2547 – États-Unis … Flic ou Voyou ?

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Jean Daspry.- prochetmoyen-orient.ch – 12/02/2018

« Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera.
Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques.
Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant.
Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble ».
  • Qui s’exprime ainsi ?
  • Un complotiste ou un hurluberlu ?

Certainement pas, mais une personnalité de premier plan qui ne passe pas pour un plaisantin.

Il s’agit du président sortant, le républicain Dwight Eisenhower, qui prononce un dernier discours à la nation américaine avant l’assermentation de son successeur, le démocrate John F. Kennedy le 17 janvier 1961.

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Il est important de garder à l’esprit cette réflexion au moment où les États-Unis envisagent de développer un programme nucléaire tactique inédit16 à la lumière de leur approche des relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
D’un lourd passé (passif) avec l’arme nucléaire envisagée comme une arme de non-emploi, nous passons tout à fait naturellement à un futur problématique marquée par l’hypothèse de cette arme considérée comme arme d’emploi !

UN LOURD PASSÉ (IF) : UNE ARME DE NON-EMPLOI

L’Amérique est passée de la menace soviétique jusqu’au tournant du siècle à celle de l’axe du mal et des États voyous.

La menace soviétique.

Si durant toute la période de la guerre froide, les Soviétiques n’ont pas été des anges, nous aurions tort de penser que les Américains l’ont été.
Il n’y avait pas d’un côté les anges américains et les diables soviétiques. La fameuse « guerre des étoiles », qui a contribué à l’effondrement de l’URSS, a aussi enrichi toutes sortes de lobbies utiles pour financer les campagnes présidentielles américaines très onéreuses.
Depuis cette époque au moins, le pays à la « destinée manifeste » a toujours besoin d’un référent, d’un ennemi désigné à la vindicte publique qui justifie un militarisme de bon aloi et qui satisfasse les désirs du lobby militaro-industriel qui fait la pluie et le beau temps Outre-Atlantique.
Dans l’hypothèse où la menace se réduisait, on trouvait toujours un nouvel argument pour mettre au point de nouvelles armes de plus en plus sophistiquées, dangereuses et coûteuses.
Si l’objectif avoué de l’Alliance atlantique (OTAN) était d’organiser la sécurité collective de ses pays membres sous la bannière étoilé (Cf. son fameux article 5 qui établit que toute attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre le groupe), il s’accompagnait d’un autre moins avouable.

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Il a pour nom l’interopérabilité. Il a pour objectif que les Alliés (expression consacrée) utilisent les mêmes procédures et les mêmes matériels –américains, il va sans dire – durant les entraînements, voire en cas de conflits.

On voit l’intérêt qui s’attache à décréter un niveau élevé de menace pour justifier d’acquérir un suréquipement militaire américain dont la rente alimente les poches déjà bien garnies du lobby des armes, voire celui du pétrole lorsqu’il s’agit de mettre bon ordre dans un pays nanti en hydrocarbures. La doctrine nucléaire repose sur la dissuasion et non sur l’emploi en premier.

L’axe du mal et les états voyous.

La plus mauvaise nouvelle qu’apporte Moscou à l’Amérique est l’effondrement de l’URSS au début des années 1990, et par voie de conséquence, la disparition de la principale menace à la sécurité des États-Unis et la justification à des programmes d’armements dispendieux.
  • Comment trouver, voir créer artificiellement, un nouvel ennemi justifiant la définition d’une nouvelle stratégie militaire porteuse de nouveaux matériels militaires ?
  • La première guerre du Golfe en 1991 permet d’exporter la démocratie à la pointe de la baïonnette pour établir un « Grand Moyen-Orient » démocratique et laïc.
  • Le 11 septembre 2001 constitue la « divine surprise » qui débouche sur la guerre globale contre le terrorisme
    • en Afghanistan17
    • et dans la foulée la guerre contre Saddam Hussein pour le punir de son appui à Al-Qaïda (jamais établi) et de la possession d’armes de destruction massive (jamais trouvées).
  • Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, Washington pratique les « assassinats ciblés » aux quatre coins de la planète au moyen de drones et autres joujoux onéreux qui font les délices du lobby militaro-industriel.

Mais, tout ceci n’est que menu fretin, l’EEIL est défait en Irak et en Syrie sous le poids des bombes larguées en quantités industrielles sur ces deux pays. Cela ne peut pas faire de mal.

Mais, le Pentagone et autres plaisantins ne sauraient se contenter de cette valetaille. Il lui faut du lourd, du sérieux.

C’est désormais chose faite en ce début d’année 2018. Le lobby militaro-industriel respire de nouveau… les amoureux de paix se font des cheveux blancs à voir ressurgir dans le paysage stratégique les pyromanes en cols blancs.

