1987 – Interview au quotidien Izvestia de Sergueï Riabkov, vice-Ministre russe des Affaires étrangères, publiée le 3 juillet 2017

2017.07.06 Sergueï Riabkov, vice-Ministre russe des Affaires étrangères

Sergueï Riabkov, vice-Ministre russe des Affaires étrangères

Question: Certains Russes espéraient qu’avec Donald Trump une entente serait possible entre Moscou et Washington. Cependant, on a l’impression que la crise des relations bilatérales ne fait que s’approfondir. Pourquoi?

Réponse: Je ne dirais pas que nos relations traversent une plus grande crise qu’au moment du départ de l’administration de Barack Obama, mais en effet elles se redressent avec beaucoup de difficulté. Globalement, nous n’avons pas atteint la dynamique d’amélioration nécessaire. C’est le résultat d’une somme de facteurs, dont le plus déterminant a été le violent affrontement opposant différents courants politiques aux USA.

Il existe des milieux très sérieux et influents qui n’arrivent toujours pas à se résigner la victoire de Donald Trump à la présidentielle et instrumentalisent les relations avec Moscou pour les utiliser comme arme dans la bataille politique intérieure.

Ils tentent de limiter la marge de manœuvre de la nouvelle administration sur l’axe russe et cherchent à lui créer des difficultés sur le champ politique intérieur afin qu’elle ne puisse pas promouvoir son agenda, qui se distingue significativement des idées de ses adversaires pour le développement de l’Amérique.

A cela s’ajoutent des différends fondamentaux concernant l’approche de différents problèmes internationaux. Nous voyons ce qui se passait et ce qui se passe en Syrie.

Le fait est que nous avons une vision différente de ce qu’est un gouvernement légitime et de ce que doit être la lutte contre le terrorisme. Il existe aussi des divergences sur la stabilité stratégique et ainsi de suite.

Question: Les chefs de diplomatie Sergueï Lavrov et Rex Tillerson se sont entendus sur la mise en place d’un groupe de travail russo-américain. Vous avez déjà rencontré le sous-Secrétaire d’État Tom Shannon mais le dernier cycle de dialogue a été annulé. Sous quelles conditions ces contacts seront-ils rétablis? Quelles sont vos conclusions après ce contact avec Tom Shannon?

Réponse: Je me suis entretenu une fois avec Tom Shannon suite aux directives de nos ministres. C’était le 8 mai à New York. Puis nous nous sommes entretenus par téléphone. Mais la rencontre prévue le 23 juin à Saint-Pétersbourg n’a pas eu lieu. Nous ne l’avons pas annulée mais reportée.

Ce n’est pas lié aux attaques des Américains en Syrie, même si la frappe d’avril contre la base aérienne syrienne de Shayrat a impacté les fondations de nos relations avec les USA, mais il existe également d’autres circonstances.

Premièrement, le 20 juin, l’administration américaine a significativement étendu la liste de personnes physiques et morales russes concernées par les sanctions américaines. Elle l’a fait sans aucune raison. Et l’explication selon laquelle l’administration réétudiait régulièrement sa politique de sanctions ne nous convainc pas du tout. Peu nous importent ces revues, ces études.

L’élargissement de la liste de sanctions est une attaque, et nous ne pouvions pas ne pas réagir.

La deuxième raison qui nous a poussés à prendre cette décision difficile est que contrairement aux signaux qui nous étaient parvenus de Washington pendant plusieurs semaines, les représentants de l’administration américaine ne nous ont pas fourni de propositions concrètes sur la sortie de la situation inacceptable autour de l’expropriation de la propriété diplomatique russe qui a eu lieu à la fin de la présidence de Barack Obama.

Ils ont longtemps promis de nous fournir des explications à ce sujet mais ils ne l’ont pas fait. Les consultations sur un tel fond politique, en l’absence de concrétisation, perdaient leur sens. Mais je répète que nous avons précisément reporté les consultations et qu’au moment opportun je suis certain que nous rétablirons ce dialogue.

