2396 – Culture nationale, souveraineté et médiations

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Par Jacques Sapir – 14/12/2017 –  Mots-clefsRusseurope en Exil s sur les-crises.fr

S’est tenue à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro cette semaine (de mardi à jeudi) une importante conférence sur la signification de l’année 1917.

Elle a été consacrée à traiter de la question « un autre socialisme est-il possible ».

Cette conférence, organisée par un groupe d’universités brésilienne, réunissait des intervenants venant tant de l’Amérique Latine que du reste du monde (France, Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis).

La tenue de cette conférence, qui aurait sans doute été impossible aujourd’hui en Europe où s’abat une chape de conformisme, comme l’a fait remarquer un intervenant britannique, est la preuve de la vitalité intellectuelle de l’Amérique Latine.

Interventions prononcées à cette conférence

(Dans l’ordre des présentations)

  • Le rôle des partis communistes dans l’évolution du communisme au XXème siècle dans l’univers soviétique
    • Albu Oleksii (Institut du Développement de l’Innovation, Ukraine).
  • Le marxisme de José Carlos Mariátegui
    • Sara Beatriz Guardia (Université de San Martín de Porres [1], Pérou).
  • Le socialisme, entre contes de fées et histoires d’horreurs,
    • Gábor T. Rittersporn, CNRS et Institut Historique allemand.
  • Sur le marché global du XXème siècle,
    • Göran Therborn (Cambridge University, Grande Bretagne)
  • La lutte anti-capitaliste – Capital, Etat et Travail
    • Virginia Fontes (UFF, Brésil)
  • Le Sphinx, l’histoire et le capitalisme
    • Jacques Sapir (École de Hautes Etudes en Sciences Sociales – PSL, France)
  • Crise hégémonique et processus de transition dans le capitalisme actuel
    • Theotonio dos Santos (UFF Brésil)
  • Capitalisme, média et radicalisation : sur l’état actuel de l’impérialisme
    • Makran Khouri (Cambridge University, Grande Bretagne)
  • Black Panther, Black Power et le mouvement de la jeunesse
    • Donna Murch (Harvard University, Etats-Unis)
  • Quelle alternative au capitalisme?
    • Paulo Arantes (Université de Sao Paolo, Brésil)
  • Les chemins d’un socialisme possible
    • Luis Fernandes (Université Fédérale de Rio de Janeiro)
  • Que faire pour un révolutionnaire au XXIème siècle
    • Claudio Ingerflom (Université de San Martin, Argentine)

Les enjeux des présentations

Les présentations faites lors de cette conférence ont couvert de nombreux aspects, que ce soit

  • en histoire (présentations de Sara Beatriz Guardia, Gábor T. Rittersporn, Donna Murch)
  • en économie (présentations de Göran Therborn, Virginia Fontes, Jacques Sapir, Paulo Arantes),
  • en sociologie et science politique (Albu Oleksii, Theotonio dos Santos, Makran Khouri, Luis Fernandes et Claudio Ingerflom).

Elles ont couvert des thématiques très différentes, allant de l’histoire de la répression et de la terreur en URSS à celle du mouvement d’émancipation des noirs aux États-Unis ou à celle de l’histoire de l’introduction et de la réception du marxisme en Amérique Latine.

Les présentations en économie se sont intéressées à des problèmes très différents, allant d’exposés descriptifs sur les évolutions actuels des conditions d’exploitations à des réflexions sur les formes que le capitalisme peut prendre et pourrait prendre dans le futur.
Enfin les présentations en sociologie et en science politique se sont intéressées aux questions de représentation (que ce soit sur les médias ou dans le long terme) mais aussi à celles concernant la crise de l’hégémonie capitaliste qui se manifeste dans différents pays et la question du populisme, vue en perspective dans le cadre de la révolution russe mais aussi dans le contexte très particulier de l’Amérique Latine.

Les débats ont été animés, et ils ont fait apparaître la question de la spécificités des cultures politiques nationales.

La question de la spécificité nationale

Ces présentations, mais aussi les débats qu’elles ont suscités, ont donc mis en évidence

non seulement des différences de sensibilité (ce qui est parfaitement normal dans une conférence de cette nature)

mais aussi, et ceci est peut-être plus important, des différences de perspectives qui s’enracinent dans les spécificités nationales, dans les cultures politiques et les expériences des différents pays.

Ainsi, l’un des intervenants britanniques, a montré l’importance du BREXIT

dans la lutte anti-hégémonique, mais aussi la lutte féroce pour le contrôle sur la classe ouvrière et les classes populaires que se livrent

  • d’un côté Boris Johnson et Nigel Farage
  • et de l’autre Jeremy Corbyn, lui même en rupture avec la doxa traditionnelle du parti travailliste.

