2885 – La France en Chine. Edouard Philippe sur les traces du Président. Les non-dits de l’histoire

Li Keqiang a accueilli Edouard Philippe à Pékin. En amont de la visite, un article du Global Times soulignait l’importance de la relation avec la France, « compte tenu du manque de fiabilité de l’Amérique ». Dans le cours de son voyage, E. Philippe a répété la disponibilité de la France à participer aux projets des « nouvelles routes de la soie, « sous réserve de leur transparence ». En janvier E. Macron avait lui aussi exprimé des réserves tout en soulignant que « l’initiative était très importante. Ayant le potentiel de jouer un rôle majeur dans la structuration de l’espace eurasiatique, elle représentait une réelle opportunité ».

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Alors que la querelle sino-américaine sur les taxes se rapprochait d’une guerre commerciale totale [1] Edouard Philippe s’est rendu en Chine du 22 au 25 juin. Il a quitté la capitale chinoise la veille de l’arrivée de J. Mattis, le Secrétaire d’État à la défense américain dont c’était la première visite à Pékin depuis sa prise de fonctions il y a 17 mois.

Resté près de 4 jours en Chine, accompagné par des chefs d’entreprise et plusieurs membres du gouvernement dont Yves Le Drian, chaperonné par Li Keqiang et reçu par Xi Jinping, le premier ministre a placé sa visite sous les thèmes de l’excellence française et de la « connivence – partage » dans le domaine de l’innovation.

Shenzhen, Shanghai et Pékin.

Loïc Kobes, co-fondateur de Cool Hobo, présente la « French-Tech » à Shenzhen. Pour E. Philippe « Ces jeunes sont aussi l’avenir de la relation entre la France et la Chine. »

*A Shenzhen, il a visité la ligne de production de la DS7 de PSA dont le Chinois Dongfeng est devenu le premier actionnaire à parts égales avec la famille Peugeot et la Banque Publique d’investissement (12,86%) [2] pour appuyer la JV avec ChangAn Automobile créée le 7 juin 2017.

Edouard Philippe s’est également fait présenter les « start-ups » françaises opérant dans ce qui fut le creuset de l’ouverture entrepreneuriale chinoise au début des années 80

(Omate / objets connectés ; Cypheme / anti-contrefaçon ; Coolhobo / shoping en réalité virtuelle ; Youibot/ robotique ; Parrot / drones.).

Enfin il a présidé à l’implantation d’HEC- Paris au sein de l’Université 南方科技大学 (SUSTech) créée en 2011 à Shenzhen autour de la thématique « Innovation et Entreprenariat. »

A Shanghai, E. Philippe a visité CMA – CGM installée dans le port en eau profonde de Yangshan, premier port du monde. Avec 15 m de tirant d’eau, 4000 m de quais automatisés, à la capacité moyenne de 25 millions de « conteneurs EVP », il est l’expression emblématique du savoir-faire portuaire chinois.

Inauguré en 2005, en partie construit sur les îles Yangshan situées au milieu de l’embouchure du Yangzi reliées au continent par un pont de plus 30 km, le port de Shanghai s’inscrit dans le formidable plan d’aménagement du territoire au cœur de la puissance économique de la Chine et, avec l’export, un des principaux moteurs de son développement et de sa croissance.

Lire : Grands travaux et réforme des groupes publics. Une ambition immense et complexe.[A]

Toujours à Shanghai, le Premier Ministre qui a rencontré Li Qiang, n°1 de la municipalité, membre du Comité Central et du Bureau Politique proche de Xi Jinping, a, à l’intention des investisseurs chinois, fait la promotion des innovations françaises dans le secteur de hautes technologies et à forte croissance (e-commerce, tourisme, santé et aéronautique).

 58 ans. Membre du Comité Central et du Bureau Politique depuis le 19e Congrès, Li est le nouveau n°1 du Parti à Shanghai, à la suite de Han Zheng.
Titulaire d’un MBA d’administration de l’Ecole Centrale du Parti, il a été n°1 à Wenzhou, et en 2005, membre du Comité Permanent du Zhejiang, où il travailla sous les ordres de Xi Jinping quand celui-ci était n°1 de la province. En 2011, il fut promu directeur des affaires juridiques puis l’année suivante n°2 de la province. En 2015, il fit partie de la délégation de Xi Jinping en visite aux États-Unis. En Juin 2016, il était nommé n°1 au Jiangsu où il ne fit qu’un court passage, avant d’être promu à Shanghai après le Congrès.

Il a ensuite visité la première ligne de métro automatisée de Chine exploitée par Keolis, [B] – au capital détenu à 70% par SNCF et 30% par la Caisse des dépôts du Québec, 60 000 salariés, chiffre d’affaires 5 Mds d’€ -.

