseignant-chercheur à Sciences Po et à l’Université nationale du Vietnam.

Entretien

Docteur en histoire politique, David Camroux est chercheur honoraire au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Science Po. Son expérience de rédacteur européen et correspondant fondateur à la Pacific Review de 1994 à 2008, puis de rédacteur en chef adjoint du Journal of Current Southeast Asian Affairs depuis 2009, le conduisent à intervenir dans les médias sur les questions liées à l’Asie-Pacifique. Il enseigne également à l’Université nationale du Vietnam. Depuis novembre 2017, il est le responsable de diffusion d’un projet européen, Competing Regional Integrations in Southeast Asia (CRISEA)[1], coordonné par l’EFEO.

Le chercheur David Camroux. (Crédit : Asialyst / Marine Jeannin)
Le chercheur David Camroux. (Crédit : Asialyst / Marine Jeannin)
  • Comment les Philippines, première république à être apparue en Asie, ont-elles fini par être gouvernées par un populiste comme Rodrigo Duterte ?

Le phénomène Duterte est un résultat : on peut faire remonter ses causes au legs colonial. Contrairement à l’Indonésie ou au Vietnam, il n’y a pas eu aux Philippines ce moment charnière qu’est la guerre d’indépendance. Lors de la décolonisation, on dépasse les clivages ethniques, les clivages de classe… Les Philippines n’ont pas connu cela. C’est un pays à qui l’indépendance a été donnée. Ici, les élites sont les mêmes depuis quasiment un siècle – à l’exception des nouvelles élites du sport et du cinéma, qui émergent depuis quelques années. 80% des membres du Congrès philippin sont issus de dynasties politiques.
  • Comment un homme tel que Duterte a-t-il pu apparaître dans ce paysage politique ?

Duterte n’est pas le premier. Les Philippines ont vu se succéder plusieurs « hommes forts » dont le dernier, Ferdinand Marcos, a exercé une dictature entre 1972 et 1986. Il ne faut pas oublier que Marcos est arrivé par les urnes : il a été élu président. Aux Philippines, comme en Indonésie, il y a toujours cette nostalgie de « l’homme fort ». C’est un réflexe humain : on filtre le souvenir du passé pour n’en garder que le meilleur. On entend encore les gens dire : « Marcos ne respectait pas les droits de l’homme, c’est vrai, mais au moins, il y avait de l’ordre. »
  • Comment Duterte se sert-il de cette histoire récente pour fonder son discours politique ?

C’est en ce sens qu’on peut considérer Duterte comme un vrai populiste. Il dit au peuple : « Vous avez été bernés en 1986, en 1992, par le People Power » – les manifestations puis le vote qui ont mis fin à la dictature de Marcos. Duterte explique que l’élite a été remplacée par une autre élite, sans que le peuple gagne quoi que ce soit à la transition. Ce qui est d’ailleurs intéressant avec ce premier mouvement, le People Power, c’est que ce n’était pas le pouvoir au peuple, mais le pouvoir par le peuple : People Power et non People’s Power. Le peuple était donc vu comme un attribut, un moyen, un instrument. On était déjà dans une perspective populiste.
  • Mais Duterte aussi est issu d’une dynastie politique…
Tout à fait, et son génie est d’être parvenu à le faire oublier. Son père était maire de Davao, sa fille lui a succédé. Ce sont les mêmes phénomènes de dynastie politique qui se perpétuent. Mais Duterte parle le langage du peuple, et n’hésite d’ailleurs pas à se montrer d’une vulgarité choquante. On se rappelle quand il a demandé à l’armée de « tirer dans le vagin » des femmes rebelles communistes… Ce sont des choses qui vont rester. Un peu comme Trump : on a passé tant de lignes rouges dans la rhétorique politique que le débat est rendu presque impossible. Mais comme Trump, derrière sa vulgarité, Duterte est une bête politique, dotée d’un réel instinct.
  • Comment Duterte a-t-il acquis cette aisance pour se faire passer pour un homme du peuple ?

