2624 – Le combat pour la multipolarité du monde …

RussEurope en Exil – Jacques Sapir – 16 Mars 2018 – Les Crises.fr

Le livre d’Hélène Carrère d’Encausse sur le Général de Gaulle et la Russie

Les relations entre la France et la Russie ne sont pas bonnes. En témoigne, et ce n’est que l’un des indicateurs, la baisse de la part de la France dans le commerce extérieur de la Russie. Mais, ces relations pourraient être pires. De ce point de vue, l’interview donnée dans le journal Le Monde par l’ancien Président de la République[1], M. François Hollande, en témoigne. Il demande ainsi que l’on « menace la Russie » : « La Russie se réarme depuis plusieurs années, et si elle est menaçante, elle doit être menacée » a-t-il ainsi écrit. Quand on se rappelle le bilan calamiteux de son mandat, en particulier sur la politique étrangère, on ne peut être que surpris. Voici un homme qui sera passé en un article du pleutre au pitre.

Ce contexte invite donc à se re-pencher sur les relations entre la France et la Russe et à lire, avec attention, l’ouvrage publié en décembre 2017 par Hélène Carrère d’Encausse Le Général de Gaulle et la Russie[2].

Un livre important

Cet ouvrage est construit en trois parties, qui s’éclairent les unes les autres.

L’auteur a choisi un plan chronologique pour les deux premières parties, ce qui est amplement justifié. La troisième est une réflexion sur le processus de « détente », processus auquel le général de Gaulle tenait tant, et qu’il fit tout pour enclencher.

Madame Carrère d’Encausse utilise, et confronte, les sources françaises, qui sont nombreuses, car l’entourage du général De Gaulle a été assez prolixe en mémoires, avec des sources issues de publications ou des archives russes et soviétiques.

Certaines de ces dernières datent de 1983, comme le recueil des textes échangés entre 1941 et 1945. D’autres sont plus récentes, comme l’article de Mikhail Lipkin, consacré au voyage que de Gaulle fit en Union soviétique en 1966 et à ses suites ou les ouvrages de Moltchanov et d’Obitchkina, l’un et l’autre parus en 2016.

C’est ce qui confère à cet ouvrage son intérêt particulier car il nous donne à voir la politique du général De Gaulle non seulement du point de vue français mais aussi du point de vue soviétique.
Cela permet de mesurer la méfiance dont les soviétiques font preuves tant vis-à-vis du personnage que de son entourage, décrit de 1941 à 1945 comme empli de « néo-Vichyste » et de gens d’extrême-droite.

Ce thème réapparaitra en 1958-1962, quoi que sous une autre forme.

On peut cependant se demander si les rapports des ambassadeurs soviétiques, en particulier ceux de la période stalinienne (Maïski, Bogomolov) ne contiennent pas aussi des « précautions » par rapport à Staline, et ne lui disent que ce qu’il était connu pour vouloir entendre.
De ce point de vue, il manque les rapports envoyés par le GRU (le renseignement militaire) et le KGB. Ces rapports ne sont pas disponibles actuellement. Mais, pour avoir eu de longues conversations avec Vitaly Shlykov, qui fut un des principaux officiers du GRU et que j’ai connu dans les années 1990, je pense que c’est dans les archives de ce dernier service que peuvent se trouver des choses particulièrement intéressantes et fines sur l’analyse de ce que représentait le « gaullisme » que ce soit dans la France Libre et après dans la société française.

L’intérêt du livre n’en est nullement amoindri.

On le répète, c’est la première fois qu’un auteur se livre à cette approche croisée de la politique du général de Gaulle. Mais, ce livre ne peut être considéré, du moins tant que les archives des « services » soviétiques n’auront pas été exploitées, comme définitif.

La France Libre, entre Roosevelt, Hitler et Staline

La première partie porte donc sur les relations du général De Gaulle avec l’Union soviétique de 1940 à 1946.

Cette partie insiste sur la combinaison de préventions, existant d’un côté comme de l’autre, mais aussi sur les raisons profondes qui allaient conduire, fin 1944, sur le « Traité d’alliance et d’assistance mutuelle ». Les préventions sont donc nombreuses, pour partie idéologiques et pour partie politiques.
Les dirigeants soviétiques classent alors de Gaulle à l’extrême-droite, et de Gaulle est profondément anti-communiste. Mais, les divergences idéologiques ne sont rien par rapport aux divergences politiques.
Ces dernières portent sur deux points essentiels, le futur de l’Allemagne – que de Gaulle souhaite voir démembrée – et le futur de la Pologne. On le sait, l’URSS soutenait le « Comité de Lublin », ancêtre de la future Pologne soviétisée contre le gouvernement polonais réfugié à Londres.
A ces divergences, fondamentales, s’ajoutent naturellement la relation tant de la France Libre que de l’URSS avec les autres alliés, qu’il s’agisse de la Grande Bretagne ou des États-Unis, ainsi que le statut des ressortissants et prisonniers français et soviétiques présents sur le territoire de chacune des parties. Cette addition de différences et de divergences aurait dû impliquer le non-lieu des relations. Pourtant, il n’en fut rien.

