2175 – Faire les foins alors que la grange est en feu … La stratégie du chaos de la politique belliciste américaine

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La stratégie du chaos de la politique belliciste américaine

par Asad Durrani* –  No 21, 6 septembre 2017 –  Horizons et débats

Après la fin de la guerre froide, les États-Unis ont envahi l’Irak et l’Afghanistan, ont soutenu leurs alliés attaquant la Libye et le Yémen et ont fomenté des insurrections en Syrie et en Ukraine.

Étant donné que la plupart de ces entreprises se sont enlisées dans leur confrontation avec des milices peu fiables, nous espérons – parfois avec un malin plaisir –que l’unique super pouvoir est en phase de déclin final.

L’avertissement du président Eisenhower, présageant que le complexe militaro-industriel allait un jour embourber le pays dans des guerres sans fin, semble se confirmer plus que jamais.

Mais se pourrait-il que la défaite sur les champs de bataille soit davantage dans l’intérêt des États-Unis que la victoire?!

Manifestement, ce complexe très controversé gagne même davantage avec des conflits interminables.

 

Les armées mal formées sont une aubaine pour les marchands de la mort

En mai 2006, j’ai fait la connaissance d’un général américain à la retraite dirigeant une société militaire privée dont la mission était d’entrainer l’armée afghane. On sait bien que ces entreprises privées offrent trop souvent de mauvaises formations aux recrues afin d’en prolonger leurs contrats.

Nombre d’entre nous savons aussi qu’aucune armée, ni afghane ni même la plus puissante, ne peut garantir la stabilité dans ce pays.

Stabilité, dont la garantie ne peut être établie en réalité que par un consensus tribal.

  • Tout naturellement, les quelques milliards de dollars provenant des contrats d’armement permettent un joli revenu.

  • La moitié de l’aide financière offerte à Kaboul – environ 8 milliards de dollars – profiterait avant tout aux acteurs militaires en jeu.

Devinez vous-mêmes qui avait «formé» les troupes irakiennes dont la désintégration eut lieu lors de l’attaque par l’«État islamique». Le lobby belliciste était enchanté.

Mécontente en 2011 de la décision d’Obama de retirer ses troupes d’Irak, l’industrie de l’armement retrouva son euphorie avec l’émergence de Daesh permettant de redéployer des troupes.

En 2014, lors d’une conférence, certains participants afghans et américains exprimèrent leur gratitude à Baghdadi [le chef de l’EI] pour ses activités opportunes. Ils avaient évité de près le retrait des troupes de l’OTAN d’Afghanistan: quel soulagement! Et si quiconque avait encore des doutes concernant les raisons des difficultés éprouvées par certaines grandes puissances de se mettre à combattre l’EI au Levant – à présent, nous avons la réponse.

Mais tout cela n’est rien en comparaison avec l’escroquerie des ventes d’armes occidentales dans le monde arabe.

Les États du Golfe n’ont ni le concept ni les moyens pour utiliser les armes top-modernes achetées à hauteur de milliards de dollars. Ces jouets haut-de-gamme sont par conséquent encore moins susceptibles de créer une menace plus sérieuse que l’armée nationale afghane. Et si leur possession a poussé les Saoudiens à bombarder les malheureux Yéménites, les vrais gagnants étaient à nouveau les marchands de la mort gardant la chaine d’approvisionnement bien huilée.

2017.09.10 Donald Trump au sommet Arabo-islamique - Américain le 21 mai 2017ob_dc6e14_b3be87-20170521-president-trump-and-ot

Sabotages des efforts de paix

Certes, les guerres servent les géants de l’industrie américaine et avant tout lors de l’implication de leur premier client, l’armée américaine.

Mais les ventes d’armes ne sont pas l’unique facteur de cette hyperpuissance américaine: en effet, les États-Unis ont réussi à monter certaines nations contre d’autres, surtout dans notre région ou règnent les conflits, et cela leur permet de jouer en permanence un rôle de premier plan.

La finesse de ce jeu insidieux consiste dans le fait que sa gestion ne doit pas être réalisée dans tous ses détails.

Lorsqu’un conflit est lancé, il se développe souvent tout seul, sans que l’on doive intervenir, à condition d’étouffer toute tentative de le régler; et c’est le jeu des États-Unis.

  • Quand Saddam a envahi le Kuwait en 1990, les Saoudiens voulant initialement réagir, eurent des doutes sur une intervention militaire.

  • Du coup, selon le général Scowcroft, un ancien conseiller à la sécurité nationale, la CIA ne s’est pas gênée d’exagérer la menace que représentaient les forces irakiennes pour convaincre Riyad de réagir.
    • Le célèbre canular sur les armes de destruction massive avant l’invasion de l’Irak en 2003 n’était qu’une répétition de ce subterfuge.

  • L’offre des Talibans de se réconcilier en 2002 avec le régime de Karsaï a été refusée par le Pentagone qui avait à l’époque le plein pouvoir à Kaboul.


  • Suite à cela, beaucoup de tentatives en faveur de la paix ont été sabotées par les États-Unis, la dernière en date en mai 2016 par l’assassinat de Mullah Mansour, la personne envoyant les délégués talibans pour des pourparlers de paix à Doha et à Murree.