Quand il était enfant, c’était un vrai cancre. Il s’est fait expulser de plusieurs écoles, n’a jamais fait de vraies études… Par contre, il passait son temps avec ses gardes du corps, et avec les gardes du corps de son père. En ce sens, il a vraiment passé son enfance avec le peuple. C’est au nom de ce peuple qu’il se prononce : un peuple qui serait vertueux, méritant, à l’opposé des élites cosmopolites et corrompues de Manille. Ce que dit Duterte, c’est : « Je sais ce que pense le peuple, il n’y a que moi qui peut parler pour lui. » C’est ça, le vrai populisme ! Ses partisans, ce sont ceux qui se sentent oubliés, les laissés-pour-compte. S’ils avaient été à Paris sur les Champs-Élysées début décembre, ils auraient porté un gilet jaune. Il est également soutenu par les classes moyennes inférieures, celles qui aspirent à l’ascension sociale et se heurtent au plafond de verre. Il ne faut pas oublier que les Philippines sont le pays le plus inégalitaire d’Asie du Sud-Est.
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  • Comment Duterte parvient-il à concilier ces différents soutiens ?

Duterte, c’est un peu le shérif et Robin des bois. Il signe des accords avec les islamistes et les communistes, tient un discours anti-américain mais ménage l’armée qui est pro-américaine. Il a un discours nationaliste, mais une politique économique libérale. Détail intéressant : il ne dit jamais « Je suis le président » mais toujours « Je suis le maire », en référence à son enracinement local à Davao. C’est stratégique : le maire est souvent la seule personnalité politique qui est respectée. Parce que quand le maire fait adopter une réforme, on voit immédiatement les conséquences directes de son action.
  • On distingue souvent le « populisme exclusif », comme en Europe, du « populisme inclusif » comme en Amérique latine. Qu’en est-il aux Philippines ?

Ici, c’est plus compliqué. Aux Philippines comme ailleurs, l’adversaire auto-proclamé est le pilier du populisme. Mais alors que les populismes s’enracinent souvent dans un discours de haine contre un groupe ethnique ou un corps social, Duterte dénonce une « élite » en exagérant les disparités régionales, la séparation entre Manille et le reste du territoire.
Son autre ennemi évidemment, c’est la drogue. Le problème des amphétamines touche tout le monde aux Philippines, surtout les familles pauvres. Les conducteurs de taxi en prennent souvent pour assurer leurs journées de 18 ou 20 heures. On a vu les dégâts considérables provoqués par la « guerre contre la drogue » de Duterte : les policiers qui forment après leur service des escadrons de la mort pour aller tuer des petits consommateurs dans les quartiers pauvres. On dénombre 12 000 morts extrajudiciaires. Duterte a admis publiquement – et s’en vante – avoir tué 100 personnes. Il adore les armes. C’est lui qui a monté les escadrons de la mort à Davao. Et cette « guerre contre la drogue » reste populaire. Le réalisateur Brillante Mendoza, soutien de Duterte, en a même fait une série pour Netflix !
  • Difficile de ne pas penser ici à l’apologie des armes à feu et aux appels à la violence de Trump…

On peut considérer Duterte comme un « mini-Trump », mais ce serait minorer les spécificités des Philippines. Au États-Unis, les institutions se sont montrées capables de contrer Trump, le « checks and balances » fonctionne. Mais il n’y a pas de tels contre-pouvoirs en Philippines. L’État est faible. 15% du PIB seulement est consacré aux dépenses publiques. Le peuple n’a pas accès aux besoins fondamentaux – la santé, l’éducation, la justice. Il manque 50 000 magistrats. Les prisons sont surpeuplées. La construction nationale est un semi-échec. La construction étatique aussi. Ce qui laisse aux populistes une marge de manœuvre considérable.
  • Il n’y a donc personne pour s’opposer à Duterte ?

