3176 – Vivre le Venezuela I & II

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D’un coup de hache un géant a tranché ces collines de terre aujourd’hui semées de maisons. Des grands quartiers populaires de l’Ouest de Caracas roulent chaque matin les affluents humains qui rient, jurent, s’arrêtent, s’étirent et repartent, se pressent dans le métro:

le monde du travail noue et dénoue le Venezuela.

Là-haut un vieil ermite devenu fou avait bougé un caillou, puis deux puis trois, faisant jaillir la source.

« Une eau pure »

raconte un vieillard qui mime de ses bras la taille du ruisseau.

« On pourrait creuser un puits d’eau profonde »

répond aujourd’hui Jesus Garcia, le jeune coordinateur de la commune « Altos de Lidice ». La majorité des participants à la première réunion de l’année sont, comme toujours et partout, des femmes. Cette fois, les pieds de métal des pupitres de l’école primaire fraîchement repeinte ne font pas de bruit.

Parfois on entend dire moi je n’aime pas la manière dont Maduro gouverne le pays, commence Garcia, hé bien voyons comment nous allons gouverner notre commune. Parce que c’est notre devoir de nous autogouverner. On va voir si nous en sommes capables, nous, et une commune, en principe, c’est plus facile à gouverner qu’un pays, non ?
Maintenant, si nous disons aux gens que pour monter la banque communale nous devons faire deux élections, ils vont nous pendre. Ils en ont marre, ils ont déjà voté tant de fois, ils veulent des réponses concrètes. (Acquiescements). Autre chose : nous n’allons pas créer cette banque puis attendre le financement. Nous avons déjà l’argent. Alors cette banque créons-la sans délai. (Garcia dessine au tableau). Les trois projets sont, primo, semer des pommes de terre sur les terres récupérées la haut.
A condition qu’on ne nous les vole pas ! lance Yudami.
– Exact. On a pris des mesures pour ça, là-haut. L’autre jour j’ai parlé avec la mairesse Erika. Il y a dans la cour de la Corporation Municipale de Services plusieurs camions abandonnés, jamais réparés depuis des lustres, certains n’ont plus les pneus du devant, à d’autres il manque une pièce, j’ai dit à Erika « pourquoi ne pas donner un de ces camions à la commune ? ». Ici avec nos mécaniciens, on s’arrange pour les réparer, on trouve les pièces manquantes. Avec un seul de ces camions que ne pourrions-nous faire ! Nous pourrions aller chercher les semences de la commune El Maizal, des semences de maïs, de haricots… Le deuxième projet c’est la boulangerie communale. Comme vous savez le boulanger à qui nous avions donné le crédit, les gens s’en sont plaints parce que son pain c’était de la farine et de l’eau, sans levure. Avec la levure, il vendait du pain ailleurs ! Il faut monter nous-mêmes notre boulangerie, nous devons acheter les fours, il y a beaucoup de gens qui savent faire du pain dans la commune. L’autre problème est qu’avec l’hyperinflation, le distributeur de farine de l’État ne fournit plus sans être payé d’abord et il faut trouver la levure autrement qu’aux prix du marché noir. Le troisième projet de la banque, c’est le recyclage. Nous parlons de salarier des équipes de jeunes qui vont trier les déchets. Au Venezuela nous sommes très en retard sur le recyclage et pourtant, avec tout l’argent gagné, on pourrait faire beaucoup.
Je ne suis pas d’accord Jesus ! (c’est Rosiris qui parle), nous sommes tous égaux, nous sommes tous des êtres humains, il serait injuste que ces jeunes doivent trier des papiers hygiéniques souillés mélangés à du verre. C’est à chacun de trier.
Moi je peux dire d’expérience, poursuit Luisa Elena, qu’il y a une grande réceptivité, j’ai travaillé avec les grand-mères, certaines sont ici à la réunion, et elles ont encouragé leurs petits-fils à trier eux-mêmes. Imaginez, quand on aura recensé tous les coins obscurs du quartier, tous ces lampadaires qu’on pourra faire avec l’argent gagné…
Un homme mince, lunettes à monture noire, se lève : un professeur d’économie de l’université bolivarienne, accompagné d’étudiant(e)s comme Mariana qui a dessiné un plan des fonctions de la banque.
« Une banque comunale n’est pas comme une banque privée qui utilise notre argent pour faire des bénéfices sans que nous ne puissions rien contrôler. La banque communale génère des bénéfices pour la communauté. Chaque projet a ses caractéristiques et ses cycles. Semer des pommes de terre ou faire du pain, ce sont des frais différents et des délais de remboursement différents. Les étudiants peuvent vous aider, par exemple donner un cours de comptabilité… »
Une question (Yarimir lève la main) : et si je propose à la banque un projet de gâteaux, qui serait bien sûr soumis à l’évaluation collective… ?
– … dans ce cas, reprend le professeur, je suppose que vous devrez vous mettre d’accord sur les critères de recevabilité des projets.
Moi je sais que ce n’est pas un point à l’ordre du jour, intervient Yusleiny, mais je voudrais dire que c’est regrettable ce qui s’est passé l’autre soir quand est venu le camion du gaz communal, il n’y avait pas assez de bonbonnes. Quand j’ai vu les gens courir derrière le camion, je me suis sentie très triste.
Oui nous devons tout réorganiser lors de la prochaine réunion sur le gaz, dit Jésus Garcia.
– Il y en a qui ont sorti leurs armes et ont tiré…
– Et l’eau ! (c’est Mara qui parle), écoutez-moi, là tout en haut, il y a des gens qui n’ont pas d’eau depuis un an et je peux vous certifier, j’ai un peu honte de le dire, que les camions-citernes sont pleins, que de l’eau il y en a mais les travailleurs de l’entreprise on ne leur a pas payé leurs allocations de décembre, et ils ont décidé de chômer, ils préfèrent ouvrir les robinets pour vider les camions…
– Moi ce que je veux dire ici puisque nous aurons bientôt la prochaine réunion sur le gaz, c’est que nous devons nous engager, mais vraiment nous engager. Parce que souvent à la première réunion nous y sommes tous, puis à la suivante, il y a la moitié qui vient, et à la suivante la moitié de la moitié. Cette banque nous devons la penser au-delà de tout intérêt individuel, c’est un bénéfice pour tous, s’exclame Rosiris.