Car, de l’existence des divergences politiques, l’un et l’autre partie tirent la conclusion qu’elles ont besoin de cet allié encombrant, difficile, mais néanmoins nécessaire.

Car, pour le général de Gaulle, à juste titre obsédé par la nécessité de rétablir la France à sa place et dans son rang, craignant à raison le projet américain d’administration directe de la France libérée (l’AMGOT), l’alliance avec l’URSS – ou plus précisément comme il la voyait avec la Russie – était une nécessité absolue.

 

 

A cela s’ajoutait une vision pour l’après-guerre, où de Gaulle estimait que « l’alliance de revers » était pour la France la meilleure méthode pour contenir l’Allemagne.
De la même manière, pour Staline et les dirigeants soviétiques, la reconnaissance de la France Libre peut permettre de diversifier les relations avec les autres alliés occidentaux.
De plus, et c’est un point que l’ouvrage, entièrement consacré aux questions diplomatiques, ignore par définition, les dirigeants soviétiques ont été frappés par l’effondrement politique qui suivi la défaite militaire de mai-juin 1940.
Cet événement fut le premier à les inquiéter quant à la stabilité du Pacte Germano-Soviétique, déclenchant le processus de révision stratégique qui allait aboutir à la priorité dans la préparation d’une guerre « continentale » dès l’automne 1940[3].

L’apothéose de cette relation, complexe, traversée de conflits et de coup de théâtres, mais marquée aussi par l’épopée du GC3, le régiment de chasse « Normandie » devenu « Normandie-Niemen », fut le voyage en URSS du général de Gaulle en décembre 1944.

Ce voyage donna lieu à la signature du « Traité d’alliance et d’assistance mutuelle ». Ce dernier devait rapidement s’avérer mort-né, en raison du début de la guerre froide.

Mais, les raisons qui, d’un côté comme de l’autre, avaient conduit à sa signature perduraient.

Ce traité, loin d’être le signe d’une quelconque faiblesse du général de Gaulle face à Staline, allait en un sens paver le chemin qui serait suivi après 1958.

Et l’on ne peut être que frappé par la prescience de long terme de la vision du général de Gaulle sur un certain nombre de points.

 

La France souveraine en action

La seconde partie traite des relations avec l’URSS après le retour au pouvoir du général de Gaulle.

Ces relations sont tout d’abord mauvaises et cela pour deux raisons,
  1. d’une part la volonté du général de faire avancer la réconciliation franco-allemande (à un moment où l’URSS tente de faire reconnaître la RDA)
  2. et d’autre part l’extrême fermeté que le général de Gaulle montra à chaque fois qu’une crise éclata, comme à Berlin ou à Cuba.
Mais, les soviétiques découvrirent aussi l’ampleur des différents qui opposaient de Gaulle aux dirigeants américains, tout comme ils étaient eux-mêmes confrontés à des divergences majeures avec les dirigeants chinois.

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C’est ce qui explique qu’après des débuts difficiles, le voyage de Khrouchtchev en France fut un succès diplomatique.

Certes, en apparence, un succès de très courte durée. La réunion des « 4 grands » fut torpillée suite au survol, et à la destruction, de l’U2 américain au-dessus de l’URSS.
Mais, de cette époque, datent deux choses importantes :
  • d’une part le constat par les soviétiques que la France cherche avant tout à affirmer son indépendance, et qu’elle a les moyens de cette dernière depuis l’explosion d’une arme atomique,
  • d’autre part le constat, par le général de Gaulle, que l’URSS perd de plus en plus son aspect idéologique alors qu’elle gagne en technologie et en développement.

Le retrait de la France des organes intégrés de l’OTAN va alors accélérer un processus de rapprochement réciproque,

processus qui – pour les soviétiques – est aussi lié au programme des sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) dont la France entend disposer. Le premier de ces sous-marins ne ferra sa première patrouille qu’en 1971, soit deux ans après le départ du général de Gaulle du pouvoir. Mais, le programme lui-même a atteint un point de non-retour à la fin de 1965.
Ici encore, parce qu’elle concentre son attention, et il n’est pas question de lui en faire grief, sur les questions diplomatiques et politiques, Hélène Carrère d’Encausse n’accorde probablement pas l’attention nécessaire sur la montée en puissance décisive de la force de dissuasion française.
Mais, par contre, elle analyse très justement le statut global de la dissuasion dans la pensée du général de Gaulle, et pourquoi cette dernière en rendant de fait une guerre intereuropéenne peu probable, changeait radicalement la situation.
De fait l’URSS reconnaitra au début des années 1970 – et on le sait par les « Voroshilov Lectures » qui furent publiées aux États-Unis au début des années 1980[4] – l’indépendance stratégique de la France, et en tirera la conclusion qu’une guerre même conventionnelle ne pouvait avoir lieu en Europe tant était grand le risque qu’elle ne débouche sur un conflit nucléaire.

france russie Charles de Gaulle (au centre) en visite à Moscou 1966 1017071564  Charles de Gaulle (au centre) en visite à Moscou

On n’en est certes pas là en 1966, quand le général de Gaulle fit son second, et célèbre, voyage en URSS. Mais il est clair que l’émergence de la dissuasion nucléaire a changé radicalement et la manière des soviétiques de percevoir la France, et la manière dont de Gaulle perçoit l’ordre international.