Question: Vous avez mentionné la propriété. Fin 2016 la Russie a décidé de ne pas réagir aux agissements des Américains. A-t-on réussi à avancer pour régler ce problème?

Réponse: Il n’y a aucun progrès. Nos requêtes permanentes à Washington pour exiger de nous rendre sans conditions et immédiatement notre propriété, protégée par l’immunité diplomatique, n’ont aucun effet.

Du point de vue juridique les USA violent grossièrement les termes de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.

Ils agissent même à l’encontre de leurs propres lois qui proscrivent une telle atteinte à la propriété privée. Cette dernière a été acquise par l’URSS, puis transférée à la Russie. Il ne peut pas y avoir d’autres interprétations ou lectures.

C’est une grossière violation des normes juridiques.

 

Question: Si les Américains ne répondent pas, peut-on s’attendre à une réaction symétrique de notre part?

Réponse: Nous appelons au bon sens et à la prise de conscience des règles claires de communication internationale par les USA. Il n’y a pas d’effet pour l’instant, les Américains s’obstinent, ce qui nous pousse à songer à des mesures de rétorsion.

La réciprocité est l’un des principes fondamentaux de la communication interétatique dans les situations où l’on porte atteinte aux intérêts d’une autre partie.

C’est pourquoi je n’écarte pas du tout la possibilité de mesures symétriques. De plus, nous avons averti plusieurs fois la partie américaine que retarder volontairement le règlement positif de ce problème entraînerait des mesures de rétorsion, y compris symétriques.

Question: Certains politologues américains disent que la Corée du Nord est l’un des problèmes grâce auquel – s’il était réglé – la Russie et les USA pourraient relancer la construction des relations. Qu’en pensez-vous?

Réponse: Nous sommes très préoccupés par ce qui se passe, par cette situation qui n’a pas de solution politique et diplomatique depuis longtemps.

Notre voisinage direct avec la Corée du Nord est l’un des principaux facteurs d’attention de la Russie sur ce problème.

En présence d’une volonté politique de la part des USA on pourrait obtenir ensemble des résultats notables. Nous avons des idées, synthétisées sous la forme d’un plan concret que nous avons partagé avec les participants à ce processus.

Nous proposons aux USA de renoncer à la logique vicieuse d’escalade, quand la démarche d’une partie est suivie par une contre-démarche qui est supposée renforcer la pression sur l’autre partie. Mais au final on assiste à une spirale d’exacerbation dont il est très difficile de sortir.

C’est pourquoi il faut avant tout geler la situation, parvenir à une sorte de statu quo, puis avancer selon la méthode de diminution progressive de la tension et d’accroissement de la dynamique à la recherche de solutions politiques.

Les diplomates, y compris américains, connaissent parfaitement cette technique. Nous les appelons à rejoindre ce travail, même si nous comprenons que compte tenu de la campagne de diabolisation de la Corée du Nord qui dure depuis des années il est difficile pour les Américains de faire abstraction de cette logique de pression.

Mais c’est une impasse. Au final la pression pourrait dégénérer en affrontement. Ce serait une catastrophe pour cette région aussi importante pour tous.

Question: Les Américains renforcent leur soutien aux Kurdes syriens qui ont annoncé la création d’une région fédérative au nord de la Syrie. La Russie y perçoit-elle une menace pour l’unité de la Syrie?

Réponse: Nous prônons la sauvegarde inconditionnelle de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie. C’est une composante indissociable et inchangée de notre politique.

Nous pensons que le processus d’Astana, qui a permis de réduire significativement la violence dans le payset est d’ailleurs ouvert aux USA – est un élément central pour assurer un développement plus pacifique et paisible de la situation.