Les longs cheveux des participantes sont comme les filets qu’on replie avec patience, dans une barque tendue entre passé et présent. Depuis vingt ans, le journaliste du vieux monde est resté sur le quai et leur a tourné le dos. Il ne peut pas considérer la patience de ces « pêcheuses » comme un bon « sujet ». Ainsi durant vingt ans fut cachée au reste du monde l’humble course des temps qui se surveillent du coin de l’œil. Ne fuis pas, dit le passé au présent, oui, oui je sais, répond le présent. Les écrans ont caché le lointain, la quantité est devenue « vérité » et ceux qui avaient le plus intérêt à se connaître se sont éloignés.

La droite rêvait de prendre racine ici, mais elle ne peut plus compter que sur les médias occidentaux. C’est pourquoi ceux qui débarquent à Caracas ne comprennent pas la sérénité, la nonchalance, le rire là où ils croyaient trouver violence, crise humanitaire, exode, famine. Notre révolution a vingt ans mais quel âge a-t-elle ?

Thierry Deronne, Caracas, 21 janvier 2019

Photos : Jesus Reyes


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Vivre le Vénézuéla (II)

Une main est posée à plat sur la table. L’autre glisse du haut en bas, l’index appuyé sur la liste comme de peur qu’un nom s’envole. Hector, militant chaviste, a trop souvent entendu la plainte de celle ou celui à qui on a pris la place dans la file de distribution du gaz.

« Souvent on passe une journée à tout expliquer aux gens, puis ils oublient et il faut tout recommencer ».

Un des grands problèmes, selon lui, ce ne sont pas les militants de droite qui depuis 2017 font alliance avec la pègre pour allumer, de préférence la nuit, les incendies que les satellites du monde entier transformeront « live » en révolte populaire. C’est l’absence prolongée des cadres du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) et l’inaction de certains fonctionnaires gouvernementaux.

Surtout en ce mois de janvier 2019 où le secteur privé a augmenté les prix au-delà du supportable pour créer le chaos et empêcher Nicolas Maduro d’assumer le verdict des urnes.

A chaque augmentation du salaire décrétée par le président a répondu une hausse des prix, mais celle-ci a passé toute mesure.

Des réponses ! Des réponses ! Geler les prix des aliments !

Face aux plaintes populaires, le formateur de la commune Jesus Garcia a lâché un jour : « Moi au moins je suis ici, avec vous ».

D’où la valeur de « thermomètre » de la réunion sur les services  qui se tient ce soir dans le secteur El Rosario, quelque part dans l’Ouest populaire de Caracas.

Le monde ne connaît que l’Est de la capitale car c’est de ses quartiers riches que partent les manifestations de l’opposition.

