1900 – L’économie russe à la veille du sommet Macron-Poutine

 2017.05.31 Poutine-accueilli-par-Macron-au-Chateau-de-Versailles-pour-leur-premiere-rencontre

On a indiqué, dans une précédente note[1], les enjeux géostratégiques, mais aussi de politique intérieure, que revêtait la visite de Président Poutine à son homologue Français. Ces enjeux sont importants pour les deux hommes, même s’ils ne se situent pas exactement au même niveau.
Il convient donc de revenir sur la situation actuelle de la Russie et de l’économie russe. Cette dernière sort de la crise de 2015-2016. Mais, les conditions de cette sortie de crise sont encore indistinctes.

 

La situation de la Russie

La Russie est sortie de la récession au second semestre 2016[2]. Le rapport entre la formation des revenus et celle de l’offre (biens et service) sur le marché intérieur, tel qu’il a été atteint à l’automne 2016, a créé des conditions qui ont été très favorables pour le début de la reprise de la croissance.

C’est ce qui a été constaté, en particulier sur ce carnet, dès le début de l’automne. Cette situation a commencé à se manifester dans le secteur manufacturier. On avait remarqué dès le second semestre de 2016 la croissance relativement forte de l’industrie alors que le secteur des services était bien moins affecté par ce processus. Les rythmes de croissance au quatrième trimestre 2016 étaient du niveau en mesure de fournir une tendance positive pour l’année 2017, et ils ont conditionné les prévisions réalisées à la Banque Centrale de Russie et dans les services du gouvernement. Ces chiffres expliquent les bons résultats du 2ème semestre, mais aussi la réévaluation des résultats pour 2016 dont le PIB est désormais crédité de -0,2% alors que les premières mesures, qui n’intégraient pas encore tous les résultats du 4ème trimestre, faisaient état d’une récession de -0,5% / -0,8%.

Cependant, au début de 2017 cette tendance ne s’est pas poursuivie. On constate que l’accélération de la croissance tout au long de la chaîne de l’économie, avec en particulier les effets d’entraînement qui normalement devraient se manifester de l’industrie vers le secteur des services, n’a pas encore eu lieu. Si la croissance semble se poursuivre dans l’industrie manufacturière, hors extraction des hydrocarbures, et si les achats d’équipements (biens dits « de capital ») sont en forte croissance dans les importations, il n’y a pas encore de diffusion de cette situation dans le reste de l’économie. Il s’en déduit que la reprise économique continue d’être un point critique de la politique économique. Ce thème va continuer d’alimenter les débats, aussi bien au sein des experts que dans les colonnes des journaux, pour le courant de l’été.

D’une manière générale, cette dynamique du début de l’année pourrait remettre en cause la réalisation de la croissance du PIB, croissance qui est pour l’instant estimée à 1,5% par la Banque Centrale de Russie et par le Gouvernement pour 2017.

Graphique 1

 

Source : Institut de Prévision de l’Economie Nationale – Académie des Sciences de Russie

 

Or, le gouvernement russe a fait du retour rapide à une croissance forte (égale ou supérieure à 2%) un de ses objectifs politiques. On doit donc s’attendre à ce que le débat sur la politique économique du gouvernement ne se cantonne pas aux experts et aux journalistes mais devienne un véritable débat politique au sein du gouvernement.

 

La forte baisse de l’inflation, et ses conséquences

Dans le même temps, la décélération de l’inflation a été spectaculaire.

  • L’inflation est, au mois d’avril, tombée à 4,2% en taux annuel.

La Banque Centrale de Russie (BCR) a donc pris acte du très fort ralentissement des anticipations inflationnistes, mais aussi du mouvement de réappréciation du rouble.

  • Elle a baissé le taux directeur à deux reprises depuis mars,
    • une fois de 25 points de base (0,25%)
    • et une autre fois de 50 points de base (0,50%).
  • Le taux de base est donc passé en quelques semaines de 10,00% à 9,25%.

Cependant, compte tenu du taux d’inflation actuel, la décision de la Banque Centrale de baisser son taux directeur ne doit donc pas être interprétée comme un assouplissement de sa politique monétaire.

  • La politique de la BCR reste en l’état actuel extrêmement restrictive, avec un taux de base réel de 5,05% (9,25% – 4,2%).

On le constate aussi en regardant les autres taux[3] qui, eux aussi, évoluent à la baisse, tout en restant à des niveaux très élevés.

  • La politique de la BCR va donc rester restrictive non seulement pour maintenir le mouvement de baisse de l’inflation, ou du moins le stabiliser autour de l’objectif de 4% ; mais aussi pour se prémunir contre de nouvelles spéculations sur le taux de change.

Il convient cependant d’expliquer l’optimisme, ou du moins ce qui est vu comme tel, des experts de la BCR en ce qui concerne la situation macroéconomique de la Russie.

Cet optimisme se vérifie à la fois quant à l’évolution du taux d’inflation que quand à l’évolution du taux de croissance.

  • En ce qui concerne le taux d’inflation, ces experts sont relativement convaincus qu’il se stabilisera autour de 4% d’ici l’été (les estimations varient de 4,3% à 3,8%).

Dans la mesure ou les prix sont relativement prévisibles et ou les entreprises contrôlent bien leurs coûts, ces estimations sont robustes, en l’absence de tout nouveau choc externe.