Le temps est venu de la « détente », et même si des oppositions majeures continuent d’exister, les contacts économiques, scientifiques et culturels peuvent se développer. De Gaulle appliquera cela aussi à des pays comme la Pologne et la Roumanie. Ici aussi, ces efforts furent en apparence prématurés.
Après le départ, en 1969, du général de Gaulle du pouvoir sa « politique russe » sembla s’effilocher.
L’intervention des soviétiques de 1968 à Prague pouvait laisser croire que l’URSS continuait de tenir fermement le manche en Europe de l’Est. Pourtant, les événements des années 1980 allaient confirmer les analyses du général de Gaulle. En ce sens, ce fut bien de Gaulle et non Raymond Aron qui sut penser avec réalisme et intelligence la seconde moitié du XXème siècle.

La nécessité du monde multipolaire

L’immense mérite du livre d’Hélène Carrère d’Encausse est donc tout d’abord de montrer que les intuitions, mais aussi les analyses solidement appuyées sur l’histoire, la géographie et la culture, du général de Gaulle ont été validées par l’histoire.
Fondamentalement, son idée maitresse que le retour de la France au premier rang des puissances mondiales serait un facteur de paix, que l’acquisition par la France de la dissuasion nucléaire, en brisant le duopole de fait entre américains et soviétiques, serait un facteur de libération progressif en Europe, a été vérifiée par l’histoire.
C’est un point important à rappeler aujourd’hui alors que l’on tend à ré-écrire l’histoire de la guerre froide et à magnifier le rôle de la construction des institutions européennes (de la CEE à l’UE), alors que ces institutions ne jouèrent en réalité AUCUN rôle dans les processus qui allaient avoir lieu à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Ce qui est central dans cet ouvrage, même si cela n’est pas dit directement – mais Hélène Carrère d’Encausse suppose à juste titre assez d’intelligence chez ses lecteurs pour ne pas chercher à enfoncer le clou c’est que l’idée d’un monde multipolaire est essentielle à la paix et à la sécurité européenne.

C’est en tout les cas la conclusion que l’on peut tirer de la troisième partie

« En finir avec Yalta ».

Car, l’idée d’un monde bipolaire, elle fut construite lors des accords de Yalta.

A plusieurs reprises l’auteur revient sur le couple « opposition-collusion » qui caractérise les relations américano-soviétiques, en montre les dangers pour les autres nations, et démontre en quoi la présence d’une France forte et souveraine, parce qu’elle dérange radicalement ce couple, est au contraire porteuse d’espoir pour les autres peuples.

Non qu’il faille se bercer d’illusions quant aux conflits d’un monde « multipolaire » ou tout simplement au conflit pour l’émergence d’un tel monde.
Mais, ces conflits sont infiniment moins graves et moins menaçants que ceux résultants d’un monde bi ou monopolaire.
Alors que se précise la perspective d’un affrontement entre les États-Unis et la Chine, cette idée du monde multipolaire retrouve aujourd’hui toute son importance.

Mais, pour que le monde soit véritablement multipolaire, il faut que

la France s’émancipe de la double tutelle de l’OTAN et de l’UE

et affirme avec force

  • que l’Europe n’est pas la somme des « institutions européennes »,
  • que l’Europe n’est pas l’UE,

mais doit redevenir cette Union des nations souveraines qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

 

[1] Voir http://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/12/hollande-quel-est-cet-allie-turc-qui-frappe-nos-propres-allies-avec-le-soutien-de-groupes-djihadistes_5269351_3210.html et http://www.lejdd.fr/politique/francois-hollande-3597218

[2] Carrère d’Encausse H., Le général de Gaulle et la Russie, Paris, Fayard, 2017, 258p + annexes.

[3] Sapir J., “La défaite française de 1940 vue par les soviétiques” in Cahiers du CEHD, n°23, “Nouvelle histoire bataille (II)”, pp. 273-281.

[4] Sapir J., Le système militaire soviétique, La Découverte, Paris, 1988 et Sapir J., (En collaboration avec T. Malleret),”Soviet Military Policy: from Restructuring to Reform”, in R. Allison, (ed.), Radical Reform in Soviet Defence Policy, Macmillan, Londres, 1992.


source/ https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-le-combat-pour-la-multipolarite-du-monde-par-jacques-sapir/#!prettyPhoto

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