2532 – Appel à la raison… détendre les relations Est–Ouest!

Gabriele Krone-Schmalz propose des solutions

ALLEMAGNE Gabriele Krone-Schmalz krone-schmalz

par Carola et Johannes Irsiegler – Horizons et débats –  N° 3, 5 février 2018

Au regard d’une guerre civile et coloniale menée de manière sanglante par toutes les parties, l’humaniste français Albert Camus précise, dans sa préface des «Chroniques algériennes», que

«le rôle de l’intellectuel est de discerner, selon ses moyens, dans chaque camp, les limites respectives de la force et de la justice. Il est donc d’éclairer les définitions pour désintoxiquer les esprits et apaiser les fanatismes, même à contre-courant.» («Chroniques algériennes 1939–1956.» Gallimard 1958, p. 2)

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Gabriele Krone-Schmalz, ancienne correspondante pour la Russie de la chaîne de télévision allemande ARD et excellente spécialiste de ce pays reprend cet engagement avec son nouveau livre «Eiszeit – wie Russland dämonisiert wird und warum das so gefährlich ist» [Période glaciale – la diabolisation de la Russie et la raison pour laquelle c’est un grand danger].

Elle éclaircit certains termes, elle tente de décontaminer les esprits à l’aide de faits concrets pour tarir la source du fanatisme des intellectuels et politiciens actuels et inflexibles concernant la Russie.

Mme Krone-Schmalz constate un «climat empoisonné» dans les médias de langue allemande quand il s’agit d’analyser les relations de la Russie avec l’Allemagne et l’Occident et de savoir comment se présenter face à cet important pays.

Des agitateurs au sein des médias et de la politique s’attaquent toujours plus durement à la Russie et à sa direction politique et renforcent, apparemment sans scrupules, la spirale de la violence.

L’Occident et la Russie: quelle suite devons-nous donner?

Dans cette situation, Mme Krone-Schmalz se pose à elle-même et aux lecteurs différentes questions:

«Quelle suite devons-nous donner?

Augmenter et rapprocher des frontières russes le nombre de soldats et du matériel militaire lourd de l’OTAN en vue de donner un avertissement à Moscou en tenant compte du besoin de sécurité de la Pologne et des Etats baltes?

Un renouvellement de la guerre froide?

Qu’en est-il de la peur des gens tant en Occident qu’en Russie d’être soudainement confronté à une ‹guerre brûlante›?

Y a-t-il des amateurs?

Peut-elle se déclencher sans autre?

Suite à quelques malentendus dans une atmosphère de bruits de bottes, développer sa propre dynamique, ne pouvant plus être interrompue?

La ‹génération qui a connu la guerre› disparaît lentement, et j’ai l’impression qu’avec elle, disparaît également la conscience de la fragilité de la paix.»

L’auteur veut contribuer

«à détoxiquer, à servir d’intermédiaire, à se mettre à la place d’autrui pour mieux comprendre leurs actes et mieux juger les conséquences de ses propres actes».

En appelant à la prudence, elle affirme que cela ne relève pas de la faiblesse

«mais de la clairvoyance politique, de la grandeur humaine et plus précisément des valeurs chrétiennes si souvent évoquées».

Après ces mots d’introduction, exprimant son engagement pour la paix et l’entente des peuples, Mme Krone-Schmalz fait ce qu’il y a de mieux à faire dans cette situation initiale:

elle table sur la raison des citoyens et livre au lecteur les connaissances détaillées des faits, qu’elle documente en détail, pour «rendre la vie aussi difficile que possible aux ‹partisans de la ligne dure› ne tolérant aucune autre opinion que la leur».

Pas de pensée manichéenne

Mme Krone-Schmalz ne tombe à aucun moment dans une pensée dichotomique, manichéenne, mais elle sait que lors de l’analyse des faits, il s’agit aussi de faire apparaître les demi-tons. Pas à pas, elle montre l’évolution des relations entre la Russie et l’Occident au cours des deux dernières décennies depuis l’effondrement de l’Empire soviétique. Nous avons suivi de nombreux évènements dans les médias, souvent des questions sont restées ouvertes. Mme Krone-Schmalz arrive à placer ces évènements dans un ensemble, tant au niveau politique qu’historique.

