1895 – Le premier ministre du Québec concrétise sa menace de criminaliser la grève de 175.000 travailleurs de la construction

2017.05.29 index
Par Keith Jones  – 27 mai 2017
Le deuxième jour de la grève des 175.000 travailleurs de la construction du Québec qui a paralysé des centaines de chantiers à travers la province, la deuxième plus peuplée du Canada, des milliers de travailleurs sont sortis dans la rue pour montrer leur opposition aux patrons de la construction et aux concessions draconiennes qu’ils exigent.

Pendant que les travailleurs manifestaient jeudi matin, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a annoncé que son gouvernement libéral va rendre illégale la grève si les travailleurs ne reprennent pas le travail lundi matin.

«On ne pourra pas laisser l’économie saigner 45 millions par jour», a déclaré Couillard d’Israël, où il est en visite commerciale pour promouvoir Bombardier et d’autres entreprises basées au Québec. «J’ai demandé que le gouvernement prenne des dispositions pour être prêt à agir lundi.»

Déjà la semaine dernière, Couillard a signalé qu’il agirait rapidement pour criminaliser une grève des travailleurs de la construction, déclarant que son gouvernement ne «resterait pas les bras croisés» pendant qu’un «aspect vital» de l’économie québécoise demeurait paralysé.

L’un des plus grands débrayages en Amérique du Nord depuis des années, la grève de l’industrie de la construction a mis en colère et perturbé la classe dirigeante canadienne.

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ), le plus important lobby de patrons de la province, a dénoncé les travailleurs pour avoir pris la province «en otage». Il exhorte Couillard à non seulement imposer une loi «spéciale» de retour au travail, mais aussi à considérer d’enlever de façon permanente le droit de grève aux travailleurs.

Ce qui a soulevé l’ire de la grande entreprise et de ses larbins politiques est que la grève a révélé l’énorme pouvoir social de la classe ouvrière. Lorsque Couillard et le CPQ pestent contre les 45 millions $ par jour que la grève «coûte» au Québec, ils admettent, quoiqu’indirectement, que les travailleurs produisent une vaste richesse. Cette richesse est appropriée par les patrons de la construction, les banques et d’autres sections de la grande entreprise sous la forme d’immenses profits.

Et ils en veulent plus.

  • Les employeurs exigent des coupes majeures dans le paiement des heures supplémentaires.
  • Cela inclut le droit de forcer les travailleurs à travailler les samedis à taux simple si, en raison du mauvais temps, ils n’ont pas travaillé 40 heures pendant la semaine régulière de travail de 5 jours.

Au nom de la «flexibilité», ils demandent également que la période pendant laquelle un travailleur peut commencer son quart de travail passe de trois à six heures. Cela veut dire qu’un travailleur pourrait être appelé à travailler à 11h une journée et 5h le matin le lendemain.

Les patrons de la construction veulent aussi imposer une coupe substantielle des salaires réels des travailleurs.

  • Ils proposent une convention collective de 5 ans avec des augmentations salariales annuelles de seulement 0,7%, moins que la moitié du taux d’inflation actuel et près des deux tiers de moins que la cible de 2 pour cent d’inflation fixée par la Banque du Canada.
Manifestation des travailleurs de la construction à Montréal; »

Lors de la manifestation de jeudi, tenue dans l’est de l’île de Montréal, environ 10.000 travailleurs se sont présentés. Il y avait de jeunes travailleurs et des plus âgés, des immigrants et d’autres nés au Québec, hommes et femmes.

  • Ils ont tous exprimé leur détermination à contrer les demandes de concessions des employeurs.

«Il y a quatre ans, nous avons fait des concessions dans notre convention collective, a dit Robert, un tuyauteur, au World Socialist Web Site. «Maintenant, ils en veulent plus: des horaires flexibles, l’élimination du temps double, des salaires plus bas.»

Vincent Lecompte, un monteur de ligne apprenti, a fait le lien entre les demandes de concessions des patrons et le programme d’austérité du gouvernement libéral de Couillard. Proche allié de Justin Trudeau et de son gouvernement libéral fédéral, Couillard a mis en œuvre des coupes sociales sauvages et a sabré les retraites des travailleurs municipaux, tout en augmentant les cotisations à leur régime. «C’est l’austérité et encore plus d’austérité, c’est tout ce que nous entendons des politiciens et des employeurs», a dit Vincent.

Vincent avait participé dans la grève étudiante de 2012 qui avait été isolée par les syndicats, avec la Fédération des travailleurs du Québec à leur tête, alors qu’elle subissait la violente répression de l’État. Les syndicats avaient ensuite détourné le mouvement anti-austérité que la grève avait déclenché derrière le Parti Québécois propatronal et proaustérité. «Le gouvernement pouvait ignorer la grève étudiante, parce que nous n’avions pas de pouvoir», a dit Vincent. «Là c’est différent. On bâtit le Québec.»

Le militantisme des travailleurs fait totalement contraste avec les syndicats de droite, procapitalistes, qui constituent l’Alliance syndicale de la construction.
Mercredi, le porte-parole de l’Alliance Michel Trépanier a admis que les syndicats avaient fait des concessions à plusieurs reprises dans l’espoir d’en arriver à une entente et éviter la grève.
Pour se donner le plus de marge de manœuvre possible, les syndicats gardent les travailleurs dans l’ignorance à propos des négociations. Si une entente est conclue, ils prévoient ordonner immédiatement aux travailleurs de retourner au travail sans les informer des détails de cet accord et sans évidemment les faire voter.