Dernière étape du voyage, le 24 juin, Edouard Philipe était à Pékin à la rencontre de jeunes entrepreneurs français dont il a loué le dynamisme et la contribution à « l’avenir de la relation bilatérale ». A Qinghua, l’un des creusets des élites chinoises, il a prononcé un discours très philosophique sur le thème de la connaissance et de l’innovation.

A Qinghua, un discours édifiant.

Dans un discours philosophique E. Philippe a balayé de nombreux sujets de la relation franco-chinoise, allant de réflexions sur le désir de connaissance aux domaines d’excellence technologique français en passant par géopolitique des relations entre l’Europe, la Chine et l’Amérique.
Derrière lui la devise de l’Université : « 自强 不 息 厚 德 载物Ziqiangbuxi, hou de zai wu. Le renforcement sans répit de soi, donne la vertu de porter le fardeau du monde. »

*Mais tout en nimbant, non sans un certain charme, sa parole de références métaphysiques et bibliques – sans oublier Confucius ni la raison et le droit, « héritages de la révolution de 1789 », le Premier Ministre a rappelé les excellences françaises dans le nucléaire civil, l’aéronautique, l’aérospatiale, la biotechnologie, et l’intelligence artificielle, sans oublier de mentionner les 57 prix Nobel français et « le plus grand incubateur de start-ups au monde la “Station F“ [C].

Abordant les questions géopolitiques, il a dénoncé – ciblant sans le dire Donald Trump – le repli des États-Unis et l’abus de position dominante des grands groupes.

Louant l’esprit d’ouverture multilatérale de la Chine, il a néanmoins évoqué, visant cette fois les tensions commerciales franco-chinoises, l’exigence de respect des règles du marché et les effets toxiques des subventions publiques et des surproductions.

Édouard Philippe a aussi sacrifié au protocole en rencontrant Li Zhanshu, le président de l’ANP, n°3 du régime, membre de la garde rapprochée de Xi Jinping, à qui il a répété être venu en Chine pour « mettre en œuvre la “feuille de route“ établie par le président français en janvier lors de son voyage en Chine ».

Né en 1950, dans le Hebei, Li Zhanshu a rejoint le Parti à 25 ans. Sa nomination à 62 ans, à la tête du Secrétariat du Comité Central signe la mise à l’écart de Ling Jihua, proche de Hu jintao éclaboussé par le scandale de l’accident de voiture mortel de son fils en mars 2012, sur le 4e périphérique de Pékin.
Li est l’éminence grise de Xi Jinping dont la promotion s’est accélérée à la suite des scandales qui ont émaillé la vie du Parti en 2012.
Vie et carrière.
Jusqu’en 1998, la carrière de Li se déroule sans histoire au Hebei, à Shejiazhuang et à Chengde où il occupe des postes de fonctionnaire jusqu’à faire partie du Comité permanent du Bureau Politique du Hebei. En 1993, il est n°1 de la province. Au cours de cette période qui dura plus de 20 ans il devient aussi l’un des vice-présidents de l’ANP, à l’âge de 43 ans.
En 1998, il bascule au Shaanxi où il devient assez vite patron de la commission locale de l’organisation du Parti. En 2002, il est n°1 de la province et est promu membre suppléant du 16e Congrès. En 2003, il est transféré au Heilongjiang où il occupe les fonctions de n°2. 5 ans plus tard il est nommé gouverneur de la province.
En 2010, il est au Guizhou où, à 60 ans, il est enfin récompensé par le poste de n°1, sans cependant accéder au rang de membre permanent du 17e Comité Central. Pour ce faire, il devra attendre 2012 et le 18e Congrès qui verra aussi son accession au poste de reponsable du secrétariat du Bureau Politique et du Comité Central.
Fidèle et loyal, Li est devenu un des tous premiers conseillers du Président, à la charnière du travail quotidien du Comité Central et d’une longue série de questions de fond allant de la politique étrangère aux réformes légales, en passant par l’économie et la sécurité. Dans ce dernier domaine de la sécurité Li supervise la composition de la Commission de la sécurité nationale. A 67 ans, il est entré au Comité permanent où il a été promu grâce à l’influence de Xi Jinping ; devenant ainsi pour 5 ans encore le n°3 du régime.

La référence a rappelé que l’épine dorsale politique de la visite du Président Macron en janvier dernier était en partie articulée à l’exigence française de réciprocité dans les échanges commerciaux clairement déséquilibrés par l’excédent commercial annuel de 30 Mds d’€ en faveur de la Chine.

La France en Chine. Malentendus et frustrations.