PHILIPPINES Rodrigo Duterte 20170207-duterte-pnp-cabinet-mnib-17  Rodrigo Duterte
En 1986, une coalition entre l’Église, l’armée et les classes moyennes s’était formée pour faire tomber Marcos. Une telle coalition n’existe pas pour Duterte. L’Église est affaiblie par la montée des églises évangélistes et par les attaques constantes de Duterte. Il soigne ses liens avec l’armée. Il n’est pas non plus tout-puissant : sa tentative de créer un mouvement de masse, le Kilusang Pagbabago [Le « Mouvement pour un vrai changement », NDLR] n’a pas réussi. Comme au Congrès, les dynasties politiques limitent son emprise au niveau local. Mais ses trois principaux opposants politiques sont en prison ou ont été démis de leurs fonctions. Il ne reste que la vice-Présidente Leni Robredo pour le critiquer encore publiquement. Elle fait d’ailleurs campagne pour les élections de mi-mandat en mai 2019, qui seront décisives.
  • Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Duterte n’est pas en très bonne santé. Il a été absent de sommets internationaux parce qu’il « dormait ». On entend des rumeurs assez inquiétantes sur la dégradation de son état. On sait aussi qu’il a un vrai problème de drogue. Il semble qu’il soit dépendant au fentanyl, un opioïde très fort qui lui a été prescrit comme analgésique à la suite d’un accident de moto, lorsqu’il était jeune. On se demande parfois si Duterte va changer le système pour rester président – je ne pense pas. Mais une autre perspective est encore plus inquiétante. Peut-être prépare-t-il le terrain pour le retour du fils de Marcos, qui prendra le relais en cas de décès ou de démission de Duterte.
Propos recueillis par Marine Jeannin

3 – Populisme au Sri Lanka : « Mahinda Rajapaksa a détruit les principes de vérité et de responsabilité en politique »

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L’ancien président sri-lankais Mahinda Rajapaksa. (Source : Engage)
Il a failli revenir au pouvoir au Sri Lanka. Nommé à la surprise générale Premier ministre lors d’une crise politique majeure en octobre dernier[1], Mahinda Rajapaksa a démissionné en décembre après l’annulation des élections anticipées par la Cour Suprême et un mois après une motion de censure contre lui. Président du pays durant la décennie 2005-2015, Mahinda Rajapaksa a mis fin dans le sang à la guerre civile sri-lankaise. Encore populaire, il a tout d’un leader populiste. Il s’inscrit dans cette nouvelle vague de dirigeants asiatiques aux côtés de Rodrigo Duterte aux Philippines, Imran Khan au Pakistan, Thaksin Shinawatra en Thaïlande ou Shinzo Abe au Japon…
J.-W. Müller définit ainsi le populisme : l’attachement d’un dirigeant à se considérer comme le représentant du « vrai peuple ». À l’évidence, c’est l’un des phénomènes politiques dominants aujourd’hui en Asie.
Entretien avec Nira Wickramasinghe, directrice de recherches à l’Université de Leiden, sur le populisme au Sri Lanka à travers la figure de Mahinda Rajapaksa.

Entretien

Nira Konjit Wickramasinghe est professeure d’études sud-asiatiques à l’Université de Leiden, aux Pays-Bas. Elle a été professeure au Département d’Histoire et de relations internationales de l’Université de Colombo, au Sri Lanka, jusqu’en 2009, mais aussi à l’EHESS à Paris et à Oxford.

La chercheure sri-lankaise Nira Wickramasinghe, directrice de recherches à l'Université de Leiden. (Source : Alchetron)
La chercheure sri-lankaise Nira Wickramasinghe, directrice de recherches à l’Université de Leiden. (Source : Alchetron)
  • En quoi la carrière de Mahinda Rajapaksa est-elle liée à la guerre civile ?

Nira Wickramasinghe : Mahinda Rajapaksa est longtemps resté marginal dans le paysage politique sri-lankais. Il s’est fait connaître en 1987 en s’opposant à l’accord de paix indo-sri-Lankais signé entre le Premier Ministre indien Rajiv Gandhi et le président du Sri Lanka, J. R. Jayewardene. Cet accord devait mettre fin à l’insurrection des Tamouls en donnant plus de pouvoir au Nord et à l’Est. Il devait aussi désarmer les rebelles tamouls et s’assurer que les troupes sri-lankaises retranchées dans leurs garnisons du Nord se dispersent rapidement. Mais les Tigres tamouls ont repris les armes et ont engagé une guerre sanglante contre l’Indian Peace Keeping Force, qui était initialement censée les protéger. Mahinda Rajapaksa a alors adopté une position très dure dans la guerre civile pour apparaître comme un « vrai » patriote.
  • Comment a-t-il construit son image « d’homme fort » et pourquoi cette posture séduit-elle les Sri-Lankais ?