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UN FUTUR PROBLÉMATIQUE : UNE ARME D’EMPLOI

  • La nouvelle stratégie américaine, en particulier dans le domaine nucléaire n’est-elle pas source d’une nouvelle instabilité ?

La nouvelle stratégie. Les États-Unis veulent instaurer une nouvelle stratégie nucléaire pour dissuader l’adversaire d’avancer sur les champs de bataille qui menacent directement les alliés de l’Amérique18.

L’arme nucléaire est désormais envisagée comme arme d’emploi.

Avec la fin de la guerre froide, nous crûmes que la question atomique s’était déplacée des superpuissances vers les puissances moyennes « proliférantes », telles que le Pakistan, l’Iran ou la Corée du Nord.
En Europe, nous avions été rassurés par la signature, en 1987, entre Moscou et Washington, du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), qui organisait le démantèlement, sur notre continent, de leurs missiles à charges nucléaires ayant une portée entre 500 et 5500 km.
Il s’inscrivait dans un mouvement général de désarmement atomique, où les négociations Start (réduction des armes stratégiques de portée intercontinentale) des années 1990 reprenaient les Salt des années 1970, se poursuivaient sur la signature du Traité START19.

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Mais, le monde des bisounours, c’est fini !

Coup sur coup, l’exécutif américain complète sa « stratégie de défense nationale » (jugée trop laxiste) qui s’accompagne d’une révision de sa « posture nucléaire » (« Nuclear Posture Review »). À côtés des acteurs non étatiques (en un mot les terroristes de tout poil) et autres États voyous, l’Amérique doit désormais faire face à une menace plus sérieuse qui a pour nom Chine20 et Russie, deux pays qualifiés de « révisionnistes » (on croirait du langage stalinien). Ces deux pays contribueraient à « affaiblir l’ordre international » et à « réduire l’avantage comparatif des États-Unis en matière de sécurité ». Rappelons que le budget américain de la défense dépasse en volume ceux des neuf autres qui arrivent derrière lui… Il a de beaux restes encore.
La nouvelle instabilité. En raison de ce qui précède, les Américains (surtout le Pentagone, les industriels de l’armement et les poids lourds de la Silicon Valley) entendent obtenir pour 2019 un budget de la défense dépassant largement les 700 milliards de dollars. L’objectif est de recreuser un écart quantitatif de vingt ans avec les principaux rivaux de Washington. Mais surtout de mettre au point des armes nucléaires nouvelles : un premier train d’une trentaine d’armes miniaturisées moins puissantes que celles d’Hiroshima mais possédant des effets incendiaires et radioactifs remarquables21. On comprend bien qu’il s’agit de donner une méchante leçon à un ennemi comme la Corée du nord sans utiliser en premier l’artillerie lourde (« La Corée du nord est un État voyou avec qui il n’y a pas de bonnes solutions, mais ne rien faire fait partie de ces mauvaises solutions »22). Une petite guerre rapide, propre et sans bavure.

Sur trente ans, on évalue à 1 200 milliards de dollars l’acquisition de ces petites merveilles ainsi que la modernisation de tout l’arsenal nucléaire stratégique.

Tout cela quelques semaines après l’attribution du prix Nobel de la paix à l’ICAN, campagne pour l’abolition des armes nucléaires qui a poussé à l’adoption d’un traité qu’aucune des puissances nucléaires n’a signé23.

Ce changement de posture nucléaire a été dénoncé par Moscou qui dénonce le « caractère belliqueux et antirusse de ce document ».

  • A-t-il fait l’objet d’une concertation préalable sérieuse à l’OTAN ?

Certainement pas, les alliés étant considérés comme les idiots utiles de Washington devant approuver les yeux fermés les Évangiles de Washington.

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C’est le règne bien connu du circulez, il n’y a rien à voir.

On comprend mieux les raisons pour lesquelles le général de Gaulle avait décidé de quitter la structure militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour ne pas être complice de toutes les turpitudes du grand frère américain.

On comprend moins bien les raisons de notre réintégration de ladite structure par Nicolas Sarkozy en 2009 sans la moindre contrepartie tangible.

François Hollande, mal inspiré par Hubert Védrine n’a pas eu le courage de faire machine arrière.

  • Devons-nous être les complices de la détérioration de la relation russo-américaine ?24

  • Qu’avons-nous fait en Libye avec l’OTAN si ce n’est créer un foyer durable d’instabilité dans la zone ?25

Toutes questions que Macron d’Orsay commence peut-être à se poser.

Cet unilatéralisme stratégique américain qui accompagne son unilatéralisme diplomatique est de très mauvais augure pour le rétablissement de la confiance entre les Grands, pour la consolidation de la paix et de la sécurité internationales conformément aux buts de la Charte de l’ONU.