C’est donc sur la croissance que l’optimisme de la BCR apparaît plus surprenant.

  • La BCR estime toujours aujourd’hui que le taux de croissance sera supérieur à 1,5% en 2017, et elle avance le chiffre de 1,8% comme étant un chiffre probable.
  • Or, en janvier dernier, elle tablait alors plutôt sur une croissance de 1% à 1,2%.

Le réajustement, sans être considérable, est cependant significatif. On a dit qu’il pouvait s’expliquer dans une certaine mesure par les bons résultats enregistrés au second semestre.

Mais, les résultats plus mitigés du début de l’année 2017 vont-ils conduire la BCR à réviser une nouvelle fois ses estimations pour 2017 ?

Le débat sur ce point entre les experts de la BCR et ceux des différents centres de recherches de l’Académie des Sciences est important.

 

Les facteurs de croissance à court terme

Les experts de l’Académie des Sciences (dont beaucoup travaillent dans des structures en liaison directe avec les instances gouvernementales) insistent sur la nécessité de maintenir

  • la hausse des revenus des ménages,
  • la hausse des dépenses publiques,
  • le système de crédits bonifiés qui permet aux entreprises de tourner des taux d’intérêts qui restent extrêmement élevés.

Si l’on regarde maintenant à plus long terme, la croissance ne pourra être maintenue à un niveau élevé que si des progrès en matière d’efficacité du processus d’investissement sont réalisés et si, d’une manière plus générale, la puissance publique (l’État fédéral mais aussi les autorités régionales) améliorent l’efficacité de leurs interventions économiques.

Mais, les mesures de court terme impliquent quant à elles une politique budgétaire expansionniste, et surtout que les recettes de l’État soient en constant accroissement.

  • Il est vrai que le budget a été conçu pour un prix du pétrole autour de 40-44 USD par baril (indice BRENT), ce qui semble aujourd’hui excessivement pessimiste.

Les dépenses du budget consolidé ont ainsi augmenté de 16,1% en glissement annuel.

  • Les coûts de la sécurité sociale (principalement liés aux paiements des pensions) ont ainsi augmenté de 67%.
    • Cette augmentation a été liée à un paiement unique d’une somme de 5.000 roubles en janvier 2017 pour chaque retraité.
  • Le financement des coûts des programmes de logement ont également augmenté de manière significative (+ 29%)
  • ainsi que les subventions à l’économie nationale (+ 11%, dont 15% au réseau routier),
  • alors que la croissance des dépenses de défense a été plus faible (+ 9%).

On peut voir, dans la forte hausse des dépenses pour le soutien de l’activité économique, le poids non seulement des programmes d’infrastructures, mais aussi des crédits bonifiés.

  • Ce système est efficace indiscutablement, et les entreprises qui en bénéficient obtiennent des taux d’intérêts compris entre 3% et 7% contre 11% pour les meilleurs crédits dans le secteur « non bonifié », à comparer avec le taux d’inflation de 4,2%. Mais, il coute cher au budget.
Le facteur qui aura une l’incidence la plus importante sur la dynamique de l’économie russe en 2017 sera indiscutablement l’expansion de la demande intérieure. De ce point de vue, la dynamique des salaires réels est intéressante. Mais, elle est portée essentiellement par le secteur privé.
Les écarts de revenus s’accroissent entre le secteur publique (fonction publique fédérale et régionale, entreprises semi-publiques) et le secteur privée.

Graphique 2

Source : ROSSTAT

 

Si la hausse des pensions et des retraites est un bon point pour l’expansion de la demande intérieure, cette hausse reste insuffisante pour avoir un impact significatif sur la demande.

Pour autant, on note des indications nettes d’une volonté de la population d’augmenter ses achats de biens durables (automobiles, logements).

Ce qui semble freiner cette volonté est le coût du crédit à la consommation ou au logement. L’extension à la population du système des crédits bonifiés n’étant pas pensable, cela implique que des pressions importantes soient faites tant sur la Banque Centrale que sur le système bancaire pour que les taux d’intérêts pour les ménages baissent autour de 4%-5% en termes réels.

 

Le gouvernement russe ne fera pas l’économie d’un débat sur la politique économique du pays.

Il ne peut, aujourd’hui, se contenter de suivre la pente de la facilité et de l’orthodoxie monétaire, qui est celle qu’il a suivie depuis maintenant deux ans. S’il veut réellement que la Russie renoue avec une forte croissance, comme il l’a indiqué à de multiples reprises, il devra prendre des décisions fortes tant en matière de politique monétaire que de politique budgétaire, mais surtout il devra prendre ses responsabilités et ne pas se cacher derrière des « orthodoxies » professées par différentes institutions, ni se cacher derrière la Banque Centrale.

[1] https://russeurope.hypotheses.org/6038 ou https://sansapriori.net/2017/05/27/1892-macron-et-poutine-les-enjeux-de-versailles/

[2] Voir https://russeurope.hypotheses.org/5568 ou https://sansapriori.net/2017/01/05/1467-quelle-place-pour-la-russie-dans-le-monde/

[3] Prêts Overnight; Prêts Lombard; REPO ; Prêts garantis par des actifs non négociables ou garanties


source/ http://russeurope.hypotheses.org/6041