Il s’est effectivement forgé une image d’homme fort, qui est dans l’action plutôt que d’accepter des pourparlers inutiles. Cette image vient notamment de la guerre civile, lorsqu’il a ordonné à l’armée d’écraser la rébellion du LTTE (Tigres de libération de l’Îlam tamoul). Les organismes de défense sont devenus les partenaires privilégiés du gouvernement, et le paysan-soldat un symbole du bon citoyen. Rajapaksa a inventé de nouvelles manières d’honorer le sacrifice de la jeunesse rurale partie à la guerre. La majorité des Cinghalais qui avaient souffert pendant 25 ans sous le joug de partis politiques en conflit étaient heureux de faire allégeance à un homme qui semblait savoir ce qu’il faisait, et qui avait un parcours et un programme clairs.
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  • Pourquoi qualifier Mahinda Rajapaksa de populiste ?

Le mandat de Rajapaksa s’inscrit dans la continuité des régimes précédents sur plusieurs points : le clientélisme, les dynasties politiques sont restés les mêmes que durant la période qui a suivi l’indépendance. Mais il a mis en place le règne du mensonge, des insinuations, la destruction du langage et du sens et celle des principes de vérité et de responsabilité en politique.
  • Vous écrivez dans vos travaux que son mandat redéfinit le sens de la démocratie au Sri Lanka. Pourquoi ?

Le changement de paradigme initié par Rajapaksa et ses alliés était présenté comme une alternative « démocratique ». Cette alternative supposément démocratique avait plusieurs ramifications. En construisant tout son discours autour de la lutte contre le terrorisme, elle privait la sécession des Tamouls de sa portée politique, et la faisait apparaître uniquement comme une menace pour l’État, les citoyens et la démocratie elle-même. C’est autour de cette guerre et de la construction de la paix qui s’est ensuivie que Rajapaksa et ses alliés ont établi leur « démocratie alternative ». Ils ont notamment fait apparaître le LTTE comme une entité illégitime, intransigeante, aux demandes irréalistes, qui cherchait à priver les Sri-Lankais de leurs droits souverains.
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  • Que signifie son slogan « ape kena » ?

« L’un de nous. » Dans son premier discours présidentiel, Rajapakasa s’est stratégiquement positionné en dehors des cercles traditionnels du pouvoir en affirmant qu’il était issu du peuple. Cette posture lui a permis d’être perçu par les populations rurales comme « l’un des leurs ».
  • Est-ce vraiment le cas ?

Mahinda-Rajapaksa-e1543336103399-600x275   Mahinda Rajapaksa
Non, pas vraiment. Contrairement à Ranasinghe Premadasa, président de 1989 à 1993, Rajapaksa est issu de la caste dominante des Goyigama. Au Sri Lanka, les dynasties politiques n’ont rien d’exceptionnel, à tous les niveaux – national, provincial, divisionnaire. L’ascension des Rajapaksa au Ruhunu, dans le sud du Sri Lanka, remonte à Don David Vidanarachchi Rajapaksa, le grand-père de Mahinda. Il était le chef héréditaire d’un groupement de villages et hameaux et s’est associé à un entrepreneur agricole, ce qui lui a permis de faire fortune. Les Rajapaksa sont entrés en politique avec Don Mathew Rajapaksa, le fils de D.D. Rajapaksa, qui est devenu conseiller d’État de Ceylan dans les années 1930, alors que le Sri Lanka était encore sous domination britannique. D.M. Rajapaksa était très populaire. Il a beaucoup fait pour l’émancipation de la communauté Rodiya et était connu pour sa résistance aux abus du régime colonial. Il portait alors le voile marron traditionnel des paysans cultivateurs de l’éleusine, symbole repris par son neveu Mahinda. Son frère D.A. Rajapaksa, le père de Mahinda, a été ministre de l’Agriculture du gouvernement colonial. Cependant, les Rajapaksa ont toujours occupé une position marginale au sein du Sri Lanka Freedom Party, dominé par les Bandaranaike.
  • Le régime mis en place par Mahinda Rajapaksa s’est-il avéré égalitaire ?