L’Ouest, où vit 80% de la population et qui est le vrai centre de gravité politique du pays, n’attire pas micros et caméras. Ce soir on gravit à pied l’enchevêtrement de ruelles humides, les trois corps inégaux d’escaliers, la plaque de ciment qui sert aux enfants de terrain d’entraînement de base-ball, une lente marche guidée par la salsa vieja :

Hoy tristeza, mañana felicidad !

Au bout de l’impasse au sol strié pour éviter les chutes, un groupe de femmes converse au seuil de la salle des fêtes. Le secteur d’El Rosario a tardé a répondre aux appels du pied de la commune « Altos de Lidice ». Mais le travail des responsables féminines de la santé dans les secteurs voisins a porté, brisant la méfiance. Un pas considérable, quand chaque goutte d’eau peut renverser ou renforcer le courant de la vie ou du néant.

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Le militant montre la liste.

« Voici comment nous avons fait : le matin je suis allé frapper à toutes les portes, à cinq heures du matin, tant pis pour les gens fâchés d’être ainsi réveillés, et je leur ai crié ¨le gaz ! Le gaz !¨ Oui, en frappant à toutes les portes ! » (applaudissements). Puis j’ai attendu tout le monde à l’heure dite, à sept heures du matin, et chacun a reçu le numéro correspondant à sa bonbonne, ainsi pas de petits finauds débarquant avant les autres, pas de gens faisant la file depuis la veille pour passer devant les autres, chaque famille a reçu sa bonbonne, et croyez-en mon expérience: il faut partir du recensement des familles mené par chacun des CLAPs (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production). »
« Oui, se lève Betty, l’autre jour j’ai vu des personnes qui commençaient la file depuis 18 heures la veille… »
« Ah pour ça vous savez ce que je fais, reprend Hector le vétéran ? je m’assieds dès l’aube au lieu d’arrivée du camion et si je vois des gens qui arrivent avant l’heure je leur dis : revenez à l’heure du camion. Ah et autre chose il faut prévoir une équipe pour descendre jusqu’à l’avenue et guider le camion et l’aider à répartir le gaz. Chaque famille paie sa bonbonne et si on veut donner un pourboire au chauffeur, chacun est libre de le faire mais moi je préfère ne pas me mêler d’histoires de sous.»

Quand Johanna propose de diviser les camions en trois zones, la fibre du pédagogue inquiet se réveille chez le jeune Jesus Garcia, accroupi au bord du cercle:

« On reviendrait aux années 90. Pourquoi ne pas travailler à partir de nos organisations, des conseils communaux, des CLAPs ? Quand je parle de zones, le rassure la première, je parle de la quantité de personnes. Chaque camion amène autant de bonbonnes pour autant de personnes, qu’elles soient organisées en CLAPs ou en conseils communaux. »
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« D’accord, poursuit Jesus Garcia, mais ne retombons jamais dans la représentativité, dans l’obligation d’attendre des mois ou des années pour voir si la personne que nous avons élue fait bien ou mal son travail, à nous d’assumer nos tâchesEt n’oublions pas qu’ici au Venezuela, ce gaz n’appartient pas à l’élite, il est notre propriété et qu’il est pratiquement gratuit; Pas question d’en faire commerce. »

A El Rosario, quartier aux 350 familles, tout le monde se connaît, et la méthode a fonctionné. Ici même le boulanger qui escroque la commune et sa mère, venue le défendre à la réunion, continuent à réclamer leurs bonbonnes et on les leur donnera. Au sortir de la réunion, les abrazos se mêlent aux rires, puis s’éloignent à reculons les silhouettes qui saluent et les reflets de lunettes dans la brume de la nuit.

Le lendemain, avant l’assemblée plénière du gaz communal, Jesus Garcia anime deux réunions dans une classe de l’école primaire:

  • sur la boulangerie communale (où il dénude les calculs douteux du boulanger) et sur l’achat de la viande par la boucherie communale. Il explique aux différents conseils de la commune que les producteurs de viande préfèrent qu’on les paie avec du sel pour les aliments du bétail, qui vaut plus pour eux que l’argent vu la difficulté de trouver ce complément dans leur région. Au total si chacun joue son rôle, on vendra aux familles du pain et de la viande à 40% du prix que pratique le secteur privé, et il en restera un bénéfice pour la banque communale.

« Dehors les gens sont arrivés, on avait dit à sept heures » interrompt un participant.

« On y va, on y va, dans quinze minutes !» promet Garcia.