  • Le fait que cela soit arrivé juste quatre jours après la décision du Quartet afghan de relancer les discussions de paix, n’est pas un hasard et ne laisse aucun doute sur les intentions des coupables.

  • Les efforts du Pakistan pour négocier avec les militants dans ses propres zones tribales ont également été sabotés.


  • Le commandant Nek Muhammad, avec lequel un accord avait été convenu en 2004, fut la première victime d’une attaque américaine par drone.

  • En 2006, le même jour où notre mission de paix devait prendre part à une Jirga dans le Bajaur, environ 90 enfants ont été tués dans une autre attaque américaine par drone sur une médersa locale.

2017.09.10 Lors de la guerre du Golfe, en 1991, des avions F-15 de l_U.Sf15

Comment maintenir le chaos

Par ailleurs, les «think tanks» américains ont également joué leur rôle pour atteindre les objectifs des États-Unis.

Bien que certains rapports autorisés par Washington concernant ses activités militaires exposent certaines failles dans les interventions américaines – pour conserver un minimum de crédibilité académique – les causes fondamentales sont toujours expliquées par des difficultés existant dans le pays lui-même:

  • la mauvaise gouvernance (par des régimes fantoches),
  • des forces de sécurité inefficaces (pourtant organisées et entrainées par les forces de l’occupation),
  • le «terrorisme» (dont on oublie les causes provenant de l’Occident)
  • et le Pakistan, quand il était question de l’Afghanistan.

Cela crée les arguments nécessaires pour rester engagé dans la région – afin de perpétuer le chaos.

Mais il était futile de vouloir en rendre responsable les États-Unis et encore plus de vouloir leur donner conseil. L’Amérique sait parfaitement quels sont ses intérêts et le paradigme restera inchangé.

Le fait que les dynasties des pays du Golfe s’imaginent que de bonnes relations avec les Américains les aideront à conserver leurs couronnes, ne leur permettront pas de changer le cours des choses.

La charge de trouver une solution se trouvait donc entièrement entre les mains des victimes de cet engrenage infernal.

  • Des gens comme les talibans pourraient, par exemple, s’y opposer et les États de la région feraient bien de se mettre ensemble pour collaborer.

  • Le Pakistan a bien fait de coopérer avec l’Iran pour défaire Joundallah, lorsque cette organisation terroriste sunnite-islamiste [basée dans les provinces iraniennes de Sistan et de Béloutchistan à la frontière du Pakistan] a enfreint le territoire iranien et s’est ensuite tourné vers la Russie avec ses relations hostiles.

  • A l’instar de la Chine et plus tard de la Turquie, les pays ne jouissant pas de bonnes relations avec les États-Unis se sont de plus en plus serrés les coudes durant les dernières années.

Deux facteurs ont permis aux États-Unis de garder la balle dans leur camp.

Il y a un certain nombre d’acteurs étatiques ou non-étatiques croyant qu’une fois leurs rivaux éliminés avec l’aide des États-Unis, le pouvoir leur serait garanti.

Il semble qu’ils n’ont jamais entendu parler du Faust de Goethe qui, après avoir conclu un accord avec le diable, a perdu son âme.

  • Le régime d’Ashraf Ghani à Kaboul a beau être appelé un véritable «gouvernement afghan», sa survie demeure totalement dépendante des Américains.

  • Et si le Qatar a pu penser que la base américaine sur son territoire représente une police d’assurance contre de potentielles attaques de la part de ses voisins, il semble oublier que la prime est extrêmement élevée: plusieurs milliards de dollars pour des avions F15 n’est que le début.

Les États-Unis contrôlent aussi la communication: tout ce qui vient d’être mentionné est explicité sur Internet ou même imprimé, mais soigneusement tenu à l’écart du grand public. Du coup, la plupart d’entre nous continuent à croire que le chaos créé par les États-Unis est le fruit involontaire de ses politiques bienfaisantes. Ceux qui ne sont pas de cet avis sont catalogués de conspirationnistes.    •

2017.09.10 Retour de la machine de guerre américaineor-37408-1728x800_c

* Asad Durrani (né le 4 février 1941 à Lahore, Pakistan), est lieutenant-général retraité, ancien diplomate et directeur de divers services de renseignements.
En 1959, il intègre l’armée pakistanaise. Au cours de sa carrière militaire, il travaille en tant que formateur à la «Military Academy and Command & Staff College».
En 1975, il suit un cours d’état-major à la Führungsakademie de la Bundeswehr à Hambourg.
De 1980 à 1984, il est attaché militaire à Bonn.
En 1988, il est nommé directeur des services secrets militaires du Pakistan et en 1990, directeur des «Inter-Services Intelligence» (ISI).
A la fin de sa carrière, il est inspecteur général pour la formation et l’évaluation et commandant de l’Académie nationale de la défense de son pays. Il quitte l’armée en 1993. De 1994 à 1997, il est nommé ambassadeur à Bonn et de 2000 à 2002, en Arabie saoudite. De 2006 à 2008, il est ambassadeur non-accrédité à Washington D.C.

Source: spearheadresearch.org/index.php/internationalaffairssecuirty/make-hay-while-the-barn-burns

(Traduction Horizons et débats)


source/ http://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2017/no-21-6-septembre-2017/faire-les-foins-alors-que-la-grange-est-en-feu.html

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