Au moment des négociations de paix et de la reconstruction de l’État, les membres du gouvernement étaient censés opérer avec le soutien des ONG, de l’élite des minorités ethniques et la bénédiction des démocraties occidentales. Dans le même temps, le projet de restructuration libérale s’est accompagné de deux éléments antidémocratiques : certaines ethnies ont été privilégiées par rapport à d’autres, et la libéralisation économique a engendré des inégalités politiques et sociales.
  • Avec des boucs émissaires, comme pour la plupart des populismes ?

Les nouveaux boucs émissaires du Sri Lanka sont les musulmans, qui parlent tamoul et représentent 9% de la population. On dit souvent que les musulmans sont les nouveaux Tamouls. Ils sont pris pour cible depuis 2011 : on leur reproche de faire trop d’enfants, d’avoir une culture contraire à celle de la majorité cinghalaise bouddhiste… La violence anti-musulmane semble être orchestrée par des groupuscules proches des politiciens au pouvoir, comme le BBS.
  • Quels seront les effets à long terme de la crise démocratique actuelle ?

On reste encore dans l’expectative. Les deux principaux partis, l’UNP et le SLFP, ont gravement pâti, dans l’opinion publique, des volte-face et des comportements indignes de leurs parlementaires. Cela pourrait amener des citoyens à se rassembler pour trouver une autre manière de faire de la politique.
  • Le Janatha Vimukthi Peramuna, qui a mené deux insurrections de gauche, va-t-il jouer un rôle dans ce nouvel alignement ?

C’est possible, mais il devra d’abord renoncer à sa rhétorique nationaliste à l’ancienne. Il a d’ailleurs commencé à le faire en défendant les droits LGBT – ce qu’aucun autre parti n’avait fait avant lui.
Propos recueillis par Marine Jeannin

4 – Populisme en Thaïlande … « Thaksin Shinawatra reste l’homme qui divise le pays »

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L’ancien Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra à Singapour, le 23 février 2016. (Source : Reuters Media)
Héros des campagnes, démon des élites urbaines. Thaksin Shinawatra n’est plus Premier ministre de la Thaïlande depuis 2006. Pourtant, treize ans après le coup d’État qui l’a chassé du pouvoir, il continue à polariser la vie politique de son pays. Populiste sur le tard, il préfigure en quelque sorte cette nouvelle vague de dirigeants asiatiques aux côtés de Rodrigo Duterte aux Philippines, Imran Khan au Pakistan ou Shinzo Abe au Japon…
J.-W. Müller définit ainsi le populisme : l’attachement d’un dirigeant à se considérer comme le représentant du « vrai peuple ». À l’évidence, c’est l’un des phénomènes politiques dominants aujourd’hui en Asie.
Entretien avec Eugénie Mérieau, enseignante à Science Po et chercheuse à l’université de Göttingen, sur le populisme en Thaïlande à travers la figure de Thaksin Shinawatra.

Entretien

Politiste et juriste de formation, Eugenie Merieau est docteure de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et chargée d’enseignement à Sciences Po Paris. Elle a travaillé près de huit ans en Thaïlande, à l’Institut du Roi Prajadhipok sous la supervision du Parlement thaïlandais, ainsi qu’à l’université de Thammasat à Bangkok. Elle est notamment l’auteure de Les Chemises rouges de Thaïlande (éd. IRASEC, 2013) et The Politics of (no) elections in Thailand (White Lotus Press, 2016). En 2018, elle a publié Idées reçus sur la Thaïlande aux éditons du Cavalier Bleu, et Les Thaïlandais aux Editions Ateliers Henry Dougier.

La chercheuse Eugénie Mérieau. (Crédit : Marine Jeannin)
La chercheuse Eugénie Mérieau. (Crédit : Marine Jeannin)
  • Est-il possible de ne pas être populiste dans une démocratie tutélaire comme la Thaïlande ?

Eugénie Mérieau : Théoriquement, oui. Mais l’ensemble des Premiers ministres qui ont été au pouvoir en Thaïlande ont mené des politiques non disruptives, avec peu d’impact sur la structure sociale. In fine, aucun de ces Premiers ministres n’a pu avoir un gouvernement stable. Être renversé est le sort qui est réservé au chef du gouvernement dans une démocratie tutélaire. Thaksin Shinawatra est le seul politicien élu à avoir fini un mandat. Il en a même commencé un second, avant d’être renversé par l’armée.
  • Comment s’est constitué ce populisme à la Thaksin Shinawatra ?