La manifestation de jeudi à Montréal avait été conçue pour éloigner le plus possible les travailleurs de la construction en grève de la population ouvrière de la ville. Les travailleurs ont eu comme mot d’ordre de défiler sur une route isolée, aux abords d’une autoroute en banlieue de Montréal, sous prétexte que les sièges sociaux de diverses associations de la construction s’y trouvaient.

Le plus révélateur est que les syndicats demeurent silencieux sur la menace d’une loi de retour au travail du gouvernement, bien qu’il est évident depuis le début des négociations que les patrons de la construction comptent sur l’appui du gouvernement pour imposer leurs demandes de concessions.

En 2013, le gouvernement du Parti Québécois, appuyé par les syndicats, avait criminalisé une grève de 75.000 travailleurs des secteurs institutionnel, commercial et industriel. Et en 2014, les syndicats ont réussi à faire accepter aux travailleurs une entente bourrée de concessions, après que les libéraux de Couillard ont affirmé qu’ils allaient criminaliser toute grève d’avance.

Si les syndicats évitent avec le plus grand soin de mentionner que les travailleurs vont inévitablement trouver le gouvernement libéral sur leur chemin dans leur lutte contre les concessions, c’est n’est pas seulement parce qu’ils n’ont aucune intention de les mobiliser pour défier une loi spéciale antigrève.

Comme le gouvernement, les syndicats craignent la lutte des travailleurs de la construction et ont l’intention de se servir de la menace d’une loi spéciale pour intimider les travailleurs, que ce soit pour justifier une entente de trahison conclue à la dernière minute avec les patrons de la construction, ou pour déclarer que les travailleurs ne peuvent rien faire lorsque cette loi sera imposée.

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Aux actions des syndicats de la construction s’ajoute le silence du Congrès du travail du Canada.

Un grand nombre de travailleurs en grève du Québec appartiennent à des syndicats affiliés au Département des métiers de la construction FAT-COI (AFL-CIO) basé aux États-Unis. Les chefs syndicaux américains de la construction, qui ont été les premiers à accueillir Trump et ses politiques réactionnaires de l’«Amérique d’abord» et «Acheter américain», ne tentent même pas d’informer leurs membres de la lutte qui se déroule au Québec.

Au Canada, comme partout dans le monde, les syndicats répriment systématiquement la lutte des classes tout en enchaînant politiquement les travailleurs à des partis

  • tels que le Parti démocrate aux États-Unis,
  • le Parti travailliste en Grande-Bretagne,
  • le Parti socialiste en France –

qui sont entièrement dévoués au programme d’austérité, de vastes attaques sur les droits démocratiques et de guerre de l’élite dirigeante.

En raison de leur programme nationaliste et procapitaliste, les syndicats sont devenus au cours des trois dernières décennies un prolongement de la grande entreprise qui est de connivence avec les patrons dans les baisses de salaire et les suppressions d’emplois et dont les représentants sont grassement payés à travers diverses ententes corporatistes.

La plus importante fédération syndicale de la construction au Québec, la Fédération des travailleurs du Québec, gère le Fonds de solidarité qui, avec ses 10 milliards $ et plus d’actifs, est le plus gros fonds de capital-risque au Québec.

La menace de Couillard de criminaliser la grève des travailleurs de la construction met en évidence le fait que les travailleurs font face à une lutte politique. Pour défendre leurs emplois et leurs conditions de vie, les travailleurs ne confrontent pas seulement leur employeur, mais la grande entreprise dans son ensemble, ses partis et son appareil d’État.

Les travailleurs de la construction du Québec affrontent de puissantes forces. Mais ils ont aussi de puissants alliés.
Une rébellion contre les demandes de concessions des employeurs et les menaces du gouvernement libéral gagnerait un très fort appui des travailleurs à travers le Canada, aux États-Unis et à travers le monde.

Les demandes des patrons de la construction sont les mêmes que celles des employeurs de tous les secteurs de l’économie: la destruction des droits acquis, la réduction des salaires et la «flexibilité», qui consiste en réalité à restreindre toujours plus les conditions de vie des travailleurs pour générer des profits encore plus grands.

La grève des travailleurs de la construction du Québec doit devenir le coup d’envoi d’une contre-offensive de la classe ouvrière contre l’austérité capitaliste et pour la défense d’emplois décents, des services publics et des droits des travailleurs.

Mais pour cela, les travailleurs doivent saisir la direction de la grève des mains des appareils syndicaux. À une rupture organisationnelle avec les syndicats doit s’ajouter l’adoption d’une nouvelle perspective politique:
  • rejeter la subordination de la vie des travailleurs au profit capitaliste,
  • lutter pour la prise du pouvoir par les travailleurs
  • réorganiser la vie socio-économique pour servir les besoins humains avant tout.

(Article paru en anglais le 26 mai 2017)


source/ https://www.wsws.org/fr/articles/2017/mai2017/grev-m27.shtml

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