1955 – Petit manuel de diplomatie à l’usage d’Emmanuel Macron 1&2

1/- LE POINT – Petit manuel de diplomatie à l’usage d’Emmanuel Macron (2) : la crise du Golfe

2/-  LE POINT – Petit manuel de diplomatie à l’usage d’Emmanuel Macron


1/- La crise du Golfe

20 Juin 2017 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié 

L'Emir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad al Thani assiste à la 71e session de l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, le 20 septembre 2016. © AFP/ LUCAS JACKSON

L’Emir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad al Thani assiste à la 71e session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, le 20 septembre 2016. © AFP/ LUCAS JACKSON

 

Chronique « État d’esprit, Esprit d’état » pour Le Point publiée le 20/06/2017.Un bras de fer diplomatique oppose actuellement l’Arabie saoudite et le Qatar.

Et si cette crise était une opportunité pour la France ?

 

Kairos = le moment opportun pour les Grecs ou l’art d’exploiter une situation à son avantage en allant généralement à contre-courant de l’interprétation dominante qui en est donnée.

Le soudain opprobre qui s’abat sur le richissime émirat mis au ban, après des années de complaisance occidentale et régionale, constitue l’une de ces « fenêtres d’opportunité » inespérées dont notre nouveau président doit avoir l’audace de se saisir pour prendre l’ascendant en Europe en reprenant l’initiative en Syrie, et ainsi imposer la France comme puissance médiatrice dans cette crise majeure.

Il serait trop long de revenir sur tous les événements qui ont motivé la tentative (pour l’heure peu efficace…) de mise au pas de Doha et sa condamnation comme suppôt du terrorisme à initiative… de Riyad. Je me permets de renvoyer le lecteur à  1954 – Crise du Qatar – Mise au pas de l’Émirat avec l’Iran en ligne de mire qui fait un point détaillé sur la séquence des événements et ses arrière-plans.

Une situation explosive

Cette crise de rivalité entre les deux principaux parrains de l’islamisme militant mondial depuis presque 40 ans illustre une nouvelle phase de la partie grave et dangereuse qui se joue au Moyen-Orient. Mais la vérité est parfois indicible et des visées indéfendables pourraient déclencher l’indignation. Il faut donc produire un leurre, cibler un État pour en viser un autre dont les crimes ne sautent pas aux yeux, et rassurer une opinion occidentale désinformée et angoissée par l’impuissance ou les inconséquences de ses gouvernants face au terrorisme.

Alors, on déroule un story-telling manichéen qui a tout d’une farce cynique : l’Occident, qui n’en savait rien naturellement, vient de « découvrir », Washington en tête, que le Qatar soutient le terrorisme, tout seul parmi les pays sunnites du Golfe persique, et, ultime outrage, en connivence avec le nouvel acteur central d’un « Axe du mal » revisité : l’Iran ! La condamnation tonitruante de Doha, à l’initiative de Riyad, qui n’a pu le faire qu’avec l’aval de Washington, voire sur sa forte incitation, serait légitime ; il faudrait en fait même remercier l’Arabie saoudite de sa clairvoyance…. Et surtout l’aider à étendre son emprise régionale, notamment en Syrie et au Yémen, face à ces dangereux parias… au nom même de la lutte contre le terrorisme !

On se pince !

La réalité est plus complexe et plus simple à la fois…

On assiste en fait à un réalignement inattendu des équilibres de forces et des alliances entre carpes et lapins, dans un contexte marqué par une explosive conjonction d’éléments :

  • double offensive contre Raqqa et Mossoul et concurrence à la frontière irako-syrienne ;
  • réduction progressive de l’État islamique dans sa forme actuelle ;
  • exaspération des tensions entre intervenants régionaux ;
  • sélection en cours, sous la houlette de Moscou, d’interlocuteurs islamistes « acceptables » pour un processus politique viable en Syrie et donc concurrence grandissante entre milices islamistes soutenues par Riyad ou Doha et nécessité de maîtriser leurs parrains et financiers ;
  • enjeux énergétiques colossaux ;
  • affrontement russo-américain relancé par ceux qui, aux États-Unis, ont fini par contraindre Donald Trump à enterrer ses projets initiaux de coopération avec Moscou.