Ce point mérite ici une explicitation.

Un certain nombre d’intervenants (en particuliers les collègues brésiliens) ont insisté sur la « nature global » du capitalisme et de la société capitaliste.

Mais, les débats auxquels ont donné naissance leurs interventions ont montré qu’au-delà des différences politiques il y avait des incompréhensions naissant de la différence des cultures politiques.

Les mots n’ont pas le même sens dans ces différentes cultures.

Or, ces cultures politiques reflètent les différences dans l’histoire institutionnelle des différends États, c’est à dire, en fin de compte les différents chemins historiques pris par ces États.

Cela fut sensible non seulement dans le rapport au phénomène soviétique (avec une différence nette entre collègues européens et collègues des deux Amériques), mais aussi dans le rapport aux structures de l’État ou dans l’interprétation des évolutions particulières du capitalisme.
Non que l’on ne puis se comprendre. Et un important travail de « traduction » (au-delà de la traduction du portugais-brésilien à l’anglais) a été fait, permettant aux discussions d’être fructueuses.

Mais, les différences souvent se sont muées en divergence.

On peut constater que les ordres de priorités diffèrent, ce qui pouvait être prévu, mais aussi, et ceci est essentiel, que la formulation de ces priorités diffère, parfois de manière marginale mais parfois aussi de manière très sensible, d’une culture politique à l’autre.

Il convient alors de revenir sur cette notion de culture politique nationale mais aussi sur la notion de médiation qui découle de ces différences.

L’importance de la notion de médiation

Ainsi, avons nous eu une démonstration de la pertinence de la notion de spécificité nationale.

Reconnaître cette spécificité ne conduit nullement à tomber dans le piège de l’hypothèse saturante du « génie national » des peuples.

Par contre, elle invite à prendre au sérieux la notion de culture politique nationale, une culture politique qui nait des luttes passées et des institutions auxquelles elles ont donné naissance, mais aussi une culture politique qui permet de comprendre pourquoi les formes spécifiques prises par les luttes sont elles-mêmes aussi différentes.

Cette spécificité des cultures politiques nationales conduit à penser l’internationalisme dans son sens initial un mouvement qui unit des Nations différentesmais conduit aussi à rejeter sa lecture actuelle qui tend à le présenter comme un a-nationalisme* qui serait fondé sur une « nature » unique des êtres humains.

Il convient donc de penser constamment les médiations par lesquelles des unités de lutte peuvent se constituer entre des cultures politiques nationales différentes mais aussi de refuser l’utopie dangereuse que ces médiations ne seraient pas nécessaires car le « capitalisme » aurait une telle transcendance qu’il rendrait « évident » et impératif (au sens de l’impératif catégorique kantien) l’existence de cet a-nationalisme.

La question des médiations apparaît alors comme l’autre face se la question de la souveraineté. Car, si le développement initial des luttes se fait toujours dans le cadre national, que ce cadre soit celui des représentations induites par la culture politique nationale ou que ce cadre soit directement celui des institutions nationales particulières. Mais, ce développement des luttes pose alors le problème de la coordination avec d’autres luttes, menées dans d’autres cadres nationaux.

Et ce problème ne saurait être résolu sans que ne soient inventées des formes de médiations assurant la traduction des idées et des concepts d’une société à une autre.

Sapir 2017.04.28 maxresdefault

Jacques Sapir

a-nationalisme*

L’anationalisme est une idéologie promouvant la sortie des clivages nationaux.
Anationalisme est un terme originaire du mouvement espérantiste. Il s’agit d’un concept politique qui regroupe tout ou partie des idées suivantes :
  1. un antinationalisme radical,
  2. l’universalisme,
  3. le mondialisme,
  4. la reconnaissance d’une tendance historique conduisant à l’homogénéisation linguistique au niveau mondial, et même parfois un certain désir d’accélérer cette tendance,
  5. la nécessité pour le prolétariat mondial de s’éduquer et de s’organiser en accord avec ces idées,
  6. l’utilité de l’espéranto en tant qu’instrument d’une telle éducation politique.
Bien que conçu au sein de l’Association Mondiale Anationale, SAT, l’anationalisme n’est pas considéré comme l’idéologie officielle de cette organisation. Toutefois il n’est pas étonnant que l’anationalisme soit né dans la SAT, puisque, comme le montre le point 5. ci-dessus, l’anationalisme est une idéologie prolétarienne.
lire la suite sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Anationalisme

LIENS[]

  1. https://es.wikipedia.org/wiki/Universidad_de_San_Mart%C3%ADn_de_Porres

source/ https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-culture-nationale-souverainete-et-mediations/