2855 – Et si l’Europe parlait normalement avec la Russie ?

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Par Antoine Colonna – le 18 juin 2018 Valeurs actuelles

Interview. Alexeï Pouchkov est l’un des meilleurs spécialistes de politique internationale. Professeur du prestigieux Institut des Affaires étrangères du MGIMO de Moscou, il est Sénateur et ancien président de la Commission des Affaires étrangères de la Douma. Il est également le présentateur de l’émission de géopolitique « Postscriptum » qui fête ses vingt ans à la télévision russe. De passage à Paris, il répond à Valeurs actuelles sur la relation franco-russe, la construction européenne en panne et même la coupe du Monde de football…

RUSSIE Le sénateur russe Alexeï Pouchkov 1034653336   Alexeï Pouchkov

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Comment avez-vous analysé la dernière visite à Saint-Pétersbourg du président français Emmanuel Macron ? 

C’était une visite très importante, qui venait après plusieurs événements et scandales qui ont marqué les relations internationales et qui ont été instrumentalisés pour compliquer davantage les relations entre l’Occident et la Russie. Je parle bien sûr du scandale de l’empoisonnement de M. Skripal et de sa fille à Londres, qui reste une affaire extrêmement douteuse.

Tous les spécialistes des armes chimiques sont aujourd’hui unanimes pour dire qu’après un empoisonnement au gaz Novitchok, il est impossible d’apparaître en pleine forme, maîtrisant son élocution. 

C’est heureux pour eux, mais c’est étrange pour la réalité. Bien que l’Europe se soit solidarisée avec les Britanniques en tant qu’alliés, j’ai eu l’impression qu’elle n’a pas obtenu assez de preuves pour poursuivre dans une logique de nouvelles sanctions contre la Russie.

C’est un scandale raté, qui a quand même produit ses effets négatifs via les médias. Cela montre qu’il y a un certain effort pour galvaniser la pression sur la Russie, alors qu’après  quatre ans de sanctions, ces dernières s’essoufflent.

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Vous avez réussi à les contourner ?

Oui, d’une certaine manière, et surtout, nous nous y sommes accoutumés. Pour notre secteur agricole cela a même eu un effet positif qui a dynamisé la production.

Dans certains milieux en Occident, il y a un désir de relancer les sanctions, d’autant plus qu’il y a un décalage entre les mesures américaines, qui sont beaucoup plus fortes et les sanctions européennes. Je sais que l’administration Trump voulait que l’Europe synchronise ses sanctions sur les siennes. Je ne peux pas exclure que l’affaire Skripal ait été utilisée dans ce but.

Ainsi, si Macron est tout de même venu à Saint-Pétersbourg, cela signifie que les effets du scandale n’ont pas été aussi importants qu’il s’annonçait au début. Tout le monde se rappelle de l’hystérie qui s’est développé à cette occasion contre la Russie.

Mais si on regarde d’un point de vue géopolitique plus large, il s’est passé beaucoup de choses depuis, notamment la dénonciation par les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Je pense qu’une nouvelle « fenêtre d’opportunité » avec l’Europe s’est créée, car nous sommes sur la même ligne que les Européens sur ce sujet.

Cette visite devait donc démontrer, non seulement qu’il restait un potentiel de dialogue, mais aussi un potentiel d’interaction entre la Russie et l’Europe. Macron représentait aussi l’Europe. Quand à Merkel elle a visité Sotchi où elle a rencontré Poutine quelques jours avant, le 18 mai.

Si nous n’avons pas obtenu des résultats concrets ou des percées significatives, cette visite a montré que la Russie est toujours importante pour l’Europe. Il y a une compréhension dans les chancelleries européennes de la nécessité de maintenir le contact avec Moscou. Il y a aussi une irritation devant le comportement de Trump et de son « America First », qui signifie en substance que l’avis des autres partenaires ne compte pas.

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Est-ce que l’épilogue tragi-comique du dernier G7 s’inscrit dans cette logique ? 

Absolument, les dernières visites de Merkel et Macron marquent une étape dans nos relations, une étape plus nuancée, qui démontre que si, par exemple, il n’y a toujours pas d’entente sur l’Ukraine, il existe d’autres dossiers, comme l’Iran ou le Nordstream-2, où nos positions sont plus proches, même malgré la pression américaine.
Le dernier sommet du G7 et ses divisions ont accentué encore cette situation. J’ai été aussi surpris que Trump ait évoqué la nécessité de faire revenir la Russie dans la G7 suivi de Giuseppe Conte, le nouveau président du Conseil italien. Cette proposition d’admettre à nouveau la Russie pour reformer le G8 a provoqué un autre désaccord au sein du groupe.

