2308 – «Écriture inclusive … l’idéologisation du langage fait déjà des ravages au Québec»

 

Au premier regard, la querelle de l’écriture inclusive [1] peut sembler loufoque. On veut croire qu’elle confirme le basculement d’un certain féminisme dans un monde parallèle et on aime mieux s’en moquer en brocardant le féminisme radicalisé, comme si l’humour pouvait en venir à bout. Mais nul besoin d’être devin pour comprendre que cette mode va peu à peu s’étendre.

Le progressisme domine l’époque: les revendications militantes qui, la veille encore, semblaient marginales, se normalisent très rapidement, surtout lorsqu’elles bénéficient de la complaisance des médias et des sciences sociales militantes. L’écriture inclusive progresse dans les manuels scolaires et trouve un écho dans la langue de l’administration. Elle sera intégrée dans le prochain logiciel de traitements de texte de Word [2]. Demain ou après-demain, les grandes entreprises s’y rallieront par souci de «modernité».

Les revendications militantes qui, la veille encore, semblaient marginales, se normalisent très rapidement, surtout lorsqu’elles bénéficient de la complaisance des médias et des sciences sociales militantes

Il suffit de traverser l’Atlantique et de jeter un œil au Québec pour voir à quel rythme se répand l’écriture inclusive lorsqu’elle ne rencontre pas d’obstacles à son déploiement, alors que la Belle Province sait pourtant résister avec un certain panache et beaucoup de courage à l’impérialisme d’un anglais mondialisé auquel plusieurs voudraient concéder un monopole sur la «modernité». Il y a quelques mois encore, au Québec, cette manière de hachurer les mots et d’enlaidir la langue était à peu près invisible publiquement, sinon chez l’avant-garde autoproclamée du féminisme militant.

En quelques mois, pourtant, cette mode s’est répandue et personne n’ose vraiment s’y opposer de peur de passer pour réactionnaire et antiféministe, ce qui peut d’un coup détruire une réputation. Dans les milieux qui se veulent de gauche, l’écriture inclusive se diffuse. On en trouve même parmi les intellectuels et les journalistes pour en faire usage, comme s’ils envoyaient un signe ostentatoire d’adhésion aux nouvelles exigences de la respectabilité. Voyons-y un signe de soumission maquillé en faux bon sens.

C’est la grande force des doctrines radicales : elles misent sur l’intimidation idéologique qui paralyse leurs adversaires et les pousse dans une attitude de non-résistance

C’est la grande force des doctrines radicales: elles misent sur l’intimidation idéologique qui paralyse leurs adversaires et les pousse dans une attitude de non-résistance, comme s’ils étaient convaincus de leur défaite inévitable. De ce point de vue, le rappel à l’ordre de l’Académie française [3] était non seulement méritoire mais vital. Toutefois il ne suffit pas de défendre le génie de la langue française devant un féminisme prêt à soumettre l’intégralité du réel à sa grille idéologique: partout, il y aurait la guerre des sexes.

Selon cette interprétation, il faudrait démonter systématiquement la «domination masculine». La langue française serait fondamentalement sexiste et relaierait un imaginaire qui justifierait l’infériorisation des femmes jusque dans les plis les plus intimes du vocabulaire. Il faudrait donc déconstruire le français pour mieux le reconstruire. À en croire ce féminisme radical, une cause aussi noble justifierait une confusion temporaire dans le rapport à la langue française, le temps qu’on s’habitue à la nouvelle graphie. Encore et toujours, nous affirme-t-on, il faut tuer le vieux monde.

Sous la pression du politiquement correct, la langue n’a plus pour vocation de décrire le plus finement possible le réel. Elle devient un pur lieu de rapport de pouvoir où les minorités sont censées prendre leur revanche sur l’histoire

La question de l’écriture inclusive nous invite, plus largement, à méditer sur l’idéologisation du langage. Sous la pression du politiquement correct, la langue n’a plus pour vocation de décrire le plus finement possible le réel. Elle devient un pur lieu de rapport de pouvoir où les minorités sont censées prendre leur revanche sur l’histoire.