La Géorgie, l’Ukraine et la Syrie

Elle propose au lecteur une vue exempte de toute diabolisation, éléments de preuve à l’appui, notamment sur le conflit militaire avec la Géorgie, les évènements opaques du Maïdan à Kiev, le déroulement de la crise syrienne – partant du dictat hâtif de l’Occident exigeant le départ de Bachar el-Assad malgré le soutien considérable que lui accorde jusqu’à aujourd’hui la population syrienne et la narration d’une Russie agissant de manière agressive et expansive sous la conduite de son président Vladimir Poutine.

Aucun document ne prouve l’agressivité de la Russie

Puis, Mme Krone-Schmalz se demande sur quoi s’appuie la perception de l’OTAN selon laquelle la Russie se comporte de manière agressive et réellement menaçante envers les Etats baltes et la Pologne.

Dans ce contexte, elle a recours à des sources des réseaux transatlantiques, qui présentent une tout autre image:

«Un document de la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) a analysé directement après le sommet de l’OTAN de Varsovie exactement cette question et a conclu qu’il n’existait pas d’indices concrets. […] Les scénarios menaçants sont donc le fruit de jeux stratégiques militaires. […] Le document de la SWP estime qu’une attaque russe contre les Etats baltes semble être peu probable.»

Le document précise que les vols d’observation et les inspections entreprises par l’OSCE n’ont apporté aucun indice quant à la concentration de troupes russes aux frontières des États faisant partie de l’Alliance atlantique.

Qui menace qui?

On peut également se poser cette question en prenant en compte les dépenses militaires des pays de l’OTAN massivement plus élevées comparées à celles de la Russie.

Mme Krone-Schmalz démontre qu’en 2016, les dépenses militaires des membres européens de l’OTAN à eux seuls ont été presque quatre fois plus élevées que celles de la Russie – sans même parler des dépenses des États-Unis! Tous les chiffres qu’elle évoque parlent d’eux-mêmes.

Le système de défense antimissile

Mme Krone-Schmalz aborde également la situation concernant le système de défense antimissile, dont l’installation en Europe orientale près de la frontière russe est prévue par l’OTAN depuis plusieurs années soi-disant pour parer à la menace venant de l’Iran.

Pendant des années, ce projet constitua un point litigieux entre l’OTAN et la Russie. Cette dernière a vu sa capacité nucléaire de riposte menacée par l’édification d’un bouclier antimissile occidental et a commencé à développer son propre système de défense et à installer des missiles à Kaliningrad. Puis, en été 2015, contre toute attente, les États-Unis ont signé l’accord nucléaire avec l’Iran. Ainsi, le danger venant d’éventuels missiles iraniens, s’est réduit considérablement. Cela aurait pu mener à une détente.

Cependant, que fit l’Occident?

En décembre 2015, «la base située en Roumanie fut mise en service et en mai 2016, les travaux pour la base située en Pologne ont débuté.

Quel effet ces mesures ont-elles bien pu avoir sur Moscou?

La menace de la part de l’Iran était pratiquement éliminée, cependant, l’installation du bouclier antimissile continue.

Naturellement, il n’est pas dirigé contre la Russie, mais contre qui alors?»

Regard inquiet sur l’année 2018

Ces développements laissent porter un regard inquiet sur l’année 2018, car le système de défense antimissile sera mis en service en Pologne cette année:

«En 2018, le monde se dirige vers un conflit extrêmement dangereux, pouvant rapidement déraper. Tout cela à cause de missiles de longue portée et d’ogives nucléaires que l’Iran ne possède pas. Est-ce vraiment inévitable?»

Cette question se pose clairement. En outre, il faut se demander qui a un intérêt à attiser continuellement ce conflit.

Cui bono?

De toute apparence, les populations allemandes et russes n’en veulent pas. Mme Krone-Schmalz présente le résultat d’un sondage effectué en 2016, selon lequel 64% des citoyens allemands approuvaient l’ancien ministre des Affaires étrangères Steinmeier, lorsqu’il mettait en garde contre le «bruit de bottes» croissant venant de la politique et exigeait un changement de cap.