L’influence de plus en plus voyante de Moscou

Il faut dire que la visite de Donald Trump à Riyad les 21 et 22 mai, marquée par son lancement – encore infructueux – d’une « OTAN arabe » et la réassurance spectaculaire de son allié saoudien (le délestant au passage de pharaoniques promesses de contrats) a été le point d’orgue d’une douloureuse prise de conscience de l’ampleur de la perte d’influence américaine sur le jeu politico-militaire en « Syrak ».

Plus encore sans doute lorsque le ministère des Affaires étrangères iranien a publié, le 4 juin dernier, en réaction aux derniers attentats de Londres(et quelques jours avant ceux de Téhéran que Donald Trump déclara considérer comme une réponse quasi légitime à l’attitude iranienne…), un communiqué « condamnant le terrorisme sous toutes ses formes » et pointant clairement du doigt Riyad.

Il était grand temps de reprendre la main et de se poser en allié protecteur et fiable du Royaume saoudien donc, mais aussi d’Israël afin de contrer l’influence de plus en plus voyante de Moscou dans la chasse gardée du Conseil de coopération du Golfe, mais aussi en Égypte, au Kurdistan irakien et plus encore en Libye.

Ce que l’on reproche à Doha, chacun le sait, c’est, depuis 2014 déjà et l’arrivée de l’émir Al Thani « le jeune » au pouvoir, son approche conciliante et pragmatique envers Téhéran (avec qui il partage l’exploitation du gigantesque champ gazier de North Dome/South Pars).

L’ère du dogmatisme a décidément du plomb dans l’aile. Elle résiste de moins en moins à la nécessité pour les acteurs locaux d’échapper aux antagonismes primitifs dont ils tirent certes parti, mais qui font surtout le bonheur des stratèges occidentaux, pour rechercher des solutions pragmatiques et maîtriser un « chaos constructif » qui finit par leur coûter cher sans rapporter assez.

L’enjeu énergétique

Derrière toute cette mousse et cet effet de loupe sur le Qatar subitement diabolisé (nonobstant la réalité de ses turpitudes et compromissions), Moscou poursuit en effet sous les radars sa diplomatie de grande envergure, non idéologique et hyper-pragmatique, selon au moins trois axes manifestes (et d’autres, encore discrets)qui orientent la lecture des événements, y compris militaires, vers une grille d’analyse énergétique au détriment d’une approche strictement confessionnelle.

  • Cette crise lui permet en premier lieu de resserrer les liens croissants qui lient désormais les secteurs énergétiques russe et qatari via des investissements considérables (dans Novatek en février 2016 et dans Rosneft en décembre 2016),
    • et de faire sensiblement bouger les lignes en Syrie et en Irak.
    • Avec Doha, c’est un État sunnite en effet, et non des moindres, qui est de facto poussé à rejoindre le camp à dominante chiite, mais à tutelle russe,
    • et il sera désormais difficilement possible au gaz iranien et qatari d’atteindre désormais l’Europe sans l’aval de Moscou…
    •  
  • Outre l’attraction progressive du Qatar dans son orbite, la Russie poursuit sa stratégie opportuniste de retournement des points d’appui américains selon deux autres axes principaux :
    • Moscou enfonce un coin important entre Washington et Ankara, alliés de l’Otan, par la conclusion récente d’un accord pétrolier d’ampleur avec les Kurdes d’Irak, traditionnels alliés des Américains et des Turcs, qui ont de féroces et éclectiques appétits…
    • Moscou essaie donc de les faire basculer dans son escarcelle en profitant du refroidissement actuel de la relation entre Ankara et Washington.
    • Le géant pétrolier Rosneft vient en effet de signer le 2 juin, un accord d’exploration-production et exploitation très important avec M. Barzani, qui permettra à Moscou de peser sur le projet américain de division de l’Irak.
    • Dans ce pays comme en Syrie, Moscou cherche en effet à préserver les structures unitaires d’État quitte à envisager une organisation interne entre provinces autonomes.
    • Washington, de son côté, vient de déployer des lance-roquettes multiples HIMARS dans sa base militaire du Sud syrien d’al Tanf, à la frontière syro-irakienne, qui menacent directement les forces gouvernementales de Bachar el-Assad.
    • En matière de lutte contre le terrorisme, on peut faire mieux.