Pour sa part, Moscou souligne qu’elle n’est plus vraiment intéressée à participer à ce format, lui préférant, par exemple, la G20.

RUSSIE UE G8 Les membres du G8 et les dirigeants de l'Union européenne à Lough Erne, La-Syrie-caeur-G8_0_730_399  Les membres du G8 et les dirigeants de l’Union européenne à Lough Erne 2013

La dernière visite de Poutine en Irlande du Nord, au sommet des «huit» en 2013  a montré qu’il y était l’objet de pression de tous les autres membres du « Club ». Il n’y pas de recherche de consensus, c’est un mécanisme de promotion des intérêts des États-Unis et de ses alliés les plus proches.  La Chine n’est pas là, ce qui réduit l’importance des discussions. Nous préférons nettement le format du G20 qui est beaucoup plus multilatéral et adapté aux réalités contemporaines.

Mais les lignes bougent, même au G7, puisque Italiens, Français et Japonais, qui étaient aussi présent à Saint-Pétersbourg, reconnaissent la nécessité du dialogue plus large avec la Russie. Et si Moscou reçoit une invitation de joindre la G8 sans conditions préalables, alors le dossier sera peut-être reconsidéré. En tout cas, cela marque une fatigue de la stratégie d’isolation de la Russie. Il est maintenant clair que c’est une stratégie impossible à mettre en œuvre.

Les Américains parlent de « containment » mais je ne vois pas où ils arrivent à la contenir. C’est évidemment l’inverse en Syrie. 

En Europe, il y a désormais beaucoup de pays qui marquent leur lassitude face aux sanctions. C’est vrai en Grèce, en Italie, en Autriche, à Chypre, en Hongrie, en Slovaquie.

  • 2014-2017, c’était la confrontation politique pure et dure,
  • mais à mon avis, 2018, et les années à venir, vont donner un mélange plus complique de confrontation et de coopération ?
  • Surtout que le monde évolue d’une manière largement imprévisible.

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L’Europe change ?

Oui, le projet libéral d’une Europe fédérale avec un Président, un Premier ministre, un ministre des Affaires étrangères communs, qui seraient élus par les Européens ou le Parlement est un projet déjà mort.

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Les tendances électorales le démontrent parfaitement. C’est le problème de Bruxelles, elle essaye de trouver des réponses, mais pour le moment, elle ne fait que reculer. La sortie de la Grande-Bretagne, le nouveau gouvernement italien…

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Elle peut tenter une fuite en avant en accélérant les processus d’adhésion des pays des Balkans ? 

Cela ne sauvera pas la situation. C’est un peu comme l’Ukraine.

  • Que cherchaient les Européens à Kiev ?
  • Un peu de romantisme démocratique avec des cocktails Molotovs et des « activistes » qui portent des insignes nazis ?

Je me demande ce qu’ils cherchaient. Et même si l’Ukraine se « libère » de la Russie, c’est à ses dépens. Les Ukrainiens perdent énormément, nous avions un commerce de 35 milliards de dollars, il est aujourd’hui à moins de 10 milliards, pour nous ce n’est pas essentiel, mais pas pour eux. Ils perdent leurs industries. Tout cela est le résultat d’une tentative d’expansion européenne qui a donné à l’Ukraine l’illusion qu’elle serait admise dans l’Union ce qui n’est pas le cas.

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N’est-ce pas pas plutôt une expansion américaine sur une ligne Varsovie-Kiev ? 

Oui, une ligne balto-polonaise. La Pologne a peut-être gagné, mais l’Europe a plutôt perdu.

L’Europe a perdu 40 % de son volume de commerce avec la Russie, en investissements, une grande partie du marché russe, et des pays non européens sont venus combler ce vide…

Cette fuite en avant de l’Europe vers les ex-républiques de l’URSS est une fausse solution. Cela correspondait peut-être aux intérêts de grandes compagnies, de certaines banques et de l’industrie allemande. Mais ce n’est pas ce que veulent les peuples européens qui ont montré lors des derniers référendums, en Hollande, le peu d’appétit pour le projet de constitution européenne. Cela arrivera peut-être un jour, mais il faudra encore au moins un siècle !