ALLEMAGNE l_ancien ministre des Affaires étrangères Steinmeier BN-SB521_gerpre_GR_20170212103009  l’ancien ministre des Affaires étrangères Steinmeier

La majorité des Allemands est opposée au bellicisme des partisans de la ligne dure

Ce résultat rend confiant, car, malgré la partialité frappante des médias, il montre qu’une majorité de la population allemande ne se laisse pas embrigader par le bellicisme des partisans de la ligne dure.

Toutefois, l’auteur se demande également à juste titre comment expliquer le fait que dans notre démocratie la prise de position des majorités obtienne si peu de résonance médiatique

Le livre fournit de nombreux autres exemples. Tous démontrent l’erreur d’une représentation politique d’une Russie expansionniste. La Russie agit d’un point de vue de défense stratégique.

Plaidoyer pour une politique de détente …

C’est pourquoi Mme Krone-Schmalz plaide de toute urgence et à juste titre en faveur d’une politique de détente et d’instauration d’un climat de confiance. L’auteur renoue ainsi avec la «Ostpolitik» [«politique vers l’Est»] de Willy Brandt qui, dans les années 1970, fut une contribution majeure à la détente ne Europe.

ALLEMAGNE willybrandt_1958_jhd003162          Willy Brandt

Que faut-il pour cela?

Mme Krone-Schmalz estime qu’une politique de détente et d’instauration d’un climat de confiance doit reconnaître comme légitimes d’autres vues que la sienne. En tant que lecteur, on se dit que dans une Europe éclairée cela devrait être possible.

… mais la capacité de l’Occident à faire des compromis s’amenuise

Mme Krone-Schmalz voit cette capacité s’amenuiser:

«L’Occident n’est plus disposé à de sérieux compromis, parce qu’il considère sa propre vision du monde comme étant sans alternative. Cela relève d’une ardeur missionnaire ayant toujours contribué à provoquer de grandes catastrophes.»

Le tout pourrait aussi se faire différemment. Mme Krone-Schmalz explique très concrètement qu’il existe toujours une marge de manœuvre pour trouver une solution pacifique, si la volonté est là. Nous désirons mentionner juste deux aspects.

  • L’auteur propose, dans le cadre d’une politique de détente, de retirer la perspective d’adhésion à l’OTAN pour l’Ukraine et la Géorgie – une voie à laquelle le Président français Emmanuel Macron semble également avoir pensé.
  • L’Allemagne pourrait également jouer les pacificateurs en s’alliant à un tel projet.

Proposition pour la Crimée

En outre, Mme Krone-Schmalz esquisse une approche de solution intéressante concernant la Crimée.

«Qu’en serait-il si la Crimée était déclarée territoire sous mandat de l’ONU, restant du point de vue du droit international en possession de l’Ukraine, tout en étant administrée par la Russie […]?»

Plus tard, se serait à l’ONU d’organiser un référendum. Pourquoi ne pas songer à de telles idées, à les reprendre et à les présenter dans les commissions pour ainsi participer à la décrispation de la situation?

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Le dernier chapitre du livre s’intitule «Penser par soi-même»:

«Pour moi, il est important que ‹les citoyens responsables› conservent leur scepticisme face aux vérités trop banales et les distinctions trop nettes entre le bien et le mal. Penser par soi-même, doit être la devise. Et surtout, ne pas se laisser intimider par des termes comme théories conspirationnistes, populisme et propagande.»

Pour cela, on a besoin de la liberté extérieure mais aussi de la liberté intérieure,

«se sentir libre d’utiliser sa propre raison, sans directives canalisatrices par autrui et sans attendre la bénédiction par autrui de notre propre manière de penser […].» Suite à de telles réflexions, il s’impose de conclure l’analyse de ce livre informatif et passionnant par la devise d’Emmanuel Kant: «Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement!»

ALLEMAGNE Gabriele Krone-Schmalz krone-schmalz

Mme Krone-Schmalz nous montre l’exemple.     •
(Traduction Horizons et débats)


SOURCE/https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2018/n-3-5-fevrier-2018/appel-a-la-raison-detendre-les-relations-est-ouest.html

 

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