 

  • En troisième lieu, le « dossier libyen » a mûri et semble sur le point de bouger.
    • Là aussi, sous l’influence déterminante du soutien politique et militaire apporté par Moscou au général Haftar (reçu en janvier à bord du Kouznetsov et renforcé par la livraison de Mig 27 pris sur les stocks russes, mais aussi par des armements venus des EAU…).
    • L’homme, qui étend à grands pas son emprise de la Cyrénaïque vers le centre et l’Ouest libyens, n’est désormais plus jugé comme un perturbateur, mais comme un facteur cardinal de cohésion du pays face à un gouvernement de Tripolitaine reconnu internationalement, mais dépourvu de toute autorité ou représentativité populaire et toujours sous emprise de milices islamistes…
    • Il reste que rien ne sera possible pour ce pays sans une réconciliation tribale qui semble pour l’heure ne pouvoir s’envisager que sous la houlette de l’un des fils de Muammar Kadhafi, Saïf el-Islam, que l’on dit tout juste libéré des geôles locales. Mais l’Occident humilié, qui réalise l’inanité de ses choix passés, réagit une fois encore de la pire façon : la Cour pénale internationale vient de lancer un mandat d’arrêt contre celui qui pourrait peut-être encore sauver son pays des griffes islamistes. Cherchez l’erreur…

Un « front » sunnite fragilisé

Le jeu de dominos sanglants se poursuit donc à vitesse accélérée dans la perspective qui se rapproche du vaste marchandage politico-économico-militaire qui décidera de l’avenir de la Syrie, de l’Irak et des zones d’influence au Moyen-Orient.

Croyant le renforcer, Donald Trump vient en fait de fragiliser un « front sunnite » déjà fissuré par les positions plus équilibrées des Émirats arabes unis, d’Oman, du Koweït et même de l’Égypte vis-à-vis de Téhéran.

Israël n’est pas en reste, qui reproche à Doha son soutien au Hamas et à Téhéran celui au Hezbollah (dont l’un des responsables menace de représailles militaires l’offensive pétrolière de l’État Hébreu au large des côtes libanaises aux dépens du pays du Cèdre).

Bref, les lignes bougent, se brouillent parfois. Le dogmatisme semble sévir paradoxalement plus dans nos contrées ultra-développées que chez ces peuples de marchands roués qui préservent leurs intérêts économiques et financiers et ne donnent pas tous dans le manichéisme éruptif.

On a donc désormais

  • un trio Washington-Riyad-Tel-Aviv qui s’oppose à un maul de plus en plus fournie autour de Moscou avec Téhéran, Doha, Damas bien sûr et Bagdad.
    • Ankara cherche sa place entre ces deux centres de gravité, mais ses intérêts là aussi énergétiques et financiers rapprochent au moins partiellement le régime du président Erdogan de Moscou (avec la reprise du projet Turkish Stream) et de Doha, dont les largesses et le gaz sont précieux en cette période difficile face aux pressions américaines.
    • En retour, le régime turc renforce sensiblement sa base militaire au Qatar et pousse Washington à la surenchère… : les États-Unis viennent d’annoncer la livraison de F15 à… Doha !

Entre ces deux ensembles, l’Égypte comme les EAU, Oman et même le Koweït jouent leurs cartes respectives sans exclusive, dans des soutiens croisés et parfois en apparence contradictoires.

Il est intéressant de constater que ces deux lignes de fracture déjouent les certitudes occidentales de la stricte confrontation confessionnelle entre chiites et sunnites.