C’est un populisme de circonstances, un populisme contraint, de réaction. Au départ, lors de sa campagne électorale, et même lors de son ascension politique dans les années 1990, Thaksin Shinawatra n’était absolument pas populiste. A la base, c’était un officier de police qui voulait ressembler à un technocrate, se fondre dans les élites de Bangkok beaucoup plus que les soumettre. Lui qui était un provincial avait deux objectifs :
  • être coopté au sein de l’élite politique et sortir les masses rurales de la pauvreté. Le premier objectif a été un échec total,
  • et il s’est concentré sur le second. C’est au cours de son second mandat, en 2005, au fil des attaques qu’il a subies, qu’il s’est tourné vers le populisme comme un mécanisme de défense.
Thailand
  • Comment est-il parvenu à conquérir le cœur des masses rurales ?

Grâce à trois politiques.

  • Premièrement, la sécurité sociale à 30 bahts pour tous – l’équivalent de 50 ou 75 centimes d’euros. Il l’avait promis pendant sa campagne, c’était la plus importante de ses réformes. Personne n’y croyait, et pourtant il l’a fait dans les trois premiers mois de son mandat. Cela a donné à tous les Thaïlandais le droit de se soigner, c’était une révolution. Auparavant, les programmes pour les plus pauvres relevaient de la charité.
  • La deuxième politique, c’est le moratoire sur les dettes. Les masses rurales étaient très endettées à la suite de la crise financière de 1997, et le moratoire que Thaksin Shinawatra a mis en place a allégé leur quotidien.
  • La troisième politique, c’est le micro-crédit et les fonds pour les villages. Environ 1 millions de bahts ont été alloués à chaque village. Ce qui a revitalisé l’ensemble des campagnes.

En plus de tout cela, Thaksin a révolutionné le système universitaire. Avant lui, les bourses étaient principalement réservées aux habitants de Bangkok pour aller étudier à l’étranger. Pour les quelques talents qui arrivaient à émerger dans les campagnes, le seul moyen de réussir était de gagner la capitale. Il y avait donc une fuite des cerveaux vers Bangkok, qui absorbait le potentiel de développement des provinces. Thaksin Shinawatra a mis en place des bourses pour les provinciaux, conditionnées à la promesse de revenir dans la région d’origine pour développer les universités locales. Cette mesure a été très populaire dans les campagnes mais beaucoup moins à Bangkok, dont les habitants se voyaient dépossédés d’un privilège auquel ils étaient très attachés.

Surtout, Thaksin a réussi à financer toutes ces réformes. Qu’il s’agisse de la dette publique ou du taux de croissance, il a eu des scores tout à fait admirables. Sortir des millions de personnes de la pauvreté a en fait permis d’effectuer une relance par la demande.

A voir, l’entretien vidéo sur le populisme de Thaksin Shinawatra avec Eugénie Mérieau :
  • Comment s’est-il aliéné les classes moyennes thaïlandaises et la communauté internationale ?