Le souci pour la littérature et ce qu’elle peut représenter est écrasé: la seule littérature admise, à terme, sera «pédagogique» et devra véhiculer les bonnes valeurs, celles jugées conformes à l’idéal diversitaire. Dans cet esprit, on ne lit plus les œuvres avec une forme de piété littéraire mais avec le souci d’y déterrer les préjugés qu’elles relaieraient. La psychologie du lecteur postmoderne n’est pas celle d’un admirateur mais d’un inquisiteur méticuleux fier d’épingler les vieux maîtres pour des crimes idéologiques dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence.

On en revient inévitablement à Orwell qui, dans 1984, a proposé une très fine réflexion sur la perversion du langage par le totalitarisme. Si peu à peu, on parvient à proscrire certains mots, à les effacer de la conscience, de l’usage ou du dictionnaire, on parviendra aussi à rendre inexprimable la réalité qu’ils désignaient. La réalité deviendra tout simplement impossible à conceptualiser, à nommer, à représenter. Cette police du langage règne déjà avec la multiplication dans l’espace public des surveillants qui nomment dérapage toute forme d’écart par rapport au politiquement correct.

Des «jeunes» aux «incivilités» en passant par les «migrants», l’euphémisation du langage avec des termes visant à dissimuler le réel en neutralisant sa représentation se sont multipliés au point de devenir la norme

Les mots proscrits se sont multipliés. Certains autres sont tombés en désuétude, non parce qu’ils ne référaient plus à la réalité, mais parce que mentionner cette réalité peut valoir l’ostracisme à celui qui s’y risque. Des «jeunes» aux «incivilités» en passant par les «migrants», l’euphémisation du langage avec des termes visant à dissimuler le réel en neutralisant sa représentation se sont multipliés au point de devenir la norme.

L’écriture inclusive, pour sa part, entend moins assurer la visibilité du féminin dans la langue française, ce qui va de soi et s’inscrit dans le mouvement de son évolution naturelle, qu’elle n’entend prendre le contrôle du langage idéologiquement en lui refusant sa part de mystère et son génie. Les tenants du politiquement correct supposent que la langue est absolument transparente, et qu’on peut la déconstruire et reconstruire au gré de nos désirs politiques en suivant les consignes de l’ingénierie linguistique. La maîtrise absolue du langage et de ses codes donne l’impression de la maîtrise absolue de la pensée. C’est un fantasme de toute-puissance quasi totalitaire qui s’exprime par-là et qui ne tolère aucunement la dissidence, dans laquelle on ne veut voir qu’un résidu du passé.

L’écriture inclusive veut vider la langue française de ses charmes, de ses nuances et des mots qui ne se laissent pas enrégimenter dans son combat.

Faut-il être surpris?

Il suffit aujourd’hui de défendre la grammaire et le dictionnaire pour être classé parmi les conservateurs. On devrait s’en faire un honneur.


* Sociologue et chargé de cours à HEC Montréal. Le récent ouvrage de Mathieu Bock-Côté «Le Multiculturalisme comme religion politique» (Éditions du Cerf, 2016) a été salué par la critique.

Liens[]

  1. http://premium.lefigaro.fr/actualite-france/2017/10/05/01016-20171005ARTFIG00337-feminisme-les-delires-de-l-ecriture-inclusive.php
  2. http://premium.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2017/10/27/32001-20171027ARTFIG00197-le-logiciel-de-traitement-de-texte-word-se-met-a-l-ecriture-inclusive.php
  3. http://premium.lefigaro.fr/actualite-france/2017/10/26/01016-20171026ARTFIG00256-l-academie-francaise-met-en-garde-contre-le-peril-mortel-de-l-ecriture-inclusive.php

source/ http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/11/06/31003-20171106ARTFIG00180-ecriture-inclusive-l-ideologisation-du-langage-fait-deja-des-ravages-au-quebec.php

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