  • Là aussi, le réalisme semble l’avoir emporté et Doha comme Ankara en viennent à rechercher désormais la protection de Téhéran et de Moscou pour préserver leurs positions énergétiques.
En cherchant à faire bouger la mire vers la cible iranienne, Donald Trump et ceux qui l’inspirent pourraient in fine renforcer considérablement Moscou comme pôle de stabilité et surtout de fiabilité régionale vers lequel même certains États du Golfe pourraient se porter.

Une erreur « made in USA »

Trump se trompe donc, et Paris doit se saisir de ce kairos inespéré.

Un triple kairos même, pour la France, pour l’Europe et pour la France en Europe. Une chance pour un jeune président qui aurait la France en tête et la volonté de refonder une politique étrangère d’envergure, donc de rompre avec des postures diplomatiques indigentes et contre-productives.

En effet,

  • plutôt que de hurler avec les loups,
  • de sauter de piège en piège
  • d’ouvrir une nouvelle boîte de Pandore

en criminalisant l’Iran pour complaire à Israël et faire oublier notre long et si triste double jeu pratiqué en Syrie contre des largesses saoudiennes,

Paris a tout intérêt à offrir son plein soutien à la résolution de cette crise de confiance surjouée, en s’appuyant notamment sur son influence au Liban, sur sa récente reprise de contact avec Moscou initiée par le nouveau président, et en faisant valoir l’évidente nécessité d’intégrer pleinement l’Iran à toute négociation régionale.

L’Iran en effet, vient de réélire un président réformateur et se cabre dangereusement devant l’entreprise de diabolisation américaine qui compromet sa renaissance tant attendue et sa réintégration internationale.

  • Sa capacité de nuisance est considérable, notamment via le Hezbollah ou les milices chiites qui œuvrent dans la région, notamment en Irak.
  • Téhéran a besoin d’une puissance qui compte pour le faire sortir de ce cercle vicieux.
  • Une puissance qui démonte la machination et rappelle son respect – récemment attesté par l’AIEA de l’accord sur le nucléaire de juillet 2015.
  • Une puissance qui serve l’apaisement régional en enrayant le mécanisme si dangereux de la prophétie auto-réalisatrice qu’entretiennent Washington comme Tel-Aviv.

Restaurer la légitimité de l’Occident

La rapacité structurelle du système militaro-industriel américain, qui « construit l’ennemi » en permanence pour se nourrir, plonge des sociétés entières dans la guerre et la mort et les oripeaux moralisateurs agités pour faire oublier cette triste évidence ne convainquent plus personne.

Là aussi, Paris a une importante carte politique à jouer. Cela nous permettrait, dans un même mouvement, de faire valoir auprès de nombre d’États inquiets notre « intelligence du monde » et notre attachement au respect d’une honnêteté intellectuelle minimale dans l’appréciation des situations de crise.

Restaurer la légitimité des puissances occidentales, si abîmée depuis au moins 2003, est un immense chantier dont nous devons prendre notre part.

Encore une fois, dans cette affaire, nous n’avons aucun intérêt à nous aligner sur un camp contre un autre, mais tout à gagner à faire valoir la richesse et la diversité de nos liens historiques avec toutes les puissances du Levant, et à porter une démarche inclusive et pragmatique au service d’un apaisement véritable.

Paris n’a rien à perdre à une telle approche, y compris en Europe qui, comme d’habitude, ne réagit pas ou à peine, alors qu’il est plus que temps pour elle de lancer enfin un projet ambitieux de défense commune autour des trois principaux États qui en ont encore les moyens militaires et les capacités industrielles et peuvent faire école : France, Allemagne et Grande-Bretagne.

Pourparlers inclusifs

Il n’est pas si difficile de provoquer un changement important de vision et d’ouvrir des espaces de manœuvre inédits.

Il faut juste cesser de s’enferrer dans des égarements indéfendables, changer résolument de braquet intellectuel, en finir avec toute posture dogmatique et proposer de tenir rapidement, à Paris et à huis clos, des pourparlers inédits et inclusifs sur la Syrie.