Face à cette situation préoccupante, l’Union européenne, dont on nous annonce qu’elle serait en train de renaître de ses cendres, gagnerait à faire preuve de l’intelligence des situations.

La redéfinition d’une « Stratégie de sécurité » serait fondamentale pour ne pas réitérer les erreurs du passé, en particulier sur la Chine26.

Au moment où Jupiter entend se poser en chef de file de la refondation de l’Europe et effacer les conséquences négatives de la crise de Villiers, il serait opportun qu’il fasse les bons choix avec l’adoption de la loi de programmation militaire27 dont les grandes lignes paraissent généreuses.
Il faut en finir avec ce manichéisme de la bienpensance germanopratine qui oppose le méchant ours soviétique au bon samaritain américain, le mal de l’Est au bien venu de l’Ouest.

Les choses sont plus compliquées et plus simples à la fois. Elles peuvent se résumer à une question que nous avions déjà envisagée dans le passé et qui conserve aujourd’hui toute sa pertinence stratégique et diplomatique28 :

  • les Américains, flic ou voyou ?

et à une réponse : les deux mon colonel…

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1 Thomas Wieder, Un accord de coalition enfin trouvé en Allemagne, Le Monde, 8 février 2018, p. 4.
2 Thomas Wieder, Une grande coalition dans la douleur en Allemagne, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
3 Thomas Wieder, En Allemagne, le retour de la « Heimat » fait polémique, Le Monde, 9 février 2018, p. 21.
4 Gaelle Winter, Le gouvernement Merkel III (2013-2017) et la politique de défense allemande : quels changements ?, Recherches et documents, n° 03/2018, février 2018, Fondation pour la recherche stratégique.
5 À l’heure où est écrit cet article, nous apprenons que Martin Schultz aurait renoncé à entrer au gouvernement.
6 Éditorial, Berlin : une coalition pour l’Europe, Le Monde, 10 février 2018, p. 19.
7 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
8 Cécile Ducourtieux, Les Européens impatients de négocier avec Berlin, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
9 Cécile Ducourtieux, Macron essuie un revers à Strasbourg sur les listes transnationales, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
10 Jean Daspry, Le retour de la madone de l’environnement, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 24 juillet 2017.
11 Simon Roger, Ségolène Royal, ambassadrice peu diplomatique, Le Monde, 13 janvier 2018, p. 6.
12 Jean Daspry, Royal impérial(e) : ONU soit qui mal y pense, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 31 octobre 2016.
13 Jean Daspry, Mort d’un soldat français : échec pour Ségolène Royal, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 24 avril 2017.
14 Guillaume Berlat, Moraliser la vie publique ou moraliser les acteurs publics ?, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 26 juin 2017.
15 Professeur Canardeau, Royal fait les poches de Hulot, Le Canard enchaîné, 24 janvier 2018, p. 5.
16 Gilles Paris, Nucléaire : le défi de Trump à la Chine et à la Russie. Trump relance la course à l’arme nucléaire, Le Monde, 7 février 2018, pp. 1 et 2.
17 Emmanuel Derville, En Afghanistan, l’Amérique tombe dans le piège taliban, Le Figaro, 1er février 2018, p. 2.
18 Isabelle Lasserre, Les États-Unis changent de posture nucléaire face à la Russie, Le Figaro, 7 février 2018, p. 7.
19 Renaud Girard, Le retour stratégique de l’arme nucléaire, Le Figaro, 6 février 2018, p. 15.
20 Maurin Picard, Les espions de Pékin hantent l’Amérique de Trump, Le Figaro, 30 janvier 2018, p. 14.
21 Claude Angeli, Trump veut des bombes nucléaires « miniatures », Le Canard enchaîné, 7 février 2018, p. 3.
22 Mason Richey/Tongfi Kim/Ramon Pacheco Pardo, Le nucléaire coréen, une menace sur l’Europe, Le Monde, 9 février 2018, p. 20.
23 Jean Daspry, ICAN : les Nobel se font plaisir, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 16 octobre 2017.
24 Laure Mandeville, Où va la relation américano-russe ?, Le Figaro, 5 février 2018, p. 21.
25 Rony Brauman (entretien avec Renaud Girard), « On a fait la guerre à la Libye sur la foi de bobards », Le Figaro, 3-4 février 2018, p. 18.
26 Sylvie Kauffmann, Quand la Chine dominera, Le Monde, 8 février 2018, p. 27.
27 Nathalie Guibert, Macron établit la paix des braves, Le Monde, 7 février 2018, p. 13.
28 Guillaume Berlat, États-Unis ou États voyous, http://www.prochetmoyen-orient.ch , 19 septembre 2016.


SOURCE/https://prochetmoyen-orient.ch/en-bref/

 

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