2517 – Quai d’Orsay … la forteresse vide …

 Jean-Yves Le Drian & Isabelle Lasserre

« On n’est jamais si bien servi que par soi-même ». Telle pourrait être la conclusion à tirer du long entretien accordé par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian à Isabelle Lasserre, l’experte unanimement reconnue des relations internationales dans le quotidien Le Figaro daté du 22 janvier 2018, date du « sommet de l’attractivité » organisé par le chef de l’État à Versailles.
Le titre de cet entretien retenu par l’ex-ministre de la Défense de François Hollande est déjà tout un programme : « J’ambitionne une diplomatie qui agisse concrètement »1. Ce texte comporte de notre nouveau Talleyrand photographié en pied et impérialement assis en son palais d’Orsay sur les bords de Seine près de l’hôtel de Lassay (celui occupé par le président de l’Assemblée nationale) à trois jours de la « Nuit des idées » instaurée par Laurent Fabius.

LE DRIAN & MACRON sipa_ap22042399_000011  Jean Yves Le Driant & Emmanuel Macron

À la décharge de notre excellentissime ministre, il faut lui reconnaître une résilience hors du commun pour résister à l’ouragan Jupiter qui est partout à la fois et qui marche allègrement sur ses plates-bandes diplomatiques.

Il ne lui laisse que quelques maigres os à ronger, tâche qu’un directeur d’administration centrale pourrait aisément effectuer à une époque où la Cour des comptes rappelle avec vigueur l’obligation d’une meilleure maîtrise de la dépense public au président de la République venue fêter la nouvelle année avec les magistrats de la rue Cambon.

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Ministère Affaires Etrangères Quai d’Orsay –

Il est vrai que notre lorientais préféré, qui a parfaitement réussi à l’hôtel de Brienne, semble un peu plus gauche à l’hôtel d’Orsay. Il est vrai que notre jeune septuagénaire semble un peu perdu avec les codes de la diplomatie, de ses diplomates, confronté qu’il est à un monde qu’il peine à décrypter.

 

Le diplomate ne se manie pas comme le militaire.

Le bicorne est plus souple que le glaive mais ô combien plus retors. « La nuit des idées » serait plutôt la journée du brouillard ! En ce début d’année 2018, il est utile de disposer de la substantifique moelle de la pensée diplomatique du ministre en charge des relations internationales pour mieux l’analyser, dans un premier temps, puis pour mieux la juger, dans un second temps.
Dans ces temps de pensée unique et aseptisée, une bonne disputatio ne peut pas faire de mal pour éclairer utilement l’expert de la chose du dehors. Présentée par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères comme une diplomatie lorientaise qui, sous l’influence bienfaitrice de Jupiter, culminerait désormais à l’Everest, elle n’est en réalité qu’une diplomatie lorientaise qui serait malheureusement plutôt à l’ouest au sens propre et figuré du terme.

UNE DIPLOMATIE LORIENTAISE À L’EVEREST

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Si l’on accepte de remettre en perspective cet entretien de Jean-Yves Le Drian pour la commodité de la présentation, l’on peut schématiquement établir une distinction très classique entre quelques principes directeurs (au service des citoyens français) et quelques points d’application dans le monde (au service de la paix).

Les principes directeurs : au service des citoyens français

Comme il l’avait fait à l’occasion de la semaine des ambassadeurs2, Jean-Yves Le Drian, de manière paradoxale, place sa diplomatie « au service de tous les Français ». On aurait pu penser qu’elle fut placée au service de la France. En toute hypothèse, cette diplomatie à la sauce bretonne se décline sous quatre volets :
  1. assurer la sécurité des citoyens français (cela ne peut pas faire de mal),
  2. régler les crises à l’étranger (ni plus, ni moins),
  3. promouvoir nos intérêts économiques à l’étranger (diplomatie économique oblige)
  4. renforcer l’Union européenne (elle en a bien besoin).
Le ministre précise sa pensée en déclarant que, dans un contexte où « la France est plus attendue que jamais » (un cocorico ne peut pas faire de mal dans ce genre d’entretien), il « ambitionne une politique étrangère (il nous semblait que celle-ci relevait du seul président de la République) qui, plutôt que de s’en tenir aux commentaires, ne soit pas hors-sol (parfait langage technocratique abscons et sans consistance) et agisse concrètement ».
Pour atteindre ces ambitieux objectifs, le ministre propose de refuser la diplomatie du commentaire journalistique des déclarations des dirigeants de la planète, de privilégier une diplomatie du dialogue avec tout le monde pour résoudre les crises dans le monde, une diplomatie de l’influence spécialement au sein de l’Union européenne (bien pâle encore), une diplomatie de la disponibilité de la France (sur les crises coréenne et yéménite).
Pour mettre en œuvre sa politique, Jean-Yves le Drian déclare qu’il est en contact permanent avec le président de la République qu’il rencontre tous les mardis (comme nous l’avons déjà souligné à plusieurs reprises, confond allégrement deux concepts voisins mais différents : politique étrangère et diplomatie). Il précise qu’il revient au chef de l’État de conduire la politique étrangère de la France qui « appartient à son domaine réservé » (expression triviale qui ne reflète qu’imparfaitement l’esprit et la lettre de la constitution du 4 octobre 1958).
À trop simplifier le droit constitutionnel, on est parfois conduit à raconter n’importe quoi. Ainsi, nous sommes pleinement rassurés, le capitaine tient bon la barre du paquebot France.
  • Comment le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères décline-t-il ces grands principes dans les grandes crises qui secouent aujourd’hui le monde ?