L’assemblée plénière du gaz se déroule à deux pas de la crèche de Noël construite en carton des boîtes alimentaires des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Dedans un âne aux dents hilares réchauffe le nouveau-né qui en a bien besoin à cette heure, sur les hauteurs de Caracas. Au micro, le jeune Garcia interroge la cinquantaine d’habitant(e)s :

« Et si à el Rosario ils ont réussi a organiser la distribution du gaz calmement et sans heurts, est-ce parce qu’ils sont extraterrestres ? Non, ils sont comme nous, et nous sommes comme eux. Etait-il vraiment nécessaire de recourir à la violence ou de nous en prendre au voisin, comme cela est arrivé ici l’autre soir ? ».

Puis il énumère les points de la méthode expliquée la veille lors de la réunion sur les services, appelle à l’estrade les responsables du gaz des divers conseils communaux, leur propose de prendre en main la nouvelle méthode, cède le micro pour des questions, des propositions.

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Si on regarde l’histoire de la commune « Altos de Lidice », en pleine guerre économique qui exerce une pression de plus en plus forte force sur les habitant(e)s, force est de constater qu’au-delà du rôle « d’éclaireur » de Jesus Garcia, les responsables assument de plus en plus leur responsabilité concrète, et que ce sont des femmes en majorité.

C’est le doux paradoxe de cette assemblée : au moment où elles débattent de gaz, viande, pain et de démocratie participative, à quelques dizaines de mètres, des opposants frappent sur des casseroles, et quelques gamins de 12 à 13 ans tapent eux aussi sur du métal en dévalant les trottoirs, rieurs.

Le profond mécontentement populaire n’a pas donne le niveau politique espéré par la droite, même si les meetings d’opposants ont, pour la première fois, retrouvé l’affluence. Les foyers de violence duraient ici une nuit, là une autre, sans suivi, sans enracinement, preuve de leur caractère « planifié », destinés à la blitzkrieg des médias internationaux.

Les chavistes aussi se mobilisent en nombre mais attendent que Maduro agisse vite, et agisse plus fort, face aux entrepreneurs privés, au patronat, aux montées quotidiennes des prix qui asphyxient le peuple, et à l’incapacité de nombreux fonctionnaires à effectuer la tâche qu’on attend d’eux.

La partie n’est pas simple puisqu’au gel des prix les producteurs répondent en paralysant la production, et la révolution productive planifiée par Maduro ne va pas aussi vite que la guerre économique.

Sur le plan international le président a joué de son talent diplomatique, s’assurant le soutien de puissances comme la Chine ou la Russie pour redresser l’économie.

En intronisant un jeune leader d’extrême droite depuis Washington, qui ne fait pas l’unanimité dans les partis d’opposition, et en rejouant la carte de la violence, l’opposition locale dilapide son maigre crédit politique.

Elle heurte de front la culture démocratique, patriotique et pacifiste ancrée profondément chez les vénézuéliens de tout bord.

La droite, ici ou dans des pays comme le Brésil, est d’ailleurs vouée à un exercice éphémère  du pouvoir: ses politiques ultra-néolibérales et racistes créent très vite des bombes à retardement social, qui les condamnent à la fuite en avant, par exemple en voulant détruire le Venezuela.

A part réussir sa « révolution productive », le salut du Venezuela bolivarien passe plus que jamais par réduire l’écart entre l’État et les attentes des citoyens.

Jesus Garcia:

« Dans notre commune aucun service public ne fonctionne correctement (un an sans eau potable, sans éclairage, sans transport et un service de gaz irrégulier). Face à cette réalité nous avons décidé de fortifier les équipes et leurs porte-paroles, l’organisation communale, tout en demandant à la mairesse Erika Farías une meilleure articulation entre le cabinet des services et notre commune.
Ce soir nous, les habitants du quartier, nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs points.
  • L’un d’eux est qu’il existe des solutions, il n’y manque que la volonté politique et une meilleure articulation.
  • L’autre point est que nous rejetons la violence, les barrages de rue comme solution.
  • Si nous sommes une commune, c’est pour quelque chose, la route est ouverte.
  • Prendre ses responsabilités face aux problèmes et chercher les solutions en profondeur avec les habitants qui s’organisent est la clef pour réduire les problèmes dans la rue.
  • Nous savons quels sont les plans de l’empire mais si dans le quartier, dans la commune, nous faisons bien les choses, nos territoires seront des espaces inexpugnables, et libres de toute tentative de violence fasciste. »

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Thierry Deronne, Caracas, 25 janvier 2019

Photos : Jesus Reyes

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