Ceux qui ne voudront pas en être s’excluront du jeu et s’en repentiront. Il faut lancer cette initiative, dans la mesure du possible,

en alliance avec Washington et Moscou et en lien avec le processus d’Astana, et appeler Damas, Téhéran, Ankara, Riyad, Doha et consorts à y participer dans le respect d’un postulat cardinal :
celui de la conservation du caractère unitaire de l’État syrien.Si les Syriens (comme les Irakiens) en effet doivent rester maîtres du sort de leur pays, il est irréaliste et dangereux d’imaginer le faire sans que les puissances intervenantes aient leur mot à dire.

Vouloir que tout le monde se parle, alors que nous ne sommes plus pris au sérieux en Syrie car réduits à notre intervention militaire – illégale et illégitime –, peut paraître naïf ou présomptueux.

Mais c’est précisément dans cette neutralité bienveillante, constructive et réaliste que la France a une valeur ajoutée à démontrer. Ce qui est naïf (ou d’un cynisme indéfendable), c’est de croire, après plus de 6 ans d’une suite d’erreurs de jugement aux conséquences humaines tragiques, que l’on puisse obtenir un résultat autre que formel en persistant à ignorer le réel et les acteurs majeurs.

Notre aveuglement consenti et entêté prolonge inutilement le martyre du peuple syrien et celui des Irakiens qui n’ont que trop souffert de nos utopies politiques infantiles.


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LE POINT – Petit manuel de diplomatie à l’usage d’Emmanuel Macron

3 Juin 2017 , Rédigé par Caroline Galactéros

Le président Emmanuel Macron (à droite) et son homologue russe Vladimir Poutine, à Versailles le 29 mai 2017.  © AFP/ FRANCOIS MORI

Le président Emmanuel Macron (à droite) et son homologue russe Vladimir Poutine, à Versailles le 29 mai 2017. © AFP/ FRANCOIS MORI

 

Chronique « État d’esprit, Esprit d’état » pour Le Point publiée le 03/06/2017. Le président français a reçu Vladimir Poutine le 29 mai, promettant un dialogue « exigeant » et «sans aucune concession » avec Moscou.

Manier la symbolique, les rituels, la geste – mitterrandienne, en l’espèce, même si on la rêve gaullienne – est un art délicat et tout d’exécution. On peut y briller malgré tout assez aisément, quand la plus petite démonstration d’autorité, la plus classique incarnation régalienne aidée du faste d’un palais sans égal apparaissent quasi révolutionnaires par contraste avec l’art abouti de votre prédécesseur pour l’abaissement de la fonction présidentielle et le dévoiement de ses prérogatives uniques.

Des prérogatives qui sont aussi des obligations : penser haut et voir loin, réfléchir sans dogmatisme, décider et tenir ses engagements, entraîner par l’exemple, inspirer le respect et la crainte, être le passeur intraitable de quelque chose de plus grand que soi qui fait lien, exprime la nation, mérite son histoire et rassemble son peuple.

Si l’on voulait persifler, on rappellerait qu’« au royaume des aveugles les borgnes sont rois » et que les Français ont été si mal traités et représentés depuis des années par cette « normalité » confondue avec l’ordinaire, et portée pathétiquement en écharpe, que le simple respect des formes et des rituels présidentiels fait miracle.

Mais, en ces temps cruciaux de renaissance nationale impérative, persifler ne sert à rien. Il faut enfin innover sur le fond, redécouvrir la liberté de pensée, la saveur de l’autorité, et manier à cette fin fastes et pompes de notre monarchie républicaine est utile et ingénieux.

Les symboles sont de toute façon des actes politiques à part entière et peuvent produire, si on le veut vraiment, du neuf politique, et même du neuf stratégique.

Une diplomatie tenant compte du temps long

Ne boudons pas notre plaisir, donc, face à cette visite de Vladimir Poutine à Versailles. C’est une riche idée de notre tout nouveau président. Pas une visite d’État à Paris, que Washington, Berlin et quelques ronchons indigènes lui auraient reprochée, mais une réception fastueuse, dont le sous-texte pourrait être « d’empire à empire », qui s’inscrit dans la célébration d’une histoire commune multiséculaire et imprescriptible de respect et d’estime, y compris dans l’affrontement, d’un cousinage intellectuel et culturel tout autant que politique très profond.