Pour Bruxelles, la stratégie c’était le fédéralisme à l’intérieur et l’expansion à l’extérieur.

Je pense que les deux ont échoué. Le résultat c’est la montée des eurosceptiques.

  • En Allemagne, c’est l’AfD par exemple. En Allemagne on les accuse de racisme. Mais ces gens ne viennent pas de Syrie, de Russie, ce sont des Allemands, ce sont les vôtres. Si ils reçoivent 13 % de soutien, il y a une raison pour cela, c’est l’échec du projet néo-liberal de l’Europe, notamment avec la question de l’immigration.
  • Mais cela va plus loin comme le montre le vote italien qui est un mélange de réactions à l’immigration et aux politiques de Bruxelles.
  • C’est la même chose pour le Brexit.

Ce n’est pas les blogueurs russes qui l’ont provoqué… 

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Assiste-t-on à la révolte des classes moyennes européennes ? 

Partiellement. Mais c’est aussi une révolte de certaines élites nationales. Regardez la Hongrie ou bien l’Italie. Ce n’est pas la rue qui porte ce refus. Il s’agit de mouvements politiques importants. En Italie, vous avez deux formations très différentes qui obtiennent la majorité. Elles ne sont pas anti-européennes. Mais elles portent un autre projet européen. Ce sont de nouvelles élites qui se révoltent contre l’ancienne élite libérale, proaméricaine et globaliste. C’est le retour des identités nationales contre les excès du globalisme. Trump représente le même phénomène aux Etats-Unis. Les gens qui l’on élu sont très divers.

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Votre pays accueille en ce moment même la coupe du Monde de football, le budget est considérable, notamment pour des raisons de sécurité. Craignez-vous des incidents liés au terrorisme djihadiste ou à la situation au Donbass ?

Le problème avec le terrorisme, c’est qu’il est difficile de prévoir… Mais nos services secrets ont une grande expérience. Des attentats ont été déjoués ces deux dernières années. La menace reste présente, mais je sais que nos services ont eu beaucoup de contacts de préparation. Par exemple, pendant la visite de Boris Johnson, à Moscou, en décembre, la question de la sécurité des supporteurs britanniques a été évoquée.

Avec la guerre en Tchétchénie, nous avons beaucoup été critiqués, mais c’était une guerre qu’il fallait gagner. Depuis la fin de ce conflit, le terrorisme en Russie est devenu une exception.
Le problème aujourd’hui n’est plus vraiment le Caucase du Nord, mais l’Asie centrale qui a subi une certaine influence de l’Etat islamique. Nos services suivent cela de très près. Il y a des contrôles importants. J’espère que tout va bien se passer pour le Championnat.

Pour ce qui est de l’Ukraine, si Kiev décidait d’attaquer le Donbass, il échouerait. Mais honnêtement, ce n’est pas dans l’intérêt de M. Porochenko. Cette question a été posée au Président Poutine lors de sa « Ligne directe » avec le public.

On lui a demandé si l’Ukraine allait lancer une grande offensive durant la Coupe du Monde. Il a répondu qu’il espérait que cela n’arriverait pas, mais que si c’était le cas, cela serait de nature à poser un danger pour l’État ukrainien en tant que tel. Je crois que c’est très clair. J’espère que le message est passé. 

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On comprend bien les enjeux internationaux pour la Russie, quels sont les enjeux intérieurs pour le nouveau mandat de Vladimir Poutine ? 

Ce sont les questions économiques, sociales, du niveau de vie et de la compétitivité de la Russie qui vont dominer les années à venir.

Tout est plus ou moins clair sur le plan extérieur, nous savons qui sont nos amis et qui sont nos adversaires. C’est pour cela que l’on peut se concentrer sur le plan intérieur. Les questions économiques et sociales vont être au centre du nouveau mandat.

Nous avons su surmonter les effets des sanctions, la croissance est entre 1,5 à 1,8 %, avec des prévisions pour les années à venir autour de 2-2,5 %. La remontée des cours du pétrole a aussi un effet positif. Notre budget était basé sur un baril à 45 dollars pour 2017-2018, il est passe à 75-77 dollars, et celle-ci offre de nouvelles possibilités, en particulier celle de tenir l’engagement pris que la vie des Russes allait s’améliorer. 

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