Portraits de Mao brandis devant l’Ambassade de Chine à Paris, le jour de la mort de Mao, le 9 septembre 1976. Si la révolution française a imprégné la pensée des révolutionnaires chinois, le Maoïsme a pesé sur la pensée politique française de l’après-guerre, singulièrement après la déstalinisation.

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Au-delà des protocoles diplomatiques, à côté de la promotion du savoir dispensé dans nos grands centres universitaires et grandes écoles et des technologies nationales, à quoi s’est ajoutée l’exploration des coopérations possibles entre la France et la Chine, on ne peut pas passer sous silence les non-dits et les frustrations qui, depuis des lustres, accompagnent chaque voyage officiel d’un responsable français en Chine.

Né dans l’illusion d’une relation privilégiée facilitée par la reconnaissance officielle de la Chine par Charles de Gaulle, 15 ans avant les États-Unis, le tête-à-tête franco-chinois a d’abord très vite été pollué par le malentendu maoïste et la question des droits de l’homme. Celle-ci fut exacerbée par la reprise en main à la mitrailleuse, le 4 juin 1989, du mouvement des jeunes étudiants rassemblés sur la place Tian An Men pour honorer la mémoire de Hu Yaobang, dénoncer la corruption et réclamer des réformes politiques.

Lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang.[2]

René Viénet le rappelait récemment dans sa recension du livre fleuve de l’Ambassadeur Claude Martin « Quatre ans après, la reconnaissance, les étudiants chinois de Paris manifestaient contre de Gaulle en le traitant – sur ordres des zélotes madame-maoïstes de l’ambassade – de « tête-de-chien » ;

et six années plus tard Mao ZeDong, recevant à sa table le ministre André Bettencourt (qui levait son verre « au rôle de la France en Asie »), lui asséna : « Dien Bien Phu a été une victoire chinoise avec des mortiers chinois servi par des soldats chinois. Depuis ce jour, la France n’a plus aucun rôle à jouer en Asie ».

Disant cela qui n’était pas faux, quoique brutal et peu diplomatique, Mao s’est bien gardé de rappeler le rôle catastrophique que son prosélytisme idéologique, rival de celui de Moscou, avait joué dans l’appui apporté aux assassins Khmers Rouges au Cambodge.

Asséné deux années après le début de la révolution culturelle, ce rappel glacé de nos très profonds différends idéologiques et historiques n’a pas cessé de planer comme une ombre sur la relation franco-chinoise. La force de la méfiance installée par la brutalité maoïste fut encore aggravée par les différends politiques à propos de Tian An Men et les ventes à Taïwan, à la fin des années 80 des Mirages 2000 – 5 et des frégates Lafayette. Rétablie en apparence en 1994, la relation a, depuis ces époques exploratoires de défrichage initial, changé de nature.

Entre rêve et réalité, la force des intérêts nationaux.

Ce n’est le moindre des paradoxes que La Chine de Xi Jinping, au système politique léniniste, se pose en exemple pour une gouvernance globale et un modèle politique pour les pays en développement.

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Rattrapés par le pragmatisme et le prosaïsme des intérêts commerciaux, ayant en partie remplacé le rêve et l’enthousiasme, les échanges franco-chinois, encore épisodiquement marqués par la nostalgie de la « relation » privilégiée, sont aujourd’hui placés sous l’effet de plusieurs tensions contradictoires.

La première est ancienne et s’inscrit dans la relation globale des Occidentaux face à la Chine, marquée par le constant balancement entre la crainte de la « menace chinoise », héritière du « péril jaune » et la « sublimation » à la suite des « Lumières » de « l’exceptionnalité » chinoise, considérée comme « un ailleurs toujours meilleur ».

Son corollaire moderne est la tentation, dans le sillage de la propagande de Pékin, de considérer la Chine comme un modèle de la gouvernance globale, alors qu’elle reste tout de même un des derniers systèmes politiques purement « léninistes », affichant par ses « caractéristiques chinoises » son opposition culturelle et nationaliste au droit international.

Sur ce sujet, la visite n’a pas abordé les tensions entre Paris et Pékin sur les prétentions territoriales chinoise en Mer de Chine sud ni sur les divergences de vues à propos de la question nord-coréenne où Paris est clairement plus proche de Washington. La dichotomie avait été clairement exprimée par la Ministre des armées Florence Parly à Singapour.

Lire : Dialogue de sourds à Singapour.[E]

Les autres tensions baignant la relation bilatérale sont plus prosaïques. La première crée un malaise puisqu’elle est articulée à la contradiction entre le désir affiché d’embarquer Pékin dans le combat pour l’ouverture commerciale, quand les principaux reproches faits à la Chine en Europe et aux États-Unis sont précisément qu’elle ne respecte pas les règles du marché.