Elle traduit l’intuition d’une évidence et d’une opportunité.

L’évidence d’un dialogue nécessaire et naturel, quelles que soient leurs divergences, entre deux vieilles nations qui en ont vu d’autres.

L’opportunité de l’initier après une séquence très « occidentale », dont la Russie, puissance européenne, a été tenue à l’écart et qui rétablit donc le rôle équilibrant d’une France enfin désireuse de rompre avec une ligne diplomatique schizophrène pour compter de nouveau. Pour un peu, on en viendrait presque à oublier le scandale de la déclaration de campagne sur « la colonisation française, crime contre l’humanité ». Presque. Mais essayons de faire taire notre chagrin et notre indignation pour observer.

Depuis son investiture, notre nouveau président se montre à l’aise dans la prise de contact avec ses homologues.

Si j’avais eu à le conseiller, je lui aurais fortement recommandé d’oser, pour son premier voyage, un déplacement à l’échelle du nouveau monde et des véritables enjeux stratégiques : Pékin avant Berlin.

La France pouvait se le permettre et y avait grand intérêt.

Un choix nullement anti-européen mais qui aurait d’emblée remis spectaculairement notre pays « au bon niveau » et lui aurait donné précisément plus de leviers pour mener à bien la refondation d’une relation franco-allemande équilibrée.

Le monde vibre à vitesse accélérée, ses grands équilibres se recomposent et l’Europe ne peut être le seul ancrage d’une politique étrangère nationale à la mesure de l’ampleur de ses intérêts dans le monde.

Une politique à la hauteur des enjeux ?

La Chine projette désormais sa puissance à travers l’immense toile de la « Nouvelle Route de la soie »

Projet lancé officiellement il y a déjà quatre ans, que nous jugeons bien à tort secondaire et lointaine alors qu’elle structure un contre-monde par rapport auquel nous devons nous situer sans perdre une minute.

Mis à part ce regret, pour l’instant, les gestes et le ton sont bons et révèlent une capacité à saisir et exploiter les opportunités et la marge de manœuvre même ténue : ouverture d’esprit, refus des postures en surplomb qui excluent et rigidifient les relations, dialogue sur un pied d’égalité recherché par principe. Il n’a pas l’échine souple, mais l’intelligence de situation et le goût des autres. La volonté même peut-être de sentir, de ressentir l’interlocuteur.

Le président russe, tel un grand fauve laissant au jeune lion le privilège de l’accueillir en majesté, ne s’y est d’ailleurs pas trompé et l’a encouragé à poursuivre dans cette voie.

C’est fondamental. Notre président, donc, ne sait pas seulement serrer martialement les mains, mais aussi parler et recevoir. C’est rassurant. Ça change… Il n’a pas hurlé avec les loups à propos de la visite de Donald Trump en Europe et l’a jugée constructive. 
Bref, il est dans l’écoute, dans la jauge, et il faut admettre que son invitation au président russe est une initiative intelligente qui tranche avec le pavlovisme aggravé dans lequel macère la quasi-totalité des analystes et commentateurs attitrés sur le sujet.
Tout cela est beau et bon, mais ce n’est qu’amuse-bouche d’un festin mondial où la férocité et le cynisme règnent en maîtres, y compris sous les prétextes les plus moraux… On se rassure à bon compte en commentant à l’infini regards et accolades alors que le tragique du monde et les abysses de nos erreurs de jugement récentes demeurent.

Aussi faut-il au président français très vite transformer cet essai et démontrer par des actes que notre politique étrangère, notamment levantine, peut et va changer radicalement.Pour cela, il va lui falloir échapper aux pesanteurs et aux pressions – internes comme étrangères – qui vont chercher à l’empêcher de penser lucidement les intérêts nationaux.

Le piège est probablement déjà en train de se refermer sur lui depuis la réception de Versailles pour le conduire à chausser les bottes des postures classiques pontifiantes et inutiles qui n’ont jusqu’à présent abouti qu’à notre relégation diplomatique et à notre instrumentalisation hasardeuse au profit d’États qui inspirent, soutiennent, directement ou indirectement, ceux-là mêmes qui tuent nos enfants.