Astana complète harmonieusement le processus de Genève. La Russie y participe très activement. Nous pensons que nos propositions pour le développement du processus constitutionnel, pour des formes de dialogue directes – de l’antiterrorisme au règlement des problèmes humanitaires entre le gouvernement légitime de Damas et l’oppositionest la voie à suivre.

Par certaines de leurs actions, les USA montrent qu’ils aspirent encore à pencher en faveur de l’une des parties, y compris par la force militaire. Nous avons exprimé plusieurs fois notre rejet de telles approches.

On ne peut pas séparer les terroristes entre « mauvais » et « pas très mauvais » pour remplir ses propres tâches géopolitiques.

Malheureusement, ce nœud de contradictions s’avère emmêler tellement d’intérêts et de facteurs que les solutions faciles, sur lesquelles pèchent constamment les Américains, n’existent pas.

Seule une approche complexe réunissant toutes les parties impliquées peut apporter un résultat. Dans ce sens nous travaillons continuellement et constamment depuis des années.

Il est évident pour nous qu’il ne peut y avoir aucun accord avec les terroristes.

L’élimination du nid terroriste en Syrie était et reste la tâche prioritaire.

Si les USA avaient réagi de manière constructive à l’initiative de créer un large front antiterroriste avancée par le Président russe Vladimir Poutine, de nombreuses incompréhensions et déformations d’approches auraient pu être évitées. Nous appelons les Américains à en tenir compte dans leur politique.

Question: Moscou juge inadmissible l’idée d’élargir le Format Normandie pour y inclure les USA. Dans ce cas, quelles initiatives sur l’Ukraine attend la Russie de la part de Washington dans le cadre des contacts bilatéraux?

Réponse: Paradoxalement les USA, comme d’autres pays occidentaux, ont axé leur politique vis-à-vis de la Russie autour de l’exigence que cette dernière remplisse à part entière les Accords de Minsk.

Mais une fois de plus il faut attirer l’attention des collègues de Washington et de l’UE sur le fait que cette exigence se trompe de destinataire.

Moscou n’est pas une partie des Accords de Minsk mais l’un de leurs garants. En lisant attentivement les accords ils reflètent une certaine succession de démarches.

Au premier plan se trouvent les questions relatives au statut particulier du Donbass,

au second le rétablissement du contrôle de Kiev sur la frontière entre le sud-est de l’Ukraine et la Russie.

On nous reproche l’inaccomplissement des Accords de Minsk et on exige une succession inverse des étapes du processus. Autrement dit, ils disent que la Russie doit d’une manière mystique garantir le rétablissement du contrôle de Kiev sur ce territoire, et dans ce cas il y aura des prémisses à la levée des sanctions.

Mais ce n’est même pas mettre la charrue avant les bœufs: ce sont des exigences illogiques et allant à l’encontre des Accords de Minsk.

Par conséquent, Washington et l’UE concluent que les sanctions contre la Russie seront maintenues. Ignorer le problème en maintenant et même en durcissant les sanctions, c’est très pratique.

Mais cela ne fonctionnera pas.

  • Soit les USA prendront les choses en main et commenceront vraiment à travailler avec Kiev au lieu de complaire à ses aspirations revanchardes en spéculant sur les éventuelles fournitures d’armes létales,
  • soit tout restera comme tel.

Nous sommes ouverts au dialogue et nous sommes prêts à expliquer cette position et entendre la position adverse.

Les USA n’ont toujours pas nommé de haut représentant pour poursuivre le dialogue qui était mené à l’époque par le conseiller présidentiel Vladislav Sourkov et la sous-Secrétaire d’État Victoria Nuland. Même si on nous a fait comprendre que cette nomination aurait lieu sous peu.

Dès que le représentant sera nommé, nous poursuivrons le dialogue. Nous sommes prêts à expliquer patiemment que les Américains doivent renoncer à leurs propres illusions et reconnaître la réalité.