Né d’une somme d’arrières pensées et des hypocrisies, dont on voit bien qu’elles prennent racine dans le souhait de ménager Pékin pour ne pas se fermer l’accès au marché chinois, l’embarras est le fond de tableau de la plupart des relations officielles de la Chine avec l’Occident.

Entre élan coopératif et méfiances.

Les experts, l’administration et le quai s’inquiètent des ouvertures technologiques faites aux experts du retraitement chinois alors qu’aucun contrat n’a encore été signé.

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Enfin, la dernière contradiction sensible en amont du voyage d’Edouard Philippe au sein même de l’appareil politique français, est celle opposant d’une part, l’élan de coopération technologique que le Premier Ministre a exprimé tout au long de son voyage et, d’autre part, la crainte des industriels échaudés par les risques de captations de technologies sensibles.

Dans un article publié le 25 juin par le magazine Challenges, Antoine Izambard décrit les tensions avec Matignon, décidé à développer un pôle franco-chinois de hautes technologies « alors que le Quai d’Orsay, Bercy et le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, avaient émis de nombreuses réserves. »

Sans surprise, les principales réticences pointaient du doigt les risques de captation de technologies et de viol des règles de la propriété intellectuelle, alors que la Chine est engagée dans une intense stratégie de sinisation des technologies sensibles dans le cadre de son projet Made in China 2025.

Une autre réserve rappelant le risque probable de non réciprocité, a alimenté la perplexité d’une source proche du nucléaire civil, un des fleurons de la coopération technologique franco-chinoise.

Dans le sérail on s’interroge en effet sur la pertinence du projet gouvernemental d’inviter des ingénieurs chinois dans les laboratoires de l’usine de retraitement de la Hague, avant même qu‘un contrat pour la construction d’une unité en Chine ne soit signé. La crainte est d’autant plus grande que Pékin coopère sur ce sujet avec les Russes.

Pour ces sceptiques, le risque existe que les portes ouvertes ne servent qu’à parachever la captation bien avancée des techniques françaises de retraitement.

Lire :

Ahttps://www.questionchine.net/grands-travaux-et-reforme-des-groupes-publics-une-ambition-immense-et-complexe

B – https://www.keolis.com/fr

C – https://www.lci.fr/entreprises/station-f-tout-savoir-sur-le-plus-grand-incubateur-de-start-up-au-monde-xavier-niel-paris-tf1-medialab-2078068.html

D  – https://www.questionchine.net/l-obsedant-heritage-de-hu-yaobang

E – https://www.questionchine.net/dialogue-de-sourds-a-singapour

Notes :

[1En Chine, baisse de la monnaie pour soutenir l’export et réduction du taux de réserve obligatoire des banques ; aux États-Unis préparation de lois bloquant les JV d’entreprises étrangères avec les sociétés « high-tech » américaines sensibles.

[2Le reste du capital étant articulé à 55,46% de capital flottant, 1,13% en autocontrôle et 2,37% aux salariés.

[3Nouvelle étape d’un projet négocié depuis 10 ans, ORANO (ex-AREVA) et CNNC ont conclu un « accord sur les travaux préparatoires » pour une usine d’une capacité de 800 tonnes pour le traitement et le recyclage des combustibles nucléaires en Chine. S’il était signé – mais rien n’est moins sûr –, le contrat s’élèverait à 20 Mds d’€, dont la moitié reviendrait à ORANO.

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Concrètement, en plus du projet de retraitement [3], les principales avancées très prosaïques du voyage ont porté sur – la presse nationale et chinoise en ont amplement parlé – :

1) La levée de l’embargo vieux de 17 ans sur le bœuf français – la filière qui est peut-être optimiste-, vise 30 000 tonnes par an ;

2) Deux contrats décrochés par Vallourec – tubes sans soudures destinés à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures – vendus à China Guangdong Nuclear Corporation ;

3) Un accord cadre de coopération entre EDF et Datang pour des projets éoliens à développer en Chine et en Europe ;

4) Le choix de Val Thorens par l’équipe olympique chinoise de sports d’hiver comme base d’entraînement permanente en Europe pour 300 athlètes chinois ;

5) Un promesse (faite au Président français en janvier 2018, mais non confirmée) de commande « de 184 A.320. La commande interviendra « en temps voulu » a dit le PM Li Keqiang à son homologue français.


source/ https://www.questionchine.net/la-france-en-chine-edouard-philippe-sur-les-traces-du-president-les-non-dits-de-l?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+questionchine+%28QuestionChine.net%29&artpage=2-2