La mesure des vrais dangers

Car les groupes d’intérêts privés et institutionnels français et étrangers qui veulent surtout que rien ne change au palmarès des ennemis et alliés consacrés ont dû s’alarmer du pragmatisme présidentiel durant la conférence de presse commune à l’issue de la rencontre de Versailles.

Emmanuel Macron y a, en effet,

  • parlé des « terroristes », et pas seulement de Daech,
  • évoqué la réouverture de notre ambassade à Damas
  • l’ouverture d’un « dialogue inclusif » (sous-entendu incluant le gouvernement de Bachar el-Assad),
  • a tracé (bien imprudemment) une nouvelle « ligne rouge » sur l’emploi des armes chimiques « par qui que ce soit ». C’est nouveau et cela semble traduire une lucidité salutaire quant à la réalité et l’ampleur du spectre de la menace islamiste.

Surtout, le président a souhaité la préservation de l’État syrien 

et a rappelé une évidence : les « États faillis » (qui résultent souvent du goût immodéré de l’Occident pour l’ingérence et le « régime change ») sont la source principale de violence et de déstabilisation dont, en bout de chaîne, l’Europe subit l’impact migratoire et sécuritaire.

Des mots lourds de sens et de conséquences, s’ils sont pesés. Des mots qui paraissent traduire une prise de conscience de l’enjeu principal d’une évolution du conflit vers la négociation : la sélection d’interlocuteurs acceptables et véritablement représentatifs au sein de la nébuleuse islamiste syrienne.

On peut gager que le président russe, durant leur conversation, aura affranchi son jeune homologue sur la situationen Syrie, la réalité de l’engeance terroriste qui prétend incarner une alternative politique modérée mais n’a que peu à envier à Daech et lui reste structurellement liée.

Il n’y a plus que les Français (et les Américains) pour fermer les yeux sur cette évidence dramatique. Au lieu d’encourager les ferments de décomposition étatique et institutionnelle sur des logiques confessionnelles et prédatrices, il faut donc quitter les postures idéologiques et tout faire pour stabiliser ces derniers remparts contre la pandémie islamiste dont nous sommes les cibles ultimes.

Lueurs d’espoir

Il reste à espérer que ces signes encourageants s’incarnent dans une rupture de nos pratiques sur le terrain et ne soient pas rapidement annulés au nom d’intérêts électoralistes et d’une vision sociétale qui favorise le multiculturalisme comme un horizon transnational souhaitable…

Sans parler d’autres théâtres voisins de déstabilisation comme la Libye.

Là aussi, il nous faut drastiquement changer de pied et cesser enfin de soutenir un gouvernement sans légitimité ni représentativité et largement compromis dans des alliances avec des milices islamistes radicales issues elles aussi de la parenté Al Qaïda-État islamique.

La situation en Libye est en train de pourrir et de se dégrader du fait de l’entêtement occidental à ne pas reconnaître la réalité d’un rapport de force et surtout d’une légitimité politique grandissante d’un autre acteur, connu et reconnu, mais que nous jugeons moins contrôlable que ceux qui, pourtant, nous « baladent » allègrement sous diverses appellations, à Misrata, Derna et Tripoli en lien avec les derniers forcenés djihadistes de Benghazi…

Transformer l’essai va donc demander de la conséquence, de l’honnêteté et une capacité à résister à tous ces « conseillers » qui voient midi à leur porte, refusent de se déjuger et tiennent la fuite en avant pour un pis-aller acceptable. Car ce qui fait la différence aujourd’hui plus que jamais sur la scène internationale, c’est non seulement la lucidité et l’honnêteté d’un diagnostic, mais surtout la capacité à mettre en pratique ses déclarations, autrement dit la fiabilité, le fait d’être un interlocuteur qui ne se paie pas de mots et tient ses engagements. Et, là, tout reste à prouver au jeune président.