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Les points d’application : au service de la paix dans le monde

Pour de très compréhensibles raisons de priorité, Jean-Yves Le Drian passe en revue quelques thématiques importantes des relations internationales actuelles à la charnière de deux années au moment où le gotha de la planète va se retrouver à Davos3. Il évoque successivement l’Iran, la Syrie (il y consacre une majeure partie de ses commentaires), la Corée du nord, les États-Unis, l’Union européenne, l’influence française, la Russie, le Yémen, la diplomatie planétaire de Jupiter.
Sur l’Iran, le ministre précise que la « position française est faite de fermeté et d’équilibre » et qu’il se rendra dans ce pays le 5 mars 2018 (cette visite censée préparer celle d’Emmanuel Macron a déjà été repoussée deux fois au cours des derniers mois). Elle a pour objectifs principaux : l’interdiction de l’acquisition de « l’arme atomique » (cela s’appelle l’arme nucléaire), l’encadrement du programme balistique (Cf. résolution 2231 du CSNU), la cessation de l’aide iranienne au Hezbollah libanais et aux rebelles houthistes au Yémen.
Sur la transition en Syrie avec un « conflit qui est en train de muter », le ministre est plus disert. Il se livre à la traditionnelle critique en règle du régime pour tous ses méfaits : humanitaire (à la Ghouta4), chimiques (la France organise le 23 janvier une réunion à Paris sur le sujet avec 30 États5) et géopolitique (la pagaille dans la région).
La France, qui souhaite la stabilisation de la situation, prend des mesures concrètes pour organiser des élections et rédiger une constitution. Paris prône l’inclusivité de toute solution du problème. Au passage, il égratigne le processus de négociation mis en place par Moscou à Astana et l’action de l’Iran en Syrie et au Liban. Un petit coup de patte à ces affreux, ne peut pas faire de mal et permet de se donner bonne conscience
Sur la Corée du nord, la France est disponible et encourage les négociations sur une dénucléarisation de ce pays. Excellente nouvelle !
Avec les États-Unis de Donald Trump, nous avons trois désaccords :
  1. climat,
  2. accord nucléaire iranien,
  3. transfert de l’ambassade à Jérusalem.
Mais, nous sommes « pragmatiques ». Il est vrai que Jupiter vient de recevoir une invitation en règle à effectuer une visite officielle à Washington…alors que Donald Trump n’est pas le bienvenu à Londres6.
Sur la Russie, Jean-Yves Le Drian est relativement flou. Il faut « respecter ce grand pays » avec lequel nous divergeons sur l’Ukraine, les armes chimiques. Nous attendons des clarifications de Moscou sur tous ces sujets. Serguei Lavrov les a explicitées lors de sa traditionnelle conférence de presse annuelle. Il n’a pas mâché ses mots.
Sur l’Europe, enfin. Emmanuel Macron situe délibérément sa démarche dans une perspective européenne et entend que nos partenaires portent nos initiatives afin de conférer un effet démultiplicateur à notre diplomatie. Au passage, Jean-Yves Le Drian passe la brosse à reluire à Jupiter qui est un acteur majeur du changement, égratignant à l’occasion l’action de François Hollande dont il a été pendant cinq ans le zélé ministre de la Défense. Comprenne qui voudra (pourra) comme le disait le poète Paul Éluard.
Ainsi exposée, objectivement et fidèlement, la quintessence de la pensée du chef de la diplomatie française, il importe désormais de porter un regard critique sur sa pratique quotidienne à l’aune des exemples récents qu’il fournit ou qu’il passe sous silence pour des raisons vraisemblablement peu avouables, en particulier l’éternelle question de la dénonciation des violations des droits de l’homme dans les pays autoritaires, voire dans les dictatures avec lesquels nous privilégions les rentes de la diplomatie économique.

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UNE DIPLOMATIE LORIENTAISE À L’OUEST

Au moment où la gouvernance mondiale et les risques géopolitiques inquiètent les élites7, le propos du chef de la diplomatie française parait presque décalé, voire primesautier par certains aspects. C’est que la pratique diplomatique de Jean-Yves Le Drian pêche à plus d’un titre même s’il souligne qu’il mène une « diplomatie sans trompe-l’œil » : tout à la fois diplomatie de l’affichage, diplomatie de la contradiction et diplomatie des bons sentiments.

Guillaume Berlat
29 janvier 2018

1 Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « La France mène une diplomatie sans trompe-l’œil. J’ambitionne une diplomatie qui agisse concrètement », Le Figaro, 22 janvier 2018, pp. 1 et 6.
2 Guillaume Berlat, Zeus a rendez-vous avec Hermès : vers une diplomatie de la transformation, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 septembre 2017.
3 Isabelle Chaperon/Sylvie Kauffmann, Davos, le forum le plus politique de la planète, Le Monde, Économie & Entreprise, 24 janvier 2018, pp. 1-2-3.
4 Laure Stephan, Les civils pris au piège de la Ghouta, Le Monde, 25 janvier 2018, p. 5.
5 Marc Semo, La charge de Rex Tillerson contre Moscou et les armes chimiques, Le Monde, 25 janvier 2018, p. 5.
6 Alexandra de Hoop Scheffer, Une diplomatie qui isole Washington, Le Monde, 27 janvier 2018, p. 22.
7 Isabelle Chaperon/Sylvie Kauffmann, La gouvernance mondiale et les risques géopolitiques inquiétent les élites, Le Monde, Économie & Entreprise, 24 janvier 2018, p. 3.

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SOURCE/ https://prochetmoyen-orient.ch/