Question: En regardant les médias américains on a l’impression que la politique étrangère n’avait jamais autant intéressé les citoyens des USA qu’aujourd’hui. Comment peut-on l’expliquer?

Réponse: Je ne pense pas que les citoyens américains sont si absorbés par les sujets de politique étrangère et notamment par les relations avec la Russie qu’on ne le pense, à en croire les publications des médias de masse aux USA.

Je pense que cette focalisation sur la Russie s’est formée chez les élites américaines plongées du matin au soir dans les querelles politiques, et qui essaient de compliquer la vie de l’administration américaine.

C’est triste mais c’est la réalité dont il faut tenir compte. La question des relations avec la Russie est utilisée par plusieurs grands médias américains, centres politologiques, personnalités influentes du Parti démocrate et certains représentants républicains importants comme une arme dans la lutte politique intérieure.

Pour certains c’est simplement un instrument pour parvenir à leurs fins. D’autres pensent que le préjudice infligé aux relations avec la Russie n’est qu’un effet secondaire acceptable car des tâches plus importantes, aux yeux de ces personnes, sont remplies dans le pays.

Question: Comment faire la différence entre les fake news et la vérité dans un tel flux d’informations sur la Russie dans les médias américains?

Réponse: Il est très facile de distinguer les fake news de la vérité. Dans certains médias américains il ne reste plus de vérité, il n’y a que des demi-vérités, des déformations, l’adaptation à une réponse souhaitée d’avance ou une pseudo-analyse fondée sur des événements si mineurs qu’ils passeraient inaperçus si on ne les avait pas entourés d’un torrent de fausses interprétations.

C’est une tempête dans un verre d’eau. Je suis certain que les recherches de la « trace russe » n’aboutiront à rien – car elle n’existe pas.

Mais il est regrettable que la conscience de très nombreux Américains soit influencée par une série de conclusions et de suppositions négatives sur la Russie qui n’ont rien à voir avec la réalité.

On peut y opposer une ligne cohérente, l’ouverture, la clarté des déclarations, la fermeté des intentions, la certitude de sa propre justesse, l’inadmissibilité de perturbations conjoncturelles et la disposition à s’entendre avec les USA sur la base d’une prise en compte réciproque des intérêts.

Question: Y a-t-il un progrès dans l’affaire du pilote russe Konstantin Iarochenko actuellement détenu aux USA?

Réponse: Nous présentons nos condoléances à Konstantin suite au récent décès de sa mère. Nous sommes en contact avec sa famille et son épouse. Malheureusement, l’administration américaine ne voit pas les tragédies et les destins humains derrière cette affaire.

L’approche est très bureaucratique et très détachée – ce qui est un héritage politique de l’ancienne administration. Washington ne tient pas compte de nos arguments et avance des prétextes pseudo-légaux.

Nous avons reçu un nouveau refus de transférer Konstantin Iarochenko en Russie dans le cadre du mécanisme de la convention du Conseil de l’Europe sur le transfert de condamnés. Cela suscite notre plus profond regret.

Washington ne doit pas non plus croire que notre attention pour le sort de Konstantin va retomber.

Ce thème fait partie des priorités parmi les problèmes non résolus de nos relations, tout comme dans l’ensemble toutes les questions sur les agissements illégaux des services américains qui, en contournant les accords en vigueur, portent atteinte aux droits de nos citoyens allant jusqu’à leur enlèvement sous de faux prétextes.

Et j’appelle à nouveau publiquement tous les citoyens russes à bien se demander avant de partir à l’étranger:

  • les Américains ont-ils des raisons de vous poursuivre pour un prétexte quelconque?

Malheureusement, personne n’est à l’abri de l’arbitraire des services américains. Lisez la mise en garde des citoyens russes partant à l’étranger sur le site du Ministère russe des Affaires étrangères.

2017.07.06 Sergueï Riabkov, vice-Ministre russe des Affaires étrangères 1022670904

source/ http://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/2805925