Retrouver la voie de l’intérêt national, donc. Pour cela, il faut rappeler quelques principes utiles :

  • La cohérence, le dialogue avec tous les acteurs populairement représentatifs, le pragmatisme, la lucidité, la véritable prise en considération des populations civiles qui sont à la merci de ces groupuscules que nous soutenons abusivement.
  • L’usage parcimonieux et en cohérence de l’outil militaire national, non pas pour se donner des frissons de jouissance du pouvoir, mais pour appuyer une volonté d’apaisement.
  • Un dialogue exigeant mais constructif avec Moscou (qui conserve la main dans la région) au profit des Européens et, en parallèle, une relation dessillée avec Washington qui a depuis toujours son propre agenda mais l’exprime désormais sans prendre de gants.
  • La consolidation d’un rôle de la France de médiateur entre Moscou, Washington et Berlin, la recherche d’un positionnement parfois non plus d’aligné mais « d’outsider » entre États pris dans un duel qui devient trop lourd, et ne peuvent choisir entre le marteau et l’enclume. En Asie, notamment, la France a une carte à jouer entre Washington et Pékin vis-à-vis de tous les États que se disputent les deux mastodontes… Il n’y a plus de temps à perdre, plus de place pour la doxa indigente qui nous est servie depuis des années en guise de réflexion stratégique et qui fait beaucoup de dégâts. Il faut en finir avec Pavlov.

Bref, si l’on ne saura pas ce que se sont exactement dit les deux hommes à Versailles, une chose est sûre : c’est pour Paris une occasion inespérée que lui offre le président russe, celle de prendre l’initiative et de renvoyer à leurs réflexes conditionnés et anachroniques commentateurs, médias, analystes et conseillers incapables de sortir de leurs discours pontifiants et ridicules de déni d’une réalité éclatante qui n’aboutissent qu’à nous isoler gravement de plusieurs théâtres de confrontation et/ou de négociation comme en Syrie.

Cohérence et pragmatisme

Dernières scories de cet aveuglement, il se trouve encore des esprits ahuris et inconscients pour expliquer en amont de la visite du président russe à Paris qu’il aurait eu « beaucoup à se faire pardonner » et qu’il serait « demandeur »…

Le « syndrome méthode Coué » est redoutable. Vladimir Poutine n’est pas demandeur, il est joueur ; il saisit les opportunités qui se présentent et les exploite au mieux des intérêts russes.

Il vient encore de le faire aux Philippines en concluant avec Rodrigo Duterte un accord de coopération militaire qui permet au président philippin de ne pas avoir à choisir entre Pékin et Washington, et à Moscou de s’insérer dans un duel qui menace de devenir une nouvelle bipolarité et ne fait pas ses affaires.

On le voit bien avec l’attitude du nouveau pouvoir américain vis-à-vis

  • de l’ONU,
  • du G7
  • de l’Otan,

mais aussi avec le virage anti-iranien dangereux et contre-productif opéré par Donald Trump (à travers notamment la « déclaration de Riyad » entre les États-Unis et 55 pays arabes ou musulmans sunnites qui a d’ailleurs déjà du plomb dans l’aile auprès du Qatar et d’Oman).

Il est très urgent de penser et d’agir enfin librement avec cohérence et pragmatisme.

En venant à Versailles, Vladimir Poutine offre au jeune président une occasion diplomatique rare qui ne se retrouvera pas de sitôt et qui, dans la situation économique, financière et stratégique qui est la nôtre, ne peut être méprisée : celle de reprendre la main alors que Berlin nous tient la dragée haute économiquement mais n’est à l’aise ni vis-à-vis de Washington ni vis-à-vis de Moscou.

Dans le rééquilibrage de la puissance en Europe que souhaite mener à bien Emmanuel Macron, c’est un atout considérable que de nous permettre d’être la puissance qui aura permis à l’Europe de se renforcer d’une relation intelligente avec son voisin russe.

Ni défiante ni allégeante. Intelligente !

http://galacteros.over-blog.com/2017/06/le-point-petit-manuel-de-diplomatie-a-l-usage-d-emmanuel-macron.html

Une réflexion au sujet de « 1955 – Petit manuel de diplomatie à l’usage d’Emmanuel Macron 1&2 »

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