Thaksin Shinawatra jh_thaksin_19022018  Thaksin Shinawatra

Au départ, Thaksin Shinawatra avait cette image de jeune politicien dynamique, brillant entrepreneur, qui comprend la mondialisation et tire la Thaïlande vers le haut. Mais les classes moyennes se sont détournées de lui lorsqu’il s’est révélé autoritaire, lors de sa guerre contre la drogue et de la répression des manifestations de la minorité musulmane au Sud. Sa guerre contre la drogue a duré trois mois et s’est soldée, selon ses dires, par une brillante réussite. 2 500 personnes ont été abattues par des « escadrons de la mort », qui étaient en fait des opérations de police officieuses.
yaba 1165  le Ya Ba est la drogue de synthèse la plus consommée en Asie. C’est aussi la plus dangereuse. les effets secondaires les plus caractéristiques sont psychiques : agressivité, perte de contrôle de soi, tendance à la violence paranoïaque, parfois même des attaques de panique et des hallucinations, pouvant conduire à des actes incontrôlés.
C’était une politique très populaire à l’époque, quand le yaba[1] était considéré comme le problème numéro un dans les populations pauvres.
Dans le sud du pays, en 2004, il a traité les revendications des populations musulmanes très durement, l’armée a même ouvert le feu sur une mosquée. Les pratiques de torture dans les prisons ont été facilitées par la mise en place d’une loi martiale permanente sur les trois provinces septentrionales. Là aussi, on dénombre des milliers de morts. L’armée a notamment battu et entassé 87 manifestants musulmans dans un camion pour les transporter vers un lieu de détention. 78 d’entre eux sont morts pendant le trajet.
Thaksin Shinawatra a déclaré qu’ils étaient morts à cause du Ramadan, parce que « leurs corps étaient affaiblis par le jeûne »… C’est là que commence à se développer sa rhétorique populiste, quand Thaksin se dit que les droits de l’homme, et les classes moyennes qui s’en réclament, entravent son action. Critiqué par l’ONU pour ses violations des droits humains, il a répondu dans une phrase restée célèbre : « L’ONU n’est pas mon père. »
Autre épisode révélateur : la disparition forcée de l’avocat musulman et défenseur des droits de l’homme Somchai Neelaphaijit. Convoqué au poste de police en mars 2004, il n’en est jamais revenu. Interrogé sur sa disparition, Thaksin Shinawatra a déclaré en substance : « Bon, on a tous des jours comme ça où on n’a pas envie de rentrer à la maison ! Il va revenir. » Il a fini par reconnaître sa mort, mais personne n’a jamais vraiment été puni pour cet assassinat.
  • Qu’est-ce qui l’a arrêté ?

Officiellement, c’est un scandale d’évasion fiscale qui a fait sortir les gens dans la rue. Il a vendu son entreprise de satellites à une compagnie singapourienne. Mais en réalité, plus que l’évasion fiscale, ce qui motivait les manifestants était le supposé républicanisme de Thaksin Shinawatra. Son populisme sapait les bases de l’autorité traditionnelle de l’armée et de la monarchie. Un Premier ministre fort, stable et populaire comme l’était Thaksin faisait de l’ombre à la royauté. Et structurellement, ses réformes remettaient en cause les fondements mêmes de la légitimité du roi.
  • En sortant les gens de la pauvreté,
  • en leur donnant des droits
  • et notamment celui à la sécurité sociale,

il coupait l’herbe sous le pied du roi, qui avait construit sa popularité sur la charité. Sans extrême pauvreté, le roi doit retrouver des moyens d’exister.

Les pauvres ont compris sous son mandat que les miettes que leur accordait le roi valaient beaucoup moins que les droits que leur donnaient Thaksin Shinawatra. Il y a eu un déclic qui s’est transformé en véritable chagrin d’amour des Thaïlandais à l’égard de leur roi.

  • Est-ce pertinent de le qualifier, comme on l’entend souvent, de « Berlusconi thaïlandais » ?

Non, parce que son populisme est tardif et surtout, son bilan est très différent. Il a réduit la pauvreté, développé l’État social en Thaïlande. Et il n’était pas non plus un énorme misogyne comme le sont Berlusconi, Trump ou Duterte. Et puis son amour des masses n’est pas surjoué. Il adore prendre des bains de foule, se mêler au peuple. Il est dans son élément dans les marchés, dans les campagnes.
  • Quelles sont les traces que Thaksin Shinawatra a laissées dans le paysage politique thaïlandais ?

Il reste l’homme qui divise la Thaïlande, le héros des campagnes et le démon des élites urbaines.

Rien n’a changé. L’objectif avoué du coup d’État de 2014 était d’ailleurs de « dé-thaksiniser la Thaïlande ». Thaksin Shinawatra est un homme, mais c’est aussi une famille, un parti politique et un réseau. Il est encore très présent en Thaïlande.
Sa sœur Yingluck Shinawatra a gouverné après lui.

Thaksin Shinawatra et son fils 530407eb9ec231ace8fdaa2161e54effThaksin Shinawatra

Il a un fils, Panthongtae, qui pourrait lui succéder. Le parti est encore debout, et la relève est là. Tout le monde pense encore à Thaksin, et son ombre continue de planer sur toute la politique thaïlandaise.

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